B. LES INTERCONNEXIONS EUROPÉENNES : CONTRAINTES ET LEVIERS D'INTÉGRATION DU MIX NATIONAL
1. L'interconnexion croissante des réseaux électriques
Les interconnexions transfrontalières européennes jouent un rôle central dans le fonctionnement des réseaux électriques. Les interconnexions permettent à chaque pays d'exporter et d'importer de l'électricité avec ses voisins. Elles donnent la possibilité de mutualiser l'électricité afin de stabiliser l'équilibre entre la production et la consommation. De ce fait, chaque pays se doit de réguler au mieux son propre réseau pour ne pas propager ses éventuelles défaillances à l'ensemble des pays transfrontaliers. Une synchronisation rigoureuse est nécessaire entre tous les États connectés pour uniformiser la fréquence. Cette harmonisation est indispensable pour assurer la stabilité du réseau. La gestion des flux nécessite une coordination précise et des outils de pilotage fins, afin d'éviter des phénomènes de congestion. Ce phénomène se crée lorsque les capacités des lignes sont insuffisantes pour transporter l'ensemble des flux demandés. Des goulots d'étranglement réduisent alors les interactions entre réseaux nationaux européens. Fin 2023, le réseau électrique européen s'étendait sur 547 901 km et comptait 341 lignes interfrontalières. De nombreux projets d'interconnexions vont augmenter ces nombres dans les prochaines années.
Figure 35. Interconnexions des réseaux
électriques européens
Source : IRIS - Observatoire de la
sécurité des flux et des matières
énergétiques, Le réseau de transport
électrique européen et ses enjeux de sécurité,
octobre 2024 (
https://www.iris-france.org/larchitecture-electrique-europeenne-et-ses-enjeux-de-securite)
Les interconnexions européennes connaissent des limites techniques, réglementaires et économiques. Les connexions électriques sont limitées par la capacité maximale des lignes. Des dommages matériels peuvent intervenir si les flux sur les lignes sont trop importants. De plus, le développement rapide des énergies renouvelables intermittentes entraîne des flux d'électricité difficilement prévisibles. La variabilité de la production et les oscillations de la consommation rendent la gestion du réseau complexe. Pour faire face à ces nouvelles contraintes, les gestionnaires de réseau européens doivent adapter leurs méthodes de régulation. Bien que l'Union européenne se soit fixé un objectif d'interconnexion portant sur au moins 15 % de la capacité de production d'ici 2030, certains États, comme la France, sont encore en deçà, en partie à cause de limites techniques207(*).
En France, RTE recourt à des outils de contrôle avancés et prévoit des marges de sécurité pour gérer les fluctuations de production.
Figure 36. Interconnexions françaises
à la date du 12 avril 2024
Source : RTE, « L'Europe
de l'électricité sous le signe de la
solidarité », avril 2024 (
https://www.rte-france.com/bases-electricite/cadre-regulation/europe-electricite-solidarite)
D'un point de vue économique, les interconnexions représentent des investissements lourds. Les lignes haute tension (HVDC) génèrent d'importants coûts de construction et d'entretien. Les entreprises font face à des délais de retour sur investissements parfois longs et plus globalement, les coûts peuvent limiter la vitesse de déploiement de nouvelles interconnexions et nécessitent souvent un soutien public208(*).
L'exploitation des interconnexions est également freinée par des contraintes réglementaires. Chaque pays de l'Union européenne définit ses propres règles en matière de priorisation des flux et de tarification. Ces divergences réglementaires rendent parfois difficile la coordination transfrontalière. Les différences de tarification entre interconnexions peuvent limiter les échanges : certains réseaux ne pratiquent pas les mêmes tarifs, ce qui restreint la capacité d'arbitrage entre marchés. En fait, malgré l'existence de cadres européens, il existe 27 régulations nationales différentes209(*).
Afin d'optimiser le déploiement des interconnexions, l'harmonisation des règles de marché et le renforcement des centres de coordination régionaux (RCCs) sont essentiels. Les RCCs analysent les prévisions de production et de consommation et détectent les congestions potentielles. Des mesures de « redispatching » sont ensuite proposées afin d'éviter les surcharges sur certaines lignes. La coordination des procédures entre les gestionnaires de réseau nationaux et les RCCs assure la stabilité des liaisons transfrontalières. L'approfondissement de cette gestion technique collaborative est indispensable si l'on souhaite que se développent les liaisons transfrontalières210(*).
Ce processus bénéficiera également du développement de lignes à courant continu haute tension (HVDC). Ces lignes présentent de nombreux avantages. Les pertes d'énergie sont plus faibles sur de longues distances et le contrôle des flux est moins complexe, car il n'y a pas de phénomène de « loop flows ». De plus, les HVDC simplifient le raccordement de moyens de production renouvelable éloignés - comme les parcs éoliens offshore - en garantissant un transfert efficace vers les centres de consommation.
Il convient de noter que les interconnexions transfrontalières ne suppriment pas la nécessité de mettre en place des solutions de flexibilité (stockage, pilotage de la demande et gestion des réseaux), car l'essor des sources d'énergie intermittentes est un processus largement répandu en Europe211(*).
2. L'évolution des réseaux gaziers européens
Le gaz naturel joue un rôle important dans le système énergétique européen212(*). Il sert à produire de la chaleur, de l'électricité et à alimenter certaines industries. Depuis deux siècles, les besoins changeants et les avancées technologiques ont fait évoluer les réseaux.
