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Séance du 30 octobre 2019 (compte rendu intégral des débats)

Mme la présidente. La parole est à Mme la secrétaire d’État.

Mme Agnès Pannier-Runacher, secrétaire dÉtat auprès du ministre de léconomie et des finances. Madame la sénatrice, vous abordez la question des quotas ETS. Comme vous le savez sans doute, une renégociation des secteurs et des modalités de calcul est en cours à l’échelon européen. L’État français ne dispose donc pas de tous les leviers, mais nous nous efforçons de faire valoir notre position. Cette négociation portant sur la prochaine période de cinq ans, les entreprises auront une visibilité équivalente.

Ensuite, nous nous situons sur des marchés qui connaissent des fluctuations, comme le change ou les matières premières. C’est l’ordinaire d’une entreprise et elle doit savoir s’y adapter et l’intégrer dans ses stratégies.

S’agissant du mécanisme d’inclusion carbone, nous avons lancé un travail avec nos partenaires. Il a été notamment évoqué pendant le Conseil franco-allemand. J’en ai également parlé lors du conseil Compétitivité à plusieurs reprises. Ce point est enfin abordé dans la déclaration des Amis de l’industrie.

À ce stade, des travaux un peu techniques sont en cours. Trois filières sont concernées, à savoir celles de l’acier, de l’aluminium et du ciment, car ce sont des filières assez simples en matière de transformation. Sur des filières plus compliquées, l’incidence serait plus difficile à valoriser, ce qui pourrait bloquer l’appropriation du mécanisme par les différents acteurs économiques. Par ailleurs, il faut s’assurer de la compétitivité de l’ensemble des filières. On parlait tout à l’heure des débouchés de l’acier. L’objectif n’est pas de grever d’un pourcentage important le prix de la construction automobile qui utiliserait de l’acier soumis au mécanisme de l’inclusion carbone.

Nous sommes en train de discuter de tous ces enjeux avec nos partenaires. Nous en parlerons avec la future Commission européenne lorsqu’elle sera en place, mais vous imaginez bien que nous avons d’ores et déjà eu des contacts sur ce sujet.

Conclusion du débat

Mme la présidente. Pour clore le débat, la parole est à Mme la rapporteure.

Mme Valérie Létard, rapporteure. Madame la présidente, mes chers collègues, le moment est venu pour moi de remercier, en mon nom et en celui de Franck Menonville, Mme la secrétaire d’État d’avoir bien voulu se prêter à cet échange. Nous remercions bien évidemment tous ceux qui ont participé à cette mission d’information, mais aussi les nombreux élus qui se sont exprimés dans ce débat, montrant que, pour le Sénat, la sidérurgie est une industrie non pas du passé, mais bien du futur, de l’avenir.

C’est bien le haut de la chaîne de valeur de l’industrie française. Nous devons toujours avoir à l’esprit de conserver l’indépendance de la France en matière d’acier et de développer le recyclage, l’économie circulaire. Vous avez parlé de tous ces sujets, les uns après les autres, précisant que de nombreux outils avaient été créés par différents ministères et que le Premier ministre lui-même s’y était attelé, au côté du Conseil national de l’industrie et de France Industrie, avec Philippe Varin.

Vous avez cité les contrats stratégiques de filière, les fonds d’innovation pour l’industrie, les enjeux de recherche et d’innovation, de GPEC.

Madame la secrétaire d’État, l’acier constitue un des neuf contrats stratégiques de filière. Nous savons combien vous êtes déterminée à pousser ces questions, comme tout le Gouvernement ; nous savons qu’il en est de même pour les gens qui travaillent à vos côtés. Ils sont très efficaces, mais bien trop peu nombreux.

Vous avez neuf contrats stratégiques de filière à accompagner dans une stratégie industrielle d’ensemble, avec vos collègues ministres, mais vous devez avoir les moyens de vos ambitions.

Mme Valérie Létard, rapporteure. Des moyens financiers, des moyens humains autrement plus importants pour en faire une priorité nationale. Si demain, dans l’Europe, la France veut rester compétitive, avec une industrie forte, condition sine qua non pour rester un grand pays, il faut marcher sur deux jambes. Le numérique, la nouvelle économie, l’intelligence artificielle, la robotisation, oui ! Mais notre industrie doit leur emboîter le pas. Vous en êtes convaincue, donc que l’on vous en donne les moyens, que l’on dise enfin que l’industrie est une priorité nationale.

