EXAMEN EN DÉLÉGATION
Réunie le mardi 23 juin 2026, sous la présidence de Dominique Vérien, présidente, la délégation a examiné le présent rapport d'information.
Dominique Vérien, présidente. - Nous examinons aujourd'hui notre rapport consacré aux mouvements et à l'idéologie masculinistes, auquel nous avons consacré une grande partie de nos travaux au cours de la présente session : près d'une centaine de personnes auditionnées au Sénat, une cinquantaine d'heures d'auditions, des déplacements de terrain dont une semaine à Montréal, à la rencontre de responsables politiques, associatifs et universitaires spécialistes de ces mouvements, dans la ville qui fut marquée par le premier attentat « masculiniste » de l'histoire moderne, le 6 décembre 1989, à l'école Polytechnique de Montréal.
Lorsque nous avons décidé, en octobre dernier, sur la proposition éclairée de notre collègue Laurence Rossignol, devenue une de nos trois rapporteures, de nous pencher sur la montée des mouvements masculinistes, nous avions conscience de mettre le doigt sur un phénomène inquiétant et en pleine expansion.
Les sept mois de travaux circonstanciés et exhaustifs de nos trois rapporteures (Béatrice Gosselin, Olivia Richard et Laurence Rossignol) nous ont permis de documenter le danger réel que représente aujourd'hui cette idéologie, pour notre démocratie et notre cohésion sociale.
Une fois de plus, dans le sillage de nos travaux précurseurs sur l'industrie de la pornographie et la publication de notre rapport « Porno : l'enfer du décor » en 2022, notre délégation peut se féliciter d'être la première instance politique à s'être saisie, dès novembre 2025 avec un premier colloque sur le sujet, de la question du masculinisme dans toutes ses acceptions : numérique, économique, sociétale, sécuritaire mais aussi, et surtout, politique.
En janvier 2026, le Haut conseil à l'égalité (HCE) publiait son rapport annuel sur l'état du sexisme en France, intitulé « La menace masculiniste », et analysait les mouvements masculinistes comme une menace à l'ordre public et un enjeu de sécurité nationale.
Pour notre part, nous estimons que les mouvements masculinistes, qui s'inscrivent dans un contexte plus large de montée des mouvements réactionnaires et anti-démocratiques à l'échelle internationale, ont un agenda politique et ne cherchent rien d'autre que l'effondrement de notre socle démocratique commun.
En s'attaquant frontalement au principe d'égalité entre les femmes et les hommes, en cherchant à disqualifier sans cesse la parole des femmes, en remettant constamment en cause des droits acquis par les femmes au prix de décennies de luttes militantes, les mouvements masculinistes et leurs soutiens, qu'ils émanent de la sphère politique ou de la sphère économique et technologique, représentent un risque réel pour notre démocratie.
Au terme de nos travaux, nous pensons que la radicalisation des discours misogynes et la remise en cause violente des droits des femmes et du principe d'égalité ne sont en effet que la première étape d'un démantèlement plus profond de notre pacte démocratique.
Le rapport qui vous est aujourd'hui présenté s'attache, d'abord, à retracer la généalogie de ces mouvements et leur filiation directe avec des mouvements antiféministes plus anciens.
Leurs recompositions actuelles et leurs reconfigurations permanentes, dans un monde numérique en constante évolution, rend les masculinismes contemporains, dans toutes leurs dimensions, plus difficiles à identifier et à comprendre, au vu de leur diversité, leur fragmentation et leurs modes d'expression multiples.
Le rapport décortique également :
- d'une part, les mécanismes de production et de diffusion des mouvements masculinistes, en s'attachant à analyser leurs multiples relais ;
- d'autre part, les mécanismes d'adhésion à ces mouvements, qui témoignent non seulement d'une banalisation de leurs discours à travers la popularisation de nombreux codes « mascu » auprès des plus jeunes, mais aussi, dans certains cas, d'un risque de radicalisation pouvant mener à la violence, voire au terrorisme.
Sans sous-estimer la dimension sécuritaire de ces mouvements, il est toutefois important de ne pas fermer les yeux sur une tendance inquiétante à la « normalisation » actuelle de ces contenus et de propos misogynes violemment décomplexés.
Pour autant, parler du masculinisme aujourd'hui, ne revient pas seulement à évoquer une simple « tendance » sur les réseaux sociaux. C'est parler d'un mouvement social et politique, en ligne et hors ligne, qui vise à mettre en pratique l'antiféminisme et à organiser des actions concrètes pour faire régresser les droits des femmes.
C'est un mouvement ancien, mais la démocratisation et la puissance algorithmique actuelle des réseaux sociaux, au sein desquelles il se déploie, ont permis à ses partisans de se retrouver, de s'organiser et de construire leurs propres espaces, avec leurs codes et leur langage.
Aujourd'hui, nous sommes au pied du mur, face à un choix de société : acceptons-nous de laisser prospérer des mouvements qui n'ont comme seul objectif que de détruire les choix que nous avons faits en matière d'égalité Ou choisissons-nous de combattre cette menace en réaffirmant nos principes républicains élémentaires ?
Nos rapporteures ont choisi : elles appellent à combattre le poison du masculinisme et à réveiller les consciences.
Vous avez sous les yeux l'Essentiel du rapport et la liste des 24 recommandations proposées par les rapporteures, qui s'articulent autour de quatre grands axes :
- faire de la lutte contre le masculinisme un enjeu majeur de politique publique ;
- réguler et assainir l'espace numérique ;
- repérer et prévenir les trajectoires de radicalisation ;
- réveiller les consciences en mobilisant l'ensemble de la société.
