C. UN NOUVEL ÉLAN AVEC LE BOUCLIER EUROPÉEN DE LA DÉMOCRATIE ET AGORA EU ?
1. De nouvelles mesures dans le cadre du bouclier européen de la démocratie
En novembre 2025, la Commission a présenté l'initiative du « Bouclier européen de la démocratie », qui constitue un programme d'action de préservation de la démocratie en Europe pour les prochaines années.
L'un des volets de ce programme est relatif à la « préservation de l'intégrité de l'espace de l'information ». Dans ce cadre, la Commission prévoit de poursuivre ses travaux avec les signataires du code de bonne conduite contre la désinformation et élaborera un protocole de crise et d'incidents au titre du RSN afin de « faciliter la coordination entre les autorités compétentes et de garantir des réactions rapides face aux opérations d'information à grande échelle et potentiellement transnationales ». En outre, elle annonce la mise en place d'un réseau européen indépendant de vérificateurs, tandis que l'Observatoire européen des médias numériques devra développer de nouvelles capacités indépendantes de suivi et d'analyse en matière d'élections ou en cas de crise. Enfin, le Comité européen pour les services de médias élaborera des critères communs permettant aux régulateurs des médias d'agir contre les opérateurs de médias tiers (hors UE) malveillants présentant des risques pour la sécurité publique. Le bouclier constitue ainsi une extension opérationnelle des règles du RSN.
La France est un soutien moteur de ce projet de Bouclier européen pour la démocratie. Cette initiative s'aligne en effet sur les priorités françaises en matière de souveraineté numérique et de lutte contre les ingérences étrangères. La France souhaite notamment que l'UE s'inspire du modèle du service national de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum), afin de se doter d'une structure capable de coordonner les services nationaux et identifier les « fermes à trolls » ou les contenus générés par IA visant à manipuler l'opinion. La France a également plaidé pour le soutien à l'utilisation de fonds européens pour garantir l'indépendance de la presse face aux rachats par des intérêts extérieurs à l'Union européenne.
2. Les enjeux d'AgoraEU
AgoraEU est le grand programme de la Commission européenne qui prévoit un soutien à la culture, à l'information et aux associations citoyennes. Il doit ainsi succéder au programme « Europe Créative » et au volet audiovisuel MÉDIA à partir de 2028, tout en intégrant l'actuel programme SERV ainsi qu'un domaine inédit : le soutien aux médias d'information. Dans sa proposition initiale, la Commission a proposé une enveloppe totale de 8,6 milliards d'euros, ventilée entre la culture (1,8 Md€), les médias (3,2 Md€) et les droits et valeurs démocratiques (3,6 Md€).
Sur le plan de la protection de l'information, ce programme présente plusieurs enjeux majeurs.
Le premier est celui de l'indépendance des médias et de la lutte contre la désinformation. Le volet MÉDIA+ d'AgoraEU, doté de 3,2 milliards d'euros, couvrira à la fois l'audiovisuel et les médias d'information, dans le cadre plus large du Bouclier de la démocratie européenne. Le Conseil des ministres de la Culture de l'UE a validé la création d'un volet spécifique consacré aux « actualités », renforçant ainsi l'attention portée aux médias d'intérêt public, régionaux et locaux, ainsi qu'aux standards journalistiques et aux normes d'autorégulation.
Le deuxième enjeu est celui des ingérences étrangères et des manipulations de l'information. AgoraEU est appelé à garantir un soutien durable aux acteurs de la société civile engagés contre la désinformation, afin notamment de réduire la dépendance de l'Europe au mécénat non européen et aux financements des plateformes numériques.
Le troisième enjeu est budgétaire et concentre les principales critiques formulées par la société civile et les organisations de journalistes : selon celles-ci, les ambitions politiques affichées ne se traduisent pas par des financements suffisants. Le Parlement européen a publié le 18 mai 2026 sa position préliminaire, dans laquelle seulement 11,7 % de l'enveloppe totale (soit environ 1,25 milliard sur sept ans) seraient alloués au nouveau volet « Journalisme et Information », ce que la Fédération européenne des journalistes a jugé alarmant et contradictoire avec l'ambition proclamée.