Combien de territoires s’interrogent sur le devenir de leurs entreprises industrielles ? On a parlé d’Ascoval, mais on a aussi peur pour Alstom ou, aujourd’hui, pour PSA. Que va-t-il se passer ? C’est au cœur de nos préoccupations, car cela représente des centaines de milliers d’emplois que l’on doit garder. Transformés, mais conservés ! Madame la secrétaire d’État, il faut demain un ministre de l’industrie de plein exercice qui soit identifié et qui puisse peser sur tous les autres ministères.

Enfin, quand on rencontre les acteurs industriels, que ce soit les patrons d’Eramet ou d’autres entreprises, ils se félicitent des contrats stratégiques de filière, mais ils réclament de l’aide au quotidien, en cas de difficultés, pour prendre contact soit avec le ministère de la transition écologique quand il s’agit du coût de l’énergie ou de la taxe carbone, soit avec le ministère du travail pour les problèmes de GPEC, soit avec le ministère de la recherche pour bénéficier des fonds dédiés, car il n’y a pas toujours de coordination sur ces questions. Ce que je veux dire, madame la secrétaire d’État, c’est qu’un ministre de l’industrie doit avoir les moyens d’être l’interlocuteur privilégié, identifié, pour faciliter la tâche des acteurs industriels et transformer le contenu des contrats stratégiques de filière. En effet, aujourd’hui, il y a un trou dans la raquette. Les moyens doivent être décuplés pour ce qui est de votre responsabilité.

Donnez-vous, donnons-nous les moyens d’être à la hauteur des ambitions que nous affichons ! On peut tenir de beaux discours, mais il faut que les actes soient au rendez-vous. Je vous souhaite, ainsi qu’à Bruno Le Maire, que le Président de la République et le Premier ministre fassent demain le choix, ce qui n’est pas arrivé depuis longtemps, de mettre en place un véritable ministère de l’industrie pilote, stratège, sans juxtaposition d’outils. Cette ambition, nous espérons que le Gouvernement va la porter demain. (Applaudissements sauf sur les travées du groupe CRCE.)

Mme la présidente. Nous en avons terminé avec le débat sur les conclusions du rapport d’information : Donner des armes à lacier français, accompagner la mutation dune filière stratégique.

Mes chers collègues, nous allons interrompre nos travaux pour quelques instants.

La séance est suspendue.

(La séance, suspendue à seize heures, est reprise à seize heures dix.)

Mme la présidente. La séance est reprise.

5

quel avenir pour l’enseignement agricole ?

Débat organisé à la demande du groupe communiste républicain citoyen et écologiste

Mme la présidente. L’ordre du jour appelle le débat, organisé à la demande du groupe CRCE, sur le thème : « Quel avenir pour l’enseignement agricole ? »

Dans le débat, la parole est à M. Pierre Ouzoulias, pour le groupe auteur de la demande.

M. Pierre Ouzoulias, pour le groupe communiste républicain citoyen et écologiste. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, le 18 octobre 2006, Françoise Férat présentait à notre commission de la culture, dont elle était alors membre, un rapport sur la place de l’enseignement agricole dans le système éducatif français. Il plaît au Sénat de prendre appui sur ces travaux de fond pour évaluer régulièrement l’état et les évolutions des politiques publiques. Le présent débat n’a d’autre ambition que de poser les termes généraux d’un bilan, qui devra nécessairement être prolongé. La question posée est très générale pour permettre aux sénatrices et aux sénateurs qui nous font l’honneur de leur participation de s’exprimer librement sur des sujets d’ampleur ou des situations locales.

Depuis 2006, le système éducatif français n’a cessé d’évoluer et de se transformer. Les révisions ont succédé aux réorganisations administratives, et les plans d’économies aux mesures d’optimisation ou de rationalisation, qui ont souvent affaibli un réseau d’établissements toujours aussi fragiles. Les deux années qui viennent de s’écouler n’ont pas été épargnées par le maelström de la réforme permanente.

Les nouvelles dispositions relatives à l’accès à l’enseignement supérieur contenues dans la loi Orientation et réussite des étudiants, les changements majeurs imposés à l’ordonnancement du baccalauréat, des études dans le cadre du lycée et de l’apprentissage ont eu des conséquences très importantes sur l’enseignement agricole. À tout le moins, nous ne pensons pas que ses spécificités aient été pleinement considérées et préservées. Le sentiment qui prédomine est, au contraire, celui d’un nouvel affaiblissement de ses capacités, de ses moyens et de sa notoriété. Dans le très vaste ensemble du service public de l’éducation, il nous semble que l’enseignement agricole demeure la cinquième roue du tracteur. (Sourires.) En 2006, notre collègue Françoise Férat considérait qu’il était à la croisée des chemins ; après toutes ces réformes, on peut se demander s’il n’est pas dans l’ornière !