Je vais laisser sans plus tarder la parole à nos trois rapporteures, à commencer par Béatrice Gosselin pour aborder l'exposition croissante des jeunes générations aux contenus masculinistes, via des relais numériques de plus en plus puissants, et les moyens de mieux les protéger face à ce danger idéologique.
Mme Béatrice Gosselin, rapporteure. - Merci Madame la Présidente, une des principales préoccupations qui a émergé de nos travaux concerne en effet l'exposition croissante des jeunes à ces discours et la nécessité de mieux les protéger.
Les chiffres sont frappants. Selon une enquête d'Opinion Way pour Sidaction, près de deux tiers des hommes âgés de 16 à 34 ans déclarent connaître au moins un influenceur masculiniste.
Cette exposition ne signifie évidemment pas adhésion systématique. Mais elle peut y conduire puisque parmi les hommes exposés à ces contenus, 43 % déclarent adhérer à cette vision inégale, toxique et violente, des rapports entre les femmes et les hommes.
La question n'est donc plus de savoir si les jeunes sont exposés à ces discours, car ils le sont déjà massivement. La question est désormais de savoir comment réduire cette exposition et éviter qu'elle ne se transforme en adhésion.
On ne devient pas masculiniste du jour au lendemain. En revanche on peut le devenir sans que personne ne s'en aperçoive.
Trois constats principaux ressortent de nos auditions.
Notre premier constat est que les portes d'entrée vers les discours masculinistes sont aujourd'hui nombreuses.
Le masculinisme avance parfois masqué. Les jeunes peuvent y être exposés à travers des contenus, en apparence anodins, portant sur le développement personnel, la séduction, le sport, la musculation ou des conseils nutritionnels. Ces contenus ne sont évidemment pas problématiques en eux-mêmes, mais certains peuvent constituer des points d'entrée vers des discours masculinistes.
Cette exposition s'effectue aussi de manière beaucoup plus diffuse à travers des blagues, des « mèmes », des vidéos virales ou certaines références culturelles qui circulent massivement sur les réseaux sociaux.
Cette banalisation, qui prend la forme d'une popularisation de codes et de références partagés, rend progressivement ces discours plus acceptables et facilite leur diffusion auprès d'un public toujours plus large.
Notre deuxième constat est que certaines fragilités peuvent favoriser l'adhésion à ces discours.
Les jeunes les plus exposés sont souvent ceux qui traversent des périodes de vulnérabilité : isolement social, difficultés relationnelles ou familiales, harcèlement scolaire, perte de repères ou sentiment d'échec.
Ces fragilités ne conduisent évidemment pas mécaniquement à adhérer aux idées masculinistes. En revanche, elles peuvent rendre certains jeunes plus réceptifs à des discours qui prétendent leur apporter des réponses simples à leurs doutes et questionnements.
Notre troisième constat concerne le rôle joué par les plateformes numériques et les réseaux sociaux.
Nous avons été particulièrement frappées par la rapidité avec laquelle certaines plateformes peuvent exposer les utilisateurs à des contenus masculinistes.
Il suffit de 26 minutes pour que les algorithmes de recommandation proposent ce type de contenus à un utilisateur, notamment sur TikTok, voire encore moins lorsqu'ils identifient qu'il s'agit d'un jeune garçon.
Ainsi, comme l'a résumé l'une des personnes entendues par la délégation : quand on est un jeune homme en ligne, tous les chemins semblent mener au masculinisme.
Face à ces constats, nous appelons à une véritable stratégie de prévention fondée sur trois priorités :
- éduquer et former ;
- accompagner les jeunes en situation de vulnérabilité ;
- et responsabiliser les acteurs du numérique.
Nous appelons d'abord à renforcer l'éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars) ainsi que l'éducation aux médias et à l'information (EMI).
Nous recommandons de mieux former les professionnels susceptibles d'être confrontés à ces situations et de renforcer les moyens de la santé scolaire afin d'identifier plus précocement les situations de vulnérabilité et d'y apporter une réponse adaptée.
Nous souhaitons également développer une véritable éducation aux algorithmes afin que les jeunes comprennent pourquoi certains contenus leur sont proposés et comment les plateformes orientent leur attention.
Nous appelons également à investir davantage les réseaux sociaux avec des campagnes de prévention utilisant les mêmes codes et les mêmes formats que ceux qui contribuent aujourd'hui à la diffusion des discours masculinistes.
Nous ne pouvons pas laisser les influenceurs masculinistes être les seuls à parler aux jeunes.
Enfin, nous estimons indispensable d'agir en responsabilisant les plateformes numériques.
Tout d'abord, la protection des mineurs doit constituer une priorité et nous soutenons l'interdiction par loi de l'accès aux réseaux sociaux pour les mineurs moins de quinze ans.
Mais, plus globalement, nous pensons que les plateformes doivent prendre en compte ces risques en exigeant d'elles une révision de leur politique de modération qui passera par une meilleure définition du masculinisme dans leurs conditions générales d'utilisation.
Le masculinisme doit également être intégré dans leurs risques systémiques, afin de déplacer le regard des seuls contenus vers les mécanismes qui favorisent leur visibilité, leur circulation et leur amplification à grande échelle.
Je laisse désormais la parole à ma collègue Olivia Richard pour évoquer la dimension sécuritaire de ces mouvements et leurs conséquences en matière de violences faites aux femmes.
Olivia Richard, rapporteure. - Béatrice Gosselin l'a très bien expliqué : les réseaux sociaux et plateformes numériques sont aujourd'hui devenus de puissants vecteurs de propagation des contenus et discours masculinistes notamment auprès des plus jeunes. Mais penser que cette idéologie ne se déploie qu'en ligne et que ces mouvements ne sont qu'une « trend » de plus sur les réseaux sociaux serait une erreur !