Le gaz naturel a commencé à être utilisé en Europe au XIXe siècle. Après la Seconde guerre mondiale, son usage s'est tourné vers la production de chaleur et d'électricité. Dans les années 1970, de longs gazoducs sont construits en Europe pour connecter les pays producteurs aux pays consommateurs. Possédant de nombreux gisements, l'URSS devient rapidement un fournisseur important sur le marché européen. Néanmoins, les crises pétrolières des années 1970 montrent la nécessité de diversifier les fournisseurs. Les interconnexions entre réseaux nationaux permettent, comme pour l'électricité, d'améliorer la sécurité d'approvisionnement et d'être flexible sur la demande. Les infrastructures gazières sont à la fois des outils politiques et économiques. Le gaz devient un enjeu de souveraineté nationale.
Figure 37. Réseau gazier européen en
2017 (bleu : gazoducs existants, rose : gazoducs en projet ou en
construction)
Source : Aurélie Barbaux,
« Tergiversations sur le gaz en Europe, huit pays relancent le
débat », L'Usine nouvelle, 1er mai 2020 (
https://www.usinenouvelle.com/article/tergiversations-sur-le-gaz-en-europe.N953091)
En 2023, le gaz représentait 24 % de l'approvisionnement énergétique total de l'Europe. Les réseaux gaziers européens reposent sur 230 000 km de gazoducs interconnectés. Les hubs gaziers comme le « Title Transfer Facility (TTF) » aux Pays-Bas ou « Zeebrugge » en Belgique jouent un rôle clé213(*). En 2019, les volumes échangés sur le TTF représentaient 79 % du volume total échangé sur les hubs européens. En 2024, près de 7 milliards de m de gaz naturel liquéfié (GNL) russe sont passés par Zeebrugge. En plus de fixer les prix, les hubs assurent la fluidité et la sécurité du marché européen. Ils permettent aussi de diversifier les approvisionnements. La flexibilité d'importation - gaz russe, norvégien, algérien - réduit le risque de rupture d'approvisionnement et crée un marché concurrentiel. Le contexte géopolitique actuel pousse d'ailleurs les États à adapter leurs usages et diversifier leurs approvisionnements.
Avant l'invasion de l'Ukraine, environ 45 % des importations de gaz de l'Union européenne provenaient de Russie. Depuis, la diversification des routes gazières est devenue une question de souveraineté nationale214(*). Les pays européens ont dû repenser leur dépendance au gaz russe. La guerre a conduit les États à renforcer les interconnexions existantes et à accélérer la construction de nouvelles infrastructures. Les importations de gaz russe dans l'Union européenne ont drastiquement diminué, passant de 150 bcm215(*) en 2021 à 52 bcm en 2024. L'intégration de nouvelles connexions permet d'augmenter la sécurité d'approvisionnement et de réduire les coûts216(*). La guerre a obligé l'Europe à réagir vite. Le remplissage accéléré des stockages, des achats groupés et le changement de route du gaz norvégien et des cargaisons de GNL ont permis de sécuriser l'approvisionnement. Ces stratégies ont montré que la résilience dépend autant des infrastructures que d'une bonne coordination.
À terme, le gaz fossile devrait être remplacé par des solutions moins émettrice de CO2. L'injection dans les réseaux de biométhane et d'hydrogène vert devrait faire du gaz une source d'énergie compatible avec la neutralité carbone217(*). Cependant, la transition énergétique impose de moderniser les infrastructures et de modifier les usages. Les réseaux gaziers doivent donc évoluer pour accueillir de nouveaux gaz « durables »218(*). Le biométhane peut directement être injecté dans les réseaux car il est compatible avec les infrastructures actuelles. Au contraire, l'hydrogène nécessite de nombreuses adaptations techniques, ce qui peut freiner son expansion. Afin de préserver la qualité du gaz transporté, la conception des gazoducs doit être repensée et les pressions d'exploitation ajustées219(*). Les opérateurs doivent moderniser les stations de compression. Le coût de ces opérations est élevé mais essentiel pour réduire l'usage des énergies fossiles.
Les infrastructures doivent être plus flexibles et mieux pilotées pour répondre aux nouveaux besoins220(*). Les réseaux deviennent par exemple plus « intelligents » grâce à un recours accru à l'intelligence artificielle. Des capteurs permettent de mesurer en direct les paramètres de fonctionnement : débits, pression et qualité du gaz. Ces données permettent aux gestionnaires de mieux anticiper les variations de la consommation et d'optimiser le pilotage des flux en conséquence221(*). Les « smart grids »222(*) gaziers deviennent ainsi un levier essentiel pour maîtriser les coûts et renforcer la fiabilité.
Les projets de gazoducs transfrontaliers ouvrent de nouvelles perspectives pour l'approvisionnement en gaz en Europe. Les projets « Trans Adriatic Pipeline » et « EastMed » visent à offrir des sources alternatives au gaz russe en Europe. Ces gazoducs influencent plus généralement les relations économiques entre pays.
L'intégration des réseaux nécessite également une gouvernance européenne. La libéralisation du marché du gaz en Europe a conduit à mettre fin aux monopoles nationaux et a ouvert le marché à la concurrence internationale. Les opérateurs peuvent commercialiser du gaz dans plusieurs pays sans être freinés par les réglementations nationales. Cette harmonisation technique et réglementaire permet aux réseaux d'être interconnectés non seulement matériellement mais aussi économiquement, pour assurer une circulation fluide et fiable du gaz transporté.
* 207
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l'énergie et du changement climatique, 2017
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intérieur de l'électricité, 2017
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* 210
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* 211
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https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/BRIE/2022/729401/EPRS_BRI(2022)729401_EN.pdf).
* 215 « billion cubic meters » soit « milliard de mètres cubes », unité standard des volumes de gaz naturel.
* 216
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* 217
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* 218
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* 220
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