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Le renforcement des forces spéciales françaises, avenir de la guerre ou conséquence de la crise ?

13 mai 2014 : Le renforcement des forces spéciales françaises, avenir de la guerre ou conséquence de la crise ? ( rapport d'information )

N° 525

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 2013-2014

Enregistré à la Présidence du Sénat le 13 mai 2014

RAPPORT D'INFORMATION

FAIT

au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées (1) sur le renforcement des forces spéciales françaises,

Par MM. Daniel REINER, Jacques GAUTIER et Gérard LARCHER,

Sénateurs.

(1) Cette commission est composée de : M. Jean-Louis Carrère, président ; MM. Christian Cambon, Jean-Pierre Chevènement, Robert del Picchia, Mme Josette Durrieu, MM. Jacques Gautier, Robert Hue, Jean-Claude Peyronnet, Xavier Pintat, Yves Pozzo di Borgo, Daniel Reiner, vice-présidents ; Mmes Leila Aïchi, Joëlle Garriaud-Maylam, MM. Gilbert Roger, André Trillard, secrétaires ; MM. Pierre André, Bertrand Auban, Jean-Michel Baylet, René Beaumont, Pierre Bernard-Reymond, Jacques Berthou, Jean Besson, Michel Billout, Jean-Marie Bockel, Michel Boutant, Jean-Pierre Cantegrit, Pierre Charon, Marcel-Pierre Cléach, Mme Hélène Conway-Mouret, MM. Raymond Couderc, Jean-Pierre Demerliat, Mme Michelle Demessine, MM. André Dulait, Hubert Falco, Jean-Paul Fournier, Pierre Frogier, Jacques Gillot, Mme Éliane Giraud, M. Gaëtan Gorce, Mme Nathalie Goulet, MM. Alain Gournac, Jean-Noël Guérini, Joël Guerriau, Gérard Larcher, Robert Laufoaulu, Jeanny Lorgeoux, Rachel Mazuir, Christian Namy, Alain Néri, Jean-Marc Pastor, Philippe Paul, Bernard Piras, Christian Poncelet, Roland Povinelli, Jean-Pierre Raffarin, Jean-Claude Requier, Richard Tuheiava.

INTRODUCTION

 Qui ose gagne

Who dares wins

French Squadrons of the Special Air Service
Seconde guerre mondiale

1er RPIMA - régiment des forces spéciales du COS

Souviens-toi de toujours oser

Memento Audere Semper

Nageurs de combat de la marine italienne
flotille Decima MAS - Seconde guerre mondiale

1. Il n'était pas rare d'entendre, à la fin des années 2000 certains chefs militaires français se moquer de « la mode » des forces spéciales. La mode étant ce qui se démode, l'idée eût dû passer.

2. Cinq ans plus tard, il n'en est rien. Le Livre blanc de 2013 a prévu le renforcement des forces spéciales et la loi de programmation militaire 2014-2019 en a donné le détail. A plusieurs reprises, le ministre de la défense, M. Jean-Yves Le Drian, a rappelé sa détermination à voir cette décision politique exécutée. Et de fait, les forces spéciales sont une des rares composantes des forces armées dont le format devrait augmenter. Loin des effets de mode, l'heure des forces spéciales semble donc être venue. Pourquoi ?

3. L'engouement pour les forces spéciales traduit-il le fait que ce type de forces est particulièrement adapté aux menaces asymétriques et aux nouvelles formes d'engagement des armées occidentales ? Réactives, efficaces, et avec une faible empreinte au sol, les forces spéciales constitueraient-elles en quelque sorte « l'avenir de la guerre »1(*) ? Sont-elles à ce point utilisées qu'un renforcement est maintenant devenu indispensable ?

4. Ou bien, doit-on soupçonner une utilisation politique du concept de forces spéciales ? Moins de forces conventionnelles, certes, mais en compensation davantage de forces spéciales. Le renforcement du COS ne serait-il en quelque sorte que l'ultime déclinaison du discours des années 2000 sur des forces plus réduites, mais mieux entrainées et mieux équipées ? En somme, serait-il un épiphénomène de la réduction du format des armées, une conséquence de la crise budgétaire que nous traversons ?