Les mouvements masculinistes ne sont pas cantonnés à la seule sphère numérique et virtuelle, ils se manifestent aussi largement « hors ligne » et se traduisent par des violences dans la vie réelle, tous les jours. Pas plus tard que lundi, un attentat à Montréal a été commis par un homme se revendiquant de la mouvance masculinistes incel. L'auteur avait documenté son geste en expliquant sa haine des femmes.
On le voit, il y a un lien entre les violences faites aux femmes en général et l'influence de cette idéologie de misogynie qui prend des proportions de plus en plus grandes.
D'une part, ces mouvements s'inscrivent dans un continuum de violences faites aux femmes et que leurs conséquences sur la sécurité des femmes sont bien réelles. Nous établissons, en effet, un lien entre les violences faites aux femmes et l'influence de l'idéologie masculiniste sur leurs auteurs.
D'autre part, parce que, dans certains cas, l'adhésion aux discours masculinistes peut conduire à une radicalisation rapide des jeunes publics, qui peut conduire elle-même à la violence voire au terrorisme.
Nos travaux nous ont ainsi confortées dans l'idée que les fondements patriarcaux de notre société constituent un terreau propice à l'émergence des mouvements masculinistes, qui s'inscrivent donc dans un continuum de la violence misogyne. Ces mouvements s'appuient donc sur un système qui existe déjà en véhiculant des propos de plus en plus violents.
Le rapport du HCE de janvier 2026 sur l'état du sexisme en France a révélé des chiffres particulièrement inquiétants et proposé grille de lecture du sexisme proposant une gradation entre sexisme paternaliste et sexisme hostile.
Au total, 12,5 millions de Français adhèrent aujourd'hui au sexisme paternaliste : 7,5 millions d'hommes et 5 millions de femmes. Par exemple, 12 % des femmes en France estiment qu'une femme ne peut pas être présidente de la République.
Ce sexisme paternaliste s'exprime en parallèle d'un sexisme hostile, beaucoup plus virulent, basé sur l'idée que « la femme est inférieure à l'homme et que les hommes doivent donc la contrôler, la dominer, voire la violenter, la punir. »
D'après les résultats du baromètre national du HCE, les adhérents au sexisme hostile seraient 10 millions en France, soit 17 % de la population dont les deux tiers sont des hommes.
Ce sexisme systémique est celui qui nourrit les thèses masculinistes, qui promeuvent la haine des femmes et la violence misogyne.
Il se déploie sur un terreau sociétal propice à la circulation et à la prolifération des discours masculinistes, que ce soit :
- via la consommation de contenus pornographiques, qui contribuent eux-mêmes à banaliser les stéréotypes masculinistes et à sexualiser la violence. Je rappelle qu'en France la première cause d'AVC chez les femmes de moins de 40 ans est la pratique de l'étranglement dans le cadre de relations sexuelles ;
- via le virilisme affiché dans certains genres musicaux, notamment le rap tel qu'il est produit aujourd'hui par les grandes majors alors qu'il était censé être à l'origine un vecteur d'émancipation y compris des femmes ;
- via certains sports qui contribuent à véhiculer des stéréotypes sexistes et sont générateurs de violences envers les femmes.
Au cours de nos travaux, nous avons également mesuré les conséquences concrètes des discours et actions masculinistes sur le travail quotidien des associations féministes qui défendent les droits des femmes et luttent contre les violences faites aux femmes. Ces associations ont en effet témoigné d'intimidations et de menaces à leur encontre par des groupes organisés déployant une tactique masculiniste de déstabilisation des structures féministes, notamment la ligne 3919 qui a fait l'objet d'obstructions à plusieurs reprises.
Enfin, à l'issue de ces sept mois de travaux, nous sommes convaincues qu'on ne peut décorréler ces mouvements du nombre élevé de féminicides qui constituent sans doute aujourd'hui l'expression la plus extrême de la violence masculiniste. Plus que des mots et des slogans abjectement misogynes proférés sur les réseaux sociaux, les masculinismes sont aussi incarnés par des hommes qui commettent des violences réelles envers les femmes ou qui incitent à le faire.
Au total, en 2024, d'après les chiffres de l'Observatoire national des violences faites aux femmes, 1 283 femmes ont été victimes de féminicide ou de tentatives de féminicide au sein du couple, directs ou indirects.
Dès lors, ne peut-on qualifier chaque féminicide de masculiniste dans la mesure où ce meurtre de femme est toujours l'expression extrême d'une violence misogyne ?
Au-delà de ce continuum des violences faites aux femmes, entre violences sexistes et violences sexuelles, violences numériques et violences réelles, nos travaux ont permis de documenter l'émergence d'une menace terroriste masculiniste, étayée par nos contacts avec la DGSI et le Parquet national anti-terroriste (PNAT).
En France, la menace terroriste masculiniste est aujourd'hui suivie de près par les services du renseignement intérieur (DGSI), qui ont développé en la matière une réelle expertise et une volonté d'anticipation de cette menace émergente.
D'après les informations qui nous ont été transmises, la DGSI a constaté l'émergence très forte au cours des deux années écoulées (2025 et 2026) d'une menace terroriste masculiniste en lien avec la mouvance incel, la plus radicalisée.
À ce jour, pour ce qui relève de cette mouvance, un seul attentat terroriste imminent a été déjoué par la DGSI (en juillet 2025 à Saint-Etienne), attentat qui a fait l'objet, pour la première fois s'agissant d'un projet d'action violente à visée masculiniste, d'une saisine du PNAT sous la qualification d'association de malfaiteurs terroriste criminelle.