Le quatrième enjeu est celui de la domination des plateformes numériques sur l'écosystème informationnel. Lors du débat ministériel au Conseil de l'UE, plusieurs États membres ont alerté sur l'emprise des plateformes américaines et chinoises, qui écrasent le pluralisme des médias européens. AgoraEU est perçu comme un levier pour rééquilibrer ce rapport de force et préserver la diversité de l'information.
Le cinquième enjeu a trait à la question de l'intelligence artificielle : le programme souligne l'importance d'un usage responsable et éthique de l'IA, face aux risques de contenus générés automatiquement et de désinformation amplifiée par ces technologies.
Au Conseil de l'UE, la France a notamment exprimé le souhait qu'AgoraEU renforce plus explicitement la souveraineté culturelle européenne face aux géants étrangers du numérique.
Une difficulté se pose cependant en lien avec le caractère en principe transnational des médias soutenus par AgoraEU : en France comme ailleurs c'est bien la presse régionale ou locale qui a le plus besoin de soutien financier. Cet enjeu doit impérativement être pris en considération par les négociateurs français.
D. UN RÉGIME ÉCONOMIQUE DE LA PRESSE QUI SOUTIENT INSUFFISAMMENT LES CRÉATEURS D'INFORMATION
1. Une réforme bienvenue pour intégrer la presse en ligne
Une réforme a permis, en 2009, de créer un dispositif très similaire, pour les services de presse en ligne (SPEL), à celui des publications « papier ». Ce dispositif est régi par le décret n° 2009-1340 du 29 octobre 2009, pris pour application de l'article 1er de la loi n° 86-897 du 1er août 1986 portant réforme du régime juridique de la presse.
Comme les autres publications agréées par la CPPAP, les SPEL peuvent se voir reconnaître la qualité « IPG ».
La définition des SPEL
Les éléments constitutifs de la qualité de SPEL sont les suivants :
- une publication qui remplit les obligations légales d'identification, par analogie avec les mentions légales exigées pour la presse imprimée ;
- un service édité « à titre professionnel » ;
- un contenu, utilisant essentiellement le mode écrit, renouvelé régulièrement et daté, afin d'exclure les simples mises à jour ponctuelles et partielles ;
- un contenu original ;
- un contenu composé d'informations présentant un lien avec l'actualité ;
- un contenu composé d'informations ayant fait l'objet d'un traitement à caractère journalistique, notamment dans la recherche, la collecte, la vérification et la mise en forme de ces informations ;
- un contenu « d'intérêt général », celui-ci étant défini dans des termes proches de ceux retenus pour la presse imprimée (article D18 du Code des postes et des télécommunications électroniques) ;
- un contenu ne présentant pas un caractère violent ou pornographique ;
- un service en ligne ne constituant pas un « instrument de publicité ou de communication « et n'apparaissant pas comme « l'accessoire d'une activité [...] commerciale » ;
- l'éditeur doit par ailleurs avoir la maîtrise éditoriale du contenu et prévoir un dispositif permettant de signaler un contenu illicite sur les espaces de contribution.
2. Une inadaptation toutefois croissante du régime au numérique
a) Un soutien très concentré sur quelques acteurs traditionnels
Le régime économique de la presse française, dans son architecture actuelle, est le produit d'une histoire longue et d'une conception du journalisme ancrée dans le modèle de la presse écrite. Les ordonnances de 1944-1945, les lois successives sur les aides à la presse, la création de la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP) : l'ensemble du dispositif a été conçu pour une information sur papier, avec comme vecteur principal la distribution postale, le portage et les kiosques. Les quotidiens nationaux et régionaux constituaient alors l'essentiel de la diffusion de l'information, avec des hebdomadaires d'opinion structurant le débat politique, et avec une presse locale qui constituait la principale source d'information au niveau territorial.