5. Sans doute la réalité est-elle plus simple. Notre pays, fort de plus d'un demi-siècle d'expérience ininterrompue en ce domaine, a su mettre sur pied un système de forces spéciales cohérent et intégré d'une qualité exceptionnelle et au meilleur niveau mondial. Tout ceci avec des moyens modestes et dépensés avec parcimonie. Malgré ou à cause de cette qualité, leur spécificité est difficilement reconnue. Elles n'ont pas, jusqu'à présent, de doctrine, mais un simple concept. Leurs effectifs théoriques ne sont pas honorés et leurs équipements, contrairement aux idées reçues, sont insuffisants. Le Commandement des opérations spéciales (COS), institué en 1992, est un état-major opérationnel très léger en sous-effectif chronique pour planifier et conduire les opérations spéciales.

6. Un renforcement semblait donc nécessaire. Il est en cours. Un plan est en voie de finalisation par l'état-major des armées et sera bientôt soumis au pouvoir exécutif. Il porte pour l'essentiel sur une augmentation des effectifs qui devraient passer de 3 000 à 4 000 hommes à la fin de la programmation, d'où l'appellation de « COS + 1 000 » qui lui est parfois donné.

7. Du point de vue du pouvoir législatif, ce renforcement des forces spéciales françaises appelle trois questions :

- Pourquoi ?

- Comment ?

- Quelles mesures d'accompagnement ?

Livre blanc de 2013

« Les forces spéciales se sont imposées comme une capacité de premier plan dans toutes les opérations récentes. Elles sont particulièrement adaptées aux besoins accrus de réaction dans l'urgence, en souplesse et dans la profondeur contre un dispositif hostile ou complexe. Elles offrent au commandement militaire et aux autorités politiques des options diverses et adaptées, souvent fondées sur la surprise. Elles disposent d'une chaîne de commandement direct et de critères de recrutement spécifiques. Leurs effectifs et leurs moyens de commandement seront renforcés, comme leur capacité à se coordonner avec les services de renseignement. La dimension interarmées du commandement des opérations spéciales sera confortée ». (p. 94)

« Les forces spéciales se sont imposées comme une capacité de premier plan dans toutes les opérations récentes. Leurs effectifs et leurs moyens de commandement seront renforcés, comme leur capacité à se coordonner avec les services de renseignement. » (p.139)

Loi de programmation militaire 2014-2019

« Les forces spéciales se sont imposées comme une capacité de premier plan dans toutes les opérations récentes. Complémentaires des forces conventionnelles, elles sont particulièrement adaptées aux besoins accrus de réaction dans l'urgence, en souplesse et dans la profondeur contre un dispositif hostile ou complexe. Elles offrent au commandement militaire et aux autorités politiques des options diverses et adaptées, souvent fondées sur la surprise. Elles disposent d'une chaîne de commandement direct, dont les moyens seront accrus et la dimension interarmées confortée. Leurs effectifs seront renforcés d'environ 1 000 hommes, de façon progressive, adaptée à la spécificité de leurs actions et de leur recrutement et formation. Leurs équipements feront l'objet d'un effort spécifique, marqué en particulier par la réalisation du programme de transmissions sécurisées MELCHIOR et les livraisons des premiers véhicules adaptés aux opérations spéciales (programme d'ensemble VLFS/PLFS). Les moyens aériens et aéromobiles feront l'objet d'un effort particulier. L'ensemble de la flotte de Caracal des armées sera regroupé sur un seul site, sous l'autorité du commandement des opérations spéciales. »

NB : la précision selon laquelle les forces spéciales sont « complémentaires des forces conventionnelles » a été rajoutée à l'initiative des députés et vise à conjurer tout risque de constitution d'une « quatrième armée », aux côtés des forces existantes.