Toutefois, d'autres affaires liées à cette idéologie sont suivies de près par les services du renseignement intérieur : une dizaine d'individus susceptibles de radicalisation violente sont actuellement dans le viseur de la DGSI, tous très jeunes (moins de 21 ans) dont une part non négligeable de mineurs.
La DGSI souligne ainsi un rajeunissement drastique des sujets porteurs de menace, une radicalisation et un passage à l'acte plus rapides, une désensibilisation à la violence et des liens étroits entre les mouvements masculinistes et les mouvements d'ultra-droite.
C'est pourquoi nous proposons de consolider notre doctrine sécuritaire face au risque de terrorisme masculiniste :
- d'une part, en poursuivant l'acculturation indispensable de l'ensemble des pouvoirs publics à la prise en compte de cette menace quotidienne, par le biais de programmes de sensibilisation et de formation à sa détection ;
- d'autre part, en mobilisant davantage la qualification de crime haineux fondé sur le genre et, plus globalement, en intégrant davantage la violence de genre dans les incriminations pénales retenues par les parquets.
Je laisse désormais la parole à Laurence Rossignol.
Laurence Rossignol, rapporteure. - Merci chère Olivia. Lorsque j'ai proposé à la délégation en octobre dernier au Bureau de la délégation de travailler sur le masculinisme, nous savions déjà que ce phénomène était en expansion. Je remercie donc le Bureau d'avoir accepté de se pencher sur ce sujet. Sept mois plus tard, le constat est sans appel : ces mouvements ont encore gagné en visibilité, en audience et en influence, entre le moment où nous avons commencé à travailler et aujourd'hui.
La principale conclusion de nos travaux est donc qu'il faut appréhender le masculinisme de manière moins fragmentée. Il existe des formes diverses de masculinisme mais, in fine, il s'agit d'une seule idéologie et il faut l'appréhender comme telle.
Nos travaux montrent que le masculinisme constitue désormais un véritable écosystème qui s'appuie sur des relais multiples (numériques, économiques, politiques, technologiques) pour diffuser ses idées et ses représentations. Le relai le plus important est, à mon sens, le relai numérique : il s'agit d'une forme renouvelée et géante de l'antiféminisme qui a toujours existé mais qui trouve aujourd'hui, avec les plateformes et les réseaux sociaux, un soutien inédit.
Ces relais s'inscrivent dans un contexte international plus large, de plus en plus favorable à cette idéologie.
Dans de nombreux pays, nous observons une remise en cause croissante des droits des femmes, une contestation des politiques d'égalité et une progression de discours réactionnaires qui présentent le féminisme comme une menace.
À cet égard, le second mandat de Donald Trump a constitué un véritable tournant, et a coïncidé avec une « politisation » des grandes plateformes numériques, notamment celles détenues par les grands patrons de la tech américaine, qui aujourd'hui, loin de s'attaquer aux contenus masculinistes, favorisent des politiques commerciales et des choix techniques qui les encouragent et contribuent à les visibiliser. Les plateformes ne sont plus indifférentes à ces contenus, elles sont propulsantes.
Cela n'est pas sans conséquence car certaines de ces plateformes, au premier rang desquelles X et Meta, se montrent désormais très peu coopératives lorsqu'il s'agit de modérer ou de retirer des contenus misogynes violents, identifiés comme masculinistes.
Nous avons également été frappées par la dimension économique du phénomène.
Certains influenceurs ont ainsi fait du masculinisme un modèle économique particulièrement rentable, fondé sur la monétisation de contenus, la vente de formations ou de services de coaching, et tout un modèle économique publicitaire dans lequel les plateformes sont également bénéficiaires : quand les influenceurs touchent, la plateforme touche.
Mais ces « marchands de misère », qui créent une véritable économie du ressentiment, prospèrent aussi grâce aux mécanismes de captation de l'attention et aux revenus publicitaires générés par les plateformes.
Nous appelons donc à porter au niveau européen une stratégie de démonétisation des contenus masculinistes afin de les priver des ressources publicitaires qui alimentent leur diffusion. Cela fait partie des combats que nous aurons à mener au plan européen contre les plateformes.
La lutte contre les masculinismes implique également d'accompagner celles et ceux qui y sont confrontés au quotidien.
Les associations féministes jouent, à cet égard, un rôle essentiel de première ligne. Elles assurent la prévention, l'accompagnement des victimes, la sensibilisation et la résistance quotidienne aux offensives masculinistes. Elles produisent également des travaux d'information sur ces mouvements sur lesquels nous avons pu nous appuyer.
Pourtant, leurs moyens demeurent sans commune mesure avec ceux dont disposent les mouvements anti-droits et masculinistes.
Nous appelons donc à sécuriser leur financement et à renforcer durablement leur capacité d'action.
Ensuite, les familles, en particulier les mères et les soeurs, sont souvent les premières à observer les signes d'une adhésion à ces discours et à en subir les conséquences, victimes d'une violence qui peut être quotidienne. Pourtant, elles sont encore trop peu accompagnées face à ces situations dont elles ne comprennent pas toujours les références, les codes et les univers numériques qui les sous-tendent.
Nous proposons donc d'intégrer pleinement la question du masculinisme dans les dispositifs de soutien à la parentalité et de mieux accompagner les associations qui interviennent auprès des familles.
Enfin, cette mobilisation suppose une stratégie globale et coordonnée et une capacité à pouvoir nommer le phénomène.
Cette prise de conscience doit désormais se traduire dans nos politiques publiques.
C'est pourquoi nous appelons à mettre en place une stratégie interministérielle de prévention et de lutte contre ces mouvements, et à développer la recherche sur ce sujet.
Mais nous sommes aussi convaincues qu'on ne combat bien que ce que l'on est capable d'identifier.