L’ambition de ce débat est d’apporter une première contribution à un inventaire nécessaire.

Avant d’aborder nos divergences, soulignons nos consensus.

En préambule, vous me permettrez d’affirmer, en tant qu’historien de l’agriculture, que la ruralité n’est pas ce monde immobile, bloqué par la routine et incapable de participer activement aux évolutions de la société parfois décrit par ceux qui le regardent avec dédain et condescendance. Ce mépris participe d’une incompréhension croissante entre les villes et les campagnes et, au sein de ces dernières, entre ceux qui y vivent et ceux qui les cultivent. Notre pays, par ses traditions et par l’importance de sa ruralité, ne peut accepter que ce dissentiment persiste et s’aggrave. L’enseignement agricole est un des moyens de réparer ce lien qui menace de se rompre.

Depuis la révolution néolithique, les agriculteurs – les paysans, comme j’aime à les appeler – ont su adapter en permanence leurs productions, leurs pratiques et leurs organisations sociales aux évolutions de la consommation, des goûts et des habitudes alimentaires, de même qu’aux changements climatiques et aux bouleversements géopolitiques.

Reste que jamais dans cette longue histoire les mutations de l’agriculture n’ont été aussi profondes, continues et déstabilisantes qu’aujourd’hui. Une civilisation agricole, qui plonge ses racines dans le long passé de nos terroirs, disparaît, inspirant une nostalgie légitime ; mais une autre la remplace, qui devra trouver les ressources nécessaires pour affronter des enjeux majeurs.

Le premier de ces enjeux est climatique. Le deuxième, social, car il faut trouver les moyens de faire vivre ensemble, dans l’espace rural, des populations qui n’ont pas la même utilisation des sols et des ressources naturelles. Les enjeux sont aussi évidemment environnementaux et économiques.

Dans cet hémicycle, nous partageons une même conviction : l’enseignement, la formation et la recherche seront déterminants pour accompagner, guider et éclairer ces mutations majeures. Le renforcement et le développement de l’enseignement agricole à tous ses degrés doivent donc devenir une cause commune et une obligation de l’État !

Au reste, l’affirmation de cette nécessité n’est pas nouvelle. L’Observatoire national de l’enseignement agricole l’avait soulignée, propositions à l’appui, dans son rapport annuel pour 2013, intitulé Lenseignement agricole face aux défis de lagriculture à lhorizon 2025. La plupart des propositions avancées ont été oubliées, et l’Observatoire national de l’enseignement agricole a été remplacé par l’Observatoire de l’enseignement technique agricole, aux compétences réduites et qui ne rend plus de rapport…

Parmi ses recommandations, l’Observatoire national de l’enseignement agricole avait insisté sur l’importance des dynamiques de déconcentration et de décentralisation pour favoriser les relations entre les services déconcentrés du ministère de l’agriculture, les rectorats, les conseils régionaux et tous les professionnels.

Depuis lors, avec la réforme de l’apprentissage voulue par le gouvernement auquel vous appartenez, monsieur le ministre, le pouvoir de régulation des offres de formation a été retiré aux régions. Les centres de formation d’apprentis, qui pouvaient être aidés par les collectivités territoriales afin d’assurer un maillage territorial, doivent maintenant se financer par le biais des contrats qui leur sont proposés. La capacité des collectivités territoriales à aider, par la formation, des filières agricoles à subsister ou à se construire en a été considérablement réduite. Il nous faut évaluer les conséquences de cette dépossession.

Un autre motif d’inquiétude concerne les exploitations agricoles gérées par les établissements publics locaux d’enseignement et de formation professionnelle agricoles. Leur situation économique s’est dramatiquement dégradée, et la moitié d’entre elles seraient aujourd’hui en quasi-faillite. Je rappelle que la loi donne à ces établissements trois missions essentielles et indissociables : assurer la formation par la pratique, participer à l’animation et au développement des territoires et contribuer aux activités d’expérimentation et de recherche appliquée.