I. POURQUOI RENFORCER NOS FORCES SPÉCIALES ?

A. L'ACTION SPÉCIALE : « DE QUOI S'AGIT-IL ? » 

1. Au commencement était l'action spéciale...

8. L'idée d'« action spéciale » est aussi ancienne que la guerre elle-même. Le Livre des juges relate la bataille de Eïn-Harod dans laquelle Gédéon et trois cents des siens remportent la victoire sur les Madianites grâce à une action de nuit, par surprise, destinée par ruse à faire croire à ces derniers qu'ils étaient encerclés par des forces supérieures en nombre, alors qu'il n'en était rien. L'Iliade quant à elle conserve pour l'éternité la mémoire du cheval d' « Ulysse aux milles tours » qui permet la prise de Troie et forge l'archétype de l'action spéciale.

9. Le concept d'action spéciale est au fond d'une grande simplicité : face à un ennemi supérieur en nombre, ou que l'on n'arrive pas à vaincre, il s'agit « d'agir autrement », (devise du COS) en recherchant l'avantage décisif qui va faire basculer le cours de la guerre. Dans l'épopée du cheval de Troie, ce ne sont pas tant les héros qui sont « spéciaux » que le cheval lui-même, ou plus exactement l'idée du cheval, fausse offrande remplie de vrais guerriers destinée à simuler le départ des Achéens et conduisant à l'ouverture de la porte.

10. Il existe du reste un moyen assez simple pour savoir, après coup, si une action était « spéciale » ou non : est-ce que l'histoire garde la trace de son intrigue ? De ce point de vue, les attentats du 11 septembre 2001 s'inscrivent bien dans le cadre conceptuel de l'action spéciale ainsi défini. Si l'action spéciale est capable de marquer les mémoires, c'est parce que deux caractéristiques essentielles en définissent les contours.

11. Premièrement l'action spéciale est une action stratégique. Imaginée par le stratège lui-même, ou à tout le moins acceptée par lui, elle a pour ambition d'influer sur le cours de la guerre et pas seulement celui de la bataille. Elle se distingue en cela de l'action conventionnelle dite de commando, même la plus héroïque, telle que la prise de la pointe du Hoc le 6 juin 1944, dont le succès est purement tactique. Compte tenu de son haut niveau d'ambition, l'action spéciale ne peut être concoctée que dans le cercle des commandeurs. Il se peut même qu'elle ait pour objectif le stratège adverse lui-même, ce qui est en général un bon moyen de vaincre.

12. L'action spéciale se distingue de toutes les actions « différentes » que l'on serait tenté de qualifier de « spéciales », mais qui n'en sont pas, car leurs effets se limitent au champ de bataille. Ainsi des exploits du Guesclin, dont la prise du château de Grand-Fougeray avec ses hommes déguisés en paysans, ou des « coups de main » des Rogers Rangers lors de la « guerre des bois » au XVIIIème siècle au Canada. Habitués au combat en forêt, ils renseignèrent les Britanniques, encadrèrent les guerriers indiens des tribus ralliées et effectuèrent des coups de main sur l'arrière des troupes françaises lors de la bataille de Montréal. Tous types d'actions que l'on reverra.

13. L'action spéciale se distingue également des guerres irrégulières telles la guerre d'indépendance américaine, les guerres de l'expansion coloniale en Asie ou en Afrique et particulièrement la guerre des Boers qui vit apparaître le terme même de kommando dans une acception très différente de celle qui lui sera donnée plus tard dans les armées occidentales2(*). Les guerres de partisans, la Résistance française et les guerres d'insurrection entrent également dans cette catégorie où c'est la guerre elle-même qui est différente. Or l'action, même spéciale, reste une « action ».

14. Parce que stratégique, l'action spéciale est souvent marquée par la présence du chef, tel le Président Obama lors du raid d'élimination d'Oussama Ben Laden (Neptune's spear) ou le Président Sarkozy téléphonant aux forces spéciales avant l'assaut du voilier Le Ponant.

