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La place des femmes dans l'art et la culture : le temps est venu de passer aux actes

27 juin 2013 : La place des femmes dans l'art et la culture : le temps est venu de passer aux actes ( rapport d'information )

B. L'INVISIBILITÉ DES CRÉATRICES : AUTEURES, COMPOSITRICES, PEINTRES, RÉALISATRICES...

« Le récit de l'histoire de l'art se lit au masculin, faisant la part belle à une succession de « grands maîtres », ne laissant aux femmes que la portion congrue quand il ne les exclue pas purement et simplement », constatait Giovanna Zapperi devant la délégation.

Les statistiques parlent d'elles-mêmes. En France, la part des réalisatrices de films diffusés n'est que de 25 % ; seuls 15 % des textes joués sur les scènes de théâtre sont écrits par des femmes ; on ne connaît pas de compositrice de musique avant le XVIIème siècle et on ne compte que 3 % de compositrices dans les programmations publiques25(*) ; seules 15 % des oeuvres des collections publiques muséographiques sont produites par des femmes. Par ailleurs, les artistes femmes représentaient 10 % des achats du Musée national d'Art moderne - Centre de création industrielle entre 1960 et 1969 et 25 % des achats entre 2000 et 200926(*).

Enfin, même la place des chorégraphes est aujourd'hui menacée. Qui succédera aujourd'hui à Régine Chopinot, Odile Duboc, Catherine Diverrès, Mathilde Monnier, Maguy Marin... autant de chorégraphes à la tête de centres chorégraphiques nationaux (CCN) dans les années 1980 ? Elles représentaient alors 40 % des directeurs de CCN et sont aujourd'hui remplacées par des hommes...

« L'invisibilité de la production artistique féminine passée et présente conforte l'impression que peu d'artistes femmes existent », déplorait Giovanna Zapperi. Pourtant, les créatrices, réalisatrices, auteures, chorégraphes, compositrices sont nombreuses, comme l'ont unanimement rappelé les représentants de la profession rencontrés par la délégation.

Simplement, comme le rappelait Blandine Pélissier27(*), elles sont systématiquement évincées des procédures de sélection et des programmations. La persistance de l'infériorisation systématique de la femme par rapport à l'homme a amené le Collectif H/F à demander l'anonymat des candidatures, dès que cela est possible. D'ailleurs, cette règle, qui existe pour la sélection des musiciens d'orchestre, a été la condition de leur intégration.

Blandine Pélissier a précisé avoir demandé à ce que cette règle soit appliquée au Centre national du théâtre (CNT), sans avoir eu gain de cause. Pourtant, quand elle est appliquée - en particulier dans les comités de lecture - elle est très favorable aux femmes. Ainsi, quand le Théâtre 95 a organisé il y a quelques années un appel à textes, les auteurs devant présenter leur texte sous couvert d'anonymat, les textes retenus étaient majoritairement ceux écrits par des femmes, a-t-elle rapporté.

De la même manière, dans un essai paru en 1971, l'historienne de l'art américaine Linda Norhlin28(*) montrait comment les institutions de l'art entre le XVIIème et le XIXème siècles empêchaient l'accès des femmes à un statut d'artiste à égalité avec les hommes, l'artiste se définissant historiquement par son appartenance au genre masculin.

1. La question de l'invisibilité des « créatrices » a traversé l'histoire de l'art

Les auditions menées par la délégation ont montré que la question de la visibilité/invisibilité des « créatrices » a traversé l'histoire de l'art.

Aurore Evain, autrice, dramaturge, metteuse en scène et chercheuse spécialisée dans l'histoire de la place des femmes dans l'Art, a analysé une enquête publiée de juillet à septembre 1924 par la revue Le Cri de Paris, intitulée « Pourquoi y a-t-il si peu de femmes auteurs dramatiques ? ».

Initiée par la journaliste Odette Pannetier - seule femme membre du premier jury du prix Renaudot en 1926 - cette enquête a suscité un florilège de réponses, proposées par le « Tout-Paris » théâtral de l'époque où l'on retrouve les mêmes stéréotypes et les mêmes préjugés qu'aujourd'hui.

La réponse de Firmin Gémier, acteur et metteur en scène, directeur du théâtre de l'Odéon de 1922 à 1930, est tellement représentative, que nous tenons à la publier intégralement.

Réponse de Firmin Gémier à l'enquête de 1924 lancée par la revue Le Cri de Paris

Les femmes n'écrivent pas encore pour le théâtre parce qu'elles ne l'ont pas encore voulu. Dès qu'elles le voudront elles le feront. Jadis elles ne jouaient pas la comédie. Et maintenant vous voyez... D'ailleurs, je suis persuadé que toutes les femmes peuvent, plus ou moins bien jouer, ce qui est loin d'être le cas des hommes. Pourquoi n'écriraient-elles pas avec la même facilité ? Non, non, croyez-moi, c'est qu'elles ne l'ont pas encore voulu. Ce serait curieux de voir enfin un caractère de femme bâti par une femme. Au théâtre, nous ne voyons les femmes que comme les auteurs les voient, c'est-à-dire en hommes. Ça ne peut pas être rigoureusement vrai. Peut-être les femmes n'osent-elles pas écrire pour le théâtre, peut-être reculent-elles devant les difficultés. Les directeurs de théâtre ne sont pas encore très habitués à prendre les femmes au sérieux. Qui sait si ce n'est pas par timidité que les femmes n'écrivent pas de pièces ?


* 25 Chiffre issu du rapport 2009 de Reine Prat.

* 26 Ce chiffre a été publié lors de l'exposition « Elles@centrepompidou ».

* 27 Blandine Pélissier, membre de la fédération interrégionale H/F, auditionnée par la délégation le 15 novembre 2012 au cours d'une table ronde sur le secteur de la culture, organisée dans le cadre du précédent rapport d'activité de la délégation intitulé « Femmes et travail : agir pour un nouvel âge de l'émancipation », n° 279 (2012-2013).

* 28 Linda Norhlin, Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ?, in Art News, janvier 1971.