Cette presse reste importante et son rôle demeure essentiel dans certains territoires ou pour certains publics. Mais elle est en déclin structurel et tendanciel depuis des années : chute des ventes au numéro, effondrement des abonnements, concentration accélérée des titres entre les mains de quelques groupes, naissance de déserts informationnels dans certains territoires. Parallèlement à la presse, la radio puis la télévision relevaient d'un régime radicalement distinct, justifiant la création d'autorités de régulation séparées : le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), remplacé par l'Arcom.
Cependant, un écosystème d'information numérique d'une grande diversité s'est développé au cours des dernières années (cf. infra partie I). Des pure players ont créé des rédactions sérieuses, pratiquant un journalisme d'investigation ou de reportage de qualité, comme Mediapart, Disclose ou Off investigation, dont les représentants ont été entendus par la commission. Des newsletters thématiques ou généralistes ont rassemblé des communautés de lecteurs. Des médias de « fact-checking » ont joué un rôle croissant dans la lutte contre la désinformation. Des créateurs de contenus vidéo, parmi lesquels des HugoDécrypte, Gaspard G, Jean Massiet, entendus par la commission, mais aussi de nombreux autres, produisent, avec des équipes légères et des moyens au départ modestes mais en croissance, des formats d'information qui touchent des audiences parfois considérables, et notamment les publics jeunes qui ont déserté la presse traditionnelle. Ces acteurs ont des modèles économiques variés avec des formats distincts. Ils ont cependant en commun de produire de l'information sérieuse dans un environnement institutionnel qui a été construit avant leur émergence.
Il faut certes saluer la création du statut de « services de presse en ligne (SPEL). En reconnaissant que l'information pouvait être produite et diffusée exclusivement sur internet, sans support papier, et en ouvrant à ces acteurs numériques l'accès à une partie du régime économique de la presse, les pouvoirs publics ont ainsi montré qu'une adaptation était possible et que le régime pouvait évoluer sans perdre sa légitimité. Toutefois, cette première adaptation est restée incomplète. Même si elle a permis d'intégrer les publications écrites nativement numériques, elle fait perdurer un régime structuré autour du modèle de la publication textuelle, qu'elle soit imprimée ou en ligne.
Ainsi, selon l'une des conclusions des États généraux de l'information (EGI) : « Un consensus ressort quant à l'obsolescence des critères de la Commission Paritaire des Publications et Agences de Presse (CPPAP) pour définir les sites de presse et sites de presse d'information générale ».
Cette obsolescence se traduit par une répartition des aides publiques de moins en moins en phase avec les réalités de la consommation d'information des citoyens. L'essentiel des soutiens publics à la presse (aides au portage, aides postales, exonérations de charges, taux réduits de TVA, aides au pluralisme) continue en effet de bénéficier massivement aux acteurs de la presse imprimée, au moment même où les audiences de cette presse s'effritent année après année. Les services d'information en ligne de qualité, qui touchent pourtant des lectorats croissants, restent peu soutenus, tandis que les créateurs de contenus vidéo informatifs sont totalement exclus du système.
Ainsi, si le budget total des aides directes à la presse est d'environ 180 millions d'euros inscrits en LFI 2026. Sa répartition est structurellement asymétrique :
· les aides spécifiquement « Papier » (Aides à la diffusion) représentent environ 130 millions d'euros. Cela comprend l'aide au postage, au portage, les exonérations pour les colporteurs et l'aide à la distribution physique. Par définition, un média 100 % numérique ne touche rien de cette enveloppe ;
· l'aide au pluralisme des services de presse tout en ligne (SPTEL) reconnus IPG est dotée de seulement 4 millions d'euros. Elle a été instaurée par un décret publié le 15 décembre 2021 dans le cadre du plan de filière « presse ». Cette aide est principalement assise sur les dépenses éditoriales, c'est-à-dire la masse salariale (journalistes en CDD ou CDI pigistes), les frais d'abonnement des agences de presse et les frais de missions éditoriales. Afin d'encourager les titres qui suscitent un engagement financier de leurs lecteurs, une bonification est accordée selon le nombre d'abonnés payants. Par ailleurs, les entreprises de presse en ligne dont la création remonte à moins de trois ans bénéficient d'un complément financier ;
· les aides au pluralisme et à la modernisation représentent environ 45 millions d'euros. Ces fonds (comme le FSDP63(*)) sont partagés, mais les titres papier (notamment les quotidiens nationaux IPG) en captent historiquement la plus grande part en raison de leurs coûts de structure plus élevés.