À cette fin, nous faisons la proposition de renommer la Journée nationale de lutte contre le sexisme du 25 janvier en Journée nationale de lutte contre le sexisme et le masculinisme.
Cette recommandation est symbolique, mais les symboles comptent. Nommer le masculinisme, c'est reconnaître qu'il ne s'agit plus d'un cumul de phénomènes isolés, mais d'une réalité que nous devons regarder en face.
Prenons également l'exemple de l'école où il existe une semaine nationale de lutte contre le racisme et l'antisémitisme. On voit bien que ces adversaires idéologiques sont nommés. En revanche, pour les filles, il y a la « semaine de l'égalité ». Mais vous voyez bien le déséquilibre entre le fait de nommer le racisme et l'antisémitisme et celui de nommer « semaine de l'égalité » ce qui devrait être la semaine de lutte contre le masculinisme, le sexisme et l'antiféminisme dans les établissements scolaires. Nous proposons donc une petite révolution sémantique.
Face au masculinisme, la première étape consiste donc à réveiller les consciences et de partager avec l'ensemble de la société française, le plus grand nombre d'institutions, mais aussi de familles, la compréhension de ce qu'est le masculinisme et du danger qu'il représente pour les droits des femmes, pour l'égalité et pour la cohésion de nos sociétés. Il s'agit ensuite d'accompagner celles et ceux qui peuvent y résister, mais qui ont aussi besoin que nous les aidions à y faire face dans leur vie quotidienne.
C'est l'ambition de ce rapport.
Dominique Vérien, présidente. - Vous l'aurez compris, c'est un combat politique pour un choix de société.
Les choses avancent. Cela ne se joue pas qu'en France, mais évidemment aussi à l'international. Une petite lueur d'espoir : la Cour de justice de l'Union européenne a rendu récemment, le 16 juin dernier, un arrêt qui stipule que, dorénavant, si un contenu est mis en avant par un algorithme, la plateforme qui a développé cet algorithme ne peut s'exonérer de sa responsabilité. C'est un premier pas très important.
Il va falloir se battre, tout comme nous nous sommes battus pour que les mineurs n'aient plus accès aux sites pornographiques, et nous sommes réellement en train de gagner ce combat. Le combat contre les plateformes est une chose importante et c'est pourquoi l'interdiction des réseaux sociaux en dessous de 15 ans figure dans nos préconisations.
Mes chers collègues, avez-vous des commentaires ou des observations à formuler ?
Laure Darcos. - Je voudrais commencer par toutes vous remercier pour cet excellent rapport. Je suis un peu frustrée de ne pas avoir pu assister à toutes les auditions, en raison des travaux que j'ai menés cette année sur les contenus culturels et l'intelligence artificielle, et dans le cadre desquels, d'ailleurs, nous nous battons aussi contre les grandes plateformes qui se permettent tout et ne sont jamais responsables de rien.
Je voudrais revenir sur le risque terroriste. D'après ce que vous a indiqué la DGSI, comment se construit l'engrenage pouvant mener les « incels » jusqu'au passage à l'acte terroriste ? Est-ce un phénomène qui peut s'inscrire aussi dans la mouvance islamiste ou cela n'a-t-il aucun caractère religieux ?
Enfin, concernant l'Éducation nationale, au-delà de la possibilité d'intégrer la lutte contre le masculinisme dans les cours d'Evars, les personnes que vous avez rencontrées ont-elles pris conscience de la nécessité de mettre en place des alertes, comme nous le faisons pour le harcèlement scolaire ? Par exemple concernant les victimes, mais aussi ces garçons qui sont sur le point de basculer. Existe-t-il des procédures impliquant les parents ou les psychologues scolaires, qui sont malheureusement de moins en moins nombreux ? Comment peut-on essayer d'anticiper et de prévenir ce phénomène chez les plus jeunes garçons avant qu'il ne soit trop tard ?
Olivia Richard, rapporteure. - Sur la question de la radicalisation, il ne s'agit pas d'incels qui sont récupérés, mais de jeunes gens happés et endoctrinés. C'est une radicalisation rapide mais sans cohérence idéologique claire : tantôt un influenceur recommandera de s'abstenir de toute activité sexuelle pour garder son énergie vitale, tantôt ce seront les « pick-up artists » qui se feront fort de harceler les femmes dans la rue comme de véritables proies.
Quant à l'aspect religieux, il peut certes y avoir des islamistes masculinistes, mais il s'agit avant tout d'une pente glissante au bout de laquelle on retrouve de l'antisémitisme, du racisme, de l'homophobie, de la transphobie, en somme, un rejet de tout ce qui est considéré comme « autre », y compris les personnes en situation de handicap. Et, in fine, l'affirmation de la suprématie de l'homme blanc.
Je voulais expliquer cette notion de « bar à salades » idéologique, que nous avons aussi entendue sous la dénomination de « macédoine idéologique ». Il n'y a pas de cohérence, de réflexion construite ; c'est du prêt-à-penser qui répond à des gens qui ne vont pas bien et à qui l'on va expliquer comment se sentir mieux dans sa peau, en faisant du sport, en suivant un régime, en touchant les femmes ou en ne les touchant pas. Cela n'a pas tellement de rapport avec le religieux ; on peut passer d'une théorie à une autre.
Béatrice Gosselin, rapporteure. - Dans le monde de l'éducation, il existe des signaux faibles que l'on peut repérer. Il peut s'agir du garçon qui dénigre les filles, qui refuse d'avoir des relations amicales avec elles ou qui affirme qu'elles sont inférieures.
Par exemple lorsqu'un garçon dit : « la vaisselle, c'est pour ma soeur et ce n'est pas pour moi ». Ce sont des petites phrases que l'on ne relève pas forcément, qui ne semblent pas dangereuses car elles sont dites sur le ton de la boutade. Puis, petit à petit, on constate une récurrence de faits qui, pris isolément, ne sont peut-être pas graves, mais qui, par leur répétition, annoncent une banalisation de ces comportements et propos, et c'est ça qui est grave.
