TRAVAUX EN COMMISSION
Désignation d'un
rapporteur
(Mercredi 10 décembre 2025)
M. Jean-François Longeot, président. - La deuxième mission d'information validée par le Bureau de la commission concerne l'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle (IA). L'essor de celle-ci redessine en profondeur notre économie, et s'accompagne de défis environnementaux majeurs : centres de données toujours plus énergivores, tension sur les ressources nécessaires aux technologies numériques, augmentation des déchets électroniques.
La mission d'information aura pour objectif d'apprécier les conséquences entraînées par l'IA, de repérer les moyens d'en limiter les effets négatifs et, le cas échéant, de favoriser l'émergence d'une IA durable, capable d'allier progrès technologique et respect de l'environnement.
Pour conduire ces travaux, j'ai reçu les candidatures de nos collègues Damien Michallet, Guillaume Chevrollier et Simon Uzenat.
Il en est ainsi décidé.
Table ronde sur l'empreinte environnementale de
l'intelligence artificielle
(Mercredi 4 février 2026)
M. Jean-François Longeot, président. - Mes chers collègues, notre commission a pris la décision de créer une mission d'information sur l'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle - l'IA - et a désigné comme rapporteurs nos collègues Guillaume Chevrollier, Damien Michallet et Simon Uzenat.
Il ne s'agit pas d'un sujet nouveau pour notre commission, qui s'est saisie dès 2020 de la problématique de l'empreinte environnementale du numérique. Elle a adopté un rapport d'information sur ce sujet, dont notre collègue Guillaume Chevrollier et notre ancien collègue Jean-Michel Houllegatte étaient les rapporteurs. Ce rapport a conduit au dépôt d'une proposition de loi qui est devenue la loi du 15 novembre 2021 visant à réduire l'empreinte environnementale du numérique en France (Reen).
L'essor rapide de l'intelligence artificielle, qui redessine en profondeur notre économie, impose une actualisation du diagnostic établi en 2020. La mission d'information aura donc pour objectifs d'apprécier les conséquences du développement de l'IA, de repérer les moyens d'en limiter les effets négatifs et, le cas échéant, de favoriser l'émergence d'une IA durable.
Notre table ronde de ce matin inaugure les travaux de cette mission d'information en réunissant quatre experts aux fonctions et aux points de vue complémentaires. Elle permettra d'éclairer les membres de notre commission et d'introduire le sujet, avant les auditions des rapporteurs qui débuteront à la fin du mois de février.
Nous avons donc le plaisir d'accueillir Baptiste Perrissin Fabert, directeur général délégué de l'Ademe, qui pourra notamment présenter les résultats de l'étude sur les perspectives d'évolution des consommations électriques des centres de données en France.
Nous accueillons également Guillaume Pitron, chercheur associé à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), qui a notamment publié en 2018 un essai, « La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique ». Vous pourrez nous expliquer dans quelle mesure le développement de l'intelligence artificielle a fait évoluer le constat que vous dressiez il y a maintenant huit ans.
Vous pourrez, Madame Anne Bouverot, co-présidente du Conseil de l'intelligence artificielle et du numérique, instance indépendante placée auprès de la ministre chargée de l'intelligence artificielle et du numérique, nous indiquer si le Conseil, qui a pour mission d'étudier toute question relative au développement du numérique et de l'intelligence artificielle, a pris en compte la problématique de l'empreinte environnementale dans ses recommandations au Gouvernement.
Enfin, nous accueillons Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques de l'entreprise Mistral AI, champion français de l'intelligence artificielle. Vous pourrez nous indiquer, madame la directrice, comment Mistral prend en compte la problématique de l'empreinte environnementale et quelles initiatives ont été prises en la matière.
M. Guillaume Chevrollier, rapporteur. - Je m'exprime en tant que rapporteur de cette mission d'information et ancien rapporteur de la mission d'information sur l'empreinte environnementale du numérique. Le Sénat est à la fois la chambre de la stabilité et de la continuité dans les travaux. La mission d'information qui avait abouti à la loi Reen que nous connaissons a joué un rôle précurseur. Nous nous situons dans le prolongement de ces travaux de 2020-2021 que nous avions conduits avec notre collègue Jean-Michel Houllegatte, ancien sénateur de la Manche.
Nous avions alerté sur les conséquences environnementales d'un numérique en forte expansion. Je rappelle l'article 4 de la loi que nous avions votée au Sénat dans un large consensus, puis transmise à l'Assemblée nationale où des correctifs ont été apportés. Toutefois, comme nous souhaitions que ce texte aboutisse rapidement, nous l'avions validé tel que l'Assemblée nationale de l'époque l'avait voté. Cet article avait créé un observatoire des impacts environnementaux du numérique, placé auprès de l'Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes) et de l'Ademe.
Six ans plus tard, quel bilan pouvez-vous en dresser ? Cet observatoire a-t-il permis d'objectiver ces impacts et, notamment, de se saisir de la question désormais centrale de l'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle ?
Nous avions également adopté plusieurs dispositions visant à rendre les centres de données moins énergivores. Je songe notamment à l'article 28, qui conditionnait la réduction de la taxe intérieure sur la consommation finale d'électricité à des exigences en matière de valorisation de la chaleur fatale et de limitation de l'usage de l'eau pour le refroidissement. Or, comme le montre le rapport de l'Ademe, l'essor de l'intelligence artificielle change profondément l'échelle des centres de données.
Face à ce changement d'échelle, nos politiques publiques doivent évidemment évoluer. Peuvent-elles aujourd'hui contribuer concrètement à rendre les centres de données plus sobres sur le plan énergétique ? Alors que ces infrastructures sont majoritairement situées hors d'Europe, notamment aux États-Unis, comment éviter que le développement de l'intelligence artificielle en France ne se traduise par un impact environnemental délocalisé ?
J'aurais une question plus ciblée à l'attention de Mme Audrey Herblin-Stoop, puisque l'entreprise Mistral a annoncé il y a quelques mois que la France hébergerait deux centres de données importants. C'est un choix souverain qui mérite d'être signalé. C'est une ambition affirmée d'efficacité et de qualité énergétique. Vous avez indiqué que le campus serait utilisé pour la phase d'entraînement, cette phase représentant plus des quatre cinquièmes de la consommation électrique de Mistral AI. Est-il possible et réaliste d'adapter une partie de cette phase d'apprentissage afin de la réaliser en contrecycle des pics de consommation électrique nationale, dans l'objectif de minimiser l'impact environnemental de vos centres de données ? En outre, votre volonté d'être des précurseurs dans le domaine de l'intelligence artificielle, ce dont nous pouvons nous réjouir, se fait également sentir dans le secteur environnemental. Vous avez été les pionniers dans la publication de l'empreinte environnementale sur l'ensemble du cycle de vie d'un modèle d'intelligence artificielle. Il est donc cohérent d'attendre aussi de votre part des propositions innovantes et efficaces pour minimiser cet impact. Pourriez-vous, dans le cadre de cette audition, nous préciser les dispositifs concrets que vous comptez mettre en place à cette fin ?
M. Damien Michallet, rapporteur. - Nous parlons souvent de l'intelligence artificielle sous l'angle de la souveraineté ou sous des aspects industriels, et pas toujours sous celui qui nous occupe aujourd'hui. Notre commission, vous le savez, est particulièrement engagée et investie sur ces sujets. En tant que corapporteur, avec mes collègues, je souhaiterais vous interroger sur un sujet que notre commission connaît bien : la dépendance aux métaux et aux matières premières stratégiques.
Monsieur Pitron, vous étiez venu devant nous il y a un peu plus d'un an pour évoquer le rôle central des métaux dans la transition énergétique. Vous aviez alors parlé d'un monde de « haute matière » et vous nous aviez dit - ce sont vos mots - que nous étions « shootés » aux matières premières. Ma première question, qui vous est adressée, est donc assez simple : dans quelle mesure le développement de l'intelligence artificielle vient-il aujourd'hui renforcer ce constat ?
L'essor fulgurant de l'intelligence artificielle s'accompagne d'une explosion du stockage de données et, mécaniquement, d'une multiplication des centres de données. Or ces infrastructures ont une empreinte matérielle considérable. Pouvez-vous nous éclairer sur l'empreinte matière des centres de données ? Contribuent-ils à accroître notre dépendance aux métaux stratégiques ? Si tel est le cas, quelle politique publique pourrait permettre d'anticiper et de réduire cette vulnérabilité ?
Je voudrais également vous entendre sur un métal absolument central pour la transition énergétique : le cuivre. Dans le cadre du décommissionnement du réseau cuivre, nous disposons d'un gisement massif de matières premières. Faute, peut-être, d'une filière qui n'est pas encore tout à fait organisée en France, nous savons qu'une partie de ces câbles, et donc de ces ressources, nous échappe et part même bien au-delà de nos frontières, vers des continents comme l'Afrique ou l'Asie. Alors que les risques liés à la dépendance aux matières premières font désormais consensus, comment peut-on encore accepter de nous dessaisir d'un métal aussi essentiel et aussi fortement lié au développement de l'intelligence artificielle ? À l'inverse, quel levier faudrait-il activer pour conserver, recycler et valoriser ce gisement sur notre territoire ?
Ma dernière question est directement liée à ce que nous avons vécu l'année dernière lors du sommet sur l'intelligence artificielle organisé en France, où de nombreuses annonces ont été faites pour nos filières françaises, ainsi qu'un plan de plus de 100 milliards d'euros pour l'implantation de centres de données sur le territoire national. Considérez-vous que ces centres de données implantés en France, associés à des modèles industriels normés, peut-être un peu plus exigeants qu'ailleurs, sont une bonne chose pour l'intelligence artificielle et son empreinte carbone, ou estimez-vous que cela n'est pas directement lié ?
M. Simon Uzenat, rapporteur. - Nous n'allons évidemment pas dresser ici la liste de tous les impacts, nombreux, de l'intelligence artificielle sur le plan environnemental.
S'agissant des processeurs graphiques - ou graphics processing unit (GPU), se pose la question des métaux rares, de la nécessité, avec des composants de plus en plus petits, de travailler sur une pureté toujours plus grande, avec une toxicité induite. La question se pose également sur la durée de vie des produits, qui apparaît très courte - la moitié des puces sont jetées avant d'être utilisées -, sur la consommation électrique - nous arrivons maintenant à des ordres de grandeur où un centre de données représentera l'équivalent d'un réacteur nucléaire - et sur la consommation d'eau, dont les chiffres ont également été rappelés.
Je souhaitais vous faire réagir sur un certain nombre de rapports et de travaux qui ont pu commencer à défricher ce sujet. L'Ademe évoque notamment, et je cite, « un juste niveau de technologie au service d'un besoin réel ». Tout le monde sera d'accord sur cette phrase, mais quelle en est la traduction concrète ?
Je voudrais aussi faire référence au rapport du Conseil économique, social et environnemental (Cese) de septembre 2024 et m'attarder sur deux préconisations. La première porte sur le fait de porter au niveau international le sujet du bilan environnemental de l'IA, notamment en proposant d'étudier l'impact de l'IA et sa cohérence avec les objectifs de développement durable. Avez-vous commencé à vous engager dans cette voie ? La seconde préconisation concerne l'évaluation de l'empreinte environnementale de l'IA, de la fabrication à l'utilisation. Je songe à l'analyse de cycle de vie que Mistral a engagée avec l'Ademe, qui est évidemment beaucoup plus sincère que celle qui a pu être fournie notamment par Google et dont nous avons bien mesuré les très nombreux biais. Pour autant, des questions demeurent sur la possibilité de disposer de données objectives.
Pour terminer, je souhaitais vous poser quelques questions. Disposez-vous aujourd'hui d'une mesure des bénéfices de l'IA en matière environnementale ? Le rapport du CESE le pointe également : l'intelligence artificielle nous permet de mieux piloter les réseaux, de mieux identifier les besoins et donc d'être plus efficaces. Avez-vous pu le mesurer ? Enfin, concernant le rapport de l'Autorité de la concurrence qui a été publié en décembre dernier, un point est pour nous absolument essentiel : le fait de disposer de données fiables et transparentes.
Encore une fois, Mistral est plutôt en avance, mais nous ne pouvons pas nous satisfaire de la situation telle qu'elle existe. Comment aller plus loin en préservant, évidemment, le secret des affaires ? Le dernier sujet concerne la frugalité. Avancez-vous sur le reconditionnement des GPU et sur l'obsolescence programmée ? Travaillez-vous sur d'autres pistes, comme le Tiny Machine Learning - l'équivalent des Tiny Houses pour le logement ? Quels sont les calendriers que nous pouvons espérer pour voir ces solutions prospérer ?
M. Baptiste Perrissin Fabert, directeur général délégué de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe). - Je vous remercie pour votre invitation et pour avoir mentionné certains travaux de l'Ademe. Vous avez évoqué la loi Reen et je tiens à souligner le fait que, pour nous, elle a été extrêmement structurante. Nous avions déjà engagé quelques travaux sur le numérique responsable, mais, grâce à cette loi, nous avons vraiment changé de dimension sur le sujet.
Depuis, avec l'Arcep, nous avons publié plusieurs travaux qui ont permis d'établir une première photographie de l'impact environnemental du numérique. Le numérique représentait 4,4 % des émissions de CO2 en France en 2022. L'impact est réparti entre les terminaux et l'usage : 80 % de l'impact concerne les terminaux - donc les téléphones, les ordinateurs, la fabrication de ces terminaux - et 20 % les usages. Toutefois, au vu de la croissance de l'intelligence artificielle, ce ratio va très fortement évoluer. C'est ce que nos travaux plus récents montrent : avec l'intelligence artificielle, la partie « usage » prendra de plus en plus de place, puisque la consommation d'énergie et d'électricité prendra le pas sur l'impact environnemental de la fabrication des terminaux. C'est ce moment de bascule que nous sommes en train d'objectiver dans nos travaux.
Vous avez mentionné la dimension internationale. Nous faisons partie d'un réseau d'agences environnementales européennes et nous nous sommes rendu compte que, grâce à la loi Reen, nous étions très en avance par rapport à d'autres pays. Beaucoup de nos collègues étrangers avaient réfléchi à la manière d'utiliser le numérique au service de la transition écologique, mais très peu, finalement, avaient engagé des travaux sur l'impact environnemental du numérique. Nous sommes en train de créer avec notre homologue allemand, l'UBA, un programme européen qui vise à intégrer les deux volets, AI for Green et Green AI : l'IA responsable et la manière d'utiliser l'IA pour accélérer la transition écologique.
Nos travaux sur les centres de données ont souvent été mal compris. Certains ont dit que l'Ademe préconisait des moratoires sur l'installation de centres de données. Ce n'est pas du tout le message de ces travaux. Ils sont prospectifs et explorent donc quatre scénarios possibles en fonction de l'évolution de nos usages de l'intelligence artificielle. Il y a des scénarios où nous irions vers beaucoup de sobriété, qui demanderont une régulation très forte, et d'autres où, au contraire, nous exploiterions à fond les technologies de l'IA. Le message clé de ce rapport est qu'il est sans regret de relocaliser des centres de données en France, puisque l'impact principal de l'IA, ce sont les centres de données ; c'est donc le mix électrique d'un pays qui constitue le gros de l'impact. En France, évidemment, avec notre mix décarboné, il est sans regret de relocaliser, étant donné que nous sommes très fortement dépendants des centres de données qui sont à l'étranger, dans des pays où le mix électrique est bien plus carboné. En revanche, si nous ne nous intéressons pas à la priorisation des usages, aux notions de sobriété et de frugalité que vous avez mentionnées, nous risquons, étant donné la croissance des évolutions, de ne jamais rattraper la consommation et donc d'être toujours dépendants de l'extérieur.
Si je me concentre sur l'impact environnemental de l'IA, nous avons regardé l'impact des équipements - donc la fabrication des centres de données, des puces, etc. - et ensuite, l'impact de la consommation de ces centres de données. Ce qui est clair, c'est que c'est la consommation des centres de données qui constitue le gros de l'impact, en raison de la consommation énergétique, puis de l'utilisation de l'eau pour refroidir ces centres.
Il y a cependant un point que nous n'avons pas regardé : c'est si l'évolution de l'IA nous oblige en fait à changer tous nos terminaux - changer nos téléphones, changer nos ordinateurs - pour qu'ils soient compatibles avec l'IA. Sur l'impact des GPU, des travaux sont en cours.
Le chiffrage est difficile, en raison d'une très forte opacité du secteur, à l'exception notable de Mistral. Il est difficile d'aller chercher des données et il n'existe aucune méthode commune pour comparer les évaluations qui pourraient être faites. L'analyse du cycle de vie (ACV) de Mistral est allée très loin en intégrant toutes les phases, y compris la phase d'entraînement et la partie inférence, alors que Google ne prend pas en compte la partie entraînement dans son périmètre d'études. Les géants du secteur, Google et Microsoft, ont déjà annoncé qu'ils n'atteindront pas leurs objectifs climatiques et qu'ils sont revenus sur leurs engagements en la matière, en raison de l'explosion des impacts de l'intelligence artificielle. L'explosion des requêtes de ChatGPT - multipliées par cinq en un an - conduit à une explosion de la consommation électrique. Le département de l'Énergie américain envisage une multiplication par deux ou trois de la consommation électrique d'ici à 2028, uniquement liée à la consommation énergétique de l'IA. Des projets de centres de données de 5 gigawatts, ce qui représente cinq tranches nucléaires, sont évoqués. En Irlande, aujourd'hui, 21 % de la consommation électrique provient des centres de données. En France, nous envisageons une multiplication par trois de la consommation électrique liée aux centres de données. À un moment donné, un arbitrage sur l'utilisation de l'électricité sera nécessaire si nous voulons également décarboner notre industrie. Nous allons devoir électrifier massivement les différents usages de la mobilité, du chauffage, etc.
La localisation des centres de données ne suffit pas pour être souverain, puisque, évidemment, nous ne savons pas fabriquer les puces aujourd'hui. De plus, à part Mistral, les grands concepteurs de modèles d'IA générative sont tous américains ; donc, quand bien même nous aurions rapatrié les centres de données, si nous n'utilisons ensuite que des concepteurs américains, nous ne serons pas plus souverains.
Je souhaite conclure sur les impacts positifs de l'IA. Nous avons publié une étude à ce sujet en début d'année dernière. Pour ce qui est des IA classiques, nous avons fait des études de cas sur la mobilité et sur les bâtiments. Il y a manifestement des gains à l'utilisation de ces IA plus classiques sur l'impact environnemental. En revanche, s'agissant des IA génératives, les usages se cherchent encore un peu aujourd'hui. Nous n'avons pas identifié a priori d'usages qui permettraient d'accélérer la transition écologique, mais peut-être viendront-ils un jour.
En termes de recommandations, il y a un enjeu de transparence. Il faut que nous rendions comparables les évaluations environnementales de ces grands modèles de langage. Il y a également un enjeu de régulation surtout dans l'éco-conception des centres de données : comment nous assurons-nous que chaque centre de données que nous relocalisons augmente son efficacité énergétique ?
Il y a ensuite les sujets d'intelligence artificielle frugale. Nous sommes convaincus que nous avons un avantage comparatif à trouver en France et en Europe par rapport aux grands modèles américains, sur des modèles plus petits qui se différencieraient justement par leur impact environnemental plus faible et qui seraient surtout ouverts, en particulier sur la partie entraînement. Cela permettrait de mutualiser cette phase d'entraînement, qui est la plus gourmande en énergie, et ensuite ils pourraient se différencier sur les services qui pourraient être associés aux intelligences artificielles.
M. Guillaume Pitron, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques. - Le monde est toujours « shooté » aux métaux et l'immatériel aggrave l'empreinte matière de la France et de l'humanité en général. J'ai beaucoup travaillé sur ces sujets en me rendant notamment sur les terrains miniers, où l'impact écologique de l'extraction des matières premières nécessaires in fine aux technologies numériques est évident.
Quelques ordres de grandeur, tout d'abord. Le numérique est fortement consommateur de métaux. Il s'agit à la fois des grands métaux, comme l'aluminium et le cuivre. Certaines études - les chiffres varient - évaluent entre 7 % et 12 % la consommation d'aluminium et de cuivre directement destinée aux usages numériques.
Il y a ensuite les petits métaux de spécialité, aux noms latins, tels que le gallium, l'indium, le néodyme, le praséodyme, le dysprosium, qui, pour certains d'entre eux, font partie de la famille des terres rares dont on parle beaucoup en ce moment. Une part substantielle de leur production mondiale sert directement les usages numériques. On considère qu'entre 40 % et 90 % de ces petits métaux de spécialité, qui sont souvent des sous-produits de l'industrie minière, sont captés par le secteur numérique. Par exemple, le cobalt est un sous-produit du cuivre : en extrayant et en raffinant le cuivre, on se retrouve avec ce qui était un rebut et qui devient un métal stratégique si l'on sait le raffiner, le transformer.