15. Deuxièmement, l'action spéciale est une action à fort effet de levier. Par choix ou par nécessité, elle emploie un minimum de moyens et vise un maximum de résultats. Pour cette raison elle est souvent utilisée afin de permettre au faible de battre le fort et prend la forme d'une action offensive, d'autant plus efficace qu'elle est inattendue. Elle se distingue en cela des manoeuvres conventionnelles, même les plus audacieuses, à visée stratégique, mais dans un rapport de forces qui reste ordinaire.

16. On peut donner comme exemple d'effet de levier le raid des bombardiers américains sur Tokyo, conduit par le colonel Doolittle le 18 avril 1942, quatre mois seulement après Pearl Harbor. Impliquant à peine seize bombardiers, mais effectué à partir d'un porte-avions, ce raid a priori inenvisageable prit l'ennemi par surprise et lui montra que sa capitale n'était pas à l'abri. Outre son impact psychologique, cette action modifia les plans des généraux japonais qui maintinrent une partie de la chasse à la défense du territoire, ce qui priva d'autant leurs forces dans le Pacifique sud.

17. Les autres caractéristiques que l'on utilise généralement pour définir l'action spéciale telles que la fulgurance, la discrétion, la faible empreinte, voire le fait qu'elles s'inscrivent dans un espace différent (les arrières ou tout autre point inattendu) ou dans un temps différent (opérations dites de « va-et-vient » sans contrôle de zone) dérivent toutes du fait que l'action spéciale est une action stratégique à fort effet de levier. Car c'est bien dans le but de produire le maximum d'effets à partir du minimum de moyens que l'action spéciale doit être inattendue, prendre l'ennemi par surprise, faire basculer le centre de gravité de la guerre etc.

18. Notons que jusqu'à la première guerre mondiale la question de savoir s'il fallait des forces spéciales pour mener les actions spéciales était secondaire. C'est en changeant de pied et en répondant par l'affirmative à cette question que des chefs militaires innovants inventèrent les « forces spéciales », distinctes des « forces d'élite ».

2. ensuite vinrent les « forces spéciales »,

19. La première guerre mondiale a vu apparaître des « corps francs ». Cependant, ces unités « différentes », à défaut d'être « spéciales » n'avaient d'autres ambitions que tactiques et ne peuvent être considérées dès lors comme l'ancêtre des forces spéciales. En outre, leur coexistence avec les autres unités « régulières » jeta un trouble. Les chefs militaires étaient sceptiques à l'idée d'extraire les meilleurs éléments des unités régulières pour les concentrer dans des unités « spéciales ». Le maréchal Pétain, s'opposa à ceux qu'il dénommait les « gladiateurs » et c'est sans doute pourquoi ces unités furent dissoutes après la fin de la première guerre mondiale.

20. Les stratèges italiens furent les premiers à accomplir le passage de l'action spéciale à la force spéciale. Le premier raid parachutiste de l'histoire eut lieu le 9 août 1918 derrière les lignes autrichiennes, dans la région de Vittorio Veneto, le premier largage en masse de parachutistes en 1927 et la création des deux premières divisions d'infanterie aéroportée (Folgore et Nembo) ainsi qu'un régiment de fusiliers marins parachutistes (San Marco) entre 1938 et 1940. Le 1er novembre 1918, deux marins italiens firent exploser, de nuit, dans le port autrichien de Pola sur la côte dalmate le cuirassé Viribus Unitis, fleuron de la flotte austro-hongroise et manquèrent de peu le Prinz Eugen3(*). A partir de 1935, les Italiens constituèrent les premières unités de nageurs de combat avec des moyens dédiés : les propulseurs sous-marins à base de torpilles ou MAS4(*). En mai 1939 fut créée la « Xeme flottille MAS » ou « Decima MAS » chargée de saboter les navires de la Royal Navy en Méditerranée afin d'éviter une confrontation en surface où le rapport des flottes conventionnelles aurait été par trop défavorable à la marine italienne. La Decima MAS coula 28 bâtiments de guerre britanniques et 110 000 tonnes de navires marchands.