L’enseignement agricole a la difficile mission d’éveiller l’intelligence de la main et de l’outil et de donner les bases d’une compréhension globale et souvent empirique de systèmes rendus complexes par les interactions fortes entre le végétal, l’animal, la nature et l’humain en société. Ces savoirs ne sont malheureusement pas les plus valorisés par notre système éducatif. Permettre aux établissements d’enseignement agricole d’en assurer la promotion et la transmission dans les meilleures conditions est donc un enjeu majeur pour lequel l’engagement de l’État doit être sans faille, afin de restaurer la pluralité des modes d’accès aux connaissances et de diffusion de celles-ci.

Depuis leur fondation, les établissements d’enseignement agricole – les fermes écoles ou les écoles pratiques d’agriculture de jadis – ont joué un rôle essentiel comme structures de soutien aux agriculteurs, aux filières professionnelles et, in fine, aux territoires ruraux.

J’évoquerai l’histoire de l’école d’agriculture et des industries rurales de Neuvic, en Corrèze, qui permettait aux élèves, après leur scolarité, de mener une partie de leur activité au sein d’une structure associée à l’école et gérée comme une coopérative. Un lien fort était ainsi tissé entre l’école, les professionnels et les terroirs. Il faut aujourd’hui préserver et développer cette interaction fondamentale, car c’est un levier efficace d’aide à l’agriculture dans sa nécessaire mutation.

Pour que cette politique soit active, il faut que l’enseignement agricole reste attractif. Or, je le répète, il n’est pas du tout assuré que les réformes du baccalauréat et de l’accès à l’enseignement supérieur aient renforcé son attractivité.

M. Pierre Ouzoulias. Les rares statistiques disponibles semblent montrer au contraire qu’il a eu à pâtir d’une concurrence accrue avec les filières générales.

Avec la nouvelle organisation des études de la classe de terminale, l’enseignement de l’agronomie est assuré dans le cadre d’une option, non d’une spécialité. Les heures de cours consacrées à cette matière vont donc globalement diminuer, et il est à craindre que les élèves qui souhaitent prolonger leur cursus dans le supérieur ne se détournent de l’enseignement agricole au profit d’autres lycées, d’autant que très peu de lycées agricoles ont retenu cette option.

Mon inquiétude majeure concerne les bacheliers des filières technologiques et professionnelles. Comme l’a dénoncé le Défenseur des droits, ces élèves ont été massivement écartés de l’enseignement supérieur par la procédure Parcoursup. Nous avons absolument besoin de savoir ce que sont devenus ces bacheliers issus de l’enseignement agricole. Pour demeurer attractif, il faut que cet enseignement offre la possibilité d’une poursuite d’études au-delà du baccalauréat.

Enfin, j’évoquerai, trop rapidement, le sort des personnels de l’enseignement agricole. Plusieurs de leurs représentants assistent à notre débat depuis les tribunes ; je les remercie solennellement de leur investissement.

Monsieur le ministre, ces personnels ont aujourd’hui besoin d’une reconnaissance à la mesure de leur engagement exceptionnel. Ils sont trop nombreux à travailler dans la précarité et à être bloqués dans leur carrière par des statuts d’emploi qui leur interdisent toute mutation. Je pense notamment aux directeurs d’établissement, auxquels il faut offrir enfin la possibilité d’intégrer un corps de la fonction publique. (Applaudissements sur les travées des groupes CRCE, SOCR, RDSE et UC.)

Mme la présidente. La parole est à Mme Céline Brulin.

Mme Céline Brulin. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, dans la continuité de l’intervention de mon collègue Pierre Ouzoulias, j’évoquerai de manière concrète la réalité de l’enseignement agricole dans ma région, la Normandie.

Je commencerai par le budget pour 2020 : après la suppression de vingt postes d’enseignants dans le secteur public l’an dernier, il prévoit trente-cinq nouvelles suppressions. Nous y reviendrons lors de l’examen du projet de loi de finances.

Alors même que, après plusieurs années de recul des effectifs, le nombre d’élèves va augmenter, cette hausse, souhaitable pour le monde agricole et, plus largement, pour l’ensemble de notre société, va donc être accueillie par une dégradation de la qualité de l’accueil, avec d’inévitables conséquences sur celle de l’enseignement.

Le relèvement des seuils de dédoublement est particulièrement néfaste à nos yeux. Ainsi, comment imaginer réaliser des travaux pratiques dans de bonnes conditions avec des effectifs augmentés d’au moins trois élèves, quand il s’agit, par exemple, de manier des outils dangereux, comme c’est le cas en baccalauréat professionnel Travaux paysagers au lycée horticole de Fauville ou en zootechnie dans le pays de Bray ? Je dis : trois élèves au moins, car ces seuils deviennent indicatifs ; on peut facilement imaginer ce qu’il en adviendra sous la pression de restrictions budgétaires malheureusement constantes… Avec, à la clé, des problèmes extrêmement concrets, comme celui des salles informatiques du lycée agricole d’Évreux, conçues et équipées pour accueillir seize élèves au maximum.

