VI. EN GUISE DE CONCLUSION

« Ce n'est pas en corrigeant à la marge le système financier que nous sortirons des crises. »

Jean-Michel Naulot

A. DES RÉFORMES EN TROMPE-L'oeIL

De cette revue de détail des évolutions du système financier mondial depuis le krach de 2008, nous tirerons six conclusions essentielles :

1- Les réformes attendues ont été très incomplètes, laissant de côté des questions aussi essentielles que la séparation entre banques d'affaires et de dépôts, entre système bancaire et finance parallèle et les modalités de leur mise en oeuvre aux intéressés, ce qui leur ôte une grande partie de leur efficacité.

« Quand on fait le bilan des réformes, on peut considérer que l'on a seulement parcouru, aux États-Unis et en Europe, le tiers de la feuille de route établie par les G20 de 2008-2009. Dès le lendemain de la crise, on a nommé aux postes-clés des responsables 79 ( * ) qui ont assuré la continuité alors qu'il fallait une rupture. » (Jean-Michel Naulot Blog).

Tout cela donne l'impression d'un bricolage pour temps calme arraché à un lobby financier bien décidé à tourner la règle et sans rapport avec les enjeux financiers, économiques, sociaux et politiques réels.

2- Si le système financier qui a pignon sur rue est désormais sous surveillance, le champ de la finance parallèle s'est, lui, considérablement élargi, ses connexions avec le système bancaire et les autres acteurs du système financier approfondies. Progression de la transparence d'un côté, extension de l'opacité de l'autre, autant dire que le système financier est toujours incontrôlable.

3- Les établissements systémiques sont toujours aussi nombreux, n'ont pas vu leur part de marché réduite et leur rôle central au coeur du système financier mondial est toujours déterminant. En plus, même les chambres de compensation mises en place dans l'espoir de réguler le marché des produits dérivés sont venues s'ajouter à la liste des monstres « trop gros pour faire faillite. »

« Si la philosophie du dispositif prudentiel n'a, en dépit des réformes, pas fondamentalement changé, pense Jézabel Couppey-Soubeyran, c'est parce que le rapport au crédit, à la dette, à la taille des établissements financiers, et plus largement à la finance, n'a lui-même pas fondamentalement changé. »

4- Si le volume des dérivés, spécialité des établissements systémiques, semble avoir baissé en Europe et aux USA, son évaluation est toujours aussi problématique et son niveau astronomique. Autant dire que l'un des principaux facteurs de propagation des crises, malgré les efforts de transparence, est toujours aussi menaçant.

5- Plus menaçants encore et facteur essentiel de crise financière, la dette, l'endettement public et surtout privé qui, dopés par la surabondance de liquidités et des taux d'intérêt étrangement bas, ne cesse d'augmenter. D'un côté on régule, de l'autre on alimente la machine à crise !

C'est que le crédit est devenu dans nos sociétés financiarisées le palliatif d'un pouvoir d'achat qui baisse ou stagne, le principal vecteur d'enrichissement des plus riches, le carburant d'un système économique qui crée proportionnellement plus de valeur pour moins de richesse.

Résultat : les bulles spéculatives dans l'attente de crever se multiplient et les conduites spéculatives à risques en même temps.

6- Le reproche rédhibitoire que l'on peut faire aux responsables politiques et financiers, ce n'est pas tant une réforme du système financier très en-dessous des engagements pris aux G20 de 2009 et 2011 que d'ignorer volontairement le plus important : la fuite en avant des banques centrales dans la production directe ou indirecte de liquidités qui, au lieu de stimuler l'économie réelle, vient alimenter la machine à laver spéculative.

En fait, s'étant laissé prendre au piège du capitalisme financier néolibéral, ils ne peuvent politiquement faire autre chose. Les solutions techniques existent : un système de financement de l'économie réelle par de nouveaux circuits de recyclage de l'épargne et, parallèlement, une réduction progressive de l'endettement spéculatif.

Ce qui manque, c'est la volonté politique d'agir.

L'heure est donc toujours à la fuite en avant, au dopage répétitif du système par toujours plus de liquidité et de crédit.

Au final ces réformes, arrachées de haute lutte à des lobbys puissants sont, dirait Freud, des « actes manqués », conciliations insatisfaisantes mais qui permettent cependant de vivre, d'injonctions contraires : d'un côté, améliorer la stabilité du système, ce qui supposerait réduire sa capacité de production de crédit et d'échanges internes, de l'autre, éviter de ralentir le business et donc la production de crédit et de réduire la liberté de son affectation là où il rapportera le plus.

Résultat : un système financier toujours aussi instable.

Ce que reconnaît le FMI lui-même dans son dernier rapport sur la stabilité financière dans le monde paru en avril 2019 : « Alors que les conditions financières demeurent accommodantes, les facteurs de vulnérabilité continuent à s'accumuler.

Le resserrement des conditions financières au quatrième trimestre de 2018 a été trop bref pour ralentir sensiblement l'accumulation de facteurs de vulnérabilité, si bien que les risques à moyen terme qui pèsent sur la stabilité financière dans le monde restent globalement inchangés. Actuellement, la vulnérabilité financière est élevée dans le secteur souverain, le secteur des entreprises et le secteur financier non bancaire dans plusieurs pays d'importance systémique. (...)

La vulnérabilité du secteur des entreprises, qui semble forte dans environ 70 % des pays d'importance systémique (selon le PIB), pourrait accentuer un ralentissement de l'activité économique. »

Car, le problème de la stabilité du système financier - donc de sa dangerosité - est inextricablement lié à celui du financement de l'économie réelle dont dépendent l'emploi et la stabilité sociale et politique.

Comme le dit Adair Turner, l'objectif final d'une véritable réforme du système financier ne saurait se limiter à stabiliser le système, à régler la question des établissements systémiques, même s'il faut le faire, mais « de gérer la quantité de crédit et d'influencer son allocation dans l'économie réelle. » (opus cit)

Comme on va le voir (partie II), la tendance ne va pas dans cette direction.


* 79 Deux anciens de Goldman Sachs, Mario Draghi puis Mark Carney ont été nommés à la présidence du Conseil de stabilité financière, bras armé du G20 ; Mario Draghi deviendra président de la BCE ; Obama s'est entouré de tous ceux qui avaient lutté contre l'encadrement de la finance du temps de Clinton. Quant à la France, « on a tenu un double discours sur la réforme de la finance ». (Jean-Michel Naulot)

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