Ainsi, si l'on compare les aides pour chaque support :
|
Support |
Enveloppe spécifique |
Part du budget total |
|
Presse papier |
~130 M€ (Diffusion) |
~73 % |
|
Presse en ligne (SPEL) |
4 M€ (Aide SPTEL) |
~2 % |
|
Aides partagées |
~44 M€ (Pluralisme/Mod.) |
~25 % |
Cet écart reflète la nécessité de compenser des coûts de structure. Il s'agit d'abord du coût physique : imprimer, transporter et livrer un journal chaque matin coûte beaucoup plus cher qu'héberger un site web. Sans subvention, le prix de vente « papier » deviendrait prohibitif. Le système a ainsi d'abord été conçu pour sauver l'outil industriel des journaux et les réseaux de portage.
Certes, le taux de TVA réduit à 2,1 % profite aussi aux médias numériques. Comme l'audience numérique croît alors que les ventes papier chutent, le poids relatif de l'avantage fiscal du numérique augmente un peu chaque année. De même, l'aide à la modernisation (FSDP) est en partie orientée vers la transition numérique. De nombreux médias « papier » reçoivent des aides pour financer la refonte de leur site ou de leur application : une partie de l'aide versée à la presse papier sert bien, en réalité, à financer son avenir numérique. Cependant, le déséquilibre reste flagrant.
Il ne s'agit pas ici de plaider pour un désengagement du soutien à la presse traditionnelle, dont le rôle reste important, notamment dans les territoires peu dotés en médias numériques ou pour des publics peu connectés. Mais il faut constater que l'allocation actuelle des ressources publiques en faveur de l'information est inefficace : elle ne soutient pas suffisamment les innovations journalistiques et les acteurs indépendants qui contribuent souvent à la diversité des points de vue.
b) Une absence de soutien aux créateurs de contenus d'information qui peut interroger
L'émergence de créateurs de contenus vidéo d'information constitue une illustration des angles morts du régime actuel. Des créateurs comme HugoDécrypte, Gaspard G, Jean Massiet ou de nombreux autres ont développé des formats vidéo d'information originaux, diffusés principalement sur YouTube et les réseaux sociaux, qui touchent des audiences considérables (cf. supra). Ils pratiquent souvent un journalisme rigoureux, dans des formats innovants qui renouvellent le rapport des citoyens à l'information.
Or, du point de vue du régime économique de la presse, ces acteurs n'ont pas de statut. Ils ne peuvent pas obtenir l'agrément CPPAP, parce que leurs publications sont quasi exclusivement vidéo et que le régime de la presse écrite n'a pas été conçu pour eux. Ils ne relèvent pas davantage du régime audiovisuel traditionnel, parce qu'ils n'émettent pas sur des fréquences hertziennes et ne sont pas soumis aux obligations qui conditionnent historiquement le soutien à l'audiovisuel.
Certaines aides actuelles sont, par nature, sans pertinence pour un créateur de contenus vidéo, comme les aides au portage et au postage. En revanche, d'autres mécanismes pourraient présenter un intérêt réel pour ces créateurs, si l'accès leur en était ouvert. Les provisions défiscalisées pour investissement dans le renouvellement des équipements, prévues par l'article 39 bis A du code général des impôts, permettent ainsi aux entreprises de presse de constituer des réserves en franchise d'impôt pour financer leur modernisation : pour un créateur vidéo, les besoins en matériel de production, de captation et de montage pourraient y être éligibles. Le régime des dons défiscalisés, qui facilite le financement participatif des projets journalistiques, correspondrait aussi à des modèles économiques dans lesquels la communauté des spectateurs contribue directement au financement de la production. En outre, si ces acteurs pouvaient être reconnus comme éditeurs d'une Information politique et générale (IPG), ils pourraient bénéficier des aides au pluralisme de l'information.
c) La question de la labellisation et l'exemple de la JTI
Lors de ses travaux, la commission a rencontré plusieurs fois la question de la labellisation des médias d'information. L'exemple le plus connu d'une telle labellisation est la création de la Journalism Trust Initiative (JTI).