On nous a expliqué que dans certains collèges, dans une classe on peut avoir environ un tiers des jeunes qui adhèrent aux propos sexistes, un tiers qui ne dit rien et un tiers qui réagit aux propos.
La plupart du temps, comme cela a été dit, ce sont des jeunes en souffrance. On récupère la misère de personnes en difficulté psychologique parce qu'elles ont été quittées par une copine, parce qu'elles n'en ont pas, ou tout simplement parce qu'elles se sentent seules, ne se trouvent pas belles. De fil en aiguille, elles s'isolent de plus en plus par les réseaux. Cet isolement fait qu'elles sont constamment exposées à ces idées, qui deviennent banales, et l'on arrive progressivement à une radicalisation et parfois à des actes violents. Ce n'est pas le cas de tous, mais cela arrive.
Agnès Evren. - Je tiens à vous féliciter car vous avez accompli un travail fabuleux.
Il y a de la misogynie partout, en politique mais aussi dans tous les milieux professionnels. Cela traverse toute la société.
La diffusion des idées masculinistes se fait parfois à travers des influenceurs sur les réseaux sociaux. Ce qui m'inquiète, c'est l'effet « bulle de filtre » des algorithmes qui enferment les jeunes dans leur détresse et amplifie leur vulnérabilité.
J'ai visionné un jour une vidéo d'AD Laurent qui disait en substance : « Les gars, ne vous attachez pas. Si vous voulez faire des économies, allez plutôt voir une prostituée, parce qu'une fille va vous demander de l'emmener au théâtre, etc. ».
Comment faire prendre conscience à un jeune qui entend cela que ces discours sont masculinistes, et comment lui permettre de prendre le recul nécessaire pour développer son esprit critique face à ces discours ?
Nous avons affaire à des algorithmes prédateurs. Je l'ai vu de mes propres yeux : depuis ce visionnage, je ne reçois que des vidéos d'AD Laurent. Comment faire pour préserver les jeunes de ces vidéos qui nous polluent et qui sont dangereuses, surtout quand on a 15 ou 16 ans et que l'on entend des adultes très sûrs d'eux ? Car en général, ces influenceurs ont un vrai charisme, ils arrivent à embarquer leur auditoire.
Dominique Vérien, présidente. -Il suffit de vingt-six minutes pour que l'on vous propose de tels contenus sur les réseaux sociaux, et même un peu moins si vous êtes un jeune garçon, car ils sont particulièrement ciblés. Ensuite, quand vous commencez à regarder, l'algorithme vous renvoie vers toujours plus de contenus similaires.
C'est en cela que c'est un véritable sujet. Auparavant, tout le monde regardait la même chose, la télévision, ensemble, en famille ; nous étions donc tous confrontés aux mêmes contenus. Aujourd'hui, chacun est sur son téléphone ; votre garçon est dans sa chambre et vous ne savez pas ce qu'il regarde. Il peut se radicaliser tout seul face à son écran.
Laure Darcos. - Une remarque : de la même façon que nous essayons de généraliser la projection du film L'Abandon, sur les derniers jours de Samuel Paty, au sein de l'éducation nationale afin que tous les établissements scolaires puissent le diffuser, n'avez-vous pas pensé à préconiser la diffusion de la série Adolescence dans les écoles ? Sa projection a été rendue obligatoire dans tous les établissements scolaires en Angleterre.
Dominique Vérien, présidente. - La question s'est posée il n'y a pas si longtemps. Élisabeth Borne, alors ministre de l'éducation nationale, avait considéré que c'était une bonne idée, mais elle ne souhaitait pas diffuser la série dans son intégralité, car cela aurait peut-être manqué de contexte. L'éducation nationale a donc créé des capsules, que les établissements qui le souhaitent peuvent diffuser.
Olivia Richard, rapporteure. - Cette série est très intéressante, mais, à mon sens, elle est bien loin d'illustrer réellement le phénomène que nous vivons, si ce n'est sur un point : le langage codé qu'utilisent les « mascus », totalement inaccessible au reste de la population, et qui évolue très vite.
Je voudrais aussi insister sur un point, sans doute bateau mais essentiel : la libération des femmes, c'est aussi la libération des hommes. Le masculinisme ne rend pas heureux ! Il enferme les hommes. Leur dialectique consiste à essayer de devenir la meilleure version d'eux-mêmes, ce qui est absolument inatteignable et les enferme dans la conviction qu'ils sont moins que rien. Ils n'ont pas le droit de pleurer ni de s'attacher, car c'est de la vulnérabilité. Il ne faut pas manger de sushis, ce n'est pas viril, il faut manger de la viande. C'est délirant et cela ne rend pas les hommes heureux.
Dominique Vérien, présidente. - C'est vraiment un choix de société. Souhaite-t-on vivre ensemble et paisiblement, ou considère-t-on qu'il faut qu'il y ait un genre qui domine l'autre ?
Béatrice Gosselin, rapporteure. - Le romancier, auteur jeunesse et créateur de contenus Thomas Piet, que nous avons auditionné dans le cadre de nos travaux, a prononcé cette phrase très juste : « S'il y a des jeunes qui m'écoutent, j'aimerais que vous sachiez que vous avez tout à gagner à sortir de cette prison de pensée. Tout faire chaque jour pour correspondre à des attentes arbitraires et sexistes, c'est comme enfermer son coeur dans une toute petite boîte. C'est vous empêcher d'être vous-même. C'est aussi participer à de nombreuses souffrances, et j'ai du mal à comprendre comment l'on peut se sentir épanoui quand on sait que nos privilèges, on les fait payer à quelqu'un d'autre. »
Sophie Briante Guillemont. - Je vous remercie pour ce travail colossal. Je connais très mal le sujet ; je comprends qu'il y a une sorte de hiérarchie des masculinistes. Vous avez utilisé à plusieurs reprises des termes que je ne comprends pas - red pill, black pill... Pourriez-vous nous donner un peu plus de détails à ce sujet ?