On pourrait évoquer aussi les conséquences de la réforme du lycée dans la voie générale agricole. Cette réforme conduit à faire choisir aux élèves deux enseignements de spécialité et deux enseignements optionnels spécifiques à l’agriculture, certaines disciplines fondamentales étant d’ailleurs dispensées sous forme optionnelle. Dans les faits, les diminutions de moyens, en termes tant de dotation horaire globale que de postes, conduisent à choisir entre enseignements de spécialités et options facultatives. Celles-ci permettent pourtant aux jeunes de se spécialiser dans une discipline, puis de s’orienter vers un BTS correspondant ; elles rendent également tel ou tel établissement plus attractif, ce qui est aussi important dans un certain nombre de nos territoires.

En la matière comme pour ce qui est des dédoublements, l’autonomie des établissements renvoie à la salle des profs des arbitrages qui devraient être rendus ailleurs, notamment à la direction générale de l’enseignement et de la recherche, contraignant les enseignants, dans un contexte austéritaire, à choisir la « moins pire » des solutions – passez-moi l’expression.

Par ailleurs, de nombreux questionnements entourent la place accordée au stage professionnel dans le cadre du baccalauréat technologique STAV, ou sciences et technologies de l’agronomie et du vivant, proposé notamment par le lycée agricole d’Yvetot, dans mon département. Sans qu’on en comprenne les motivations pédagogiques, ce stage est détricoté, les cinq semaines prévues pouvant être « saucissonnées » en différentes périodes. Surtout, il ne donne plus lieu à évaluation, alors même que ce baccalauréat professionnel donne la capacité d’installation. Monsieur le ministre, une large intersyndicale a eu beau interroger vos services à de nombreuses reprises sur cette question, rien n’y a fait !

J’aimerais évoquer maintenant, trop brièvement, les lycées professionnels maritimes, qui témoignent de la situation critique dans laquelle nous nous trouvons.

Critique, car le métier de marin-pêcheur connaît lui aussi une crise de recrutement, en partie liée à un manque de considération pour ces formations. Ainsi, depuis 2007, les effectifs de marins-pêcheurs ont chuté de 14 %. Même dans les familles de ces professionnels, on observe un assèchement des recrutements. En cause, comme le fait apparaître le récent rapport de notre collègue député Sébastien Jumel, la mauvaise image de la voie professionnelle, mais aussi un maillage territorial insuffisant, avec seulement douze lycées professionnels maritimes, et surtout des moyens qui ne permettent pas d’accueillir les lycéens en pension complète. Cela conduit ces établissements à recruter quasi exclusivement des jeunes présents sur leur territoire, quand beaucoup d’autres, en recherche de formation, mais éloignés, pourraient s’y épanouir.

Il en va de même pour le contenu des formations dans le cas de la voie professionnelle. Par exemple, les exigences de la pêche durable ne sont enseignées que sous la forme de réglementations à respecter ou d’une courte sensibilisation en classe de seconde, alors que cette dimension devrait faire partie intégrante de la formation, avec des sorties sur le terrain et des rencontres avec l’Observatoire de la biodiversité marine, comme dans le cadre du BTS Pêche et gestion de l’environnement marin.

Telle est, hélas, l’ambition du Gouvernement pour l’enseignement agricole, à plus forte raison lorsqu’il est professionnel, pour les territoires ruraux où il se situe bien souvent et pour des métiers pour la plupart en souffrance. L’exemple de la pêche, sur lequel je me suis attardée, car il est trop rarement évoqué, permet de prendre conscience de ce qui se joue.

Pour être juste, monsieur le ministre, si j’ai mis le doigt sur des décisions récentes, il est évident que le manque de considération de ces enseignements est très ancien. Si nous voulons entendre le message du monde agricole, qui proteste contre ce que d’aucuns appellent l’agri-bashing, nous devons redonner toute son ambition à l’enseignement agricole. Nous y sommes pour notre part déterminés ; nous avons de nombreuses propositions à faire, que je n’ai pas le temps d’énumérer à cet instant.

Puisse notre débat de cet après-midi contribuer à redonner à l’enseignement agricole toutes ses couleurs ! (Applaudissements sur les travées des groupes CRCE, SOCR, RDSE et UC. – M. Antoine Karam applaudit également.)

