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Séance du 30 octobre 2019 (compte rendu intégral des débats)

Mme la présidente. La parole est à Mme Dominique Vérien.

Mme Dominique Vérien. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, je remercie le groupe CRCE d’avoir demandé un débat sur un sujet aussi important que l’avenir de l’enseignement agricole.

L’enseignement agricole présente plusieurs particularités, dont celle de former nos futurs agriculteurs. Plus largement, il propose de très nombreuses spécialités permettant d’acquérir des diplômes allant du CAP au diplôme d’ingénieur en passant par le baccalauréat professionnel, le baccalauréat général et le BTS.

Reste que, lorsqu’on considère l’enseignement agricole, ce ne sont pas les formations dispensées qui paraissent faire la plus grande différence avec l’éducation nationale ; c’est plutôt le modèle d’organisation de cet enseignement. L’internat, par exemple, y est fortement développé. Facteur de brassage social, il est propice à l’étude, mais aussi à la camaraderie : des liens s’y tissent qui créent une complicité au long cours pour les élèves. Je pense aussi aux professeurs qui passent leurs semaines à l’école, à la disposition des élèves.

Les maisons familiales rurales sont une autre forme de cet enseignement, permettant à des élèves qui ne se sentent pas à leur place dans l’enseignement général ou dans l’éducation nationale de se retrouver pour ainsi dire en famille, encadrés, guidés, accompagnés vers la réussite. Malheureusement, le critère d’âge des stages dans l’enseignement professionnel limite aux enfants de plus de 14 ans l’accès à ces maisons, alors que celles-ci disposent de classes de quatrième où des enfants pourraient entrer dès 13 ans ; ceux qui n’y ont pas accès à quelques mois près sont renvoyés à leur échec scolaire, en attendant d’avoir l’âge de s’en sortir…

Autant de raisons qui rendent cet enseignement indispensable pour la diversité des modes d’enseignement et la réussite du plus grand nombre de nos jeunes.

Seulement voilà : la réussite de cet enseignement, si elle n’est pas limitée aux secteurs ruraux, y est tout de même concentrée. Or c’est là que le bât risque de blesser dans la filière de l’apprentissage.

En effet, les régions contribuaient souvent, dans le cadre de l’aménagement du territoire, à faire vivre de petits centres de formation d’apprentis, loin des centres urbains. Elles vont continuer à aider, certes, mais rarement au même niveau qu’avant. C’est ainsi que le centre de formation d’apprentis de Champignelles, dans l’Yonne, que Noëlle Rauscent, ici présente, connaît bien, devrait fermer ses portes prochainement. D’autant que ce centre doit affronter une autre difficulté : il ne trouvera bientôt plus d’apprentis dans nos communes, celles-ci devant financer 50 % du coût de la formation depuis le retrait de la compétence aux régions.

La réussite de cet enseignement tient aussi à la qualité des enseignants. Or, notamment dans le secteur privé de l’enseignement agricole, vous vous étiez engagé, monsieur le ministre, à revaloriser la grille indiciaire des enseignants agents de catégorie 3 et à ouvrir plus largement le concours. Pourtant, rien n’est prévu dans le projet de loi de finances pour 2020 pour une telle revalorisation, et seuls cinquante nouveaux postes sont ouverts au concours.

Oui, l’enseignement agricole est inventif, cultive l’esprit d’équipe et représente une force de renouvellement. Je ne doute pas que, avec ces atouts, ses acteurs sauront faire face aux bouleversements en cours. Mais cela ne se fera pas sans votre aide, monsieur le ministre. Votre soutien est indispensable, car l’avenir de l’enseignement agricole, c’est la réussite et l’avenir de nos enfants ! (Applaudissements sur les travées des groupes UC, SOCR et CRCE.)

Mme la présidente. La parole est à M. Jean-Marc Boyer.

M. Jean-Marc Boyer. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, l’enseignement agricole a une véritable histoire, avec des missions qui lui sont propres. Enseignement général et technique, il comprend à la fois des stages en exploitation et une ouverture socioculturelle. L’enseignement agricole privé occupe une place importante dans le dispositif et l’offre éducative. Quant aux maisons familiales rurales, elles sont une vraie spécificité, avec des formations par alternance.