La réflexion sur la JTI a débuté après le tournant des années 2015-2018, au moment où l'écosystème médiatique mondial a été bouleversé par l'élection de Donald Trump en 2016, le vote du Brexit et l'ampleur des phénomènes de désinformation et de malinformation qui se sont alors manifestés. Alors que les plateformes numériques (Facebook, Twitter, YouTube) sont pointées du doigt pour leur rôle dans la diffusion de contenus trompeurs, les médias traditionnels voient leur autorité remise en question. C'est dans ce climat que Reporters sans frontières (RSF) réfléchit à une manière de donner un avantage aux producteurs d'information fiable, comme alternative à la dénonciation de la désinformation au cas par cas.
Après des consultations des acteurs du secteur, la JTI a été lancée le 3 avril 2018 à Paris. Il s'agit de créer un référentiel sectoriel pour le journalisme sous la forme d'indicateurs portant sur la transparence des médias, leur indépendance éditoriale, la mise en oeuvre de méthodes journalistiques rigoureuses et le respect des règles déontologiques. Ces normes sont élaborées sous l'égide du Comité européen de normalisation (CEN) par environ 130 experts issus de médias, d'organes de régulation, d'associations professionnelles, de fédérations d'éditeurs et de plateformes numériques. En décembre 2019, la norme est publiée sous la référence « CWA 17 493 » (CEN Workshop Agreement), conférant à la JTI un statut comparable à celui d'une norme ISO.
L'une des caractéristiques fondamentales de la JTI est qu'elle ne porte pas sur les contenus produits par les médias mais sur les processus de collecte, de production et de diffusion de l'information. Elle vise à certifier que la rédaction s'est dotée des structures éditoriales, organisationnelles et éthiques lui permettant de produire un journalisme de qualité, et non d'évaluer si tel article est exact ou biaisé. En cela, cette approche apparaît complémentaire de celle du CDJM, qui n'examine que des articles isolés et non des médias.
Le fonctionnement de la JTI
Les 130 critères de certification sont répartis en deux grandes sections :
1. « Identité et transparence » : le média doit être transparent sur sa propriété et son actionnariat, sa gouvernance, ses sources de financement, ses conflits d'intérêts potentiels, sa charte éditoriale, ses mécanismes de correction des erreurs, et sa politique vis-à-vis des sources ;
2. « Professionnalisme et responsabilité » : cette section évalue l'organisation éditoriale (indépendance des rédactions, protection des sources), le respect des standards éthiques, la rigueur dans le traitement de l'information, la gestion du contenu généré par l'intelligence artificielle, et la sécurité des journalistes.
La norme a également évolué pour intégrer des enjeux contemporains, comme la transparence sur l'usage de l'IA dans la production de contenus informatifs.
La certification JTI se déroule en trois temps :
1. l' « Auto-évaluation » : le média consulte les 130 critères via une plateforme en ligne (jti-app.com) et évalue lui-même sa conformité. Cette étape est gratuite. Elle aboutit à la rédaction d'un rapport de transparence, rendu public ;
2. la publication du rapport de transparence : le média publie son rapport sur la plateforme JTI, accessible à tous. Cette étape de transparence, à elle seule, représente un engagement significatif ;
3. l'audit externe et la certification : le média peut (de façon optionnelle mais nécessaire pour obtenir le label certifié) faire appel à un cabinet d'audit externe et indépendant, accrédité par la JTI, qui vérifie l'exactitude du rapport de transparence et la conformité aux standards. Si l'audit est concluant, la certification JTI est délivrée pour une durée de deux ans.