M. Didier Guillaume, ministre de lagriculture et de lalimentation. Excellente intervention !

Mme la présidente. La parole est à M. Franck Menonville.

M. Franck Menonville. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, en 1850, à Nancy, une statue fut érigée à la mémoire de Mathieu de Dombasle, et la place sur laquelle elle se trouve porte désormais le nom de ce Lorrain considéré comme le père de l’enseignement agricole.

Animé par l’envie de transmettre sa passion, cet agronome avait bien compris que l’enseignement agricole ne visait pas seulement à améliorer les techniques et à augmenter la productivité ; il avait compris que le travail de la terre donne à l’homme une activité noble, par laquelle tout un chacun peut s’élever.

C’est dans cet esprit que l’enseignement agricole s’est développé en France pendant plus de deux siècles.

Cet enseignement connaît aujourd’hui des formes diverses, du secteur public au secteur privé en passant par les maisons familiales rurales et l’apprentissage en alternance. Ces formes constituent un ensemble riche et complémentaire, dont la diversité fonde l’excellence de la filière.

Je traiterai plus spécifiquement de l’enseignement professionnel public, plus directement dépendant de votre action, monsieur le ministre.

La loi attribue à cet enseignement différentes missions, qui vont bien au-delà de la seule formation scolaire et professionnelle. Il doit également contribuer à l’animation du territoire, à la coopération internationale, à l’expérimentation et à l’insertion. C’est dire l’importance que la puissance publique lui confère et surtout la responsabilité qui incombe aux acteurs de terrain qui le font vivre au quotidien dans nos territoires.

La France, en tant que première agriculture européenne, doit savoir évoluer pour conserver sa place sur les marchés internationaux, alors que d’autres modes de consommation et d’autres types de besoins émergent.

L’évolution de l’agriculture face à celle du climat, aux impasses techniques et technologiques et aux limites de l’efficacité de la chimie, et avec le développement du bio, de l’agroécologie et des marchés de proximité, oblige tous les acteurs agricoles à adapter leurs savoirs et leurs pratiques pour se préparer au monde de demain. Ces évolutions, déterminantes pour le secteur, imposent de nouvelles exigences en matière d’innovations techniques et d’adaptation technologique, donc aussi en matière pédagogique.

Nouveaux besoins, nouveaux publics, nouveaux savoirs : l’enseignement professionnel agricole, à l’image du secteur, devra nécessairement évoluer pour perdurer et maintenir son attractivité et son excellence.

Si une grande partie du travail échoit directement aux professionnels, les pouvoirs publics ont évidemment un rôle important à jouer. À mes yeux, ils doivent prioritairement travailler dans deux directions.

D’abord, il convient de développer de nouvelles formations en faisant preuve d’une souplesse et d’une réactivité plus grandes pour s’adapter plus rapidement aux évolutions du marché et aux besoins des acteurs économiques. Ainsi, pour prendre un exemple sur mon territoire, l’établissement public local d’enseignement et de formation professionnelle agricoles de la Meuse a développé une formation en méthanisation en partenariat avec l’École nationale supérieure d’agronomie et des industries alimentaires de Nancy. Cette belle construction partenariale était attendue, car elle est nécessaire pour les territoires comme pour les professionnels. Cette agilité est une spécificité importante de l’enseignement agricole.

Ensuite, il importe de renforcer les moyens consacrés à l’enseignement agricole. Cet accompagnement est une contrepartie indispensable aux mutations de notre agriculture, à sa diversification et à sa quête de valeur ajoutée ; surtout, il est nécessaire pour assurer le renouvellement des générations, enjeu essentiel, car un agriculteur sur deux a plus de 55 ans. L’accueil du public hors cadre familial est donc indispensable pour assurer l’avenir de notre agriculture.

Monsieur le ministre, mes chers collègues, investir dans l’enseignement professionnel agricole, c’est investir tout à la fois dans notre souveraineté alimentaire, dans la transition écologique et dans la cohésion de nos territoires.

Au début du XXIe siècle, alors que l’humanité fait face à de nouveaux défis, il est essentiel de nous souvenir du message de Mathieu de Dombasle : l’enseignement agricole est avant tout un enjeu de transmission, dans lequel l’humain joue un rôle central. Dans cette perspective, l’enseignement professionnel agricole doit contribuer à ce que notre société renoue un lien apaisé avec son agriculture, qui en a bien besoin !