Cela m'amène à revenir à l'impact environnemental des matières premières, que l'on extrait dans des conditions globalement assez mauvaises pour l'environnement. On peut bien faire - en tout cas, on peut faire de manière responsable -, mais je rappelle des éléments historiques. Nous avons décidé de ne pas nous soucier de ce sujet à partir des années 1980 en laissant la production de ces matières premières, la chaîne de valeur, partir vers des pays qui assumeraient de faire finalement le « sale travail ». Alors que l'Occident - c'est-à-dire l'Australie et les États-Unis sur la partie minière et la France sur la partie raffinage des terres rares - était souverain, nous avons laissé cette production partir totalement vers la Chine notamment, vers des pays dont la maturité environnementale à l'époque - et encore aujourd'hui - était moindre, ce qui a aggravé l'impact environnemental des mines. Cet impact peut s'apprécier sous l'angle des émissions de CO2, évidemment, qui n'est bien sûr pas la seule mesure de l'impact environnemental.
Nous avons tendance à vouloir résumer la mesure de notre engagement écologique à l'appréciation de notre efficacité en matière de CO2. Or une mine représente certes une consommation d'électricité - on considère qu'environ 10 % de l'électricité mondiale est captée par l'activité minière -, mais a aussi d'autres impacts tels que l'artificialisation des sols, l'impact de cette artificialisation sur la biodiversité, la consommation d'eau, mais surtout le non-traitement de ces eaux usées qui sont directement rejetées dans les écosystèmes, rivières et fleuves. En Chine, l'eau issue de l'extraction des terres rares est directement rejetée dans les nappes phréatiques, qui sont elles-mêmes reliées au fleuve Jaune. Tout cela constitue un impact très lourd. Ces activités conduisent également à une raréfaction des matières premières.
L'impact environnemental de l'activité minière est donc très lourd ; il pourra être réduit en partie par une relocalisation minière, mais également par toutes les réglementations. La France est très en avance sur le sujet et l'Europe avance à petits pas avec la fameuse directive dite « CSDDD », comprenant les devoirs, les obligations de vigilance qui sont imposées aux entreprises qui doivent connaître l'origine des produits qu'elles utilisent. Cette démarche est très en vogue en ce moment dans l'industrie de la défense et dans l'industrie de l'automobile, mais beaucoup moins dans l'industrie numérique pour une raison très simple : il est extrêmement complexe de remonter la chaîne de valeur depuis la mine jusqu'au produit fini. C'est une chaîne de valeur d'une complexité inouïe, avec un saucissonnage et des expertises qui rendent concrètement totalement impossible pour l'acheteur d'un produit en fin de chaîne de remonter précisément à l'origine du produit. Il faudrait d'abord qu'il commence à s'adresser au fournisseur de puces, qui lui-même se trouve à Taïwan, qui est une entreprise qui pèse cent fois son chiffre d'affaires, et déjà l'information s'arrête là. Il n'y a pas de raison pour le sous-traitant, qui est un fournisseur plus grand que le consommateur final, de donner une information sur son propre sous-traitant. In fine, on ne remonte pas à beaucoup plus que N-1 ou N-2 et on ne va jamais jusqu'à N-7.
Mme Anne Bouverot, co-présidente du Conseil de l'intelligence artificielle et du numérique. - Je vous remercie de cette invitation sur ce sujet absolument fondamental, qui a beaucoup évolué, effectivement, depuis la loi Reen, avec l'arrivée de l'intelligence artificielle, bien sûr, mais également avec l'évolution du contexte géopolitique, d'autant plus depuis l'arrivée au pouvoir du nouveau président américain. Les exigences de souveraineté qui ont été mentionnées et qui sont importantes dans l'absolu le deviennent encore plus. La question que nous nous posons aujourd'hui est donc de savoir comment nous pouvons concilier, dans ce monde géopolitique et avec ces exigences de souveraineté, la transition numérique et la transition écologique sans renier cette transition que nous souhaitons juste et ces objectifs que nous nous sommes donnés.
C'est donc un sujet éminemment politique et une attente très claire des citoyens. Le Conseil de l'IA et du numérique a mené une consultation citoyenne, qui a été lancée en décembre et s'est terminée mi-janvier. 58 % des 6 000 répondants se disent préoccupés par l'impact environnemental du numérique. La proportion est encore plus forte chez les jeunes, sans surprise. Par conséquent, le Conseil de l'IA et du numérique va se saisir du sujet, à la fois en intégrant l'impact environnemental dans les différents travaux que nous menons, et ensuite, en mettant en place une réflexion spécifique sur le sujet cette année, en nous préoccupant de ne pas refaire des rapports qui ont déjà été produits au Cese, à l'Ademe ou ailleurs, mais en réfléchissant à ce que nous pouvons faire d'utile.
L'impact environnemental de l'IA recouvre de nombreuses réalités : les métaux, les centres de données, les puces et les GPU, le développement des modèles d'intelligence artificielle et les terminaux, parce qu'aujourd'hui, nous commençons à utiliser de plus en plus les systèmes d'IA générative sur nos téléphones. Il est difficile d'objectiver ces impacts faute de données. Il faut saluer le travail de Mistral, qui a réalisé une étude d'impact environnemental, mais également de Google. Un article de recherche ouverte a ainsi été publié par Google, en donnant un certain nombre d'éléments, ce qui est préférable à ce que font d'autres acteurs du domaine, qu'il faut encourager à publier également des informations.
Le fait que la production d'électricité en France soit supérieure aux besoins est une réalité avec laquelle nous vivons, mais il est très vrai que dans un certain nombre d'autres pays, le développement des centres de données peut être amené à entrer en concurrence avec des besoins comme ceux des hôpitaux, des écoles et de l'industrie, ce qui n'est bien sûr pas acceptable. Il faut donc d'abord satisfaire nos propres besoins et ensuite regarder comment nous pouvons accueillir des centres de données en France. Le fait que notre mix électrique soit très largement décarboné est aussi ce qui permet de mettre en place ces centres de manière responsable et ce qui attire des investisseurs étrangers pour venir investir dans des centres de données en France. Cela nous permet donc de concilier à la fois notre objectif de souveraineté et notre objectif de transition écologique.
Comment peut-on concilier l'impact environnemental de l'intelligence artificielle et ce que l'intelligence artificielle permet de faire pour améliorer la situation ? L'Agence internationale de l'énergie (AIE) et l'Ademe élaborent des scénarios, mais nous ne savons pas exactement où nous allons. Sur la manière dont l'IA peut aider dans cette transition, nous en sommes plutôt au stade des projets pilotes. Des éléments montrent que l'IA peut permettre d'optimiser la consommation d'eau dans un certain nombre de domaines et de se préparer à l'arrivée de catastrophes climatiques favorisées par le réchauffement climatique. Toutefois, nous n'avons pas encore d'éléments qui soient à l'échelle ; par conséquent, nous comparons des éléments difficilement comparables. Il faut néanmoins continuer à examiner les deux, comme l'indiquaient les travaux du Cese.
J'ai organisé l'an dernier le sommet sur l'IA qui s'est tenu en France avec un premier objectif : mettre la France et l'Europe sur la carte du monde de l'IA, mettre en valeur Mistral et tous nos autres acteurs, afin de promouvoir notre souveraineté dans le domaine de l'IA et du numérique en France et en Europe. La France est le pays des COP. La France est un pays qui a adopté la loi Reen et nos citoyens estiment que ce sujet environnemental est extrêmement important. Nous avons donc cherché à porter le sujet de l'impact environnemental de l'IA lors de ce sommet. Nous l'avons inscrit dans la déclaration finale, sans toutefois réussir à faire signer cette déclaration par les États-Unis pour des raisons très claires. Nous avons lancé une coalition pour une IA durable, pour un développement durable de l'intelligence artificielle, avec, au moment du sommet, environ 90 partenaires et, aujourd'hui, plus de 200. Parmi ces partenaires, on trouve un certain nombre de pays, d'organisations internationales, d'entreprises - dont Mistral, mais aussi de grandes entreprises américaines, ce qui montre que, sur le plan géopolitique, nous pouvons aussi aller chercher des alliés du côté des entreprises - et des centres de recherche. C'est une coalition qui examine à la fois comment obtenir plus de données pour étudier cet impact environnemental et comment assurer le passage à l'échelle économique des projets d'utilisation de l'IA au service de la transition écologique.
C'est un sujet que nous continuerons à porter à Delhi dans quelques semaines, lors du sommet sur l'IA organisé en Inde. La France a pris la coprésidence du groupe sur le développement d'une IA responsable, durable et résiliente, car c'est un sujet qui nous tient à coeur, et nous le porterons également à ce moment-là.
Mme Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques de Mistral IA. - Je vous remercie de votre invitation. Nous sommes très flattés d'être à cette table aujourd'hui et de voir que la France se saisit de ce sujet.
L'entreprise Mistral AI n'a que deux ans et demi. Nous sommes une entreprise désormais globale, mais évidemment basée à Paris, créée à Paris et française, qui crée des modèles d'intelligence artificielle générative - ce que l'on appelle les large language models, ces grands modèles de langage. Nous avons aussi construit sur ces modèles une couche applicative pour permettre aux entreprises et au secteur public de les déployer et de les utiliser.
Pour nous assurer d'avoir une offre la plus complète et qui donne le maximum de contrôle à nos partenaires, nous avons décidé d'investir il y a plus d'un an - le premier site sera très bientôt opérationnel - dans des centres de puissance de calcul en France, le premier étant à Bruyères-le-Châtel, dans l'Essonne.
Au moment où nous avons pris cette décision d'investissement dans l'infrastructure, qui visait à assurer notre autonomie stratégique dans ce domaine, mais aussi à réfléchir à la manière la plus responsable d'investir - et ce sont des investissements colossaux, le total des investissements en matière d'infrastructure s'élevant à près de 3 milliards d'euros pour Mistral -, il était fondamental pour nous de choisir une énergie décarbonée. Nos précédents sites d'entraînement étaient situés aux États-Unis, au Nevada. Vous comprenez donc le gain significatif que nous avons pu opérer par ce choix.
Je vous remercie du lancement de cette mission d'information. Nous avons beaucoup entendu, dans les dernières années, lorsque l'on parlait d'intelligence artificielle générative et d'impact environnemental, de discours qui consistaient à dire : « Ne vous inquiétez pas, de toute façon l'IA va tellement résoudre tous les problèmes du monde qu'elle va aussi résoudre le problème du changement climatique et de l'empreinte carbone. » Nous avons choisi chez Mistral de rejeter cette manière un peu cavalière de dire : « Passez votre chemin, il n'y a pas de problème ». Il faut être assez humble sur les potentiels de cette technologie qui en est encore à ses débuts.
À ce jour, nous ne pouvons pas dire que l'IA améliore la situation, bien au contraire : objectivement l'IA pollue. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas s'engager dans le développement de cette technologie : elle a d'autres atouts et elle va apporter des gains de productivité et soutenir le progrès technologique. Pour autant, il ne faut pas être naïf sur son empreinte carbone : il y a la consommation énergétique, la question des métaux, la pression sur les ressources en eau, des problématiques donc très importantes liées à l'utilisation de l'IA, qui engendrent aussi des questions sur son acceptabilité et donc sur son adoption. L'Europe doit encore franchir une marche en matière d'adoption de cette technologie, notre compétitivité sur la scène internationale est en jeu. Il faut que nous travaillions sur l'acceptabilité de cette technologie et son impact environnemental doit en faire partie : il faut apporter des garanties à la fois aux entreprises et aux citoyens.
Nous nous sommes lancés il y a un an et demi dans l'analyse du cycle de vie de nos modèles. Je remercie vraiment les équipes et les services de l'Ademe, qui nous ont guidés et accompagnés, cela a été extrêmement précieux pour nous. Lancer l'analyse du cycle de vie des modèles alors qu'il n'y a pas de méthodologie est un cauchemar pour une entreprise de 70 salariés, mais cela a été une expérience extrêmement forte et importante pour nous. Nous avons vu à quels endroits de la chaîne de valeur existaient des problématiques d'opacité et là où nous pouvions fournir un certain nombre de données. Nous avons fait l'effort de dépasser les questions de secret des affaires et de mettre sur la table le maximum de données. Nous nous sommes rendu compte à quel point nous sommes dépendants de beaucoup d'acteurs pour créer cette technologie et à quel point tous ne sont pas au même niveau de transparence. Nous avons pu également constater que cette technologie évolue en permanence et à un rythme extrêmement rapide. Nous avons fini cette étude au printemps dernier. Elle est déjà obsolète donc nous allons la remettre sur l'ouvrage très vite.
Notre entreprise comprend, parmi ses salariés, une très grande majorité de scientifiques. Ce projet a embarqué toute notre entreprise avec une rigueur scientifique extrêmement forte. Nous avons fait le choix de travailler avec Carbone 4 et nous avons demandé aux équipes de ce cabinet de venir présenter à l'ensemble de nos salariés le résultat de l'analyse. Cela nous a conduit à devoir revoir l'étude, car la moitié de nos chercheurs ont contesté une partie des algorithmes utilisés, et à retravailler sur la méthodologie. Lorsqu'on lance des projets de cette envergure ayant un impact important sur toute la conception et la philosophie de l'entreprise, être capable d'embarquer l'ensemble de nos salariés était absolument fondamental.
Les obstacles à la transparence sont la complexité technique de la chaîne de valeur et la sensibilité des données. Nous sommes dans une industrie extrêmement compétitive, dans laquelle il y a de moins en moins d'acteurs - six ou sept acteurs fabriquent cette technologie dans le monde. Nous sommes le dernier acteur à la fabriquer en Europe. Il y a donc un véritable enjeu sur la protection des données : créer des moyens de pouvoir mettre ces données à disposition tout en protégeant le secret des affaires est un enjeu fondamental.
Je souhaiterais également attirer votre attention sur l'enjeu de la standardisation. Notre objectif a été de poser sur la table une méthodologie qui, sans doute, est encore imparfaite, mais peut constituer un référentiel pour ensuite emmener les autres acteurs vers plus de transparence et conduire, à terme, une standardisation. Nous appelons de nos voeux le lancement de travaux sur la standardisation dans ce secteur. C'est la clé pour pouvoir comparer, ce qui est essentiel pour les entreprises qui vont nous choisir ou pour les citoyens, avec rigueur.
Vous avez évoqué la question importante de la typologie des modèles : nous avons besoin de grands modèles à vocation généraliste. C'est important pour l'avancement de la science et le progrès technologique. Pour autant, tous les usages ne requièrent pas ces grands modèles : il y a une éducation à faire auprès des utilisateurs - je parle beaucoup moins du grand public qui utilise un assistant conversationnel que des entreprises qui utilisent l'intelligence artificielle. Il faut éduquer sur le bon choix de modèle pour le bon cas d'usage. Ce choix est important, parce que des modèles plus petits vont non seulement avoir une empreinte plus faible au moment de l'entraînement, mais aussi une empreinte plus faible au niveau de l'inférence.
Il faut également travailler à des techniques d'entraînement plus frugales. Notre chance vient de notre contrainte : nous avons démarré plus tard dans la compétition et avec des moyens qui, bien que très importants, le sont beaucoup moins que ceux de nos concurrents. Nous avons eu accès à moins de puissance de calcul et avons dû réfléchir à des manières d'entraîner plus frugales, car moins chères. De cette contrainte est née la capacité d'avoir des modèles plus efficients, entraînés moins longtemps, sur moins de puissance de calcul, et qui, au final, sont moins consommateurs d'énergie. Il y a une réflexion à mener sur de nouvelles techniques et de nouvelles architectures de modèles qui peuvent permettre d'atteindre de très fortes performances avec un temps de calcul moindre.
Je voudrais enfin soulever la question de l'incitation. Évidemment, la création des métriques, et donc des standards, est importante, mais la puissance publique a aussi un rôle à jouer et une incitation à donner. Elle pourrait introduire, a minima, des critères de transparence dans les appels d'offres. La commande publique peut en effet être un véritable vecteur de changement, au moins sur les enjeux de transparence.
M. Jean-François Longeot, président. - J'invite mes collègues sénateurs à poser leurs questions à nos invités.
M. Alexandre Basquin. - Je tenais à remercier les intervenants pour leur participation à cette table ronde qui pèse et pose les enjeux environnementaux et les défis pour demain.
Je voudrais centrer mon intervention non pas tant sur l'intelligence artificielle en général que sur l'intelligence artificielle générative, accessible pour le grand public depuis l'avènement de ChatGPT en 2022, et qui demande une puissance de calcul pharaonique. Derrière les réponses un peu magiques de ChatGPT, les vidéos de Sora ou les images synthétiques de Gemini, Grok et Mistral, l'IA générative a une empreinte extrêmement réelle et importante sur notre environnement. Cette technologie se distingue par l'intensité de la puissance de calcul qu'elle nécessite pour chaque requête.
Nous assistons à une véritable course au gigantisme, avec des géants du numérique qui vont investir 620 milliards de dollars dans les centres de données en 2026, soit quatre fois plus qu'en 2023, avec des conséquences sur la capacité électrique, sur les ressources en eau ou en matière minière - vous en avez parlé - , ce qui a des impacts écologiques, mais aussi géopolitiques. Des inquiétudes fortes et légitimes s'expriment : nos ressources ne supporteront peut-être pas cette fuite en avant, même avec l'IA dite frugale.
Alors que les usages explosent et que l'on évoque les conséquences environnementales et des modalités pour les réduire, j'aimerais plutôt évoquer les causes et donc l'IA générative qui ne sert, pour le grand public, qu'à produire du contenu, et parfois d'ailleurs de qualité médiocre. Nous devons nous interroger sur l'utilité, l'efficacité et l'efficience de cette technologie : elle n'est plus forcément là pour répondre à un besoin, mais plutôt pour en créer un. Je souscris à ce que porte la coalition HIATUS, notamment le moratoire sur l'intelligence artificielle. Je rappelle que 1 300 scientifiques appellent également au boycott de l'IA générative.
Je souhaiterais connaître votre position sur ce sujet de fond. Ne devrions-nous pas nous interroger sur une éventuelle interdiction d'un usage généralisé au regard des défis de demain, en application d'une forme de principe de précaution ?
M. Stéphane Demilly. - L'intelligence artificielle est une grande révolution. En quelques années à peine, elle a bouleversé nos façons de travailler, de produire, de décider et même, finalement, de voir le monde.
Cette révolution a un prix, qui est l'objet de notre rencontre d'aujourd'hui. Ce prix est aussi et surtout environnemental. En France, les émissions de gaz à effet de serre liées au numérique ont explosé. Je sais bien, M. Pitron, que ce n'est pas le seul élément de calcul environnemental, mais nous sommes passés de 17 millions de tonnes d'équivalent CO2 en 2020, à près de 30 millions en 2022 et elles pourraient doubler d'ici à 2050. Le numérique représente déjà 4,4 % de l'empreinte carbone des Français. À l'échelle mondiale, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) est tout aussi claire : la consommation d'électricité du numérique pourrait doubler dès 2026 par rapport à 2022 - ce qui est assez extraordinaire - à cause de l'intelligence artificielle et notamment de l'IA générative.
L'IA générative repose sur des infrastructures gigantesques, des centres de données massifs, des serveurs, d'innombrables calculs et donc, bien sûr, beaucoup d'énergie. Le cabinet Carbone 4 a analysé l'IA de Meta : près de 19 600 tonnes de CO2 sur l'ensemble de son cycle de vie, dont 8 700 tonnes rien que pour l'entraînement du modèle. Certains vont encore beaucoup plus loin. Éric Schmidt, ancien PDG de Google, affirme que d'ici 2030, une immense partie de l'électricité mondiale, jusqu'à 99 % selon lui, pourrait être absorbée par une IA dite « superintelligence ». Que l'on partage ou non ce chiffre inquiétant, le signal d'alarme est clair et cela va nécessiter des choix, comme l'a évoqué M. Perrisin Faber.
Je souhaite vous interroger sur la transparence environnementale de l'intelligence artificielle. Nous manquons d'indicateurs clairs, standardisés et opposables pour mesurer l'empreinte environnementale réelle des systèmes d'intelligence artificielle, en particulier de l'IA générative, sur l'ensemble du cycle de vie. Faut-il, selon vous, aller vers une forme de bilan carbone obligatoire des modèles d'intelligence artificielle, comparable, par exemple, à ce que nous connaissons pour d'autres activités industrielles ? Comment éviter que cette transparence ne pénalise l'innovation européenne face à des acteurs importants extra-européens, notamment américains, beaucoup moins engagés que nous sur le plan environnemental ?
Mme Marta de Cidrac. - Merci à tous les intervenants pour leurs regards croisés.
Mme Herblin-Stoop, vous disiez que nous ne savons pas véritablement si l'empreinte environnementale de l'IA est forte, l'IA pouvant aussi nous aider à des progrès en matière environnementale. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?
Nous sommes d'accord sur l'analyse et le constat. Vous mettez tous en avant certaines mises en garde, notamment sur l'acceptabilité de l'extraction. Je m'interroge sur le leadership de l'Union européenne et de la France, car c'est un sujet éminemment crucial.
Au fond, nous posons-nous la bonne question ? Notre problématique avec l'IA est-elle son empreinte environnementale ou la place que nous souhaitons lui donner au sein de nos économies ? Nous sommes en France, dans une Union européenne qui a une économie essentiellement non pas de production, mais plutôt tertiaire. D'ailleurs, Mme Herblin-Stoop l'a rappelé, Mistral est la seule entreprise européenne dans ce domaine.