21. A la même époque, les Allemands emboitèrent le pas, avec la création de deux unités spéciales de parachutistes : les Brandebourg qui alimentèrent la crainte d'une cinquième colonne et les Friedenthal.

22. Les Soviétiques quant à eux eurent très tôt recours à des unités particulières, telles le Mokre Diela chargé d'éliminer les opposants à l'étranger, dont les origines et les concepts d'emploi étaient liés à la révolution bolchevique. Mais ce n'est qu'à la fin 1940 que l'état-major soviétique retint utile de créer des troupes spécifiquement conditionnées pour des missions ponctuelles « spéciales », au niveau stratégique. Ce fut l'apparition des « Spetsnaz » (SPETSïalnoyé NAZnatchéniyé) ou « forces à but spécial ».

3. puis les « opérations spéciales » ...

23. Dès 1940, Winston Churchill émit l'idée que « s'il est possible pour les Allemands de nous envahir, pourquoi serait-il impossible pour nous d'agir de même ? (...) Nous devrions sans tarder mettre sur pied des unités de raid, autonomes et parfaitement équipées »5(*). L'armée britannique mit en oeuvre cette idée avec beaucoup d'imagination. Le premier raid eut lieu dans la nuit du 23 au 24 juin 1940 au Touquet et en mars 1941, 500 commandos britanniques et quelques norvégiens détruisirent une usine de glycérine dans l'archipel des Lofoten en Norvège.

24. Malgré la création des commandos, début 1941, les Britanniques cherchaient toujours à rompre avec l'interminable série de défaites qu'ils subissaient depuis leur entrée en guerre. C'est ainsi que fut créé, sur l'idée du lieutenant David Stirling, le Special Air Service (SAS), considéré aujourd'hui comme la matrice des forces spéciales occidentales. Le point de vue de Stirling était que pour prendre en compte un objectif pour lequel la doctrine militaire britannique jugeait indispensable un effectif de 200 hommes, il suffisait d'employer une patrouille de quatre soldats audacieux, résolus, surentraînés, usant de méthodes peu orthodoxes, sachant se contenter d'un faible support logistique et aptes à utiliser tous les moyens d'insertion afin d'exploiter au maximum l'effet de surprise. Grâce aux succès rencontrés en Afrique du nord, les SAS connurent une rapide expansion de leurs effectifs. Cinq régiments furent constitués : deux Britanniques, deux Français et un Belge, regroupés au sein d'une brigade.

25. Un autre volet des opérations de guerre non conventionnelle au cours du conflit revint aux services spéciaux. Parallèlement aux commandos (tactiques) et aux forces spéciales (stratégiques), Churchill ressentit très tôt la nécessité de multiplier les actions de sabotage et de guérilla sur les arrières ennemis en utilisant des méthodes de guerre « clandestine ». Il créa en conséquence le Special Operations Executive (SOE) qui fut chargé de « mettre l'Europe à feu et à sang ». Notons qu'à cette époque la « clandestinité » ne visait pas à protéger l'identité de l'Etat commanditaire mais grâce au secret, la sûreté de ses agents et la bonne fin de leurs opérations6(*).

26. Les Etats-Unis créèrent en juillet 1941 leurs propres services spéciaux. Ils prirent le nom en juin 1942 d'Office of Strategic Services (OSS). L'OSS comprenait deux grandes composantes : la Special Operations Branch (OSS/SO) et l'Intelligence Branch. Il combinait donc en un seul organisme, ce qui chez les Britanniques était séparé en deux directions différentes : le SOE d'une part et l'Intelligence Service d'autre part.

27. Quant à la France, c'est de Londres qu'opérèrent les premières unités spéciales. Recréées en septembre 1940, les unités d'infanterie de l'air, devenues les 3ème et 4ème régiments SAS, participèrent aux côtés de leurs camarades britanniques aux opérations en Libye, en Crète, en Tunisie, en Bretagne, en Franche-Comté, dans les Ardennes et en Hollande. Sous l'impulsion du capitaine de corvette Kieffer, fut créée parallèlement la 1ère compagnie de fusiliers marins commandos, les célèbres « bérets verts » au printemps 1942.