Les audits sont réalisés par des cabinets indépendants accrédités selon la norme ISO 17065. En France, il s'agit notamment de Bureau Veritas, Deloitte, CEVA Solution et ICPF. Aux États-Unis, c'est l'Alliance for Audited Media (AAM) qui joue ce rôle. D'autres organismes similaires opèrent dans différentes régions du monde, permettant à la certification d'être délivrée à l'échelle internationale. L'audit représente un coût pour les médias, modulé selon la taille de la structure, ce qui a conduit RSF à mettre en place un système de subventions pour les médias des pays en développement ou aux ressources limitées.
Aux côtés de RSF, trois partenaires fondateurs ont porté le lancement de la JTI :
- l'Agence France-Presse (AFP), elle-même certifiée JTI ;
- l'Union européenne de radio-télévision (UER), qui regroupe les médias de service public européens ;
- le Global Editors Network (GEN), réseau aujourd'hui disparu, qui regroupait les rédacteurs en chef de médias du monde entier.
La JTI bénéficie d'un cofinancement de la Commission européenne. Elle est également soutenue financièrement par plusieurs États, des fondations et des agences internationales. En marge de l'Assemblée générale de l' Organisation des Nations unies (ONU), onze États membres du Partenariat pour l'information et la démocratie, dont la France, l'Estonie, la Lituanie, la République tchèque et la Bulgarie, ont signé une déclaration de soutien à la JTI. La norme est par ailleurs mentionnée dans le RSN et l'EMFA.
La JTI a obtenu l'adhésion de plusieurs grands acteurs du numérique, qui utilisent ses données pour favoriser les sources certifiées dans leurs algorithmes de recommandation. C'est notamment le cas de Microsoft (moteur de recherche Bing), du kiosque numérique Cafeyn, de l'agrégateur de contenu de l'UER (« YEP »). Google avait exprimé son intérêt dès le lancement du processus en 2018.
Les médias adhérents et certifiés
La JTI a connu une progression importante depuis sa formalisation en 2019. En cinq ans, elle est passée de quelques dizaines de médias impliqués à plus de 2 000 médias inscrits dans 119 pays, selon les derniers chiffres disponibles de RSF. La progression géographique est significative : si l'initiative est née en Europe, elle s'est rapidement étendue à l'Afrique (avec une forte implantation en Côte d'Ivoire et en République démocratique du Congo), à l'Amérique latine, à l'Asie du Sud-Est et aux États-Unis.
Parmi les premiers médias à s'être engagés dans la démarche et ainsi avoir contribué à légitimer la démarche dès 2022, on note RTE News (Irlande), CBC/Radio-Canada et GMX News (Allemagne).
En France, plus d'une centaine de médias sont engagés dans le processus JTI, et une trentaine ont obtenu la certification complète. Parmi les acteurs certifiés ou ayant renouvelé leur certification :
- France Médias Monde (RFI, France 24, Monte Carlo Doualiya), certifiée dès 2023 et ayant renouvelé sa certification en 2025, auditée par Deloitte ;
- France Télévisions ;
- Radio France ;
- le groupe TF1 ;
- le groupe EBRA (neuf titres de presse quotidienne régionale présents sur 23 départements de l'est de la France, audités par Bureau Veritas ;
- le groupe d'information locale Sogemedia ;
- The Conversation France (novembre 2025) ;
- l'AFP, partenaire fondateur.
En 2025, la JTI a franchi le cap symbolique des 2 000 médias inscrits dans 119 pays, selon RSF. Cette croissance s'est accompagnée d'une consolidation institutionnelle, la norme étant évoquée dans le cadre réglementaire européen, notamment via l'EMFA. RSF et 190 médias internationaux, dont l'AFP et Arte, ont lancé un appel aux grandes plateformes technologiques pour qu'elles intègrent les données JTI dans leurs systèmes de recommandation, de référencement et de monétisation, de manière à réduire la circulation de la désinformation tout en contribuant à améliorer l'économie des médias d'information.
La certification JTI représente des avantages concrets pour les médias qui l'obtiennent. Elle favorise d'abord une meilleure visibilité algorithmique si les plateformes et moteurs de recherche intègrent la JTI à leurs systèmes de recommandation ; elle constitue un argument commercial face aux annonceurs soucieux de « brand safety ». Pour le public et les citoyens, la JTI est censée permettre, dans un paysage informationnel très complexe où des sites d'apparence professionnelle peuvent diffuser de la désinformation, de distinguer les médias qui se sont soumis à un contrôle indépendant de leurs pratiques éditoriales, dans une approche comparable à celle qui peut exister pour des certifications environnementales ou sanitaires.