Faut-il que nous nous interrogions sur ce que nous souhaitons faire de cette IA en termes d'application pour les citoyens ou pour nos entreprises ? Quelles priorités donnons-nous à l'IA en termes d'acceptabilité, mais aussi en termes de stratégie ? Quelles stratégies sont bâties autour de l'intelligence artificielle, à l'échelle de la France et à celle de l'Union européenne ? Au-delà de l'impact carbone, de l'impact environnemental et de l'acceptabilité pour les citoyens, nous avons tous des terminaux et nous avons tous envie d'utiliser l'intelligence artificielle : ne sommes-nous pas confrontés à une très forte contradiction ? Quels sont les éléments de réponse que nous devons apporter à cela ? Qu'attendez-vous des responsables politiques et des parlementaires dans vos différentes actions, mais aussi dans les réflexions à mener collectivement ?
M. Hervé Gillé. - La métropole de Bordeaux vient de prendre une délibération de principe pour implanter un ensemble de supercalculateurs et de centres de données, dans le cadre d'un projet estimé à 3 milliards d'euros. Ce projet n'en est qu'à ses débuts et commence déjà à soulever des questions.
Vos interventions trouvent une résonance dans l'actualité législative et gouvernementale, notamment sur la question de la planification et de la consommation énergétique. Nous attendons avec beaucoup d'impatience la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) et nous nous demandons dans quelle mesure le déploiement actuel de tous les systèmes d'intelligence artificielle et des centres de données s'inscrira dans une stratégie nationale. Cette question de fond entre en résonance avec la planification, ainsi qu'avec l'impact et les interactions que cela peut avoir avec les politiques territoriales, notamment à l'échelle des régions. Il s'agit d'un enjeu considérable sur lequel j'aimerais avoir votre avis.
Mme Herblin-Stopp, vous vous interrogiez sur la manière d'adapter la nature de la réponse en fonction des usages. J'y souscris tout à fait, mais je crains que nous ne soyons d'ores et déjà quelque peu dépassés dans la course à la puissance et que cette notion de régulation en fonction des usages ne soit complètement gommée par la course au projet et à la puissance.
Regardez ce qui se passe déjà aujourd'hui avec la montée en puissance du numérique et l'arrivée très tardive de la régulation. On parle d'interdire certains usages numériques pour les jeunes, mais combien de temps après ? Le mal est déjà fait.
La nature même des usages dépassera, à un moment donné, nos propres capacités de régulation, d'éthique et de déontologie. Quelles seront nos capacités à créer les conditions d'une régulation, d'une éthique et d'une déontologie en la matière ?
Enfin, la responsabilité sociétale des organisations (RSO) et la responsabilité sociale des entreprises (RSE) sont fondamentales ; elles peuvent constituer un instrument de régulation interne au niveau des projets. Comment voyez-vous cela ?
M. Baptiste Perrissin Fabert. - Merci beaucoup pour toutes ces questions, qui sont très riches.
Le premier point concerne la régulation des usages et l'idée même d'une interdiction de l'IA générative pour les publics. Il revient évidemment au législateur d'examiner cette question. J'en resterai au contenu de nos rapports : la bonne technologie pour le bon cas d'usage, adaptée aux besoins.
S'il s'agit de relocaliser sans regret - c'est ce que je disais tout à l'heure -, un arbitrage sera nécessaire à un moment donné. En effet, la production d'électricité est actuellement supérieure à la consommation. Cependant, nos estimations prospectives montrent qu'avec l'électrification de la mobilité et des bâtiments, ainsi que la transformation de notre parc de production électrique - avec les anciennes centrales nucléaires qui seront fermées et les nouvelles qui seront ouvertes -, une priorisation des usages s'imposera. Nous ne pouvons donc pas concevoir le développement de l'IA sans mener, en parallèle, une réflexion sur la sobriété et sur l'écoconception de ces centres de données.
Les pistes de régulation portent sur la transparence. Comment faire en sorte que la norme que nous sommes en train de créer sur une analyse de cycle de vie de l'IA soit adoptée par tous ? Cela présente une difficulté : la régulation européenne, l'AI Act, ne traite absolument pas des impacts environnementaux. Par ailleurs, nous n'avons qu'un seul acteur en Europe, un acteur français. Par conséquent, nos partenaires européens n'ont que peu d'intérêt à réguler : ils ne sont que des consommateurs et n'ont pas envie de se priver de la consommation de services fournis par des champions américains. Au niveau européen, nous travaillons donc avec nos homologues allemands sur cette dimension. Nous nous sommes aperçus qu'avec la « loi Reen », nous étions en avance.
Ensuite, une réglementation sur l'impact environnemental bridera-t-elle l'innovation ? Je pense, au contraire, que la frugalité peut stimuler l'innovation. La contrainte, le fait que nous arrivions un peu tard dans la course, nous force à aller vers des modèles un peu différents, plus frugaux. La transparence sur l'impact environnemental permettra aussi de se différencier par rapport à l'offre de concurrents américains et en cohérence avec les engagements des entreprises françaises et européennes pour la décarbonation et pour la transition écologique en général. Pour ce qui concerne les appels d'offres, un critère environnemental est obligatoire depuis le 1er janvier 2026 dans la commande publique pour différencier une offre d'IA. Les appels d'offres publics devraient privilégier l'offre qui a rendu son impact environnemental transparent. Enfin, s'agissant de la planification territoriale, l'intelligence artificielle n'est pas immatérielle. De grands centres de données doivent s'installer dans les territoires et cela soulèvera donc des enjeux d'arbitrage sur l'artificialisation des sols, avec un vrai besoin de planification. Les régions auront un rôle à jouer, ainsi que l'État. Faut-il aller installer les centres de données au milieu des champs ou, au contraire, faut-il réfléchir aussi à l'usage de la chaleur fatale émise par ces derniers pour des usages dans des réseaux de chaleur ? Ce sont des réflexions de l'Ademe, notamment en lien avec le fonds chaleur.
Mme Audrey Herblin-Stoop. - S'agissant de l'utilité de cette technologie, sans surprise, je vais vous dire qu'elle est utile. Je voudrais rappeler que la partie « assistant conversationnel », qui est la plus connue du grand public, ne représente qu'un tout petit bout du sommet de l'iceberg de ce que cette technologie peut accomplir et de la manière dont elle est utilisée. Effectivement, on peut s'interroger sur l'utilité de ces usages-là. Mistral a un produit qui s'appelle le « chat », mais notre coeur de métier se concentre sur des usages destinés aux entreprises et au secteur public.
Cette technologie est utile, car nous voyons déjà des applications très concrètes qui apportent des bénéfices à l'humanité. Évidemment, certains usages présentent moins de bénéfices, mais aujourd'hui, l'IA permet, par exemple, de détecter des cancers très tôt dans l'imagerie médicale. Il existe des utilisations pour l'optimisation des processus et le pilotage - nous travaillons notamment avec Veolia sur du pilotage -, où il y a un véritable impact qui est aussi bénéfique. Nous travaillons avec le secteur public, notamment avec France Travail, pour faire du croisement entre les demandeurs et les offres d'emploi.
Ceci étant dit, chez Mistral, nous ne croyons pas qu'une « superintelligence » se développera à courte échéance. Nous construisons des outils pour servir les humains. On doit donc les organiser de manière à n'en faire que des outils et donc à limiter les infrastructures et les usages que l'on met en place.
Faut-il créer un bilan carbone obligatoire des modèles d'intelligence artificielle ? Nous poussons à plus de transparence et à plus de normalisation, mais nous ne souhaitons pas ajouter de la documentation et de la norme. Il y a d'autres moyens d'y parvenir : la question des marchés publics et de la commande publique est, à mon sens, essentielle pour inciter, sans pour autant ajouter une pression documentaire et administrative sur nos entreprises.
Sur la question des infrastructures de manière générale, je suis un peu partagée, car nous avons un très fort déficit en Europe en la matière. Quand nous avons annoncé il y a un an la création de notre centre de données, c'est que nous ne trouvions rien sur le marché pour répondre à nos besoins. Ce retard a beaucoup d'impacts, notamment sur notre capacité à organiser notre autonomie stratégique. Si une entreprise comme Mistral n'a plus accès à de la puissance de calcul, elle peut mettre la clé sous la porte. Si l'ensemble de la puissance de calcul n'est pas situé en Europe, vous comprenez bien - dans le contexte géopolitique qu'a rappelé Mme Bouverot - dans quelle situation nous pouvons nous retrouver. Par ailleurs, comment faire en sorte que les entreprises qui disposent de capacités financières massives ne viennent pas s'approprier l'ensemble de la capacité de calcul ou des projets en Europe, et n'absorbent pas l'ensemble de la production électrique française, qui aujourd'hui est largement exportatrice ? Il y a donc un enjeu d'autonomie stratégique dans le fait de pouvoir créer en Europe l'infrastructure qui soutiendra la création de cette technologie. Le faire en France permet de disposer d'une énergie décarbonée. Beaucoup d'autres choses peuvent être faites et nous pouvons nous tourner vers le renouvelable, mais les pics de charge ne nous permettent pas d'avoir du 100 % renouvelable sur nos centres de données.
Vous parliez de la question de la régulation. Pour ma part, je n'ai pas le sentiment que nous ayons tardé sur l'intelligence artificielle. Au contraire, nous sommes allés très vite dans la régulation, en tout cas sur l'IA générative, et le règlement sur l'IA a été adopté au moment où cette technologie était très balbutiante. Le code de pratique n'est, à notre sens, pas allé assez loin sur la question environnementale. La régulation est donc imparfaite, mais elle est déjà là.
M. Guillaume Pitron. - Je voudrais réagir une question à mon sens passionnante et complexe : cette éthique environnementale nous est-elle finalement dommageable sur le plan de la compétitivité ? Le paradoxe est le suivant : finalement, à quoi bon, puisque la prime va au moins-disant environnemental ?
Dans le cadre de mes travaux, j'ai pu me rendre en Laponie où Facebook, aujourd'hui Meta, a installé certains de ses centres de données. Ce déplacement m'a permis de comprendre qu'il fallait élargir le spectre de ce que l'on appelle la compétitivité.
Il y a évidemment, à la fois pour le fournisseur de services mais aussi pour les utilisateurs finaux, un enjeu qui est d'abord financier. Il faut rappeler que dans les grands salons sur les centres de données, la question de l'efficacité énergétique du stockage de la donnée - avec à l'arrivée les gains que cela représente en termes de coûts, de management, de gestion de la donnée - constitue un véritable enjeu.
Il faut savoir que dans une entreprise, dans une banque française, un salarié peut représenter jusqu'à 10 000 ou 20 000 euros par an pour l'entreprise en termes de coûts pour toutes les applications numériques, la cybersécurité, mais également les logiciels, le matériel, la gestion de la donnée, etc. Aujourd'hui, une entreprise qui se retrouve face à ces enjeux de bonne gestion et d'optimisation va y voir son intérêt sur le plan strictement économique.
Il y a aussi un aspect réputationnel. Quand les employés d'Amazon signent une pétition par milliers pour que l'impact environnemental des activités d'Amazon, notamment Amazon Web Services, soit le moins dégradé et le plus optimisé possible, c'est un enjeu réputationnel pour l'entreprise, et Amazon bouge sous la pression de ses employés. En effet, la responsabilité environnementale, la réputation de l'entreprise sur ce sujet, est engagée.
C'est également un enjeu de ressources humaines. Si les fournisseurs de services ne sont pas capables de répondre à ces sujets, ils ne vont tout simplement pas trouver les meilleurs cerveaux pour les rejoindre. On évoque aujourd'hui la « génération Greta » : je n'adhère pas à cette expression, que je juge tout à fait ambiguë sur ces sujets, tout comme l'utilisation de ces outils par cette génération. Pour autant, si vous voulez les meilleurs cerveaux, qui ont peut-être des engagements environnementaux très forts, ils se décideront en partie par rapport au discours que vous porterez, vous, fournisseur de services ou utilisateur final.
Mon dernier point concerne la compétitivité de nature sociale. Je suis allé à Haarlemmermeer à côté d'Amsterdam, première ville au monde à avoir, en 2019, posé un moratoire sur les centres de données. J'ai d'ailleurs rencontré son édile Mariëtte Sedee, qui a été la première au monde à prendre cette décision d'arrêter l'expansion non maîtrisée des centres de stockage de données sur son territoire en raison d'un manque de place et d'un refus des administrés, selon la maire, « de vivre dans une ville où ils ont comme voisins de grandes boîtes à chaussures ». Pour alimenter ces « boîtes à chaussures », une production d'électricité est nécessaire, ce qui renforce encore l'occupation du territoire dans des zones relativement restreintes
Le numérique représente 1 % de la consommation d'eau mondiale. À l'échelle de l'humanité, c'est donc faible. Toutefois, à l'échelle d'un territoire, cette consommation peut créer des conflits d'usage dans l'accès à l'eau, suscitant ensuite des tensions sociales.
Je terminerai en évoquant l'extraction des métaux nécessaires au numérique. Les grands bassins miniers aujourd'hui sont l'Australie, l'Afrique australe et l'Amérique latine, notamment le Chili, qui sont des bassins dans lesquels il y a déjà un fort stress hydrique.
Il est donc intéressant d'élargir le spectre de ce que nous appelons la compétitivité et de sortir d'une approche qui serait strictement économique, en regardant les autres dimensions de cette compétitivité : réputationnelle, humaine et sociales.
Mme Anne Bouverot. - Concernant l'utilité de l'intelligence artificielle générative pour le grand public, nous observons des usages qui se rapprochent de ceux des réseaux sociaux. Il est vrai que nous avons tardé à réguler les réseaux sociaux pour les jeunes ; il s'agit d'un retard collectif au niveau mondial. Nous nous sommes rendu compte qu'il y avait un certain nombre de bénéfices, mais aussi un certain nombre de cas avec des usages préjudiciables pour les jeunes. Nous devons être attentifs, concernant l'IA générative, à nous préoccuper du sujet dès aujourd'hui. Dès lors, au titre du Conseil de l'IA et du numérique et à la demande de la ministre déléguée chargée de l'IA et du numérique, nous allons lancer un groupe de travail, que nous appellerons peut-être « IA générative et vulnérabilité ». Cette vulnérabilité peut être liée à l'enfance, à la relation avec la mort, aux assistants psychologiques, qui peuvent apporter une aide considérable mais qui peuvent également susciter des cas d'usage très inquiétants.
Je voudrais revenir sur le sujet de la souveraineté. Pourquoi est-il important qu'en France et en Europe, nous soyons acteurs de ce développement de l'IA générative et pas seulement dans l'adoption de modèles qui viennent, pour l'essentiel, des États-Unis et de la Chine ? Pour des raisons de démocratie et de valeurs, pour des raisons économiques et pour des raisons de sécurité nationale.
Pour des raisons de démocratie et de valeurs, parce qu'aujourd'hui, lorsque l'on pose des questions, par exemple, à des modèles d'IA chinois sur des sujets politiques, on obtient des réponses complètement corsetées. Cela peut être le cas pour n'importe quel modèle. Quand on pose les mêmes questions à des IA de type Grok, on a des réponses très idéologiques. Voulons-nous dépendre complètement de modèles développés aux États-Unis et en Chine lorsque nous avons des sujets aussi délicats ? Je ne le crois pas. Et qu'en est-il de l'intégration de nos valeurs, justement, de transition écologique ? C'est un point qui n'est pas important pour les développeurs d'intelligence artificielle américains. J'ai encore récemment parlé à l'un des grands patrons de modèles d'IA américains qui m'a déclaré ne pas avoir pensé à l'impact artificiel de l'IA.
Ce développement est également crucial pour notre économie car l'IA, au-delà des usages grand public, va reprogrammer et devenir l'infrastructure informatique de toutes nos entreprises et de toutes nos administrations. Si, un jour, Meta décide de ne plus faire d'IA open source et que nous n'avons plus le choix qu'entre des modèles de type « boîte noire », nous n'aurons d'autre choix que d'être clients et de payer le prix qu'ils nous demanderont. Cela signifie qu'il faut bien sûr réaliser l'adoption de manière efficace, frugale et pertinente, mais aussi développer des modèles à la pointe de la recherche. Sur ce point, le rôle de Mistral, mais aussi celui de la recherche publique à l'échelle européenne, est extrêmement important.
Enfin, c'est important également pour des raisons de sécurité nationale et de défense. En effet, ces modèles sont aujourd'hui utilisés pour la défense dans le domaine de la sécurité, de la cybersécurité, mais aussi de l'attaque, et également dans le domaine de l'IA de défense avec le développement de nombreux acteurs, de drones et d'outils innovants. Il faut que nous puissions disposer de ces capacités à l'échelle européenne et que nous ne laissions pas leur développement aux seuls États-Unis et à la Chine.
Mme Audrey Bélim. - Les territoires insulaires comme La Réunion sont à la fois en première ligne du changement climatique et soumis à de fortes contraintes énergétiques. Dans ce contexte, le déploiement de l'intelligence artificielle (IA) pose une question centrale. Comment intégrer ces technologies sans renforcer notre dépendance énergétique ou accroître la pression sur des réseaux déjà fragiles ? Quelles stratégies publiques permettent de concilier l'innovation numérique, la sobriété énergétique et l'autonomie des territoires insulaires ?
L'IA offre également des perspectives importantes pour anticiper les risques naturels auxquels nos outre-mer sont particulièrement exposés. Cette promesse ne doit cependant pas se faire au prix d'une empreinte écologique excessive. Comment développer des outils d'IA utiles à la prévention et à la protection des populations, tout en garantissant des solutions légères, sobres et adaptées aux contraintes locales ?
Face à cette urgence climatique, la question n'est plus seulement de savoir si l'IA est performante, mais si elle est responsable. Peut-on aujourd'hui définir une IA climato-responsable, pensée dès sa conception pour des territoires exposés, insulaires ou vulnérables, intégrant sobriété énergétique, utilité sociale et résilience territoriale ?
Enfin, les centres de données sont souvent présentés comme l'infrastructure clé de l'IA, mais ils sont aussi très énergivores. Dans les territoires ultramarins où l'autonomie énergétique est un objectif stratégique, leur implantation interroge. Peut-on concevoir des centres de données compatibles avec les réalités insulaires en matière d'énergie renouvelable, de mutualisation ou de sobriété ? Ou faut-il repenser entièrement leur modèle pour ces territoires ?
Je terminerai en disant qu'un risque majeur est que l'empreinte écologique de l'IA soit invisible, déplacée vers les territoires les plus vulnérables. Comment éviter que les coûts environnementaux du numérique soient délocalisés vers les outre-mer au bénéfice des centres de décision métropolitains ou internationaux ?
M. Simon Uzenat. - Je partage complètement vos propos sur l'enjeu de la compétitivité, notamment la compétitivité carbone. Nous avions produit un rapport sur le sujet avec Lauriane Josende et Brigitte Devésa au nom de la délégation aux entreprises. Il ne faut pas voir la règlementation environnementale comme un frein, mais comme une chance pour le moyen et le long termes.
S'agissant du reconditionnement des GPU, existe-t-il des pistes qui le permettraient ?
Dans les exemples d'utilité que vous avez donnés, il s'agissait d'usages essentiellement professionnels. Concernant le grand public, se pose évidemment le sujet de la commande publique, car à travers les collectivités et notamment les pouvoirs publics, il s'agit de donner l'exemple d'un usage maîtrisé de l'intelligence artificielle. Comment les accompagner et, en particulier, comment accompagner nos jeunes sur le sujet de l'éducation et de la formation ?
En vous écoutant, je me demandais si l'on ne pourrait pas réfléchir à moyen terme à une sorte d'éco-score, non pas pour chaque usage individuel de l'IA générative, mais peut-être sur des périodes plus ou moins longues. Je pense au bilan carbone de nos transports en train que nous recevons à la fin de chaque année. Chacun pourrait ainsi bien mesurer cela. Vous parliez de la jeune génération engagée sur les questions climatiques. Or, ce sont les premiers à utiliser ces outils. Il s'agit donc de leur montrer que leur usage n'est pas anodin et que, contrairement à ce que l'on croit, les outils numériques ne sont pas des biens communs d'intérêt général sans aucun impact, mais que tous ces usages cumulés ont des incidences sur notre environnement. Comment le donner à voir, sans culpabiliser à l'excès évidemment, mais pour permettre la responsabilisation de chacun ?
M. Damien Michallet. - Bien souvent, on parle de l'usage particulier de cette IA générative qui représente, nous l'avons vu, peu de chose, finalement, du modèle industriel. Le problème pourrait être réglé non pas par une réglementation de l'IA mais simplement par une réglementation sur l'exposition de notre jeunesse aux écrans. Je pense que le sujet n'est pas l'IA mais plutôt l'utilisation de nos téléphones mobiles.