28. Le Bureau central de renseignement et d'action (BCRA), le service secret de la France libre, fut lui-aussi créé à Londres. Contrairement au modèle britannique et à l'instar de l'OSS américain, il combinait en son sein l'action et le renseignement et gérait l'ensemble des opérations clandestines.

4. et les « opérations clandestines »,

29. Pendant la « guerre froide », les besoins en opérations discrètes ou secrètes ne vont pas diminuer. Mais c'est à cette période qu'apparut la nécessité de mener des actions que l'on ne puisse rattacher à l'Etat commanditaire, autrement dit « clandestines » dans le langage moderne, c'est-à-dire non revendiquées et non prouvables.

30. L'opération clandestine est susceptible de prendre de multiples formes : entrainement secret et non revendiqué de forces dissidentes, opérations « psychologiques », opérations d'influence (dons d'argent, remise de documents...), attentats et éliminations, corruption, défections, discrédit etc. Elle peut prendre la forme d'actions offensives par des moyens cyber. L'opération Olympic games visant à entraver le programme nucléaire iranien en introduisant un virus informatique (Stuxnet) dans le système de commande des centrifugeuses iraniennes eut été un bon exemple d'opération clandestine si in fine l'identité des commanditaires américains et israéliens n'eut apparu.

31. Bien que cela ne soit pas d'une grande portée militaire, notons tout de même qu'il existe une opération clandestine parfaite : celle dont on ne soupçonne même pas l'existence. C'est ce que l'on pourrait qualifier d'action invisible et que les professionnels appellent parfois « indirecte », comme par exemple l'« accident » d'un scientifique de haut niveau.

5. les forces spécialisées et la « stratégie de créneaux »,

32. Les forces spéciales telles qu'on les connait aujourd'hui se sont imposées pour des raisons tenant à l'échec d'opérations dues au manque d'interarmisation. Pour les Américains, l'échec de l'opération Eagle claw destinée à secourir les otages de l'ambassade de Téhéran en 1980 et plus encore les ratages de l'invasion de la Grenade conduisirent à la réorganisation des forces spéciales. L'accent fut mis alors sur la nécessité de faire travailler ensemble des unités issues d'armées différentes. Un organisme interarmées fut créé le 16 avril 1987 : l'United States Special Operations Command (USSOCOM). Son quartier général est installé à Tampa, en Floride.

33. La France, du fait de ses engagements postcoloniaux, a bénéficié d'une expérience exceptionnelle et ininterrompue depuis la seconde guerre mondiale en matière d'opérations spéciales. Pendant toute cette période, les opérations spéciales furent conduites par les services secrets (SDECE) et les forces conventionnelles d'élite (infanterie coloniale, légion étrangère...). Cependant, la méfiance des états-majors, puis celle du politique après les événements d'Algérie, ont empêché de focaliser cette expérience dans un système cohérent de forces. C'est de cette époque que date le caractère flou de la frontière entre les opérations clandestines et les opérations spéciales. Par ailleurs, il fallut attendre de tirer les enseignements des erreurs de la première guerre du Golfe, pour voir apparaître le COS en 1992, fortement inspiré du modèle américain.

34. Depuis cette époque, l'emploi des forces spéciales françaises s'est imposé progressivement dans deux grands cas de figure :

- pour effectuer des opérations autonomes (ou isolées) des forces conventionnelles afin d'atteindre « des objectifs pour lesquels les capacités, les procédures, les techniques et principes d'engagement des forces conventionnelles n'apportent pas de réponse appropriée », c'est-à-dire dans tous les créneaux laissés vacants par les engagements conventionnels ;

- en complément des forces conventionnelles à tous les stades de l'engagement : évaluation d'une crise, reconnaissance, préparation d'engagement, accompagnement et protection des forces, sortie de crise par la couverture du désengagement.