Ma deuxième question concerne ce modèle économique, apparemment très rentable. Est-il possible de parvenir à un chiffrage, même approximatif, de cette économie du masculinisme ?
Olivia Richard, rapporteure. - Il existe toute une galaxie, que l'on nomme la « manosphère », au sein de laquelle on trouve de tout. Nous avons rédigé un petit glossaire dans le rapport pour en détailler le vocabulaire.
La « Red Pill » est une référence au film Matrix : prendre la pilule rouge permet de voir la réalité telle qu'elle est, à savoir, pour les masculinistes, que le monde serait dirigé par les femmes. Tous les hommes seraient victimes de cette illusion de pouvoir, alors qu'en réalité, ils l'auraient perdu depuis longtemps. La « Black Pill » représente le niveau supérieur : ce sont les « incels » qui sont prêts à passer à l'acte terroriste.
On peut ensuite citer de nombreux termes tels que les « sigmas », les « MGTOW »... Nous avons appris, en nous rendant à Montréal, que le concept de « MGTOW » - « Men Going Their Own Way » - était déjà dépassé. Au Canada, la tendance est maintenant aux « sigmas », ceux qui ont la mâchoire carrée. C'est une version améliorée du « MGTOW », puisqu'il n'a besoin de personne. Ce phénomène surfe sur la culture populaire de films comme American Psycho, qui était pourtant la satire d'un personnage dément. Par le biais de mèmes, ce personnage est devenu un modèle, le « sigma » qui désigne la meilleure version de soi-même, objectif à atteindre.
Pour y parvenir, des influenceurs comme Clavicular gagneraient 100 000 dollars par mois en donnant des conseils sur les régimes ou la musculation, et en expliquant comment se fracturer la mâchoire pour qu'elle devienne plus carrée. Des adolescents, chez eux, se brisent donc les os avec un marteau pour essayer d'obtenir cette mâchoire carrée. Il existe beaucoup d'autres termes, et je vous renvoie au rapport pour en prendre connaissance.
Dominique Vérien, présidente. -La mouvance masculiniste se compose de nombreuses sphères, dont les célibataires involontaires, les incel, qui sont très dangereux car les plus susceptibles de radicalisation et de passage à l'acte violent.
La hiérarchie s'établit entre les hommes eux-mêmes, d'où les notions de mâle alpha - qui ne se passe pas des femmes, alors que le mâle sigma, si - et d'oméga, qui ne touchera pas une femme de sa vie, parce qu'il est trop « nul » et n'y arrivera jamais. Ils se hiérarchisent entre eux et c'est pour cette raison qu'ils ne peuvent pas être heureux.
Olivia Richard, rapporteure. - C'est la théorie des 80-20 : 80 % des femmes seraient attirées par 20 % des hommes. Quand on a une « génétique pauvre », on n'arrivera jamais à être un « Chad », le sommet de la hiérarchie, qui permet d'avoir sa « Stacy », son équivalent féminin. Par conséquent, c'est la faute des femmes. Ces jeunes gens en veulent donc à toutes les femmes qui préfèrent les hommes riches, beaux et célèbres - comme si les hommes, eux, aimaient les femmes laides, pauvres et idiotes. Il y a donc cette conception du monde où l'homme prend une position de victime - on lui a volé son pouvoir, les femmes sont toutes superficielles, attirées par l'argent. Si quelque chose doit les rassembler, c'est que rien n'est de leur faute.
C'est le cas, par exemple, des collectifs de défense des droits des pères, qui furent, me semble-t-il, le premier mouvement de ce type à arriver en France - avec ces pères qui montaient sur des grues -, et dont on découvre ensuite que certains sont en réalité auteurs de violences intrafamiliales et que ce n'est pas sans raison que leur conjointe est partie et qu'ils n'ont pas obtenu la garde des enfants.
Laurence Rossignol, rapporteure. - Sur le modèle économique, nous savons que le masculinisme est un business, ou que le business renforce le masculinisme. Les deux sont liés. Il est rentable de faire du masculinisme ; il est fort probable que s'il l'était moins, il y aurait moins de contenus.
Leurs techniques consistent à proposer des formations et à vendre des produits, notamment beaucoup de stéroïdes, de produits de « gonflette », car leur mode de recrutement est de répondre au mal-être des hommes. Pour ce faire, soit ils désignent les femmes en général - et les féministes en particulier - comme coupables, soit ils incitent les hommes à améliorer leur propre bien-être. Il y a donc beaucoup de contenus de développement personnel ou de musculation.
Mais nous ne pouvons pas répondre plus précisément sur les questions économiques pour le moment. Ce qui est compliqué, on l'a dit, c'est qu'il y a tout un tas d'idéologies contradictoires mais qu'à la fin tout atterrit au même endroit !
Agnès Evren. - Les politiques publiques ne devraient-elles pas envisager de conduire un travail sur la santé mentale des plus jeunes masculinistes ? S'ils sont à ce point mal dans leur peau, c'est qu'il y a un problème sous-jacent.
Laure Darcos. - Y a-t-il des études sociologiques ou psychiatriques sur le sujet ?