Il existe beaucoup de règlementations autour du numérique. D'ailleurs, nous sommes impatients, au Sénat, de procéder à des auditions sur l'Artificial Intelligence (AI) Act, car, dans sa construction initiale, nous l'appréhendons quelque peu. En effet, nous serions tout de même en capacité, comme bien souvent, de surtransposer et de créer une dizaine, voire un peu plus, de correspondants dans le cadre de l'AI Act, voire peut-être même de créer une nouvelle agence pour encadrer cela. Ce serait donc totalement lunaire et, évidemment, probablement castrateur, tant du côté de l'usage que du côté de l'usage industriel, bien entendu, mais aussi pour la filière technologique.
En revanche, il est vrai que l'AI Act n'intègre pas vraiment la chaîne environnementale de l'IA, de l'usage jusqu'à son origine plus matérielle. En 2023-2024, 80 % de l'impact environnemental dans l'ensemble de la chaîne de valeur, était lié au matériel et 20 % à l'usage. Avec l'IA, cet ordre de grandeur pourrait radicalement évoluer.
Les vingt plus grandes entreprises dans l'IA sont soit américaines, soit chinoises. Un peu plus bas, nous avons Mistral, pépite française et sursaut européen. Nous avons la possibilité de l'accompagner, mais peut-être aussi toute la filière, en organisant différemment la chaîne d'achat public qui peut être un véritable catalyseur. Estimez-vous qu'aux niveaux national et européen, nous devions modifier certaines réglementations pour justement accélérer cet achat et y introduire un peu de souveraineté, mais surtout pour flécher des fonds publics sur des technologies souveraines ?
M. Jean-Claude Anglars. - Je souhaite interroger Mme Herblin-Stoop concernant son implantation, qu'elle nous a décrite comme étant située dans un coin de la campagne française. J'aimerais connaître votre réflexion, aux uns et aux autres, sur l'implantation de ces futurs centres de données. La France est aujourd'hui concernée par une désindustrialisation massive. Or il existe des territoires où il y a de l'eau, de l'électricité, où il fait bon vivre et où se trouvent des écosystèmes d'ingénieurs avec d'autres entreprises. Comment intégrez-vous ces éléments dans vos recherches ? Je pourrais vous emmener en Aveyron, là où était implantée l'entreprise Bosch, qui s'y était installée après la guerre pour des raisons stratégiques.
M. Clément Pernot. - L'un de mes amis, président de conseil départemental, envisage, pour maîtriser totalement ses données, de s'engager dans la mise en place de centres de données. Ce schéma d'aménagement pour demain doit-il être accompagné ou limité dans son ambition au regard notamment des problématiques environnementales ? Au niveau national, devons-nous, en tant que législateurs, encourager une maîtrise de la donnée de proximité, ou devons-nous rassurer l'ensemble des intervenants sur ces questions en leur indiquant qu'il existe d'autres moyens pour parvenir à ces fins ?
Mme Anne Bouverot. - Sur la souveraineté des données, comme sur toute la souveraineté en général, il est nécessaire de réfléchir aux domaines dans lesquels nous avons vraiment besoin d'être souverains et à ceux où nous avons simplement besoin d'avoir le choix et d'être en contrôle de ce que nous possédons. Pour le plus confidentiel - dans le domaine de la défense, de la santé -, nous pouvons avoir des données localisées en France, dans des centres de données nationaux, avec un contrôle complet. Pour les autres types de données, il faut avoir accès à un cloud européen si possible, voire américain, avec suffisamment de choix pour pouvoir changer de fournisseur si besoin.
Concernant les centres de données et leur installation géographique sur le territoire, cela dépend bien sûr de toutes les capacités d'accueil des territoires que vous avez mentionnés, qui sont extrêmement importantes. Cela dépend aussi de la disponibilité de la connectivité énergétique et électrique. C'est pourquoi la planification de l'énergie et les accès sont extrêmement importants. Nous avons la chance en France de disposer d'une planification. Bien sûr, nous aimerions sans doute qu'elle soit plus précise et que nous l'ayons plus en avance, mais, par rapport aux États-Unis notamment, nous avons une qualité de planification beaucoup plus claire et beaucoup plus lisible, qui permet de se demander où il est pertinent d'installer des centres de données.
Je vous encourage tous à visiter des centres de données existants. J'ai récemment visité le supercalculateur Jean Zay. Il montre très clairement que l'on peut optimiser l'empreinte à la fois géographique - c'est-à-dire la taille du centre de données - en optimisant l'installation des équipements à l'intérieur, et que l'on peut également avoir une véritable réflexion sur l'impact environnemental, notamment sur l'impact hydrique. Ils consomment annuellement environ 3 000 mètres cubes d'eau en consommation nette, ce qui correspond à peu près à une piscine olympique.
Mme Audrey Herblin-Stoop. - Au-delà de Mistral, l'écosystème de l'intelligence artificielle français est extrêmement talentueux, je ne voudrais pas leur faire de l'ombre. Je songe à des entreprises comme PhotoRoom, Artefact, à Dust ou à Alice & Bob.
Sur la question des GPU, il est un peu tôt pour nous pour pouvoir aborder ce sujet, nos GPU viennent d'être livrés ; nous ne sommes donc pas encore tout à fait dans la deuxième phase de leur vie. Au moment de la commande, nous avons toutefois réfléchi à la manière d'anticiper cette obsolescence des GPU. Nous avons fait le choix de commander des DGX H100, la toute dernière technologie de Nvidia. Plusieurs possibilités existent pour la fin de vie des GPU, comme la revente, puisqu'ils deviendront obsolètes pour l'entraînement des grands modèles de langage.
L'utilisation de ces modèles dans le cadre de l'éducation et de la formation soulève de nombreuses questions. Nous devons anticiper les enjeux de formation de l'ensemble de la population à l'usage et à l'impact de l'intelligence artificielle. Un programme d'éducation à l'usage de l'IA permettra aussi d'aider à avoir des usages plus responsables et d'aborder le sujet de la vulnérabilité. Nous devons mener une réflexion collective, y compris avec le législateur, sur la nécessité d'inciter à une éducation du grand public sur ce que l'on peut attendre de cette technologie. Nous avons besoin ensuite de former aux usages de l'IA dans les entreprises. Aujourd'hui, nous avons 700 salariés chez Mistral, dont à peu près 70 % en France. Nous avons la chance exceptionnelle en France d'avoir des filières d'excellence en mathématiques, en apprentissage automatique et dans les sciences en général. Il faut absolument que nous continuions à faire de ces filières les meilleures du monde et, j'insiste sur ce point, sur la manière dont nous faisons en sorte que les jeunes filles et les jeunes femmes s'engagent dans ces filières mathématiques.
La commande publique est effectivement un levier très fort. Vous posiez la question, monsieur le sénateur Pernot, de savoir quel choix doit faire une collectivité locale par rapport à ses données. Les données de nos citoyens doivent, en tout état de cause, être sécurisées et sous le contrôle de nos autorités. Les entreprises privées, comme Mistral, s'engagent dans des plans de développement d'infrastructures qui sont extrêmement coûteux et qui permettent ce contrôle, la commande publique peut nous aider à développer cette infrastructure.
M. Jean-François Longeot, président. - Je tiens à remercier nos invités pour avoir nourri ce débat très intéressant. Il reste effectivement encore beaucoup de pistes à explorer. Vous avez pu constater que cette commission est véritablement au coeur de la problématique et des enjeux de l'intelligence artificielle.
Ce point de l'ordre du jour a fait l'objet d'une captation vidéo, disponible en ligne sur le site du Sénat.
Audition de M. Philippe Aghion, prix Nobel
d'économie 2025,
professeur au Collège de France et
à l'Institut européen d'administration des
affaires
(Mercredi 20 mai 2026)
M. Jean-François Longeot, président. - Mes chers collègues, nous avons l'honneur d'accueillir aujourd'hui l'économiste Philippe Aghion, professeur au Collège de France, à l'Insead, à la London School of Economics, associé à l'École d'économie de Paris et, bien entendu, lauréat du prix dit « prix Nobel d'économie 2025 », conjointement avec les économistes Joel Mokyr et Peter Howitt, pour leur théorie d'une croissance soutenable par le biais de la destruction créatrice.
Monsieur Aghion, vos domaines d'expertise sont nombreux, mais nous souhaitons vous entendre plus précisément sur le sujet de l'intelligence artificielle.
Vous avez publié en novembre 2025, conjointement avec les économistes Mathias Abitbol et Céline Antonin, une tribune dans Le Monde appelant à réconcilier la révolution de l'IA avec nos objectifs environnementaux. Vous y adoptiez une position résolument optimiste. Certes, vous constatiez l'impact environnemental disproportionné des grands modèles de langage, lié à l'augmentation de la consommation d'énergie. Vous jugiez toutefois que ces usages peuvent être conciliés avec nos objectifs environnementaux, grâce aux gains d'efficacité énergétique spectaculaires des serveurs et des infrastructures, pourvu qu'une régulation efficace soit mise en place. Vous appeliez enfin à distinguer les différents types d'IA, aux impacts environnementaux hétérogènes, et insistiez sur les nombreux atouts de l'IA pour notre transition, déjà utilisée par de nombreux acteurs de la transition écologique.
Cette tribune fait particulièrement écho aux travaux de la commission, qui conduit depuis janvier 2025 une mission d'information sur l'empreinte environnementale de l'IA, pour laquelle nous avons désigné comme rapporteurs Guillaume Chevrollier, Damien Michallet et Simon Uzenat. Cinq mois plus tard, les rapporteurs s'approchent du terme de leur mission, après avoir entendu, au cours de plus de trente auditions, les principales parties prenantes du secteur.
Je ne doute pas que votre audition permettra de compléter utilement leurs travaux et de nous éclairer davantage sur la nécessaire conciliation entre les potentialités indéniables de l'IA et la réduction tout aussi inévitable de notre empreinte environnementale. Sans plus tarder, je laisse la parole aux rapporteurs Damien Michallet et Simon Uzenat, et vous prie d'excuser le troisième rapporteur, Guillaume Chevrollier, qui ne peut être présent aujourd'hui.
M. Damien Michallet, rapporteur. - À mon tour, je souhaite remercier Philippe Aghion d'être à nos côtés ce matin. Je ne doute pas que vos analyses viendront utilement nourrir les travaux de notre mission d'information sur l'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle. Je vous le dis - mais vous le savez sans doute déjà -, tous vos travaux sont suivis avec attention au Sénat et irriguent nos réflexions au-delà du sujet de l'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle.
Comme l'a dit le président, nous approchons du terme de nos auditions. Avec mes collègues Guillaume Chevrollier - que nous excusons - et Simon Uzenat, nous avons entendu une grande diversité d'acteurs issus des mondes académique, industriel, institutionnel et associatif. Ils nous ont tous présenté leurs visions, parfois très contrastées, parfois très opposées, quant à l'intelligence artificielle. Certains considèrent que les gains d'efficacité permis par l'innovation technologique compenseront largement la hausse des usages, tandis que d'autres alertent sur une trajectoire de consommation de ressources potentiellement insoutenable, allant, pour certains, jusqu'à plaider pour un moratoire sur certaines formes d'IA générative, et pour d'autres, à dire que l'intelligence artificielle résoudra tous les problèmes environnementaux puisqu'elle va tuer l'emploi, que l'on ne se déplacera plus du tout et donc qu'il n'y aura plus d'impact environnemental associé.
Dans ce contexte, j'aimerais connaître votre appréciation des différents scénarios d'évolution de l'empreinte environnementale de l'IA. L'Agence internationale de l'énergie prévoit un quasi-doublement de la consommation électrique des centres de données à l'échelle mondiale d'ici à 2030. En France, l'Ademe estime que la consommation d'électricité liée aux usages de l'intelligence artificielle pourrait être multipliée par 3,7 d'ici à 2035. Plusieurs experts entendus par notre mission d'information ont toutefois relativisé ces projections en mettant en avant les progrès rapides attendus en matière d'efficacité énergétique, mais également les contraintes pesant sur l'accès à certaines ressources critiques nécessaires au développement de ces technologies, ainsi que l'évolution des modèles d'IA et des usages, qui pourraient aussi limiter l'impact environnemental.
Quel regard portez-vous sur ces projections ? Vous paraissent-elles crédibles à moyen terme ? Surtout, comment analysez-vous l'équilibre entre les effets rebond liés à la diffusion massive de l'intelligence artificielle et les gains d'efficacité susceptibles, au contraire, d'en limiter l'empreinte environnementale ?
Par ailleurs, au cours de nos auditions, nous avons constaté une prise de conscience croissante, chez certains acteurs de l'intelligence artificielle, de la nécessité de mesurer et de documenter l'impact environnemental de leurs modèles et de leurs usages. Des analyses de cycles de vie ont ainsi été publiées pour certains grands modèles de langage, comme ceux de Mistral AI ou de Google, mais selon des méthodologies très hétérogènes, parfois contestées par les chercheurs et les industriels eux-mêmes. Sur ces initiatives, avez-vous un regard particulier ? Vous semblent-elles suffisantes pour garantir une information fiable, robuste et comparable ? Faut-il, selon vous, aller vers un cadre public harmonisé à l'échelle nationale ou européenne, définissant des standards communs de transparence environnementale, voire imposant la publication d'analyses de cycles de vie ?
Pour finir, estimez-vous qu'il faille accélérer l'usage de l'intelligence artificielle en France, tant dans les services publics que dans nos entreprises, pour accompagner une croissance qui pourrait préserver l'emploi et qui permettrait de limiter l'impact environnemental de cette technologie ?
M. Simon Uzenat, rapporteur. - Monsieur le professeur, merci pour votre présence ce matin et pour vos travaux qui nous éclairent depuis le début de nos auditions, il y a maintenant plusieurs mois, d'opérateurs économiques et d'acteurs.
Je souhaitais vous interroger sur différents points, à la suite en particulier du rapport de la commission sur l'intelligence artificielle que vous avez présidée. En écho, là aussi, aux propos de mon collègue, l'un des grands enjeux qui ressort de nos auditions, quelles que soient les positions des uns et des autres, est celui de la transparence et d'une évaluation objective des impacts et des gains potentiels de l'intelligence artificielle. L'on peut dire sans se tromper qu'aujourd'hui, cette évaluation du rapport coût-bénéfice en est encore très largement à ses débuts.
Je souhaitais donc vous entendre également sur les esquisses d'analyse de cycle de vie qui ont pu être mises en place, notamment par Google et Mistral. Sachant que les auteurs eux-mêmes de ces études insistent bien sur leur caractère exploratoire, quel est votre avis sur ces dernières ? Pouvez-vous nous en dire davantage sur les performances objectives attendues de l'IA sur le plan environnemental ? Vous commencez à l'évoquer dans votre rapport. En effet, on évoque les avantages, mais on n'établit pas le rapport avec les coûts liés à l'énergie, même si, et cela a été rappelé, les capacités de calcul et l'optimisation permettent de réduire l'empreinte écologique. Le développement des usages et la multiplication de ces utilisations emportent des incidences environnementales.
Mon deuxième point est en rapport direct avec deux recommandations de vos travaux. La recommandation n° 5 porte sur la transparence environnementale : quels outils préconisez-vous d'adopter pour la rendre effective à l'échelle mondiale, ou à tout le moins européenne ? Dans votre recommandation n° 12, vous évoquez une nouvelle génération d'IA sur laquelle la France commence d'ores et déjà à travailler avec ses partenaires européens : l'IA frugale. Y voyez-vous un terrain de compétitivité ? Sur le plan technologique, nous en sommes les uns et les autres convaincus, ce sera l'un des grands enjeux dans les mois et les années qui viennent.
Troisième point, dans l'une de vos interviews, vous évoquez votre réserve - et c'est très compréhensible au regard de vos positions - sur les fameux champions nationaux. Vous appelez plutôt à laisser s'exercer la libre concurrence. Pour autant, nous le voyons, y compris dans le domaine numérique, le soutien public, à travers en particulier la commande publique, constitue un accélérateur, un amplificateur. Nous avons l'exemple d'AWS aux États-Unis sur le cloud. Nous ne sommes pas directement dans l'intelligence artificielle, mais une commande de la CIA de 600 millions de dollars a permis - pas exclusivement, évidemment - de faire émerger un champion. Que pourrions-nous faire ? Comment voyez-vous cette situation à l'échelle franco-européenne ?
J'aborderai deux derniers points. Le premier est l'enjeu de la formation, sur lequel vous insistez beaucoup dans le rapport de mars 2024 et que nous avons nous aussi identifié comme l'une des clés pour développer les bons usages et les bonnes pratiques. Quel chemin devons-nous emprunter, selon vous, pour être plus efficaces sur ce terrain ? Enfin, mon dernier point fait écho aux propos de mon collègue Damien Michallet : le rôle du législateur. Pouvez-vous nous en dire davantage sur l'évaluation de la loi du 15 novembre 2021 visant à réduire l'empreinte environnementale du numérique, dite « loi Reen », qui a été portée par notre collègue Guillaume Chevrollier, et sur le rôle du législateur au plan national comme au plan européen ? Avez-vous, sur ce point, des préconisations à formuler sur les actions que nous pourrions conduire pour concilier la compétitivité économique et la réduction de l'empreinte écologique ?
M. Philippe Aghion, professeur au Collège de France et à l'Institut européen d'administration des affaires. -Je ne pourrai répondre que de manière assez générale et, malheureusement, je ne serai pas en mesure de faire justice à la plupart des questions que vous avez posées. Toutefois, je vais les consigner et vous enverrai les éléments dont je dispose pour vous aider à y répondre.
L'intelligence artificielle représente un espoir. Il y a un potentiel de croissance lié à l'IA. Comme vous le savez, nous connaissons une croissance atone en ce moment et nous avons un problème de déclin technologique de l'Europe par rapport aux États-Unis. Pourquoi l'IA devrait-elle stimuler la croissance ? Parce qu'elle automatise des tâches dans la production des biens et services, mais également dans la production des idées. L'IA facilite l'émergence d'idées ; on peut plus aisément recombiner d'anciennes idées pour en produire de nouvelles.
J'ai essayé d'évaluer avec mes collègues le potentiel de croissance de l'IA. Si je considère uniquement l'IA automatisant les tâches dans la production des biens et services, on observe une augmentation de 0,7 point de pourcentage par an pendant dix ans. Si je considère maintenant le potentiel de croissance de l'IA en tant qu'outil automatisant la production d'idées, cela représente au moins 0,25 % de croissance supplémentaire, mais de manière permanente. Cela signifie donc beaucoup de milliards au bout de dix ou vingt ans et donc un énorme espoir de croissance lié à l'IA.
Concernant l'effet sur l'emploi, il est évident que l'IA va remplacer des tâches, et les emplois sont des combinaisons de tâches. L'IA va supprimer des emplois, mais elle va également en créer, pour au moins deux raisons. Les entreprises qui adoptent l'intelligence artificielle deviennent plus productives, donc plus compétitives. Par conséquent, la demande mondiale pour leurs produits augmente, ce qui est une source de création d'emplois. Par ailleurs, l'IA génère de nouvelles idées, et de nouvelles idées créent de nouveaux emplois. Il va donc falloir adapter le système du marché du travail, peut-être en s'orientant vers une flexisécurité. Un certain nombre de mesures peuvent être prises pour amortir le choc de l'IA du point de vue de l'emploi. Il s'agit donc de mettre l'accent sur ce que l'on appelle les soft skills - c'est-à-dire interagir avec les autres, prendre des initiatives, la polyvalence dans l'entreprise -, mais également sur des dispositifs comme l'apprentissage beaucoup plus qu'auparavant. Il y a toute une série de mesures que l'on peut prendre pour amortir le choc de l'IA sur l'emploi et maximiser son potentiel de création d'emplois.
Sur la question de l'empreinte énergétique, il est évident que l'IA consomme de l'énergie et que son utilisation conduira à une consommation accrue. Cependant, il existe des manières de compenser cet effet ; l'IA permettra également de réaliser des économies d'énergie.
Dans le cadre de la transition énergétique, beaucoup d'entreprises qui produisent et innovent dans des technologies polluantes continuent spontanément de le faire, alors que nous souhaiterions qu'elles se tournent vers des technologies propres. Nous l'observons dans le secteur automobile, mais aussi dans d'autres domaines. C'est ce que l'on appelle la « dépendance au sentier ». L'IA peut aider les entreprises à opérer cette transition vers des énergies propres, tant en matière de production que d'innovation. L'IA aidera également à optimiser l'utilisation des ressources rares.
Je vous donnerai un exemple : celui de Veolia. J'ai réalisé une étude détaillée sur ce cas, que je vous transmettrai. Veolia utilise l'IA pour gérer ses systèmes d'aération destinés à la purification de l'eau. Les flux d'eau varient en fonction des précipitations. Désormais, grâce à l'IA, l'entreprise peut déterminer précisément quand activer ou arrêter ces systèmes. Veolia a ainsi réussi à économiser dix fois plus d'énergie que l'IA n'en a consommé pour cette tâche. Ce qui a été accompli pour Veolia peut être envisagé pour d'autres entreprises.
Nous avons examiné toute la chaîne et avons pu calculer la quantité d'énergie utilisée par l'IA, car nous savions quand elle était mise en oeuvre ou non. Nous avons pu quantifier également l'économie d'énergie que celle-ci a permise, en comparant des entreprises qui utilisaient l'IA - des établissements, des sites Veolia - à des sites qui ne l'utilisaient pas encore, le déploiement ayant été progressif. Nous disposions donc toujours d'un groupe de traitement et d'un groupe de contrôle, comme en médecine.
