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La place des femmes dans l'art et la culture : le temps est venu de passer aux actes

27 juin 2013 : La place des femmes dans l'art et la culture : le temps est venu de passer aux actes ( rapport d'information )
3. Les stéréotypes dans les oeuvres du spectacle vivant

Lors de la table ronde organisée le 25 avril 2013, Laurence Equilbey, chef d'orchestre, reconnaissait que « pour certains livrets, la cause est perdue, comme dans le « Vaisseau Fantôme » de Wagner où une femme attend un homme qu'elle ne connaît pas et dont elle tombe immédiatement amoureuse ! ».

Plus méthodiquement, la question des stéréotypes véhiculés dans les représentations a fait l'objet d'une étude universitaire récente prouvant l'intérêt des chercheurs pour ce sujet.

Ainsi, des programmateurs et des programmatrices, réuni(e)s par la Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles (DMDTS) et l'Office national de diffusion artistique (ONDA), ont été associé(e)s à l'élaboration et au suivi d'une étude conduite par Sylvie Cromer22(*), sur les « représentations sexuées dans les spectacles pour le jeune public ».

Parmi les résultats obtenus sur un corpus de 729 spectacles différents - programmés au cours de la saison 2006-2007 - et 1 262 personnages étudiés, le groupe de recherche a obtenu pour les deux questions suivantes :

 Par qui ces spectacles sont-ils créés ?

- par un homme ou une équipe exclusivement masculine dans 52 % des cas ;

- par une équipe mixte pour 34 % des spectacles ;

- par une femme ou une équipe exclusivement féminine pour les 14 % restants.

 Quel est le sexe des personnages représentés ?

- 45 % sont des hommes ;

- 28 % sont des femmes ;

- 14 % sont des garçons ;

- 12 % sont des filles.

Rappelons ici que les femmes représentent 51,4 % de la population française et 47,1 % de la population active.

Au-delà du déséquilibre numérique entre les personnages masculins et féminins, Sylvie Cromer a analysé l'asymétrie entre les sexes. Elle constate que si les stéréotypes sexistes ont été gommés, on observe une « extension du masculin », grâce à des portraits variés et, parallèlement, un « effacement du féminin », les personnages féminins, minoritaires, étant soit de pâles doublures, soit des cas particuliers du masculin.

Pour la metteuse en scène Myriam Marzouki23(*), la lourdeur des stéréotypes de genre est plus marquée dans les textes du répertoire classique et l'un des enjeux en la matière serait de soutenir de toutes les manières possibles la programmation de textes contemporains, écrits d'ailleurs par des hommes ou par des femmes.

Selon elle, les personnages de femmes dans le théâtre classique sont épouses, filles, mères ou servantes, leur rapport au monde étant toujours médiatisé par leur lien avec un homme.

Citant l'auteure Leslie Kaplan qui a travaillé avec la Compagnie des Lucioles et qui vient de présenter un spectacle intitulé « Duetto », mettant en scène deux femmes libres et modernes, elle soutient l'idée qu'il ne s'agit pas de promouvoir une écriture féminine, mais de représenter des femmes dans leur rapport avec le travail, la politique, l'agriculture, la métaphysique...

Pour Caroline Sonrier24(*), l'opposition entre textes classiques et textes contemporains - les seconds étant supposés porter des figures de femmes modernes contrairement aux premiers - procède d'une simplification qui est loin d'être évidente.

Ainsi, a-t-elle rappelé que certains textes anciens montrent des personnages de femmes magnifiques, d'ailleurs interprétés par de grandes tragédiennes qui sont elles-mêmes extraordinaires et qui cherchent à exister et luttent contre la pression qui leur est imposée. En aucun cas ce ne sont des personnages caricaturaux qui seraient cantonnés à exprimer la souffrance de la femme.

Inversement, elle s'est interrogée sur la place des femmes dans l'opéra contemporain : « on tombe dans d'autres types de caricatures », lui semble-t-il.

Et si dans la danse il y a un mouvement magnifique, d'ailleurs porté par des chorégraphes femmes, on rencontre de nombreux stéréotypes, même dans la danse contemporaine, a-t-elle ajouté.

Pour Laurence Equilbey, il revient au metteur en scène ou au chef d'orchestre d'être vigilant aux stéréotypes qui pourraient être portés par les textes représentés sur scène. Ainsi, l'oeuvre de Haydn « La Création », dont le récitatif final comporte des phrases qui pourraient paraître gênantes aujourd'hui, peut facilement être modernisée en modifiant légèrement le texte : « J'ai donc imperceptiblement modifié le discours d'Ève s'adressant à Adam en remplaçant "pour toi j'ai été créée" par "avec toi j'ai été créée" ». C'est ainsi que le « maquillage » de quelques phrases du texte permet de ne pas véhiculer de stéréotypes.

Les metteurs en scène ont donc un devoir de vigilance, mais peut-être le fait que 75 % soient des hommes ne contribue pas à rendre cette mission prioritaire...


* 22 Sylvie Cromer, sociologue, enseignante-chercheuse à l'université de Lille 2, autrice de plusieurs études sur les représentations sociales sexuées dans les vecteurs de socialisation (albums illustrés, littérature de jeunesse, presse magazine, manuels scolaires).

* 23 Metteuse en scène, directrice artistique de la Compagnie du Dernier Soir, membre du Collectif « H/F » Ile-de-France, auditionnée le 25 avril 2013 par la délégation, dans le cadre de la table ronde publique précitée.

* 24 Directrice de l'Opéra de Lille, auditionnée le 25 avril 2013 par la délégation, dans le cadre de la même table ronde publique.