35. En revanche, il n'y eut pas d'action coordonnée avec les forces clandestines, en tous les cas dans notre pays, avant le début des années 2010 et ce en dépit de multiples occasions.

36. Les guerres asymétriques ont ouvert un champ d'action considérable en permettant des ripostes non conventionnelles : protection, extraction de ressortissants, contre-terrorisme ou lutte contre les narcotrafiquants. A mesure qu'elles se développaient, les forces spéciales ont poussé très loin la spécialisation qui s'était amorcée dès le départ. Chaque composante s'est spécialisée dans un domaine d'action ou des savoir-faire spécifiques : combat en jungle, en haute montagne, pénétration sous voile avec saut à très grande hauteur...

6. la doctrine Rumsfeld et la « mode » des forces spéciales

37. Paradoxalement, ce sont les attentats du 11 septembre qui vont être à l'origine de l'essor des forces spéciales aux Etats-Unis. Cet essor s'inscrit dans la « révolution dans les affaires militaires » initiée par le secrétaire d'Etat américain Donald Rumsfeld et qui réserve une part de choix aux forces spéciales. Cette doctrine a incontestablement influencé les décideurs et ce n'est pas un hasard si le  concept  d'emploi des forces spéciales françaises date de 2002.

38. Car au-delà de « l'effet de mode », les forces spéciales ont su à la fois séduire les chefs militaires et rassurer les décideurs politiques : réactives, c'est-à-dire susceptibles d'être engagées sur un « claquement de doigt », elles laissent une faible empreinte au sol (light footprint) et offrent de solides garanties de succès. Leur action est facilement réversible et peut être annulée jusqu'au dernier moment. Le chef militaire qui les utilise met le maximum de chances de son côté afin de garantir que le « travail » sera fait. En outre, engager les forces spéciales est un acte politique. C'est le sens de la décision du Président Chirac d'envoyer des forces spéciales en Afghanistan (opération Ares) afin de maintenir le lien franco-américain fortement mis à mal par le refus de participer à la coalition en Irak. A cette occasion, le Président français aurait dit à son homologue : « je vous prête ma Ferrari ».

7. et finalement les concepts

39. A l'issue de cette brève et imparfaite description de l'action spéciale, il serait tentant d'inscrire les différents types d'opérations rencontrées dans un continuum qui irait de l'opération conventionnelle revendiquée à l'opération clandestine non revendiquée, en passant par l'action spéciale.

40. En réalité, l'action militaire contemporaine est plus complexe et ce schéma n'en rend pas suffisamment bien compte. Il semble plus intéressant de regrouper les actions militaires en trois grandes familles :

- Les actions conventionnelles (overt operations) : le glossaire de l'OTAN (AAP-06 2013) en donne la définition suivante : « opération menée ouvertement, sans dissimulation ». Rappelons tout de même qu'elles constituent l'immense majorité des opérations militaires et que leur préparation, leur planification et leur conduite est le socle de toute campagne d'envergure.

- Les actions que l'on pourrait qualifier de « haut tactique » qui comprennent :

Les opérations commando, ou « coups de main », dans lesquelles la discrétion n'est pas recherchée. Elles visent à neutraliser un point décisif lors d'une bataille. En principe, elles sont menées par des troupes dites « d'élite », de « choc » ou « d'assaut ». Le secret n'est pas une condition sine qua non du succès dans ce type d'opérations. La prise de la pointe du Hoc a été précédée par une intense campagne de bombardement qui ne laissait guère de doute aux forces allemandes sur ce qui allait arriver.

Les opérations discrètes et/ou secrètes (clandestine operations or discreet operations/ black ops). Le glossaire de l'OTAN en donne la définition suivante : « opération planifiée et conduite de façon à en assurer le secret ou la dissimulation ». Elles peuvent être menées par des forces conventionnelles, par des unités de « forces spéciales », voire par une action combinée des deux. Elles sont « discrètes » (discreet ou low visibility) lorsque l'Etat commanditaire ne dissimule pas l'action mais n'en assure aucune communication. Elles sont « secrètes » (black ops) lorsque l'accent est mis sur la dissimulation de l'opération elle-même. Notons bien qu'ici le secret n'a d'importance que pour la bonne fin de l'opération et ne vise pas à dissimuler l'identité du commanditaire.