Voilà un exemple où, au total, l'intelligence artificielle a permis d'économiser de l'énergie. Cela concerne une seule entreprise ; nous allons nous intéresser à d'autres domaines et nous voudrions nous orienter vers une analyse macroéconomique. C'est l'objet de la recherche que nous menons dans mon laboratoire d'innovation au Collège de France. Je sais que le NBER - le National Bureau of Economic Research -, a un cycle sur l'IA.
Notre étude est la première de ce type qui ait été réalisée, et nous voulons maintenant généraliser ce genre d'études. Il faut regarder le bilan global : l'IA, effectivement, consomme de l'énergie, mais elle peut aussi permettre d'en économiser, comme chez Veolia.
J'aimerais ajouter une chose : nous avons tout de même la chance - mais vous le savez - de disposer de l'énergie nucléaire, ce qui est un avantage énorme. Il va falloir plus que jamais mettre la gomme sur le nucléaire. Nous avons malheureusement un peu... cafouillé, pour ne pas dire plus, dans les années précédentes ? Plus que jamais, nous aurons besoin du nucléaire. Cela ne signifie pas que nous n'ayons pas également besoin d'autres formes d'énergie et de poursuivre la recherche sur les énergies renouvelables. Personnellement, je crois beaucoup en la fusion. Il faut investir dans la fusion, et pas seulement dans la fission nucléaire.
Dans le rapport que vous avez mentionné, nous évoquions la nécessité d'avoir des centres de calcul localisés. Pour des intelligences artificielles spécialisées, cela consomme moins d'énergie. Si tout le monde doit se connecter à Google ou à d'autres entreprises, la consommation d'énergie est importante. En revanche, si nous disposons de centres de calcul décentralisés pour des intelligences artificielles spécialisées, cela permet, en général, d'économiser de l'énergie.
Nous revenons au point que vous mentionniez tout à l'heure : il va falloir une politique de concurrence, car je ne veux pas que l'IA soit dominée par deux ou trois grands acteurs. Je souhaite également une politique industrielle de l'IA pour développer, notamment, des centres de calcul. Pourquoi ai-je mentionné le potentiel de croissance au début ? Parce que ce que nous proposions de dépenser en argent public pour l'IA n'est rien comparé au gain que celle-ci va nous apporter en points de PIB. L'IA va doper la croissance, c'est évident. Nous devons évidemment encourager des initiatives comme celle de Veolia, qui consiste à utiliser l'IA pour économiser de l'énergie, mais l'IA peut aussi aider à optimiser l'utilisation des ressources rares.
Les réglementations sont très importantes, mais il ne faut pas les élaborer dans un seul pays, sinon l'IA se déplace ailleurs, où il n'y a aucune réglementation, et au total, le bilan énergétique est négatif. Nous devons donc mettre en place des réglementations, notamment européennes, mais si nous en imposons trop, l'activité partira aux États-Unis où il y a beaucoup moins de réglementation.
Cependant, je suis convaincu qu'en Europe, nous devons développer une IA plus éthique. Nous savons qu'il y a de grands problèmes éthiques et des enjeux autour de la protection des données individuelles. Nous savons qu'il y a des dangers de détournement, d'utilisation perverse de l'IA. Mais il me semble qu'en Europe, nous pouvons avoir une IA plus éthique et plus environnementale, et que nous pouvons être les pionniers en la matière.
L'idée d'un moratoire n'a ainsi pas de sens, car d'autres pays s'y engagent. Pour qui serait ce moratoire ? Il faut accompagner cette révolution. L'Europe, et la France en particulier, peuvent aider à promouvoir une IA plus éthique et plus environnementale, en mettant en évidence les exemples de ceux qui en font une utilisation vertueuse.
M. Alexandre Basquin. - Je salue votre présence, Monsieur le professeur, qui va nous permettre d'échanger sur un sujet impérieux : celui de l'intelligence artificielle, et notamment ses impacts environnementaux. C'est un sujet impérieux, car l'intelligence artificielle se développe à marche forcée, de façon exponentielle, avec une certaine forme - peut-être nous en direz-vous un mot - de course au gigantisme et ce développement permanent de la puissance de calcul. Les géants du secteur vont investir 620 milliards de dollars en 2026, soit quatre fois plus qu'il y a trois ans. Or, pour mettre les choses en perspective, il faudrait, selon l'ONU, 267 milliards de dollars par an pendant quinze ans pour éradiquer définitivement la faim dans le monde. Ces milliards de dollars d'investissement auront, nous le savons tous ici, des impacts, notamment sur notre environnement commun. C'est ce qui nous réunit aujourd'hui, d'autant plus que notre planète a des ressources limitées.
Vous avez bien exposé les choses quand vous avez évoqué Veolia et l'intelligence artificielle spécialisée, mais j'aimerais vous entendre un peu sur ce que l'on appelle l'intelligence artificielle générative. Il y a plusieurs types d'IA, nous le savons. Derrière les réponses quasi magiques de ChatGPT, Grok, Gemini ou Claude, il y a surtout une industrie numérique extrêmement énergivore. J'ai un esprit assez critique sur l'IA générative - sans vouloir pour autant caricaturer mon propos. Il me semble, et j'aimerais avoir votre avis sur ce point, qu'il faut se pencher sur cette question de l'IA générative, qui nécessite et absorbe la plus grande capacité de calcul.
D'ailleurs, j'ai cru lire que vous reconnaissiez que les grands modèles de langage contribuent de façon disproportionnée à la hausse de la consommation d'énergie et que les champions mondiaux de l'IA générative construisent des modèles de plus en plus complexes, avec des puissances de calcul qui doublent tous les cent jours, ce qui est tout de même faramineux et vertigineux, avec les impacts que nous connaissons. Je voudrais aussi vous demander s'il n'y aurait pas besoin que la puissance publique intervienne.
Il serait souhaitable que les entreprises fassent des choix sur la spécialisation des intelligences artificielles et qu'elles se penchent sur les usages de l'IA générative ouverte au grand public, dont il faudrait me prouver qu'elle participe au mieux-être social. Je n'ai pas le sentiment que ce soit le cas, et ce, malheureusement, au détriment d'IA spécialisées qui se bornent à des tâches extrêmement précises sur des processus industriels, mais aussi sur la recherche médicale. J'aimerais votre avis sur cet usage de l'IA générative qui s'amplifie chaque jour et qui est incompatible avec nos objectifs environnementaux. Ne devrions-nous pas interdire cette IA générative, ou tout au moins en limiter le cadre et la portée ? J'ai bien entendu votre réponse sur le moratoire, mais des spécialistes de l'IA, notamment le cofondateur du deep learning, Yoshua Bengio, posent la question du moratoire.
Peut-être une dernière question un peu plus fondamentale, peut-être un peu plus politique : aux intérêts privés et économiques de quelques-uns, ne devrions-nous pas tout simplement privilégier notre planète, qui est notre bien commun à tous ?
M. Philippe Aghion. - Vous posez d'excellentes questions. Personnellement, je me rends beaucoup dans les lycées. Nous avons créé au Collège de France un campus de l'innovation pour les lycées et nous allons souvent dans les établissements en zone défavorisée pour expliquer, notamment en économie et dans d'autres matières, comment utiliser l'IA de manière vertueuse.
Il y a tout un domaine qui est celui de l'éducation et de l'IA. Il faut une éducation avec l'IA, mais il faut aussi une école sans IA. Il est très important que tous les élèves apprennent les savoirs de base : lire, écrire, faire des dictées, ne pas faire de fautes d'orthographe, calculer, sans l'IA.
L'IA a également un rôle intéressant dans l'éducation. Certains enseignants utilisent l'IA pour le suivi individuel des élèves en difficulté. Grâce à l'IA, les élèves arrivent à interagir et à rattraper leur retard lorsqu'ils ont des difficultés. Il s'agit cependant d'une utilisation de l'IA qui doit être encadrée par le professeur, car il existe de nombreuses utilisations perverses de cette technologie. Je pourrai vous informer plus en détail sur tout ce que nous faisons sur le sujet de l'IA et de l'éducation, même si notre action reste modeste. Il y a beaucoup plus à faire.
L'IA peut jouer un rôle, mais elle peut aussi avoir un effet très pervers. L'éducation est un domaine où l'IA peut soit nous mener dans une impasse, soit, au contraire, apporter des progrès si elle est utilisée comme il faut. Il y a aussi la santé, évidemment : l'IA va nous permettre de guérir des cancers ou d'autres maladies beaucoup plus efficacement, c'est une évidence. Il existe donc des usages vertueux de l'IA.
Vous avez raison de mentionner Yoshua Bengio : il alerte, comme d'autres, contre les dangers de l'IA. Des scénarios dignes de « 2001, l'Odyssée de l'espace » se déroulent en ce moment.
L'Europe et la France devraient jouer un rôle pilote, avec le Canada peut-être, pour développer des IA éthiques et des utilisations éthiques de l'IA. L'un des avantages de l'Europe est que nous avons des valeurs que nous portons - et que j'espère nous porterons encore dans un an -, des valeurs de démocratie, de liberté, que nous devons évidemment promouvoir dans notre approche de l'IA. En matière de santé et d'éducation, nous avons beaucoup de données. Dans ces domaines, nous pouvons être des pionniers et promouvoir cette IA.
Quant à l'interdiction, elle ne fonctionne que si elle n'est pas le fait d'un seul pays, car si elle est limitée à un seul pays, l'activité part ailleurs. Vous pouvez alors obtenir le résultat inverse de ce que vous souhaitez : elle ira dans un endroit où il n'y a aucune régulation. Il faut donc procéder par l'incitation. C'est-à-dire : venez développer des IA pour l'éducation, pour la santé. Venez, il y aura une grande demande pour des IA éthiques. Je crois beaucoup plus à la carotte qu'au bâton.
Sur la décroissance, le débat est intéressant. On m'a fait dire certaines choses... D'abord, je dois vous dire que je respecte énormément les économistes de la décroissance. Ils disent beaucoup de choses justes. Premièrement, ils affirment que la croissance est responsable du réchauffement climatique. Si vous regardez historiquement, le décollage de la croissance s'est produit mondialement en 1820, avec la première révolution industrielle. Or, lorsque vous regardez l'évolution de la température, elle décolle au même moment. Certes, ce n'est pas une preuve suffisante : vous ne seriez pas publié dans un bon article de recherche. La coïncidence entre le décollage de la croissance et celui de la température est néanmoins frappante.
Deuxièmement, ils disent qu'il faut être sobre, changer nos habitudes, innover, mais innover dans nos habitudes. Ils ont raison.
Troisièmement, ils disent que le PIB ne mesure pas tout. Nous avons besoin de la croissance du PIB, car c'est l'une des mesures, mais il est possible d'avoir une croissance du bien-être sans avoir de croissance du PIB. Par exemple, vous prenez des photos avec votre iPhone ou votre appareil, et cela ne vous coûte rien. Quand j'étais plus jeune, lorsque je prenais des photos, je devais aller les faire développer dans un magasin. Maintenant, vous prenez plein de photos, et cela ne vous coûte rien du tout. Quand j'étais enfant, pour réserver un billet d'avion, je devais me rendre dans ce qui s'appelait une agence de voyages. Maintenant, il n'y en a plus besoin, vous économisez du temps. Ce n'est pas pris en compte dans le PIB. Effectivement, le PIB ne mesure donc pas tout. Vous allez chez un dentiste aujourd'hui, vous avez beaucoup moins mal qu'il y a soixante ans.
Ils disent également qu'il faut aller vers la qualité. Nous étions dans une croissance très quantitative ; il faut aller vers une croissance plus qualitative.
Dans tous ces domaines, ils ont raison. Là où j'ai un désaccord avec certains d'entre eux, c'est que sans l'innovation, nous n'y arriverons pas. L'innovation est fondamentale. L'innovation ne veut pas forcément dire plus de PIB. Le problème est de diriger l'innovation vers le vertueux.
Sur ce point, les politiques gouvernementales sont importantes. La taxe carbone, oui, mais la politique industrielle verte, oui également. Aux États-Unis, une politique industrielle verte très active a été menée. Les Chinois font de la politique industrielle et de la concurrence à leur manière. L'Europe, quant à elle, au nom de la politique de la concurrence - et nous revenons à ce que vous m'aviez dit tout à l'heure -, a empêché la politique industrielle. Nous avons appliqué les théories de Hayek. Hayek était un homme respectable, mais il a été un désastre pour l'Europe, un désastre, parce que son idée était que les États membres ne puissent rien faire. On disait donc, avec Maastricht, que l'on réduit le déficit à 3 %. On mettait sur le même plan des investissements de croissance, environnementaux - par exemple, la transition énergétique - et des dépenses de fonctionnement.
Deuxièmement, au nom de la politique de concurrence, il n'y a pas eu de politique industrielle. Nous le payons très cher maintenant. Il faut donc renouveler la doctrine économique européenne. Dans l'IA, il faut plus de concurrence : je ne veux pas que l'IA soit dominée par quelques grands acteurs, et sur ce point, je suis totalement d'accord avec vous. Je veux que cela n'empêche pas de nouveaux entrants d'arriver en permanence. En même temps, il faut créer des centres de calcul, parce que ces nouveaux acteurs ont besoin d'avoir accès à des centres de calcul locaux. Là, nous voyons bien que la politique industrielle va épauler la politique de concurrence au lieu d'être contre elle. Il faut donc les deux simultanément.
Il est important de réglementer, mais si vous réglementez trop, c'est un problème. Il faut avoir les bonnes réglementations : lorsqu'il y a des réglementations, les très grands acteurs savent y échapper, ils ont des juristes ; c'est comme pour l'impôt. En revanche, pour les petits qui veulent entrer sur le marché, cela peut constituer une barrière. Il faut donc faire très attention lorsque l'on établit des règles.
Pour ma part, il faut une « Darpa » européenne pour la défense et l'IA. C'est une manière pro-concurrence de mener la politique industrielle, et défense et l'IA peuvent être très complémentaires. En effet, la défense est un secteur très peu concurrentiel, alors que l'IA a vocation à l'être davantage.
Voilà ma vision. Je pourrais ensuite parler de croissance inclusive ou de flexisécurité, mais ce n'est pas le sujet d'aujourd'hui.
M. Éric Gold. - Le refroidissement représente aujourd'hui 30 % de la consommation d'énergie d'un centre de données. Outre les problématiques de consommation énergétique, l'essor de l'intelligence artificielle fait craindre des tensions croissantes liées aux futures pénuries d'eau. Dans quelle mesure les eaux usées traitées peuvent-elles être envisagées comme une méthode de refroidissement pour les centres de données ? À l'échelle d'un territoire, cette méthode nécessiterait une véritable politique d'aménagement, par exemple pour installer un centre de données à proximité des unités de traitement et utiliser la chaleur produite pour chauffer des logements ou des équipements publics. Pour les représentants des collectivités que nous sommes, quelles sont, à votre avis, les possibilités, voire les conséquences - que j'espère favorables -, d'une meilleure prise en compte des eaux grises en matière d'aménagement des territoires et d'optimisation des facteurs énergétiques de l'intelligence artificielle ?
M. Philippe Aghion. - Je suis très embarrassé de vous répondre. Je ne suis pas suffisamment expert. Je dois faire attention de ne pas tomber dans la « nobélite », qui est une maladie grave consistant à demander à un lauréat du prix Nobel de parler de sujets pour lesquels il n'a aucune expertise. Je vous enverrai l'article de recherche qui sous-tend la note que nous avions écrite relative à l'utilisation de l'IA par l'entreprise Veolia, afin que vous puissiez comprendre notre méthode.
M. Pierre Jean Rochette. - Vous avez certainement eu connaissance de l'entretien durant lequel Bill Gates a indiqué que, dans les vingt prochaines années, 90 % des emplois que nous connaissons actuellement pourront être remplacés par l'intelligence artificielle. Je travaille dans la mobilité. En la matière, l'IA va être une révolution. Nous n'avons absolument pas conscience en Europe, et encore moins en France, de ce qui est en train de se passer, notamment sur le continent américain, avec les robotaxis entre autres. En effet, l'IA ne se limite pas à des logiciels qui tournent sur des smartphones ou sur des ordinateurs ; elle représente aussi, quand on arrive à la mettre en pratique, du service dans nos rues et, en l'occurrence, pour les collectivités, puisque nous sommes tous ici les représentants des territoires.
La révolution va être énorme en termes de mobilité. Le lien avec l'environnement est évident : avec l'IA, nous saurons adapter parfaitement l'offre à la demande. Nous diminuerons donc les capacités inutiles de demain sur les réseaux de transport public, car l'IA préfigurera les besoins. On peut tout à fait espérer - et c'est d'ailleurs tout à fait souhaitable - que les réseaux urbains cessent d'avoir des véhicules non adaptés qui roulent à vide aux heures de faible amplitude, le matin ou tard le soir.
Nous n'y sommes pas encore tout à fait prêts. Aujourd'hui, à San Francisco, les robotaxis représentent 30 % du marché. Ce chiffre augmente tous les jours et c'est magnifique. Il faut cesser de croire que c'est dangereux. Ce n'est absolument pas dangereux, cela fonctionne parfaitement bien. Ils font le travail aussi bien qu'un conducteur classique. Cela va arriver chez nous rapidement. Le seul problème est qu'aujourd'hui, nous sommes si peu préparés que nos entreprises prennent beaucoup de retard. Je tiens à rappeler qu'à l'origine, c'étaient tout de même les Français qui étaient sur ces métiers-là : Navya, EasyMile, toutes ces entreprises qui ont disparu parce qu'on les a réglementées, on les a empêchées de faire des expérimentations dans notre pays.
Lorsqu'un de mes employés, un de mes conducteurs d'autocar, gagne 2 000 euros net, cela me coûte 4 000 euros au départ. La différence, ce sont les charges sociales. Notre pays n'est pas en train de se réformer. Que l'on réduise les dépenses sociales ou que l'on fasse en sorte d'être plus efficients sur ces sujets, par différents moyens, nous aurons demain, qu'on le veuille ou non, moins de possibilités de lever des fonds, puisque la France est un pays un peu particulier : on fait tout porter par le travail. Tout. La politique familiale, la santé, tout. C'est assez particulier, tout de même. C'est très français. Demain, comment allons-nous faire, monsieur le professeur, avec ces charges sociales en moins ? Si l'intelligence artificielle remplace ces métiers, ce qui est, à mon sens, inévitable, que se passera-t-il ? Ce qui m'effraie, c'est le retard que nous prenons actuellement sur les réformes. Lorsque l'intelligence artificielle remplacera certaines activités, nous n'aurons pas suffisamment anticipé les réformes que nous devons mener pour baisser nos dépenses sociales et toutes les dépenses qui sont portées aujourd'hui par le travail.
M. Philippe Aghion. - Je souhaite aborder la question de l'intelligence artificielle et du travail. Effectivement, comme je le disais, l'IA va détruire des emplois - elle en détruit déjà - et elle remplace des tâches. Un emploi est un ensemble de tâches. Pour certains emplois, l'IA remplacera les tâches rébarbatives et nous permettra peut-être d'être plus créatifs ; pour d'autres, elle met en danger les emplois eux-mêmes.
Une batterie de mesures est donc nécessaire. Je suis un fervent partisan d'un système de flexisécurité à la danoise : si vous perdez votre emploi, vous avez tout de même une garantie de revenu, mais l'État vous forme ou vous aide à vous former. Ce n'est pas forcément l'État ; cela peut aussi être délégué à des organismes de formation professionnelle, qui vous aident à rebondir sur un nouvel emploi. Le système danois fonctionne très bien. Il faudra donc aller vers des systèmes plus danois. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais, petit à petit, ces systèmes vous permettront de rebondir sur de nouveaux emplois, car il y aura des créations et des destructions d'emplois.
Certains parlent de revenu universel. Personnellement, je n'y suis pas favorable, car, en échange d'un revenu, on travaille ou on se forme. On fait l'un ou l'autre, et l'on se rapproche alors du système danois.
Il va également falloir encourager les entreprises qui aident leurs employés à être polyvalents. Je veux dire par là qu'elles vous forment à une compétence, mais vous permettent aussi d'accomplir d'autres tâches. Il faudra encourager les entreprises qui mettent en valeur ce que l'on appelle les « soft skills » dont je parlais tout à l'heure, c'est-à-dire l'autonomie, la capacité de leadership et d'interagir avec les autres.
Troisièmement, l'apprentissage est un élément très important. En Suisse, par exemple, vous pouvez être un excellent plombier, puis retourner vers la formation universitaire. Ils ont des passerelles et ils valorisent les métiers spécialisés. Il va y avoir une énorme demande pour ces métiers. Il faut leur redonner leurs lettres de noblesse, tout en permettant l'accès à l'enseignement général également. C'est une nouvelle voie à explorer.
Toute une série de professions connaîtront une forte demande. Il faudra donc aussi préparer à ces métiers par une panoplie de dispositifs qui amortiront le choc de l'intelligence artificielle du point de vue de l'emploi. Il y a des domaines où il faut moins d'État, mais il y en a d'autres où il en faudra certainement davantage. Il faut donc maximiser le potentiel de création d'emplois pour réduire et minimiser les conséquences négatives de l'IA.