L’enseignement agricole a su montrer ses facultés d’adaptation à l’évolution de l’agriculture, à la modernisation de celle-ci au long du XXe siècle. Il a évolué avec la révolution technique et le passage du travail avec cheval et attelage à une mécanisation poussée, parfois exagérée.

Or, depuis une vingtaine d’années, un décalage, une fracture sépare l’évolution de la société et l’adaptation de l’enseignement agricole. La société est téléguidée vers une image de l’agriculteur pollueur, voire criminel, notamment via l’utilisation des réseaux sociaux comme canal de communication au service d’une définition outrancière du bien-être animal et d’une alimentation bio et durable.

Si certains médias mettent l’accent sur les dérives et dénoncent les abus, l’agriculteur aime son travail et ses animaux ; il est passionné par son métier. L’agri-bashing développé par notre société porte aujourd’hui un vrai préjudice à la profession agricole, ainsi stigmatisée.

L’enseignement agricole s’en trouve modifié et dogmatisé vers des filières environnementalistes en décalage avec une grande partie de la profession. Or, pour rester attractif, il doit rester ouvert à tous les types d’agriculture.

Voilà une trentaine d’années, 90 % des élèves étaient d’origine agricole et rurale et avaient un véritable projet d’installation ; aujourd’hui, ils ne sont plus que 30 % environ dans ce cas. Bien sûr, les autres 70 % sont sensibilisés aux notions agricoles, mais pas au milieu agricole et à son environnement naturel. L’enseignement agricole a formé ces dernières années des jardiniers de la nature qui viennent malheureusement gonfler les chiffres des demandeurs d’emploi…

L’agriculture dite conventionnelle doit reprendre sa place dans le dispositif éducatif, tout en intégrant, bien sûr, les éléments du développement durable. C’est ainsi que l’enseignement agricole retrouvera ses lettres de noblesse en conduisant à l’installation de jeunes agriculteurs pour toutes les agricultures, en formant de jeunes agriculteurs qui soient de véritables chefs d’exploitation, des chefs d’entreprise compétents en gestion et en technologie.

Par ailleurs, les établissements agricoles, lycées professionnels publics ou privés et maisons familiales rurales, sont de véritables outils d’aménagement du territoire. Leurs objectifs pédagogiques sont centrés sur les productions et spécificités régionales. Je pense aux filières viticoles dans le Bordelais et en Alsace et aux filières laitières, fromagères et productions animales dans le Massif central et les Alpes. Ce potentiel de richesse pédagogique régionale et locale doit être renforcé, valorisé et ainsi offrir une véritable plus-value à l’enseignement agricole.

Il est devenu indispensable de revoir les fondamentaux de l’enseignement agricole, afin de lui donner un avenir adapté aux réalités. Notre agriculture a vocation à nourrir la planète : il faut donc valoriser les filières essentielles – laitière, fromagère, bovine, ovine – et les circuits courts, sans oublier la filière viticole.

Notre agriculture est une des meilleures au monde, voire la meilleure.

M. Didier Guillaume, ministre. C’est juste !

M. Jean-Marc Boyer. Cessons donc cet agri-bashing destructeur, qui a de fortes conséquences sur l’avenir de l’enseignement agricole et la formation des jeunes !

L’enseignement agricole a toujours été à la pointe en matière d’évaluation des jeunes : le contrôle continu au baccalauréat existe depuis quinze ans dans ce secteur, et la réforme du baccalauréat a largement consisté pour l’éducation nationale à copier les innovations pédagogiques de l’enseignement agricole.

Cet enseignement, comme ses enseignants, a donc la capacité d’opérer une mutation profonde pour conserver sa capacité d’innovation, rester attractif pour les jeunes, ne pas s’imposer une image écolo radicale et renouer avec la mission fondamentale d’éducation à l’agriculture sans se perdre dans des dogmes. C’est ainsi que le système éducatif agricole conservera ses spécificités et son indépendance : s’il perd son cœur de métier, il finira en annexe de l’éducation nationale !

Mme la présidente. La parole est à M. Patrice Joly.