Laurence Rossignol, rapporteure. - J'ai beaucoup travaillé sur la radicalisation des djihadistes, les procédures de radicalisations, les signaux faibles etc. Je peux vous dire que les services de renseignements de la police et de la justice utilisent aujourd'hui les mêmes techniques d'identification des risques pour la radicalisation masculiniste. Or, pour avoir eu l'occasion de rencontrer les familles de nombreux jeunes djihadistes français partis en Syrie, j'ai constaté qu'il n'existe pas de modèle familial unique. Il n'y a pas de schéma type, ni de mère absente, ni de mère castratrice. Il y a d'autres points communs, mais pas celui-là. Et en plus, ils sont trop nombreux pour qu'on évalue pour chacun ce rapport à la mère.
Il est en revanche important d'accorder une attention particulière aux familles monoparentales, notamment celles dans lesquelles les mères élèvent seules des garçons adolescents. Ce n'est pas parce que le rapport à la mère est toxique, mais parce qu'il est compliqué pour une mère de faire face à un garçon qui tente de s'imposer parce qu'il est un garçon et elle une femme.
Dominique Vérien, présidente. - Dans le cadre d'un autre rapport qui vous sera présenté prochainement, sur la place des femmes dans les jeux vidéo, nous avons constaté que les filles qui jouaient étaient constamment harcelées et que cela ne prenait fin que lorsqu'un garçon prenait leur défense.
La sensibilisation ne suffit pas, il faut que tout le monde s'y mette. C'est pourquoi notre dernière préconisation est de nous mobiliser tous, hommes et femmes. L'implication des hommes dans ce combat est essentielle.
Laure Darcos. - Le masculinisme, c'est une notion qui peut faire peur. Pour caricaturer ce que pourraient penser certains machos, cela serait une réaction à l'ultraféminisme. Or, vos propos, sur le fait que ces hommes sont malheureux et qu'il est important de les sortir de là, pourraient réconcilier avec ce concept et finir par rassembler tous les publics, même ceux qui auraient, au départ, des a priori.
Dominique Vérien, présidente. - Il faut oser dire les choses : dans les prisons, 96 % des détenus sont des hommes. La police et la gendarmerie travaillent à 98 % pour courir après des hommes. Je comprends qu'il faille les emporter avec nous, mais il serait souhaitable qu'ils prennent conscience que la violence est dans leur camp et qu'ils doivent prendre leur part pour changer de modèle.
Parlons de violences intrafamiliales : 30 % des personnes en prison aujourd'hui sont condamnées pour ce type de violences, ce qui prouve que nous n'avons pas pacifié les hommes.
Il leur faut prendre conscience que ce modèle les rend malheureux, et il serait bon qu'ils en prennent conscience par eux-mêmes.
Agnès Evren. - Ont-ils seulement conscience que le masculinisme existe, ou sont-ils dans le déni ?
Olivia Richard, rapporteure. - Ce que l'on entend et voit dans les médias est tellement caricatural. Or, ce ne sont pas les propos les plus caricaturaux ou extrêmes qui suscitent l'adhésion. Lorsque Nick Fuentes explique qu'il faut retirer le droit de vote aux femmes, brûler vives celles qui refusent de rester dans la cuisine et assume d'être un nazi, ce discours est bien sûr trop extrême pour que les hommes normaux puissent se reconnaître, mais il gagne tout de même des millions avec ses vues.
C'est plutôt le sexisme ordinaire qui imprègne la société. Il faut faire prendre conscience aux hommes qu'il n'y a pas que la violence qui doit être dénoncée.
La virilité, la masculinité, la façon dont on élève les garçons, cela a été chiffré et cela coûte près de 100 milliards par an... Cela coûte très cher, cela ne rend pas heureux. Et néanmoins, cela rapporte beaucoup d'argent.
Laurence Rossignol, rapporteure. - Ce qui rassemble aussi très aisément chez les hommes, c'est l'antiféminisme. On entend souvent dire « le féminisme, ça suffit ! ». C'est-à-dire que les femmes auraient atteint le seuil nécessaire d'acquisition de droits et d'égalité, qu'elles auraient déjà obtenu bien assez et que toute demande supplémentaire serait en trop. C'est un thème récurrent. Un livre des années 70-80 s'appelait même « Mais qu'est-ce qu'elles veulent encore ? ».
Cette phrase n'est pas réservée aux gros machos qui tapent leur femme, elle est très communément pensée et parfois même exprimée dans des débats politiques.
Dominique Vérien, présidente. - Un certain nombre d'hommes pensent que les féministes détestent les hommes. Je passe mon temps à l'expliquer : le féminisme, c'est vouloir l'égalité. Quand on met en oeuvre la parité, c'est pour que les femmes obtiennent la moitié des places, il ne s'agit pas de dominer le monde.
À Auxerre, nous avons organisé un événement contre les violences avec le collectif « Nous toutes ». Des hommes sont venus pour casser leurs installations. Les femmes n'ont pas lutté, elles ont réinstallé leurs panneaux. Et les hommes sont revenus jeter tous les panneaux qu'elles avaient replacés. Tout cela, tranquillement, devant la police, qui n'a pas bougé. Cela, c'est le masculinisme qui est à l'oeuvre, parce qu'on les laisse faire.
Nous en venons à l'adoption du rapport et de ses 24 recommandations. Vous avez sous les yeux l'Essentiel et la liste des recommandations, et en avez également été destinataires hier.
[Adoption du rapport et des recommandations]
Le rapport et ses conclusions sont donc adoptés. Et sa publication est autorisée.
S'agissant du titre, les rapporteures vous proposent : « Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes ». Cette proposition vous convient-elle ?
[Adoption du titre du rapport]
Nous en avons donc fini avec l'examen de ce rapport d'information. Je vous rappelle qu'il sera présenté à la presse demain à 11h30.