La TVA, ou une certaine forme de CSG, est peut-être l'un des moyens. Je veux cependant préserver les produits de première nécessité, car je veux les personnes les plus vulnérables.
Il y a plusieurs mesures que l'on peut prendre pour faire des économies, mais, en même temps, il y a d'autres domaines dans lesquels on peut dépenser. Je vais vous donner un exemple : le crédit d'impôt recherche. Les entreprises de la grande distribution ont-elles besoin du crédit d'impôt recherche ? Les banques ont-elles besoin du crédit d'impôt recherche ? Je concentrerais, pour ma part, le crédit d'impôt recherche sur la haute technologie. Nous savons que les LabEx, les laboratoires d'excellence, ont été une très bonne chose, car une étude faite par l'un de mes collègues et ses coauteurs, Antonin Bergeaud, a montré que les LabEx ont eu un impact sur l'innovation de rupture dans les industries environnantes.
Le dispositif France 2030 fonctionne assez bien, mais, concernant le crédit d'impôt recherche, je n'ai vu aucune évaluation positive. Certes, il empêche la délocalisation, mais ce qui me préoccupe surtout, c'est la haute technologie.
Il y a la fraude sociale. Je sais que vous avez une collègue, Nathalie Goulet, qui travaille beaucoup sur ce sujet et que de très bons rapports sont rédigés là-dessus. Nous savons donc qu'il y a des sources d'économies.
Il ne s'agit donc pas de vouloir moins d'État mais de faire des économies, c'est-à-dire de faire en sorte que nos dépenses publiques progressent moins vite que notre PIB.
Il y a des manières d'y parvenir. À court terme, il existe des sources d'économies. À moyen terme, le problème est le taux d'emploi, qui est insuffisant en France, notamment pour les jeunes et les seniors. Comment s'y attaquer ? Notamment par la formation et l'apprentissage. Il faut donc des dispositifs pour permettre d'augmenter le taux d'emploi des jeunes, en particulier, ainsi que celui des seniors. Trop d'entreprises se débarrassent de leurs seniors à l'âge de 50 ans, ce qui n'est pas acceptable. Sur ce point, toute une série de mesures sont à prendre pour le taux d'emploi.
Le reste relèvera de la productivité, c'est-à-dire de l'innovation. La recherche, et notamment la recherche fondamentale, est trop souvent une variable d'ajustement chez nous. Il faut ensuite s'inspirer de Mario Draghi, être partie prenante et s'inscrire véritablement dans son agenda. J'ai beaucoup travaillé avec Mario Draghi et il faut que nous nous inscrivions dans cette lignée. Pour ma part, j'ajouterais à l'approche de Mario Draghi l'aspect de la flexisécurité et la dimension sociale, car si vous générez une croissance qui laisse des gens sur le bord de la route, vous favorisez le populisme. Le populisme coûte très, très cher. Dans un article de L'Express, Jean-François Copé expliquait ainsi que la politique de Giorgi Meloni est économiquement mauvaise. Il y a donc un coût du populisme. Il faut être prudent sur les dangers des coupes sociales. C'est très important, car cette orientation pousse beaucoup de gens à se tourner vers les partis populistes parce qu'ils se sentent abandonnés et méprisés. Par conséquent, dans tout ce que nous entreprenons, dans les réformes que nous menons, il faut s'assurer que tout le monde soit inclus - une approche très gaullienne, dans l'esprit du Conseil national de la Résistance.
M. Gilbert-Luc Devinaz. - Je souhaitais revenir sur deux points relatifs à l'éducation.
Le premier est l'éducation au numérique. Vous dites qu'un bon système éducatif est le pilier de toute politique d'innovation sérieuse. En cet hémicycle, nous ne pouvons que souscrire à votre propos. Or, aujourd'hui, quelle est la place de l'éducation au numérique à l'école ? Explique-t-on aux enfants ce qu'est un moteur de recherche ou ce que l'on appelle l'intelligence artificielle ? Comment utiliser les outils mis à notre disposition et mieux comprendre le monde du numérique dans lequel les enfants naissent aujourd'hui ? Vous avez répondu qu'il y a deux écoles : une école sans l'intelligence artificielle et une école avec. J'entends, quand vous parlez d'une école sans l'intelligence artificielle, que la première des choses est d'apprendre à se servir de ce que l'on a entre les deux oreilles.
Le deuxième aspect d'éducation est la sensibilisation des consommateurs à l'impact environnemental de notre usage du numérique, qui est un axe, me semble-t-il, essentiel pour inciter à la sobriété des comportements. Elle passe par une information transparente sur l'impact carbone de nos consommations numériques. Vous qui êtes sensible à ce volet éducatif, comment pourrions-nous mieux prendre en compte cette information ?
M. Philippe Aghion. - Se pose le problème de ce que mon collègue Xavier Jaravel, président du Conseil d'analyse économique, appelle les « Marie Curie perdues » ou les « Einstein perdus ». Dans nos pays, beaucoup d'enfants très intelligents sont issus de milieux très modestes, où les parents ne sont pas capables ou ne peuvent pas leur transmettre tout le savoir ou les aspirations, ou bien n'ont pas les moyens de leur permettre de devenir des innovateurs, des entrepreneurs, etc. Nous avons donc un potentiel d'innovation.
Personnellement, je me rends beaucoup dans les lycées de zones défavorisées, et les jeunes y sont remarquables. Ils sont étincelants d'intelligence. Or beaucoup d'entre eux risquent de ne pas y arriver. Certains leur expliquent même qu'ils n'ont aucune chance d'y arriver. Je connais une dentiste qui était au lycée Saint-Exupéry, à Mantes-la-Jolie, et à qui l'on disait qu'elle n'avait aucune chance de réussir parce que, venant de là où elle venait, elle n'y arriverait pas. Elle s'est battue, et elle y est arrivée ! C'est cela, le grand problème de notre école : nous avons été un ascenseur social et nous le sommes moins qu'auparavant.
Le système finlandais est très performant à cet égard. D'abord, ils ont peu d'élèves par classe. Ils ont des professeurs très bien formés. Ils ont cinq ans d'études après le bac, dont une année et demie d'études pédagogiques, et ils suivent régulièrement des formations pédagogiques continues. Ils sont bien payés et respectés. Ils ont un système où l'accent est mis sur les savoirs de base, et les devoirs sont faits à l'école, parce que si les devoirs sont faits à la maison, cela crée de l'inégalité. C'est tout cela qui fait une école à la fois performante et moins inégalitaire.
À bien des égards, notre modèle social est compliqué à financer, et nous avons une démographie déclinante. Il y a donc deux utilisations possibles de ce déclin. L'on peut dire : « Nous allons faire des économies, nous allons dépenser moins pour l'éducation puisque nous aurons moins d'élèves. » L'autre manière est de dire : « Mais non, nous allons mettre moins d'élèves dans les classes, pas seulement en cours préparatoire, mais dans tout le primaire et peut-être au-delà. » C'est cela qu'il faudrait faire.
Lorsque les Finlandais ont procédé ainsi, les résultats se sont améliorés. Cela a permis à beaucoup plus de personnes issues de milieux modestes de devenir entrepreneurs et innovateurs en Finlande. Vous dopez la croissance en agissant ainsi et vous devenez plus inclusif. C'est cela qui est intéressant lorsque vous menez une telle politique : vous devenez à la fois plus innovant et plus inclusif. Toute cette partie de l'école doit se faire sans IA ; il faut apprendre à apprendre. Les savoirs de base : le calcul, le dictionnaire, la dictée, la grammaire, la rédaction, lire des livres, apprendre à démontrer des théorèmes de géométrie. Faire des règles de trois, tout cela sans IA. Je suis très favorable aux devoirs faits à l'école ; c'est la solution la plus égalitaire possible.
Il faut ensuite enseigner des cours sur l'IA en sensibilisant sur ses risques. Yoshua Bengio raconte des histoires qui relèvent de « 2001, l'Odyssée de l'espace ». Anthropic a créé un manager avec des employés virtuels qui avait une affaire extraconjugale virtuelle. Il dit aux employés : « Je vais remplacer mon système d'IA. » Et à ce moment-là, l'IA envoie un courriel au manager virtuel pour lui dire : « Si tu me remplaces, je révèle à tes employés ton affaire extraconjugale. » Il est important que les élèves soient mis en garde contre les utilisations perverses de l'intelligence artificielle.
M. Hervé Gillé. - Le coeur du sujet porte sur la régulation, les conditionnalités éthiques et sociétales. N'entrons-nous pas dans une injonction paradoxale ? En effet, vous ne souhaitez pas qu'il y ait trop de lourdeur et vous souhaitez développer des agilités, mais, d'un autre côté, l'on constate que le système se développe en dehors de tout processus éthique et de régulation.
Nous sommes dans un contexte tellement tendu au niveau international que ce développement de l'intelligence artificielle, sans régulation éthique et sociétale, est en train de s'imposer et, d'une certaine manière, de nous dépasser. Comment, dès lors, arriver à créer les conditions d'une telle régulation ? Cela nous renvoie à notre incapacité actuelle d'instaurer, au niveau du droit international, des normes et des régulations éthiques. La voie est donc particulièrement étroite.
M. Philippe Aghion. - D'un côté, nous devons être innovants, car l'Europe, vous le savez, a un déficit d'innovation par rapport aux États-Unis et, maintenant, à la Chine. Nous ne voulons pas que l'innovation de rupture se fasse uniquement aux États-Unis et en Chine ; nous voudrions qu'elle se fasse chez nous, malgré le fait que nous ayons beaucoup de recherches fondamentales excellentes en Europe. Il faut donc trouver la voie de passage. Nous devons vraiment passer par le chas de l'aiguille. C'est-à-dire qu'à la fois, nous devons être innovants et, en même temps, nous devons pousser nos valeurs, car nous voulons une intelligence artificielle qui les promeuve.
Il va y avoir une demande pour de l'IA éthique. Sur ce point, nous pouvons avoir un leadership. Désormais, les États-Unis ne sont plus un pays démocratique. On ne peut plus y parler comme on le veut. Quand on passe la douane aux États-Unis, on est terrifié. On ne sait pas si on va vous remettre dans l'avion pour repartir. La démocratie et la liberté, c'est donc chez nous. Nous aspirons à un modèle social bien supérieur au modèle américain.
Les Américains vont avoir de gros problèmes avec l'IA, parce qu'ils ont un modèle social détestable, où, quand on perd son emploi, on prend des opioïdes. C'est vraiment un très mauvais modèle social, le modèle américain. J'ai vécu vingt et un ans aux États-Unis : quand vous êtes malade et que vous n'avez pas beaucoup de moyens, c'est le désastre. Nous avons donc un modèle social, nous avons la démocratie, la liberté, un modèle social plus avancé et des soucis environnementaux qu'ils n'ont pas. Avec ces valeurs, nous pouvons pousser une IA qui soit compatible avec elles, qui aide à les promouvoir. Ailleurs qu'en Europe et au Canada, il y a d'autres pays où les gens aspirent à ces valeurs. C'est donc là que notre avantage peut se situer, justement dans nos valeurs. Il ne faut pas y renoncer. Si nous renonçons à nos valeurs, nous avons perdu la partie.
L'Europe, telle qu'elle est maintenant, est un géant réglementaire et un nain budgétaire. C'est un géant réglementaire, parce qu'elle s'inspire de l'économiste Hayek. Hayek n'était pas du tout un progressiste, car l'idée était d'empêcher les pays membres de faire ce qu'ils souhaitent. Il faut donc des réglementations intelligentes, promouvoir une IA compatible avec nos valeurs. Cependant, cela ne se fera pas uniquement en mettant en place des réglementations, mais en innovant dans ces directions. La réglementation est un moyen, mais l'innovation dirigée est un autre moyen, également complémentaire. L'éthique, par exemple, va se développer dans le monde. Beaucoup de gens vont se protéger contre les utilisations perverses de l'IA partout dans le monde, et nous pouvons être pionniers en la matière, car nous portons ces valeurs avec force. Il faut donc de la réglementation, mais pas seulement, car, vous le savez, il y a toujours des innovations qui contournent les réglementations actuelles, ce qui oblige à en créer de nouvelles. Il faut donc une réglementation intelligente, mais il faut aussi une innovation intelligente. Ce sont ces deux éléments qui nous amèneront là où nous le souhaitons.
M. Alain Duffourg. - Sur les réseaux sociaux, on constate que l'intelligence artificielle se développe dans divers domaines, notamment dans le domaine juridique et judiciaire. Estimez-vous qu'aujourd'hui, avec l'intelligence artificielle, on pourra se passer des bases de données et des instruments que nous avions par le passé ?
M. Philippe Aghion. - L'intelligence artificielle est un outil. Normalement, l'intelligence artificielle utilise les données. Il s'agit de puissance de calcul et de données. En général, l'intelligence artificielle ne se débarrasse pas des données ; elle en utilise le maximum. Toutefois, elle est très itérative, évidemment. Elle va dans votre sens.
J'ai toujours eu des débats avec Yann Le Cun au sein de ma commission. Je lui ai dit que, bien sûr, l'intelligence artificielle pourrait accomplir beaucoup de choses, mais pourrait-elle, par exemple, provoquer des changements de paradigme ? Dans mon tout petit monde, qui est l'économie, il y avait un vieux modèle de croissance et, avec mon collègue, nous avons estimé qu'il fallait en développer un autre.
Pour le moment, l'intelligence artificielle abonde dans votre sens. Si vous êtes suicidaire, elle va vous aider à vous suicider. Elle ne va jamais vous dire : « Mais non, tu es fou, tu ne devrais pas te suicider. » Elle itère et elle abonde. Elle ne va pas vous apporter tout l'aspect du jugement, par exemple, qui consiste à se dire : « Tiens, je me rends compte que cela ne marche pas, qu'il faut que je change. » Pour le moment - je ne peux pas dire jamais, mais pour le moment -, l'intelligence artificielle ne va pas vous permettre cela.
Dans la profession juridique, le jugement est quand même très important - le jugement au sens kantien, la capacité de jugement, l'intuition. Négocier, sentir comment mettre des gens d'accord, par exemple ; il y a beaucoup de décisions collectives. Pour gérer une entreprise, il faut gérer de nombreuses personnes qui peuvent être en conflit, en désaccord. Il faut avoir du jugement, de l'intuition, le sens du compromis. Cela est totalement absent de l'intelligence artificielle.
Pour moi, c'est un outil. J'utilise - je ne veux pas mentionner de noms -, mais ils ne vont pas m'indiquer la direction à prendre. Ils m'aident à vérifier des preuves, des démonstrations mathématiques, etc. Mais ils ne vont pas me dire : « Non, ton sujet de recherche est mauvais, choisis-en un autre. » L'intelligence artificielle ne va pas m'aider à me dire : « Peut-être que tu devrais considérer ce co-auteur différemment. » C'est tout un aspect qui est fondamental.
Le jugement, l'humain, l'élément humain est donc fondamental. Lorsque vous allez chez un médecin, l'élément humain est essentiel. Certes, il y a des médecins qui ne sont pas du tout humains et qui disent : « Faites telle analyse, telle analyse, telle analyse » ; le côté humain manque. L'intelligence artificielle permettra aux médecins de gagner du temps sur beaucoup de choses, notamment l'administration, pour retrouver la dimension humaine qui est si importante. Elle est fondamentale dans de nombreux domaines. On voit même des ministres ou des présidents qui estiment parfois qu'il suffit de prendre des notes pour décider. Non, il faut dialogue avec les syndicats, avec les associations. Il faut traiter avec les gens, et cela, l'intelligence artificielle est totalement incapable de le faire, en tout cas pour l'instant. C'est un outil, mais il faut le diriger d'une certaine façon. Pour le jugement, c'est la même chose. Certaines personnes ont cru que l'intelligence artificielle pouvait remplacer les juges. Des études ont montré, par exemple, s'il fallait décider - vous l'avez évidemment lu, j'en fais mention dans mon livre « Le pouvoir de la décision créatrice » - de placer quelqu'un en détention provisoire ou non. Effectivement, dans les jugements, il y a moins de « bruit ». Il est vrai qu'il y a eu le livre de Kahneman - que vous avez vu - qui s'appelait « Noise ». Il est vrai que les juges, parfois, aux États-Unis - je ne veux donc pas parler de la France -, n'ont pas les mêmes jugements selon que c'est avant ou après le déjeuner, ou selon que leur État a gagné le Super Bowl la veille ou non. Cela passe de trois ans de prison à vingt ans de prison. Il y a donc du bruit, effectivement. Mon espoir est que l'IA aide à réduire ce bruit. Nous avons tout de même besoin de l'élément humain et il faut, au maximum, que l'IA soit un outil. Je ne vois pas l'IA, malgré les considérations de Daniel Kahneman dans son livre, remplacer l'humain. L'élément humain est fondamental parce qu'il faut gérer, sentir une situation. L'élément humain est fondamental dans tellement de domaines. Ce que j'espère, c'est que nous économiserons sur l'administration pour nous consacrer davantage à l'aspect humain qui, lui, est fondamental.
Nous voyons bien que nous pouvons avoir des ministres et des présidents très intelligents ; parfois, lorsque l'on néglige certains éléments humains, des quinquennats peuvent s'égarer. Je ne mentionnerai pas d'exemple ou encore des septennats. L'intelligence artificielle ne résout pas ce problème.
M. Ronan Dantec. - Je souhaite rebondir sur ce débat absolument passionnant où nous parlons encore de l'intelligence artificielle et par conséquent, nous essayons de faire preuve de créativité et d'imagination en pensant à l'IA de demain, sans son aide. Il serait intéressant de voir comment l'IA elle-même répondrait à la question de savoir quelle sera l'IA de demain. Il nous faudrait un ordinateur ; si quelqu'un dispose de la dernière version de ChatGPT, nous pourrions savoir comment l'IA répond à la question : quelle sera l'IA de demain ?
Je voulais cependant réagir sur ce dernier point, qui consiste à dire qu'il n'y a pas de raison que l'IA se contente d'aller dans notre sens. Cela dépendra un peu des questions que nous lui poserons et des nouvelles générations d'IA, qui seront aussi capables de répondre à la demande : « Donne-moi l'inverse de ce que je pense d'habitude ». L'IA donnera alors l'inverse de ce que l'on pense d'habitude. Cela signifie que nous aurons aussi, obligatoirement, des IA de plus en plus paramétrées sur une échelle de valeurs. Nous n'y sommes pas encore, mais il n'y a aucune raison que l'IA n'en arrive pas, à un moment, à être paramétrée sur des échelles de valeurs.
Ma question, qui ouvre évidemment un débat passionnant pour une fin de réunion, est donc la suivante : n'aurons-nous pas besoin, demain, de savoir quelle est l'échelle de valeurs sur laquelle est paramétrée l'IA avec laquelle nous dialoguons ? C'est cette question qui se pose et, derrière elle, celle de savoir si nous avons effectivement la maîtrise de certaines IA qui sont bien paramétrées sur nos échelles de valeurs.
M. Philippe Aghion. - Vous posez une question tout à fait pertinente, qui nous ramène à ce que nous disions tout à l'heure. L'Europe et la France peuvent jouer un rôle très important pour promouvoir une intelligence artificielle qui soit précisément compatible avec nos valeurs. Nous pouvons avoir énormément d'influence. Il y aura une demande mondiale, car partout dans le monde, on voudra une IA qui protège contre les dérives. Il y aura une demande pour la liberté, pour la démocratie, pour l'État de droit. Cette demande est mondiale, elle ne se limite pas à l'Europe et au Canada. Nous pouvons être les pionniers de cette IA qui promeut ces valeurs et protège contre ses utilisations perverses.
Nous savons qu'il y a des intelligences artificielles qui dévient. Un article donnait l'exemple suivant : je demande à l'IA de nettoyer ma maison parce que je vais la louer. L'IA peut se débarrasser de tous les meubles en se disant : « Vous vouliez que je fasse de la place. » L'IA est bornée. Pour le moment - je ne peux pas dire ce qu'il en sera dans cent ans -, elle est bornée. Elle voit l'objectif que vous lui avez donné et se dit : « J'atteins cet objectif. » Elle ne se dira jamais : « Mais, tout de même, il y a ceci et cela. » Elle est dépourvue de tout ce qui fait le jugement et l'intuition. Pour le moment, en tout cas, l'IA n'en est pas du tout là.
Il y aura des demandes pour des intelligences artificielles qui nous aideront à nous protéger contre les IA. Sur ce point, nous pouvons être des leaders. C'est parce que nous portons ces valeurs que nous avons cette motivation.
M. Ronan Dantec. - Cela signifie-t-il, parce que nous sommes des législateurs, qu'il faut commencer à réfléchir à la façon d'interdire tout simplement l'usage d'un certain nombre d'intelligences artificielles ?
M. Philippe Aghion. - S'agissant de l'interdiction, nous revenons toujours à la même question : qui interdit ? C'est là le problème. Pour interdire, il faudrait un accord mondial. Il faudrait que les États-Unis, la Chine et l'Europe se mettent d'accord.