M. Patrice Joly. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, quel avenir pour l’enseignement agricole ? Il s’agit là d’un sujet important, comme les précédents orateurs l’ont souligné, pour les territoires ruraux, mais aussi pour l’ensemble du pays, au regard des enjeux auxquels nous sommes confrontés comme des perspectives que nous offre l’’agriculture urbaine.

Nous parlons de 200 000 élèves à la rentrée scolaire dernière, accueillis au sein de 800 établissements publics et privés dispensant des formations initiales, des formations permanentes et des formations par alternance. Il s’agit du second secteur éducatif français accueillant collégiens, lycéens, étudiants et apprentis.

Important, ce sujet est pourtant rarement dans le débat public. Je remercie donc ceux de nos collègues qui l’ont inscrit à notre ordre du jour.

Il s’agit d’un secteur éducatif en forte évolution, sous différents rapports. Je pense aux fortes transformations actuelles et futures des métiers agricoles et, plus généralement, des métiers des territoires. Je pense aussi à la mixité, voire à la parité désormais atteinte : près de 50 % des élèves accueillis sont de sexe féminin. Quant au recrutement au sein des familles agricoles, qui représentait quatre élèves sur dix dans les années quatre-vingt, il n’en représente plus aujourd’hui qu’un sur dix.

Quels sont les enjeux de cet enseignement ?

S’agissant des métiers liés à l’activité agricole, les formations doivent permettre de favoriser la reprise des exploitations, qui constitue un des enjeux majeurs, en accueillant notamment des néo-agriculteurs.

Elles doivent permettre de faire face à l’adaptation nécessaire des systèmes de production du fait de l’évolution des attentes de la société. Celle-ci demande aux professionnels d’améliorer la qualité des produits plutôt que d’accroître leur quantité pour garantir une alimentation saine et de qualité, de s’appuyer sur l’agronomie plus que sur la chimie et de participer à l’invention d’un nouveau modèle alimentaire.

Les formations doivent permettre d’accompagner les nouvelles formes de commercialisation des productions favorisant l’économie circulaire, d’intégrer les attentes de nos concitoyens en matière de prise en compte du bien-être animal, de prendre en considération la multifonctionnalité de l’agriculture en intégrant les enjeux environnementaux dans les pratiques agricoles, notamment la biodiversité, l’eau, les paysages, et de mettre ainsi en œuvre le nouveau paradigme de l’agroécologie.

Il s’agit également de s’adapter aux évolutions climatiques et de saisir les opportunités en matière d’énergies renouvelables à partir de la biomasse.

À cela s’ajoute le développement de la numérisation, de l’automatisation, mais également de l’utilisation de l’intelligence artificielle.

Pour ce qui concerne les métiers des territoires ruraux, de manière plus large, les établissements d’enseignement constituent très clairement des outils de développement local au travers non seulement des compétences qu’ils dispensent, mais aussi de leur capacité à participer à la conception et à la mise en œuvre des projets territoriaux.

Au-delà de l’agriculture, il est donc nécessaire que ces établissements adaptent les formations aux caractéristiques de leur territoire, afin de favoriser la mise en œuvre de leur potentiel.

Ces établissements offrent par ailleurs des formations nécessaires pour répondre aux besoins croissants des territoires en matière de services à la personne, d’aménagement de l’espace ou de développement économique, notamment touristique.

Sur un autre plan, il faut noter que dans les territoires éloignés des centres universitaires, les établissements d’enseignement agricole favorisent l’accessibilité des formations universitaires à certaines catégories sociales. Ils participent ainsi à la réduction des fractures sociale et territoriale.

Au-delà, on peut même considérer que l’enseignement agricole offre des voies de promotion sociale et d’insertion professionnelle. Il faut rappeler que plus de huit élèves sur dix trouvent rapidement un travail à l’issue des formations qu’il dispense.

Quels challenges doit relever l’enseignement agricole pour qu’il tienne les promesses faites ?

Il doit continuer à s’adapter aux évolutions des savoirs nécessaires et renforcer ses capacités à expérimenter. Il faut promouvoir les formations proposées et faire connaître les gisements d’emplois importants qui existent dans le domaine agricole et dans les métiers des campagnes.