La JTI fait cependant l'objet de critiques émanant de sensibilités politiques et idéologiques très diverses.
Le 19 novembre 2025, lors d'un échange avec les lecteurs du quotidien « La Voix du Nord » à Arras, Emmanuel Macron a évoqué son souhait de voir se développer un « label » professionnel pour les médias en ligne, citant explicitement la JTI comme modèle. Le président a précisé que ce label devrait être géré par des professionnels, et non par l'État. Cette déclaration a déclenché un tollé dans les médias du groupe Bolloré (CNews, Journal du Dimanche, Europe 1). Le JDD évoquant une « dérive totalitaire ». Cette polémique a mis en lumière deux lectures opposées de la JTI : pour ses partisans, elle est un outil d'autorégulation professionnelle, volontaire, élaboré par des experts du secteur, sans aucun pouvoir contraignant ; pour ses adversaires, elle constitue, au mieux, une tentative de réguler le paysage médiatique, et au pire, un instrument potentiel de censure.
L'argument central des critiques est que tout mécanisme de labellisation, même volontaire et géré par des professionnels, crée de facto une hiérarchie entre les médias et revient à discriminer économiquement ces médias, alors que ceux-ci refusent généralement de se soumettre à un standard défini par des organisations qui ont leurs propres biais.
De même, certains observateurs ont noté que les médias, associations et institutions qui ont participé au processus sont majoritairement issus de la presse établie, occidentale et institutionnelle. Des médias alternatifs, indépendants ou de niche pourraient peiner à répondre à des critères conçus pour des organisations plus structurées, et se retrouver de fait exclus du label, non par manque de qualité journalistique, mais par insuffisance de moyens.
Les défenseurs de la JTI soulignent en réponse le caractère volontaire de la norme et le fait que l'absence de certification n'entraîne aucune sanction légale. Ils font également valoir qu'elle ne porte pas sur les contenus mais sur les processus, ce qui la préserverait de tout jugement éditorial, et rappellent qu'elle a été élaborée par des professionnels du secteur et non par des gouvernements. Enfin, des médias de toutes tailles, de tous pays et de tous formats peuvent y accéder, RSF proposant des subventions pour les structures aux ressources limitées.
La JTI s'inscrivant dans le débat plus large sur la régulation de l'information à l'ère numérique, plusieurs initiatives similaires existent, chacune avec ses propres méthodes et limites :
- The Trust Project, développé aux États-Unis à partir des travaux du Markkula Center for Applied Ethics de l'Université Santa Clara, qui propose un ensemble de huit indicateurs de confiance ;
- NewsGuard, entreprise américaine qui note les médias selon leur fiabilité et vend ces données aux plateformes et annonceurs ;
- les fact-checkers certifiés par l'International Fact-Checking Network (IFCN), qui vérifient des informations précises plutôt que des pratiques éditoriales globales...
L'essor de l'intelligence artificielle générative soulève par ailleurs de nouvelles questions pour la JTI. La norme a commencé à intégrer des critères relatifs à la déclaration des usages de l'IA mais le chantier est vaste et en évolution rapide.
Au total, les rapporteurs ont estimé que, si le développement de labellisations comme la JTI avait toute sa place au sein des initiatives de la profession pour soutenir la qualité journalistique et mettre en avant les médias d'information soucieux de respecter des normes déontologiques et professionnelles de haut niveau, le débat devait se poursuivre à propos de la possibilité de faire d'une telle certification le déclencheur d'un soutien financier des pouvoirs publics. En effet, beaucoup de médias restent pour le moment hostiles à un tel tournant, tandis qu'une partie du public n'est pas prête à cette évolution et y verrait probablement une forme de censure qui ne dit pas son nom.
* 63 Fonds stratégique pour le développement de la presse