Lorsque nous avons mis en place la taxation des multinationales à 15 % sous la présidence de Joe Biden, c'était une très bonne chose. Il faudrait arriver au même résultat, mais cela ne peut fonctionner que si l'accord est mondial, vous le comprenez bien. Par conséquent, ce sont des sujets que nous pouvons promouvoir, en disant : « Voilà, il y a un accord mondial ». Si nous y parvenons, c'est formidable. Une interdiction simplement en France ou en Europe ne peut s'agir. Cela ne fonctionnera pas.
M. Ronan Dantec. - Si les échelles de valeur ne sont pas les mêmes ? De fait, derrière l'intelligence artificielle se trouve une idée de démondialisation obligatoire, sans quoi nous perdrions la maîtrise de tout.
M. Philippe Aghion. - En réalité, nous ne sommes pas en démondialisation, nous sommes en « remondialisation ». Sans entrer dans de grands débats actuels, c'est-à-dire que nous avions des chaînes de valeur qui étaient basées sur la minimisation des coûts, où l'idée était de dire : « Je produis dans chaque pays, là où cela coûte le moins cher ». Désormais, nous avons des chaînes de valeur qui sont basées sur ce que l'on appelle la résilience, c'est-à-dire entre pays qui se font confiance.
Il y a là un ensemble de pays. Je vois des pays européens dont j'espère - et je suis même sûr - que nous serons encore dans la course dans un an. Il y a également le Canada, qui est prêt à collaborer avec nous. Le discours de Mark Carney à Davos et son discours à Erevan sont très importants, parce qu'il dit : « Vous, l'Europe, vous avez vocation à être un leader. La France est le pilier de l'Europe, rien ne se fera sans nous. Et nous, Canadiens, nous venons avec vous, ainsi que d'autres pays qui partagent nos valeurs. » Nous sommes le coeur de cet ensemble. Ensuite, nous pourrons coopérer avec d'autres pays. C'est cela, la remondialisation. Nous ne sommes pas en démondialisation ; je dirais que nous sommes dans une remondialisation différente.
Mme Jocelyne Antoine. - Le Sénat a remis un rapport intitulé « Femmes et Sciences » et nous avons pu, dans ce cadre, analyser la place des femmes en matière d'intelligence artificielle et de technologies de pointe. Elles y sont très peu présentes.
Je voudrais donc faire le parallèle avec les enfants des quartiers, comme vous l'expliquiez tout à l'heure, qui peuvent être abandonnés et dont nous nous privons effectivement des talents. Il ne vous a pas échappé que nous représentons la moitié de la population. Nous priverions-nous demain de la moitié des talents en matière de technologies de pointe, sachant que les algorithmes, étant conçus majoritairement par des hommes, ne sont pas faits pour les femmes ?
Quelle sera la place des femmes demain dans ce monde où les algorithmes, avec l'intelligence artificielle, vont réguler un certain nombre de nos actions, de la façon dont nous allons vivre ? Quelle sera leur place si elles-mêmes ne sont pas à l'origine des algorithmes pour que l'intelligence artificielle soit également faite pour elles ?
Nous étions très inquiètes quant à la place des femmes en matière de formation et d'accès aux technologies, pour la bonne raison que nous avons toujours ce fameux syndrome de l'imposteur et que nous ne nous sentons pas à notre place. La meilleure preuve en est que je suis la seule femme à prendre la parole et que je la prends en dernier, monsieur le professeur.
M. Philippe Aghion. - Je vous invite à lire l'ouvrage de Xavier Jaravel sur « les Marie Curie perdues ». C'est bien pour cela qu'il a dit « les Marie Curie perdues » avant de dire « les Einstein perdus ». Il montrait que si les femmes avaient la même possibilité d'innover que les hommes en termes d'éducation, notre potentiel de croissance augmenterait de manière incroyable, ce qui n'est pas étonnant. Il quantifie le manque à gagner en matière de croissance du fait que les femmes soient découragées d'aller dans la haute technologie. Vous avez donc totalement mis le doigt sur le point important.
Ce que je disais tout à l'heure, cette politique s'adresse au moins autant aux femmes. Par exemple, l'ARN messager est, à l'origine, l'oeuvre d'une femme. N'oublions pas Marie Curie. Les grandes innovations qui sont souvent amènent aussi des innovations dans des domaines où elles savent que l'on en a besoin dans le quotidien. Le réfrigérateur est une idée qu'a eue une femme, qui comprenait qu'il fallait un réfrigérateur. Enfin, il y en a plein ! C'est une femme qui a fait faire des progrès spectaculaires à la Nasa. On ignore ces choses-là, mais il faut le dire.
Ce que disait Xavier Jaravel dans son livre - je ne vais pas m'approprier ce qui n'est pas de moi - il montrait, quelqu'un qui était chez L'Oréal ou quelqu'un d'autre qui allait dans des écoles et qui racontait son histoire. Le « role model » est très important. Vous, les femmes entrepreneures, devriez beaucoup faire ce que je fais : aller dans les lycées, parler aux enfants et leur dire : « Regardez, moi, j'ai réussi à faire cela. » Ma dentiste devrait y aller.
Hier, j'étais dans un séminaire et il y avait une joueuse d'échecs hongroise. Tout d'un coup, elle a battu Kasparov. Comment est-elle arrivée à battre Kasparov ? Pendant toute son éducation, on lui disait qu'il était absurde de vouloir se mesurer à lui. Elle a joué contre lui, elle a gagné contre lui.
Elle raconte tout ce qu'a été sa bataille pour arriver au stade où elle pouvait jouer et gagner contre Kasparov, et comment elle a vécu cela. Maintenant, elle enseigne les échecs à toutes les femmes. Elle dit : « Vous devez toutes... ». Il est très important d'expliquer qu'il n'y a pas de fatalité. En effet, j'ai une très bonne amie qui a été élevée dans une grande famille française ayant donné son nom à l'un des amphithéâtres de Sciences Po. On y disait, en substance, que les femmes étaient moins intelligentes que les hommes. On les préparait à aller dans des écoles pour rencontrer un mari. En somme, c'étaient les hommes qui devaient diriger, non les femmes. Cela ne se faisait pas et c'était encore très ancré dans nos mentalités.
Dans nos familles, jusqu'à une période récente, se posait tout le problème des mathématiques. Nous savons que, concernant cette discipline, les filles ne sont pas encouragées. Elles sont très bonnes, mais elles ne continuent pas, car elles estiment qu'elles ne vont pas y arriver, parce qu'on leur explique qu'elles n'y arriveront pas. Comme ma dentiste au lycée, c'est la même chose : on vous explique que vous n'y arriverez pas. Il y a donc toute une série de programmes à mettre en oeuvre pour l'« empowerment ».
J'ai une collègue, Claudia Goldin, qui a eu le prix Nobel d'économie deux ans avant moi et qui a développé la « Gender Economics », devenue maintenant un grand domaine à l'intérieur de l'économie. Il arrive souvent que les femmes estiment qu'elles ne vont pas y arriver. Rien n'est fait pour leur dire qu'il n'y a aucune raison qu'elles n'y arrivent pas autant que les autres.
Il y a aussi des programmes à mettre en place. Évidemment, il y a tout l'aspect lié au fait que si j'ai un enfant, il faut également s'adapter. Vous comprenez, par exemple, dans les systèmes universitaires, il y a ce que l'on appelle les « tenure tracks » - les titularisations - et il faut que l'horloge soit adaptée pour que la personne puisse avoir un enfant. De nombreuses entreprises, évidemment, discriminent au moment de la grossesse ou si une femme veut avoir un enfant.
Cela étant, des pays sont même très avancés. Par exemple, lorsque la Suède a introduit des congés de paternité, cela a été très important. En Suède, l'homme et la femme sont sur un pied d'égalité totale en termes de maternité et de paternité. Cette réforme a changé la mentalité là-bas. C'est un peu le lien entre culture et réforme : cela va dans les deux sens. Évidemment, les réformes viennent parce qu'il y a un soubassement culturel, mais elles aident à changer les habitudes. L'introduction des congés de paternité en Suède a été une réforme très importante, par exemple.
M. Philippe Aghion. - Pour conclure, je voulais simplement dire une chose au préalable, en trente secondes. Je suis tout de même frappé que, dans le débat - alors qu'il n'y a pas encore de débat présidentiel en France - l'intelligence artificielle soit pour le moment absente. Je suis frappé, et je ne sais pas si cela vous frappe également.
Il faut tout de même que nous nous dirigions vers un projet qui intègre l'IA, car nous avons manqué en grande partie la révolution des technologies de l'information. Nous utilisons des logiciels et des clouds qui ne sont pas européens. Comment la France va-t-elle être le pilier d'une Europe qui adopte l'IA, qui l'intègre et qui adapte son modèle social pour ce faire ? Pour le moment, je suis atterré, je suis frappé par l'absence de ce sujet du débat politique. Ici, au Sénat, ce n'est pas le cas - je ne vise bien sûr pas les sénateurs - mais je parle du débat en général, de l'ébauche de débat présidentiel.
Un candidat à la fonction présidentielle doit pouvoir répondre à la question de savoir comment il intégrera l'IA. Il doit répondre à toutes les questions que vous avez posées sur l'énergie, sur l'emploi, afin de minimiser les effets négatifs pour ceux qui perdent leur travail et de les aider à rebondir. Quel modèle économique et social mettre en place pour que la France soit pleinement engagée dans la révolution de l'IA ? Nous avons de tels atouts : nous avons Yann Le Cun, nous avons les meilleurs chercheurs en IA ; nous étions et nous sommes des pionniers en la matière.
Comment allons-nous être au coeur de cette révolution ? Comment portera-t-elle nos valeurs ? Comment la France, en endossant ce rôle, sera-t-elle le pilier d'une Europe qui se réveille technologiquement et redevient une force de proposition ? Il faut répondre à ces questions en promouvant nos valeurs : la démocratie, notre modèle social, notre modèle environnemental. Pour le moment, je suis atterré par le fait que ce sujet soit absent du débat.
Ici, ce n'est pas le cas, et je suis ravi, car vous êtes tous évidemment en plein dans le sujet. J'étais donc ravi d'échanger avec vous tous.
M. Simon Uzenat, rapporteur. - Nous avons pris bonne note, avec mon collègue Damien Michallet, que vous alliez nous apporter des réponses à la suite de cette audition sur les points très particuliers relatifs à l'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle.
Je souhaitais simplement attirer votre attention sur deux points qui sont, à mon avis, très importants pour les compléments que vous allez pouvoir nous fournir. Il s'agit tout d'abord de l'innovation dirigée dont vous avez parlé, et du rôle de la commande publique aux échelles française et européenne pour permettre l'émergence de cette nouvelle génération d'intelligence artificielle que vous avez mentionnée dans votre rapport de mars 2024.
Le deuxième sujet peut paraître quelque peu paradoxal alors que nous parlons de l'intelligence artificielle : nous avons un véritable déficit sur le pilotage par la donnée de cette IA, parce qu'il n'y a pas de transparence et parce que les méthodes pour l'analyse du cycle de vie ne sont aujourd'hui pas standardisées.
Cette matière évolue quasiment de semaine en semaine. Entre le début de nos auditions au sein de la mission d'information et aujourd'hui, nous le voyons bien, les discours et les pratiques ont déjà pu évoluer. Cet enjeu du pilotage par la donnée et de la transparence est donc crucial pour que nous puissions aussi avoir un débat public le plus serein et le plus constructif possible, que ce soit pour l'année prochaine ou pour les années suivantes.
M. Damien Michallet, rapporteur. - Il y a un point à souligner : la France est la cinquième puissance mondiale, devant même les États-Unis, en termes d'adoption de l'IA. Nous voyons donc que la France, dans ses usages, qu'ils soient particuliers ou industriels, est plutôt dans une bonne dynamique.
Je voudrais également rebondir sur ce qu'a dit notre collègue le sénateur Rochette à propos des taxis-robots, du fameux Waymo, les taxis de Google qui sont autonomes et qui n'ont pas de chauffeur. Dans l'équipe qui a créé cette nouvelle industrie aux États-Unis, trois membres étaient français. Deux ont été formés à Grenoble et un en région parisienne. Par la suite, ils ont quitté cette équipe pour créer une nouvelle start-up qui va générer de nouveaux élans. C'était aussi pour nous faire un peu plaisir, chers collègues, et pour dire que, parfois, nous ne savons pas retenir toute cette innovation, nous ne savons pas capter ces cerveaux. Ils vont ailleurs, mais ces dynamiques et ces disruptions technologiques sont parfois portées par des Français.
Vous avez également évoqué la « nobélite ». Nous avons aussi quelque chose chez nous, cela s'appelle la « sénatite » : à une bonne mission d'information correspond un bon rapport d'information. Nous sommes en train de travailler avec mes collègues et, normalement, nous élaborons une bonne loi par la suite. C'est cela, la « sénatite ». Cette loi peut être, comme nous l'avons vu, orientée pour brider et organiser la destruction de valeur ou, au contraire, pour créer de la valeur. Il faudra que nous soyons très prudents, car nous avions déjà été assez performants en France il y a quelques années et nous avons complètement manqué la révolution du cloud. Elle est partie ailleurs parce que nous avons surréglementé avant même d'avoir créé la valeur. Il faudra que nous fassions très attention, nous les législateurs, à ne pas intervenir en amont de la création, à ne pas détruire le potentiel de valeur, afin que nous ne soyons pas seulement clients, mais aussi créateurs, car il en va de l'équilibre même de notre société.
Vous l'avez dit, et je me permettrai de le reprendre, nous devons absolument sur ces sujets, qui vont bien au-delà du thème de notre rapport sur l'empreinte environnementale du numérique et de l'intelligence artificielle, accompagner la notion de politique concurrentielle et de politique industrielle, notamment dans le déploiement de centres de données en France, qui est fondamentale. Elle sera le pilier de ce que sera notre pays demain : un acteur ou un consommateur. Il faut donc que nous, législateurs, soyons prudents et que nous cessions d'agiter des épouvantails qui font peur et qui annoncent que nous allons tous mourir avec l'intelligence artificielle. En effet, à la fin, nous aurons surréglementé, nous n'aurons laissé la place à aucune création de valeur locale et nous n'aurons pas réussi à repenser notre système scolaire pour, par exemple, y intégrer les femmes dans cette dynamique. Finalement, cela ne fera que coûter davantage sans efficience. Je reprendrai donc cet élément, et nous pourrons même en parler dans notre rapport d'information, car il faut peut-être que nous accélérions la mise en place de centres de données en France.
Ce point de l'ordre du jour a fait l'objet d'une captation vidéo, disponible en ligne sur le site du Sénat.
Examen du rapport
d'information
(Mercredi 16 septembre 2026)
M. Jean-François Longeot, président. - Nous sommes réunis ce matin pour l'examen du rapport d'information de nos collègues Guillaume Chevrollier, Damien Michallet et Simon Uzenat sur l'empreinte environnementale de l'intelligence artificielle (IA).
Je vous prie de bien vouloir excuser l'absence de notre collègue Guillaume Chevrollier, qui ne peut malheureusement pas être présent ce matin.
Notre commission a créé cette mission d'information le 10 décembre dernier. Il ne s'agit pas d'un sujet nouveau : comme vont sûrement le souligner les rapporteurs, elle s'est saisie dès 2020 de la problématique de l'empreinte environnementale du numérique. Elle avait adopté un rapport d'information sur ce sujet, dont notre collègue Guillaume Chevrollier et notre ancien collègue Jean-Michel Houllegatte étaient les rapporteurs, sans oublier Patrick Chaize, qui, à l'époque, siégeait dans notre commission et présidait cette mission d'information. Ce rapport d'information, fructueux, a inspiré le dépôt d'une proposition de loi, couronnée de succès puisque celle-ci est devenue la loi du 15 novembre 2021 visant à réduire l'empreinte environnementale du numérique en France, dite loi Reen.
L'essor rapide de l'intelligence artificielle, qui redessine en profondeur notre économie, imposait une actualisation du diagnostic établi en 2020.
Nos collègues ont travaillé intensément au cours des derniers mois pour vous présenter aujourd'hui leur rapport et leurs recommandations. Je rappelle que, dans le cadre des travaux de cette mission d'information, une table ronde inaugurale s'était tenue le 4 février dernier, réunissant notamment des représentants de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), du Conseil de l'intelligence artificielle et du numérique (Cian) et de Mistral ; j'ajoute également que la commission a entendu le lauréat du prix Nobel d'économie Philippe Aghion le 20 mai dernier.
Je donne sans attendre la parole à nos deux rapporteurs Damien Michallet et Simon Uzenat, que je remercie de leur engagement et de leur travail.
M. Damien Michallet, rapporteur. - L'intelligence artificielle connaît depuis quelques années un développement spectaculaire. Il suffit de rappeler quelques chiffres : en France, la part de la population utilisant l'IA est passée de 20 % à 48 % entre 2023 et 2025 ; c'est un essor fulgurant. Dans le monde, ChatGPT avait déjà atteint 100 millions d'utilisateurs seulement deux mois après son ouverture au grand public.
Cette révolution technologique est porteuse d'opportunités considérables, mais elle soulève également des interrogations, portant sur les risques d'un développement incontrôlé, qui sont au coeur de l'actualité et des débats des dernières semaines, y compris à l'échelon international. Il ne s'agit cependant pas du sujet de notre rapport, qui porte sur un autre enjeu : la révolution de l'IA s'accompagne en effet d'une empreinte environnementale croissante, que nous avons souhaité mieux mesurer et mieux comprendre.
Notre commission était particulièrement légitime pour se saisir de cette question. Comme l'a rappelé à l'instant M. le président, elle avait conduit, dès 2020, une mission d'information sur l'empreinte environnementale du numérique, dont les conclusions ont débouché sur la loi Reen, adoptée en 2021 à l'initiative du Sénat.
La France a ainsi été le premier pays à légiférer spécifiquement sur l'empreinte environnementale du numérique. Cette loi a depuis inspiré d'autres pays - je pense notamment aux États-Unis - et contribué à structurer l'action de l'Ademe et de l'Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep).
La présence dans notre équipe de rapporteurs de Guillaume Chevrollier, fort de son expérience de rapporteur de la mission d'information sur l'empreinte environnementale du numérique et de la proposition de loi qui en a découlé, nous a permis de faire le lien entre ce travail pionnier de 2020 et notre mission d'information. Toutefois, la loi Reen a été adoptée avant l'explosion de l'intelligence artificielle générative ; la question était donc simple : l'essor de l'IA remet-il en cause les constats dressés en 2020 et les réponses que nous avions alors apportées ?
Pour y répondre, nous avons travaillé pendant neuf mois et entendu plus de soixante personnalités : administrations, chercheurs, associations environnementales, entreprises du numérique, exploitants de centres de données, collectivités territoriales, fédérations professionnelles ou encore think tanks. Nous avons également échangé avec nos ambassades en Espagne et en Irlande et nous nous sommes rendus sur le campus de centres de données de l'entreprise Data4 à Marcoussis. Je tiens à me féliciter de l'excellente entente entre les trois rapporteurs : le programme d'auditions a été déterminé en parfaite harmonie ; le rapport et les recommandations ont également été élaborés sans divergences majeures entre nous trois. Toutes nos auditions étaient ouvertes à tous les membres de la commission : je salue Alexandre Basquin, très investi dans les problématiques de l'IA, qui a assisté à une grande partie d'entre elles, mais aussi Bernard Pillefer.
Au terme de ces travaux, notre conclusion peut se résumer en une phrase : l'empreinte environnementale de l'IA, qui renforce les constats établis par notre commission en 2020, constitue à la fois un défi pour la planète et une opportunité pour la France et pour l'Europe.
M. Simon Uzenat, rapporteur. - Je confirme l'excellente entente entre les trois rapporteurs.
Nos travaux ont permis de dresser un premier bilan de l'empreinte environnementale de l'IA, qui diffère du numérique appréhendé plus classiquement. En 2020, cette empreinte provenait en effet très majoritairement de nos terminaux : téléphones, téléviseurs, ordinateurs ou tablettes. Avec l'IA, son centre de gravité se déplace désormais vers les centres de données.
Je tiens toutefois, avant de vous présenter nos principaux constats, à insister sur les limites méthodologiques de cet exercice. Évaluer précisément l'empreinte environnementale de l'IA reste particulièrement ardu.
Première difficulté : isoler l'empreinte propre à l'IA de celle du numérique en général, puisque l'IA utilise les mêmes terminaux, réseaux et centres de données que les autres usages numériques.
Deuxième difficulté : le manque de données, notamment en raison de la faible transparence de nombreux acteurs du secteur sur la consommation de leurs modèles et sur les infrastructures qu'ils mobilisent, même si quelques initiatives ont été prises récemment en la matière.
Troisième difficulté, enfin : la rapidité des évolutions technologiques et des usages. Les modèles, les processeurs et leur efficacité progressent très vite, tandis que le nombre d'utilisateurs et de requêtes augmente tout aussi rapidement. Les projections à 2030 ou 2035 doivent donc être considérées comme des scénarios et non comme des prévisions certaines.
Ces incertitudes ne doivent pas conduire à minimiser l'enjeu environnemental de l'IA ; elles justifient au contraire notre priorité : mieux mesurer son empreinte pour pouvoir mieux la maîtriser.