Pour ce faire, l’enseignement agricole doit disposer de moyens budgétaires suffisants. Or à cet égard, il faut bien reconnaître que les crédits qui lui ont été accordés au cours de ces dernières années sont en réduction – c’est encore le cas des crédits figurant dans le projet de budget pour 2020.

De ce fait, aujourd’hui, les établissements sont confrontés à de réelles difficultés financières, alors même que de nombreuses exploitations tenues par ces établissements ont besoin de réorganisation et de recapitalisation. Les dotations globales horaires qui ont diminué ont été compensées par le relèvement des effets de seuil, ce qui ne peut qu’avoir des effets négatifs sur la qualité de l’enseignement dispensé.

Les perspectives ne sont pas encourageantes, puisqu’il semblerait qu’une poursuite de ces réductions soit envisagée, à raison de 2 % par an jusqu’en 2022.

De plus, la réforme de l’apprentissage, avec une large ouverture au privé, est de nature à renforcer les difficultés financières des établissements publics qui accueillent 75 % des apprentis ; à cet égard, les centres de formation d’apprentis, ou CFA, situés dans les zones rurales se trouvent particulièrement fragilisés. Il y a un risque d’abandon des territoires.

Mme la présidente. Il faut conclure, cher collègue.

M. Patrice Joly. S’agissant des moyens humains, les chefs d’établissement attendent toujours un statut en rapport avec leurs responsabilités, la situation actuelle étant très préjudiciable en matière de turn-over.

Par ailleurs, le statut autonome des établissements doit être maintenu, et les missions polyvalentes qui leur sont confiées doivent être renforcées – il s’agit bien là de l’originalité de l’enseignement agricole.

En conséquence, il apparaît évident que l’enseignement agricole peut participer fortement au renouveau des campagnes françaises que l’on constate, et dont témoigne la croissance démographique des territoires ruraux, qui est plus importante que la moyenne nationale…

Mme la présidente. Il faut vraiment conclure, cher collègue !

M. Patrice Joly. … même si dans un certain nombre de territoires, la désertification n’est pas encore jugulée. Ce renouveau des campagnes correspond aux attentes de nos concitoyens, comme le montrent différents sondages. (Applaudissements sur des travées des groupes SOCR et CRCE. – M. Antoine Karam applaudit également.)

Mme la présidente. Cher collègue, vous avez dépassé votre temps de parole d’une minute !

La parole est à M. Henri Cabanel.

M. Henri Cabanel. Madame la présidente, monsieur le ministre, chers collègues, notre agriculture manque de bras. La situation est tendue : 70 000 offres d’emploi ne sont pas pourvues, et les agriculteurs font de plus en plus appel à des sociétés qui font travailler de la main-d’œuvre étrangère.

Pourtant, le ministère de l’agriculture arbore des chiffres toujours satisfaisants concernant les établissements d’enseignement agricole : 800 établissements privés et publics, 195 000 élèves, étudiants et apprentis. Cherchez l’erreur…

La réalité est, en fait, tronquée. Depuis plus d’une décennie, la filière des services à la personne a supplanté les filières de production : parfois, certains lycées agricoles n’ont d’agricole que le nom.

En plus des formations relatives aux services à la personne suivies à 90 % par des filles, on y trouve des formations paysagères, certes plus chics, des formations de soigneurs d’animaux ou en matière d’hippologie, certes plus gentleman-farmer. Derrière ces changements de formation – vous l’aurez compris –, se cachent des enjeux d’image.

Ils reflètent également la mutation de notre ruralité, qui est de moins en moins agricole : les filles et les fils de paysans, ne voulant plus reprendre les exploitations, désertent ces filières – comme cela a été dit, seulement un élève sur dix est un enfant d’agriculteurs.

Se poser la question de l’avenir de l’enseignement agricole, c’est donc inévitablement se poser celle de l’avenir de notre agriculture et de son attractivité pour les jeunes.

J’évoquerai d’abord le contexte.