- Les actions spéciales qui comprennent :

Les opérations spéciales (special operations) qui sont à visée stratégique et à fort effet de levier. Elles sont revendicables par l'Etat qui les ordonne. Un exemple récent en est l'opération Neptune's spear qui a conduit à l'élimination d'Oussama Ben Laden à Abbottabad. Le glossaire de l'OTAN en donne une définition organique, quasi-tautologique : « activités militaires menées par des forces spécialement désignées, organisées, sélectionnées et équipées et utilisant des techniques et des modes opératoires non conventionnels ». Les opérations spéciales sont donc celles menées par les forces spéciales. 

Les opérations  qualifiées (en France) de clandestines  (covert operations). Comme les opérations spéciales, elles sont à visée stratégique et à fort effet de levier, mais s'en différencient par le fait qu'elles ne sont ni revendicables, ni revendiquées par l'Etat qui les ordonne. Le lien entre ce dernier et l'opération elle-même ne doit pas pouvoir être prouvé. Le glossaire de l'OTAN en donne la définition suivante : « opération planifiée et conduite pour dissimuler l'identité de celui qui l'exécute ou à tout le moins de permettre un déni plausible ». Contrairement à l'action secrète dans laquelle le secret est un moyen de l'action, dans l'action clandestine, il fait partie de la finalité de l'action. La notion de clandestinité doit être dissociée de celle d'illégalité.

41. Le schéma ci-après inscrit ces opérations dans un continuum qui va du tactique au stratégique et que l'on peut rejoindre par le côté « ouvert », c'est-à-dire visible, revendicable, ou bien par le côté obscur, qui va du discret, au secret et jusqu'au « sous-couvert » (d'un autre uniforme ou d'une autre identité), c'est-à-dire clandestin.

42. Il montre que le propre de l'action spéciale, qu'il s'agisse d'une opération spéciale revendiquée ou d'une opération clandestine non revendiquée, est de viser au coeur. Une telle action ambitionne de gagner la guerre ou, à tout le moins, d'influer de façon décisive sur son déroulement.


* 1 La formule est empruntée au titre de l'ouvrage d'Eric Denécé : « Forces spéciales - l'avenir de la guerre » éditions du Rocher 2002 - réédité en 2011. Voir également, au sein d'une littérature abondante retraçant l'histoire et la géographie des forces spéciales : Jean-Dominique Merchet « une histoire des forces spéciales - ed. Jacob Duvernet Paris janvier 2010 ; Jean-Marc Tanguy « commandos français - les missions des forces spéciales » Paris octobre 2013 ; Alain Chouet « au coeur des services spéciaux - la menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers » Paris avril 2013 ; Pascal Le Pautremat « les guerriers de la République - forces spéciales et services secrets français » ed. Choiseul - Paris 2009. Sur la différence avec l'action clandestine voir le cours donné par le général Dominique Champtiaux, ancien directeur des opérations de la DGSE, sur « l'action spéciale » à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris.

* 2 Il s'agit de désigner l'unité militaire du district électoral dans lequel servaient tous les citoyens mâles en âge d'être mobilisés. Ces unités recevaient une formation régulière.

* 3 Histoire secrète des forces spéciales - de 1939 à nos jours - Eric Denicé p 23 et suivantes.

* 4 Acronyme qui signifiait Motobarca Armata Silurante et auquel fut accolé le moto de Gabriele d'Annunzio : Memento Audere Semper - « souviens-toi de toujours oser ».

* 5 Eric Denicé - op. precit. p.38

* 6 D'où l'acception anglaise du terme « clandestine » qui est un faux-ami et qui désigne dans le langage militaire français contemporain les opérations discrètes ou secrètes.