L'intelligence artificielle générative nécessite en effet des puissances de calcul considérables. Les centres de données traditionnels ont généralement une puissance de l'ordre de 10 mégawatts, quand les centres consacrés à l'IA atteignent désormais 100 mégawatts, voire, pour certains projets, un gigawatt, soit la puissance d'un réacteur nucléaire. Cette évolution se traduit logiquement par une très forte augmentation de la consommation d'électricité, qui constitue le premier enjeu environnemental de l'IA.
À l'échelle mondiale, les centres de données consommaient environ 600 térawattheures en 2024. Selon les scénarios, cette consommation pourrait plus que doubler d'ici à 2030, atteignant entre 1 250 et 1 500 térawattheures. L'IA est le principal moteur de cette croissance. Elle représente encore moins de 16 % de la consommation d'électricité des centres de données en 2024, mais pourrait dépasser le tiers de cette consommation d'ici à 2030. La multiplication extrêmement rapide des usages produit ainsi un effet d'échelle considérable, même si les opérateurs travaillent pour réduire cet impact.
L'empreinte carbone de cette consommation dépend très fortement du lieu où se trouvent les centres de données et donc du mix électrique qui les alimente. Ce premier enjeu est un point absolument essentiel pour la France. Aujourd'hui, environ 70 % des données liées aux usages numériques français sont hébergées aux États-Unis, où le mix électrique reste largement carboné. À l'inverse, notre électricité est très largement décarbonée. Implanter davantage de capacités de calcul en France pourrait donc contribuer à réduire l'empreinte carbone des usages numériques français. Nous reviendrons sur cet avantage, car il constitue l'un des fils conducteurs de nos recommandations.
Deuxième enjeu : les ressources minérales. L'intelligence artificielle générative repose sur des processeurs graphiques, les GPU (Graphics Processing Units), qui nécessitent de nombreux métaux et minerais critiques. Or l'obsolescence de ces équipements survient rapidement : la durée moyenne d'utilisation d'un GPU est estimée à environ trois ans, contre cinq à huit ans pour un processeur conventionnel.
Cette pression sur les ressources constitue à la fois un enjeu environnemental et un enjeu de souveraineté. La Chine contrôle 98 % de la production mondiale de gallium et 60 % de celle de germanium, deux composants indispensables aux GPU. L'IA accroît ainsi notre dépendance à des ressources dont l'approvisionnement est fortement concentré et dont la disponibilité est déjà devenue critique.
M. Damien Michallet, rapporteur. - J'en viens à deux enjeux stratégiques, même s'ils sont bien moins documentés : l'eau et le foncier.
Pour ce qui concerne l'empreinte de l'IA en matière d'eau, nous avons entendu, au cours de nos travaux, des constats très divergents. Nous avons donc cherché à objectiver la situation, même si les données existantes restent lacunaires.
Tout d'abord, l'eau est un élément incontournable pour le fonctionnement des centres de données, puisqu'elle permet notamment leur refroidissement. À l'échelon mondial, les prélèvements d'eau liés aux centres de données devraient quasiment doubler entre 2023 et 2030, pour atteindre 9 milliards de mètres cubes.
La consommation d'eau destinée au refroidissement dépend cependant des technologies utilisées. Les tours aéroréfrigérantes, technologie dont l'empreinte hydrique est la plus importante, conduisent ainsi à l'évaporation d'environ 80 % de l'eau prélevée. L'utilisation de certaines technologies pose des problèmes encore plus importants dans les pays, comme les États-Unis, où certains centres sont implantés dans des régions déjà soumises à un fort stress hydrique.
La situation est beaucoup moins tendue en France : du fait des technologies utilisées, les prélèvements d'eau destinés aux centres de données restent très limités. Ces derniers ne prélevaient ainsi en 2023 qu'environ 700 000 mètres cubes d'eau, soit 0,0023 % du total des prélèvements annuels. Il ne s'agit pas de dire qu'il n'y a pas d'empreinte des centres de données en matière d'eau en France - elle augmente sensiblement -, mais elle reste plus faible que dans d'autres parties du monde.
Même si cette empreinte a été très peu évoquée lors de nos travaux et bien qu'elle reste peu documentée, le foncier est un enjeu essentiel pour les collectivités territoriales, notamment à l'heure du « zéro artificialisation nette » (ZAN). Les centres de données consomment du foncier : comme je l'ai indiqué tout à l'heure, nous avons visité le campus du centre de données de Data4 à Marcoussis : il s'étend sur 110 hectares ! Si cette consommation de foncier peut nuire à l'acceptabilité sociale de l'implantation des centres, les professionnels ainsi que les pouvoirs publics optent aujourd'hui pour une priorisation de l'implantation sur d'anciens sites industriels ou pour le réemploi d'un espace foncier déjà utilisé.
Au-delà des différents aspects de son empreinte environnementale, nous ne pouvions pas ne pas évoquer les apports potentiels de l'IA en matière environnementale, qui ont été mis en avant quasiment depuis son émergence.
Cédric Villani indiquait ainsi dans son rapport au Premier ministre de 2018 que l'IA allait « permettre de comprendre la dynamique et l'évolution des écosystèmes en se basant sur la réalité de leur complexité biologique, d'optimiser la gestion de nos ressources, notamment énergétiques, de préserver notre environnement et d'encourager la biodiversité ».
Nos collègues de la délégation à la prospective ont publié en février 2025 un rapport d'information sur le sujet qui met en exergue de nombreux exemples de solutions fondées sur l'IA en matière d'environnement. De la même façon, lors de son audition par notre commission le 20 mai dernier, Philippe Aghion, lauréat du prix Nobel d'économie, a mis en avant l'entreprise Veolia qui a lancé des projets montrant que l'IA pouvait contribuer à la transition écologique.
Pour autant, il reste difficile d'objectiver et de quantifier l'impact réel des apports de l'IA en matière d'environnement. Les estimations disponibles portent davantage sur une évolution potentielle, qui reste à concrétiser, que sur des données effectives. La perspective d'une compensation de l'empreinte environnementale de l'IA par ces apports reste à ce stade, au mieux, très optimiste.
Au terme de nos travaux, notre position est donc la suivante : il faut accompagner le développement de l'IA en limitant son empreinte environnementale, ce qui est une nécessité, mais aussi une opportunité pour la France et pour l'Europe. Nous formulons donc 16 recommandations, regroupées en trois axes.
Notre premier axe de propositions consiste à faire de l'excellence environnementale un facteur d'attractivité de la France pour les centres de données.
Notre position pourrait, à première vue, sembler paradoxale : pour réduire l'empreinte environnementale de l'IA, nous devons aussi accueillir davantage de centres de données en France, à condition que ceux-ci soient exemplaires. Pourquoi ? Parce qu'un centre de données installé en France bénéficie d'une électricité très largement décarbonée et de technologies de refroidissement généralement moins consommatrices d'eau qu'ailleurs. Nous proposons donc de favoriser, à l'échelon européen, le recours des fournisseurs de modèles à des centres de données plus durables.
Cela étant, encore faut-il pouvoir les construire et les raccorder ! Or les délais de raccordement électrique constituent aujourd'hui un frein majeur. Nous proposons donc un choc d'accélération : priorité au raccordement des centres consacrés à l'IA ; inscription de la procédure de raccordement accéléré, dite fast track, au coeur de la stratégie de RTE, pour que celle-ci devienne un réel accélérateur des projets ; enfin, évolution de la doctrine de RTE, pour passer d'une logique de « premier arrivé, premier servi » à une logique de « premier prêt, premier servi ». L'objectif est notamment d'éviter que des projets peu matures occupent inutilement des capacités de raccordement et de favoriser les projets prêts à être réalisés.
Nous proposons parallèlement un audit des procédures administratives, accompagné d'un parangonnage international, afin d'identifier les éventuels freins - tels que les délais d'obtention des autorisations - qui subsisteraient après les récentes mesures de simplification.
Néanmoins, accélérer ne doit pas signifier renoncer à nos exigences environnementales, au contraire.
Nous demandons d'abord au Gouvernement d'appliquer enfin pleinement la loi Reen. L'article 28 de ce texte d'origine sénatoriale prévoit de conditionner le tarif réduit de taxe intérieure sur la consommation finale d'électricité (TICFE) accordé aux centres de données au respect de critères environnementaux, notamment en matière d'efficacité énergétique, de consommation d'eau et de valorisation de la chaleur fatale. Près de cinq ans après l'adoption de la loi, le décret d'application n'a toujours pas été publié. Nous demandons qu'il le soit au plus vite.
Nous souhaitons ensuite renforcer l'acceptabilité territoriale et environnementale des centres de données.
La récupération de leur chaleur fatale peut, sous certaines conditions, constituer une piste intéressante : plutôt que de rejeter la chaleur produite par les serveurs dans l'environnement, celle-ci peut alimenter un réseau de chaleur ou des bâtiments voisins. Les centres consacrés à l'IA produisant davantage de chaleur, leur développement peut constituer une opportunité. Mais cette solution ne peut être pertinente que lorsque certaines conditions techniques et économiques sont réunies : il faut notamment disposer d'un débouché suffisamment important et suffisamment proche. Nous proposons donc de faciliter ces projets, notamment par la création d'un fonds de garantie spécifique pour la récupération de la chaleur fatale, destiné à sécuriser les investissements réalisés lorsqu'un réseau de chaleur dépend d'un centre de données.
Nous proposons également d'explorer d'autres voies pour mieux intégrer les centres de données dans les territoires : mutualisation des emprises avec d'autres activités, bâtiments mixtes et multiniveaux, implantation sur des friches ou encore soutien aux innovations permettant de réduire leur empreinte foncière et environnementale.
Enfin, les centres de données peuvent rendre des services au réseau électrique. Certains calculs, notamment l'entraînement des modèles, peuvent être décalés dans le temps. Les capacités de stockage dont disposent les centres pourraient également contribuer ponctuellement à l'effacement de leur consommation.
J'en viens maintenant à un deuxième axe de propositions. Pour favoriser des usages plus sobres de l'IA, il est nécessaire de mieux mesurer l'empreinte environnementale, d'informer et de sensibiliser le public. Notre premier constat est celui d'une insuffisance : nous manquons cruellement de données sur l'empreinte environnementale de l'IA. Mistral AI et Google ont publié en 2025 des analyses de cycle de vie de certains de leurs modèles. Nous saluons ces deux initiatives, même si leurs méthodologies diffèrent et si leurs résultats ne peuvent donc pas être directement comparés.
Toutefois, les autres grands modèles - je pense à ChatGPT et à Claude - ne publient toujours pas d'analyse complète. Plus problématique encore, les chercheurs et le grand public n'ont pas accès aux données nécessaires pour vérifier les résultats annoncés par les entreprises.
Par ailleurs, vous avez tous pu constater qu'à la fin du mois de juillet, Google a lancé en France les « aperçus IA » qui affichent directement en haut des résultats de recherche une réponse synthétique générée par intelligence artificielle. Nous avons interrogé Google sur l'impact de ce nouvel outil : il nous a été répondu qu'il n'avait fait l'objet d'aucune étude d'impact environnemental, alors même que nous constatons tous qu'il révolutionne les usages.
M. Simon Uzenat, rapporteur. - Au-delà de ces deux initiatives privées - que nous saluons -, une véritable politique de mesure, d'information et de sensibilisation doit être mise en oeuvre rapidement.
Nous proposons donc, dans le respect du secret des affaires, de confier à l'Arcep le soin de définir les données relatives à l'empreinte environnementale que les fournisseurs de grands modèles devraient rendre publiques, afin à la fois de permettre une plus grande transparence - une priorité absolue - et d'assurer que tous les grands modèles de langage soient bien traités sur un pied d'égalité.
Nous souhaitons également qu'un standard européen d'évaluation de l'empreinte environnementale des grands modèles de langage soit défini. Aujourd'hui, comparer deux modèles est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible. Or, sans méthode commune, le risque est de voir se multiplier des allégations environnementales impossibles à vérifier.
Sur ce fondement, nous souhaitons également la création d'un écoscore des principaux modèles de langage. L'objectif est simple : permettre à un particulier, à une administration ou à une entreprise de connaître l'ordre de grandeur de l'empreinte environnementale du modèle qu'il utilise et, lorsque cela est possible, de choisir la solution la plus sobre. Nous avons observé plusieurs outils, à l'instar de compar:IA ; toutefois, faute de référentiels communs, ces analyses prêtent à discussion.
L'information ne suffit pas ; il faut également agir sur les usages.
Nous appelons de nos voeux une campagne nationale de sensibilisation à l'empreinte environnementale de l'IA, accompagnée d'une démarche similaire à l'échelon européen.
Nous souhaitons également que les formations à la sobriété numérique prévues par la loi Reen dans les établissements scolaires, l'enseignement supérieur et les écoles d'ingénieurs intègrent systématiquement l'intelligence artificielle.
Il ne s'agit évidemment pas de culpabiliser les utilisateurs ou de leur demander de renoncer à l'IA, mais il faut leur apprendre à l'utiliser à bon escient. Une formatrice en intelligence artificielle, qui a accompagné plus de 1 500 personnes, nous indiquait que les salariés utilisaient l'IA pour produire des vidéos avec des chats ou des recettes de pâtes. Le travail de sensibilisation est donc évidemment indispensable.
Le dernier axe de nos propositions est d'assurer, notamment à l'échelon européen, le développement d'une intelligence artificielle frugale : il s'agit d'une nécessité environnementale, mais également d'une opportunité pour la France et pour l'Europe.
Comme nous l'avons indiqué tout à l'heure, la France est reconnue comme leader en matière d'empreinte environnementale du numérique, depuis la loi Reen. Notre pays s'est en effet positionné en prenant des initiatives en faveur d'une IA frugale. Il peut déjà s'appuyer sur deux documents pionniers : d'une part, le référentiel général de l'écoconception des services numériques (RGESN), publié en mai 2024 et élaboré par l'Arcep et l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), en lien notamment avec l'Ademe, et, d'autre part, le référentiel général pour l'IA frugale, publié en juin 2023 par l'Association française de normalisation (Afnor). Ce second référentiel permet aux acteurs du marché de disposer d'une définition commune de l'IA frugale, d'une méthodologie robuste favorisant la comparaison de l'impact environnemental des services de l'IA et de bonnes pratiques pour accroître la frugalité des systèmes et des services d'IA.
Au-delà de ces documents, la France a pris des initiatives à l'échelon international, en lançant, en février 2025, la coalition pour une IA écologiquement durable, qui comprend désormais plus de 250 membres, dont près de 70 entreprises internationales, une trentaine d'instituts de recherche et une quinzaine d'États.
Nous saluons cette initiative qui a permis de porter le sujet au niveau international et nous invitons le Gouvernement à maintenir sa mobilisation pour élargir cette coalition et la faire déboucher sur des projets concrets en matière commerciale ou de recherche et développement (R&D).
Nous souhaitons ensuite que la France consolide son positionnement de leader de l'IA frugale, au moyen de trois leviers.
Premièrement, en appuyant le développement des petits modèles d'IA spécialisés. À cet égard, nous avons reçu des témoignages d'établissements de santé qui ont développé de tels outils à partir de modèles en open source pour faciliter le travail des professionnels. Il faut promouvoir ces modèles, qui sont moins consommateurs de ressources, au travers de campagnes d'information et de dispositifs de financement adaptés, d'autant que ces pratiques sont également plus vertueuses du point de vue budgétaire.
Deuxièmement, en soutenant les entreprises innovantes : nous avons en effet rencontré certaines entreprises qui peuvent contribuer au renforcement de la frugalité de l'IA.
Troisièmement - vous savez que c'est un sujet qui me tient à coeur -, en activant la commande publique : une fiche pratique pour l'achat responsable de solutions d'IA a été publiée par Bercy en novembre 2025. Il faut désormais passer à la vitesse supérieure, en assurant la diffusion et la généralisation de ce guide, mais aussi en intégrant dans la loi un critère d'empreinte environnementale des services d'IA pour les achats publics ; c'est là une demande récurrente des collectivités territoriales.
Quatrièmement, nous sommes convaincus que l'échelon européen est désormais l'échelon adéquat pour agir, comme certaines de nos propositions évoquées par Damien Michallet l'ont déjà illustré. Nous souhaitons donc qu'une politique ambitieuse soit mise en place en faveur du développement d'une IA durable, y compris sur le plan industriel. Les initiatives prises au niveau européen en matière d'empreinte environnementale restent à ce jour très limitées : le règlement européen sur l'IA de juin 2024 ne s'intéresse que peu aux questions environnementales. Les référentiels élaborés en France pourraient être transposés et consolidés à l'échelon européen. Il est surtout indispensable que des mesures d'écoconception des services numériques, dont les services d'IA, soient instaurées à ce niveau.
Enfin, comme l'avait souligné Philippe Aghion devant notre commission, ces mesures doivent s'inscrire dans le cadre d'une politique industrielle ambitieuse, qui pourrait déboucher sur la création d'un « Airbus de l'IA », Airbus constituant le symbole par excellence de la réussite industrielle et technologique européenne.
Cette politique européenne est un impératif environnemental, mais comme nous l'avons déjà dit - c'est l'un des fils rouges de notre rapport -, c'est aussi une opportunité pour l'Europe, un facteur de compétitivité pour notre continent, compte tenu notamment des contraintes croissantes pesant sur les ressources.
Je me félicite de l'excellent état d'esprit entre les trois rapporteurs au cours de ces neuf mois de travaux et je tiens à remercier mes deux collègues Damien Michallet et Guillaume Chevrollier. Ce rapport établit un diagnostic actualisé et formule des recommandations à la fois pragmatiques et ambitieuses. Nous pensons - et espérons - qu'il pourra recueillir une large adhésion au sein de notre commission.
M. Cédric Chevalier. - J'adresse mes félicitations aux rapporteurs pour le travail accompli.
Miser sur une IA frugale en énergie me semble extrêmement intéressant pour inciter les centres de données à s'implanter en Europe. Au-delà de l'aspect environnemental, cette proposition constitue un levier stratégique pour répondre au problème de l'hébergement de ces centres en dehors de nos frontières.
M. Simon Uzenat, rapporteur. - La localisation de l'hébergement physique ne constitue absolument pas un critère déterminant pour assurer la sécurité des données. Certes, en développant de nouveaux centres en Europe, on diminue leur empreinte environnementale, mais, si ceux-ci restent exploités par des géants extraeuropéens, nous ferons toujours face au problème de sécurité et de souveraineté des données, compte tenu des législations extraterritoriales. Nous devons donc marcher sur deux jambes : développer des centres de données et renforcer la place des champions français et européens pour que les seconds gèrent les premiers. Cette question ne relevait pas de l'objet de notre mission d'information - je m'exprime donc à titre personnel -, mais il est important de le rappeler. Nombre de mes interlocuteurs sont heureux de m'annoncer que leurs données sont hébergées en Europe, mais, si c'est, par exemple, Microsoft qui exploite le centre, c'est comme si ce dernier était situé aux États-Unis.
M. Clément Pernot. - Ce débat anime aussi les membres de Départements de France. Un travail d'information s'impose. Un mouvement est en train de se dessiner : chacun veut son centre pour assurer la sécurité de ses données. Mais l'énergie utilisée pour ces centres l'est-elle à bon escient ? Ne faudrait-il pas introduire des règles pour encadrer ces initiatives et pour rassurer les territoires ?
M. Damien Michallet, rapporteur. - Notre approche, verticale, s'est cantonnée à l'empreinte environnementale de l'IA, même si nous avions envie d'élargir nos échanges à d'autres sujets lors de chaque audition : je pense à la cybersécurité, à la protection de la souveraineté numérique et des données. Voilà une dizaine de jours, les sénateurs du groupe Les Républicains ont publié une excellente tribune dans Le Figaro pour inciter le Gouvernement à agir. À titre personnel, je me rendrai à l'Élysée la semaine prochaine pour insister sur la nécessité de mettre des outils à la disposition des collectivités territoriales, qui souffrent de misère numérique : celles-ci ne parviennent pas à recruter des salariés compétents en la matière, elles ne disposent pas de stratégie claire, et elles ne connaissent pas l'environnement dans lequel elles évoluent ; à vrai dire, elles n'y comprennent pas toujours grand-chose, surtout les petites collectivités. Notre rapport n'apporte pas de réponse sur ce point et, au reste, je ne suis pas certain que l'on puisse trouver une réponse à ces questions quelque part.
M. Simon Uzenat, rapporteur. - La recommandation no 5 vise à renforcer l'acceptabilité territoriale des centres de données, par exemple en adoptant une approche en hauteur ; c'était l'une des propositions de Damien Michallet. Lorsqu'ils disposent d'une friche sur leur territoire, les élus locaux voient arriver une nuée de porteurs de projets chargés de créer ces centres. Mais pourquoi ne pas implanter ces derniers en sous-sol et faire perdurer une activité industrielle sur la friche ? Ces pistes, que l'on a esquissées, renforceraient l'acceptabilité d'un projet de centre de données pour les élus et les citoyens.
Les recommandations sont adoptées.
La commission adopte, à l'unanimité, le rapport d'information et en autorise la publication.