Les lycées agricoles, qui se distinguent des autres lycées professionnels sous tutelle du ministère de l’éducation nationale, ont notamment pour mission de participer à l’animation et au développement des territoires. En 1984, date de la loi Rocard, cet enjeu avait toute sa portée, car les lycées agricoles formaient majoritairement des enfants d’agriculteurs ou des jeunes qui voulaient le devenir.

Aujourd’hui, la donne a changé puisqu’ils forment à d’autres métiers que la production agricole. Cela entraîne des conséquences, relevées notamment par le Conseil national de l’enseignement agricole privé. Ses responsables indiquent : « L’avenir de l’enseignement agricole sera pleinement pris en compte par les acteurs locaux quand sera mieux reconnue sa capacité de satisfaire certaines des politiques publiques territoriales. Il s’agit de changer de regard et de considérer désormais les lycées agricoles comme des partenaires des politiques publiques territoriales en leur donnant les moyens de réaliser cette interface entre monde économique, population et éducation des jeunes ou des adultes en formation continue. Ces lycées sont des centres de ressources pour les territoires. »

Ceci me semble essentiel : il est primordial de coller aux besoins des territoires, car leurs mutations démographiques, sociologiques, économiques, paysagères et environnementales affectent directement l’avenir de l’enseignement agricole.

Sous la houlette du ministère de l’agriculture, des experts ont planché sur ce thème au mois de juillet dernier. Ils ont élaboré quatre scenarii à l’horizon 2030 : premier scénario, une dualité entre le rural et urbain ; deuxième scénario, une économie verte ; troisième scénario, la politique du moins cher ; quatrième scénario, le lien social.

Tous présentent des caractéristiques communes : la capacité à l’encadrement d’équipe, car le salariat va se développer, les circuits courts, les métiers de la médiation, le conseil en agroécologie, les compétences en analyse de données, la e-maintenance et la compétence prédictive, les métiers de la qualité… Autant d’horizons pour demain.

Mais à quoi serviront nos techniciens agricoles, nos ingénieurs agronomes, nos experts en organisation si notre agriculture se meurt ? Quel avenir pour ces diplômés ?

On en revient à la question préalable de l’avenir de notre agriculture, car on ne maintiendra pas une agriculture sans agriculteurs.

Or nous les perdons, c’est une réalité. En attestent la baisse du nombre d’exploitations et d’exploitants, l’artificialisation des sols ou le fait qu’un agriculteur se suicide chaque jour…

En cause, les normes toujours plus contraignantes, la lourdeur administrative, la pression de la concurrence sur un marché mondialisé, les aléas climatiques et sanitaires, et des prix d’achat non rémunérateurs.

La véritable question est la suivante : comment redonner une image attractive à ce métier ? Que dire aux jeunes pour leur donner l’envie de s’installer ? Comment inciter l’éducation nationale à valoriser cette filière dans ces conditions ?

Je rappelle que le taux de réussite au bac dans les lycées agricoles est supérieur aux taux nationaux : 93,2 %, alors qu’il n’est que de 81,8 %, par exemple, pour le bac scientifique.

J’ai interrogé des jeunes et des responsables de lycées professionnels de mon département. Tous pointent du doigt l’image déplorable du secteur, complètement décrédibilisé. Aujourd’hui, lorsqu’un jeune dit qu’il va suivre une formation agricole, on en déduit qu’il n’est pas bon à l’école. Le proviseur d’un établissement me l’a confirmé, en indiquant que les filières paysagères ou concernant les soins de chevaux plaisent plus, car le métier visé paraît moins dur et l’image bien meilleure. Quel désastre ! Comment en sommes-nous arrivés à ce point de dénigrement de notre agriculture ?

En 2006, notre collègue Françoise Férat introduisait son rapport d’information par ces mots : « votre rapporteur a pu voir se creuser, au fil des années, le décalage entre les discours et la situation sur le terrain. En effet, au-delà des préoccupations budgétaires, devenues centrales ces dernières années, un climat de malaise s’installe peu à peu chez l’ensemble des acteurs et partenaires de l’enseignement agricole. »

Elle y préconisait notamment de ne plus tenir l’enseignement agricole à l’écart des procédures d’orientation des élèves et de promouvoir une image plus moderne et attractive des filières et des métiers.

Treize ans plus tard, les préconisations pourraient être les mêmes, car si l’enseignement agricole a su adapter le contenu des formations aux mutations des territoires en dédiant un tiers de ce contenu aux aménagements paysagers, un tiers aux services à la personne et un tiers à la production, il s’est malheureusement surtout adapté à la baisse de l’activité agricole pour pallier le déficit d’élèves dans ces filières.

Nous sommes tous coresponsables de cette baisse d’attractivité : agriculteurs, organisations professionnelles, syndicats, éducation nationale. Nous avons tous lâché prise. Et nous nous sommes arrangés pour que l’enseignement agricole survive.

L’Occitanie a su renverser cette tendance en menant une politique de cohérence sur l’analyse des formations et de leur implantation, en concertation notamment avec les chambres d’agriculture.

Les vraies réponses à la question de l’avenir d’un enseignement redevenu agricole passeront forcément par un travail sur la juste rémunération des agriculteurs, car notre agriculture répond à des enjeux transversaux et fondamentaux pour coller à l’attente sociétale : santé publique, environnement, économie, aménagement du territoire, évolution des goûts des consommateurs.

Il faut absolument penser notre politique agricole de son enseignement à la production en adoptant une stratégie à la hauteur de ces enjeux, et s’en donner les moyens budgétaires. (Applaudissements sur les travées des groupes LaREM, RDSE, SOCR et CRCE.)

Mme la présidente. La parole est à M. Antoine Karam.

M. Antoine Karam. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, à quoi ressemblera le lycée agricole de 2040 ?

En tant que rapporteur sur les crédits de l’enseignement technique agricole, je remercie mes collègues du CRCE de nous inviter à nous pencher sur cette question.

Permettez-moi tout d’abord de porter un regard positif. Fruit d’une longue tradition, l’enseignement agricole n’a plus et ne pourrait plus avoir la même vocation qu’hier : il est devenu un enseignement en prise avec les défis émergents. De l’information donnée au consommateur à la question du glyphosate en passant par celles du bien-être animal, du bio, ou encore de l’épandage des pesticides à proximité des habitations, nous le voyons, l’agriculture et, par extension, l’enseignement agricole se trouvent à la croisée de profondes préoccupations sanitaires et environnementales.

Pour autant, cet enseignement ne regarde pas le train passer. Aujourd’hui, quatre élèves sur dix étudient les services à la personne. Ce fait marquant résume les profonds changements de l’enseignement agricole au cours de ces dernières décennies.

Une telle évolution reflète aussi celle du monde rural, où le poids des agriculteurs recule. Seuls 12 % des élèves sont enfants d’agriculteurs, alors qu’ils constituaient plus de 40 % des effectifs trente ans plus tôt.

De même, les élèves sont de plus en plus jeunes, et la parité est désormais engagée. À cet égard, le budget pour 2020 intègre pour la première année un indicateur d’égalité femmes-hommes qu’il convient de saluer. Il s’engage également dans l’école inclusive. Enfin – c’est là une évolution essentielle –, la passerelle vers l’enseignement supérieur est de plus en plus empruntée : plus de 30 % des diplômés d’un bac pro poursuivent désormais leurs études en BTSA, le brevet de technicien supérieur agricole.

L’enseignement agricole jouit aussi d’un taux d’insertion professionnelle nettement plus élevé que la moyenne nationale. Si l’on y ajoute le taux de réussite aux examens passant la barre des 85 %, cette filière apparaît comme un choix séduisant pour les élèves.

Mes remarques porteront sur des pistes pour améliorer la situation.

Nous le savons, les effectifs ne sont pas à la hauteur des espérances, et l’enseignement agricole reste miné par un réel manque d’attractivité.

À chaque examen budgétaire, je rappelle dans cet hémicycle l’impérieuse nécessité de rompre avec l’idée répandue selon laquelle l’enseignement agricole serait une voie de garage réservée aux jeunes en situation d’échec.

M. Didier Guillaume, ministre. Très bien !

M. Antoine Karam. Il est sans nul doute une école de la deuxième chance incroyable, mais il est aussi et surtout une filière d’excellence.

Les raisons de ce manque d’attractivité sont connues : l’implantation traditionnelle de l’enseignement agricole dans des régions enregistrant une baisse démographique, et a contrario, la sous-représentation où la demande existe ; et surtout, le défaut de notoriété auprès de nos jeunes.

Combien de collégiens savent que l’on peut devenir ingénieur en intégrant une classe de première technologique agricole ?

M. Didier Guillaume, ministre. Eh oui !

M. Antoine Karam. Combien savent qu’un élève de terminale professionnelle agricole a 59 % de chances de trouver un emploi, contre 42 % pour son homologue de l’enseignement général ? Je parle en connaissance de cause, pour avoir observé ce fait dans mon territoire, la Guyane.

Pour répondre à cette problématique, vous avez lancé, monsieur le ministre, la campagne de promotion L’Aventure du vivant à l’occasion du dernier salon de l’agriculture. Peut-être pourrez-vous nous dire quelques mots sur les résultats attendus de cette campagne, ainsi que sur la manière de mieux communiquer sur la diversité des métiers auxquels prépare l’enseignement agricole.

On ne le dit pas suffisamment : l’enseignement agricole permet d’accéder à plus de 200 métiers dans le domaine de l’agriculture et de la nature, et à 280 exploitations et ateliers sur tout le territoire. Il offre aussi la possibilité de poursuivre des études de la classe de quatrième au doctorat, et d’embrasser des carrières de vétérinaire, de paysagiste, mais aussi d’exercer des métiers dans les filières allant de l’agriculture au numérique, comme c’est le cas dans le secteur de l’agroéquipement.

Par ailleurs, l’enseignement agricole est pleinement engagé dans la mise en œuvre des réformes des baccalauréats général et technologique, de la voie professionnelle et de l’apprentissage. Les établissements pourront désormais élaborer l’offre de formation la plus adaptée aux spécificités locales. C’est le point essentiel sur lequel je vais insister.

Cet enseignement doit jouer un rôle prépondérant dans la valorisation de nos territoires en s’articulant autour de projets locaux – je pense bien évidemment aux zones rurales, mais pas seulement.

Il constitue aussi un levier incontournable pour tendre vers l’autosuffisance alimentaire des territoires d’outre-mer, tournés depuis trop longtemps vers l’importation. À cet égard, l’accord conclu en 2018 avec les familles de l’enseignement privé en termes de financement est fondamental. Accueillant environ 60 % des élèves, les établissements privés sont une composante majeure de l’enseignement agricole, au rayonnement et au dynamisme duquel ils contribuent. Il s’agit également de leur donner les moyens de leur développement, alors qu’il existe dans de nombreux territoires d’importants besoins.

Signe que l’enseignement agricole tend à s’adapter aux enjeux de notre société, l’année 2020 sera marquée par la mise en œuvre du plan Enseigner à produire autrement, axé pour l’essentiel sur les transitions et l’agroécologie.

Cependant, être en prise avec des défis d’aujourd’hui, c’est également mieux armer les futurs agriculteurs. Par-delà les attentes des consommateurs, l’acte de production devient lui aussi de plus en plus complexe en raison des réglementations changeantes, des pratiques techniques pointues et des incertitudes économiques.

C’est pourquoi l’enseignement agricole doit mieux préparer ceux qui se destinent à la gestion d’une exploitation. La volatilité des prix, la gestion des risques, ou encore l’agriculture numérique sont autant de sujets auxquels nous devons sensibiliser les étudiants.

Je m’interroge, monsieur le ministre, sur l’installation des jeunes agriculteurs : les établissements ne doivent-ils pas prendre toute leur part dans ce processus ? Je pense en particulier aux territoires ultramarins où, nous le savons, la question foncière est un nœud gordien.

Monsieur le ministre, l’enseignement agricole doit sortir d’une logique de conservation et de repli pour entrer dans une logique d’expansion. Alors que nous nous interrogeons sur son avenir, je crois qu’il nous faut prendre conscience que la manière dont nous nous investirons dans ce domaine déterminera en partie l’avenir de notre société. Comme toujours, je veux être optimiste. (Applaudissements sur les travées du groupe LaREM et sur des travées du groupe SOCR. – Mme Laurence Cohen applaudit également.)