M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, vous avez évoqué des « images idéalisées ». Je le rappelle, le Président de la République a confié une mission à Amine Benyamina et Raphaël Gaillard sur l’intelligence artificielle et les chatbots. Elle devrait durer quelques semaines et aboutir à des propositions concernant les répercussions de l’IA sur la santé mentale des jeunes.
S’agissant des outre-mer, un plan d’urgence dédié aux Antilles a été engagé. Il renforce les dispositifs et les campagnes de prévention, mais également l’offre de soins.
En outre, comme vous le savez, un kit à destination des enseignants et, plus généralement, de l’ensemble des personnels de l’éducation nationale a été mis en place.
Nous sommes en train de travailler à la création d’une sorte de « coupe-file », via le service d’accès aux soins psychiatriques, lorsqu’il y a eu repérage. Là où ce service est mis en place, les choses fonctionnent très bien. C’est vrai aussi du service d’accès aux soins non psychiatriques.
Nous renforçons aussi les Samu psychiatriques, avec des équipes mobiles extrahospitalières qui se rendent au domicile des personnes.
Nous devons évidemment continuer à développer ces dispositifs.
Enfin, vous avez eu raison de parler d’interministérialité, car elle est effectivement indispensable. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la future délégation interministérielle à la santé mentale sera rattachée à la direction générale de la santé (DGS) : c’est un moyen de la rendre beaucoup plus opérationnelle.
M. le président. La parole est à Mme Anne-Sophie Romagny. (Applaudissements sur les travées des groupes UC, RDPI et INDEP, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)
Mme Anne-Sophie Romagny. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, il est des silences qui interpellent plus que de longs discours : ceux de nos jeunes dont le discernement s’affaiblit sous le poids de pathologies qu’ils ne peuvent pas encore nommer, et ceux de familles qui s’épuisent dans un face-à-face solitaire avec la maladie.
Je veux lancer ici une alerte sur un système de soins qui, malgré l’engagement des soignants, peine encore trop souvent à intervenir dans les temps.
Un premier point de vigilance, qui me tient particulièrement à cœur, parce que je l’ai éprouvé en tant que maire de ma commune, concerne les soins à la demande d’un tiers.
Si un cadre législatif existe, nous ne pouvons plus faire l’économie d’une remise à plat du dispositif actuel, ainsi que des expertises psychiatriques avant qu’elles ne deviennent judiciaires. Par manque de places en établissements spécialisés ou, malheureusement trop souvent, en raison d’une forme de renoncement, le système tend à fermer les yeux sur des situations pourtant préoccupantes.
Masqués très fréquemment par des addictions liées à des pathologies beaucoup plus profondes, addictions qui aggravent bien souvent les problèmes préexistants, mais non réglés – je pense notamment aux cannabinoïdes de synthèse –, les troubles de ces patients ne sont pas traités, si bien que ces personnes ressortent moins de vingt-quatre heures plus tard, toujours sans diagnostic. Or les conséquences de l’absence de diagnostic sont lourdes : absence de suivi adapté, exposition de l’entourage à des risques importants, etc.
De nombreux foyers se retrouvent ainsi démunis face à une société qui devient aveugle et sourde, par manque d’organisation. Je pense particulièrement à ces mères isolées, souvent laissées seules face à la charge quotidienne de la maladie et de la violence de leurs adolescents devenus jeunes adultes.
Notre système de santé doit proposer des solutions : ce n’est pas un luxe ; c’est une nécessité pour rompre l’isolement, prévenir l’épuisement des aidants et garantir un environnement stable et sécurisant pour tous.
Mon deuxième point de vigilance touche à la prise en charge post-diagnostic, un sujet qui est tout aussi complexe. Les études de l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) mettent en évidence une variabilité préoccupante des pratiques entre établissements, notamment dans le suivi de la schizophrénie. Le défi est immense pour les jeunes majeurs. À dix-huit ans, lorsque le diagnostic est trop tardif, le déni l’emporte et conduit trop souvent à un refus de soins. Comment protéger ces jeunes sans les braquer ? Comment éviter la rupture ?
Voici des propositions concrètes.
Il est d’abord impératif de renforcer les centres médico-psychologiques (CMP), dont les délais d’attente, parfois supérieurs à six mois, ne sont plus compatibles avec l’urgence des situations observées. Ces structures doivent redevenir des points d’accès rapides et efficaces à une prise en charge adaptée.
Ensuite, nous devons aider les psychiatres à s’interroger sur leurs bonnes pratiques en tant qu’experts, et revoir en profondeur notre système d’accès aux soins en urgence psychiatrique. Plusieurs expérimentations prometteuses sont en cours dans le Grand Est.
Pour renforcer immédiatement notre capacité de suivi et d’accompagnement des patients, le déploiement des infirmiers en pratique avancée spécialisés en psychiatrie doit être accéléré. Leur apport est reconnu, mais le dispositif est encore insuffisamment mobilisé.
Enfin, l’amélioration de la coopération entre tous les acteurs est indispensable. Médecins généralistes, psychiatres, psychologues, professionnels de la santé scolaire et du secteur médico-social doivent travailler de manière étroitement coordonnée, afin de garantir un parcours de soins cohérent, lisible et continu.
J’attire votre attention sur le juste équilibre à trouver entre libertés individuelles et prise en charge psychiatrique, entre l’adolescent non diagnostiqué et le jeune adulte qui refuse de se soigner, entre le poids de la responsabilité éducative que l’on fait peser sur les familles et la réalité des troubles psychiques que le système n’a pas pu ou pas su diagnostiquer ni prendre en charge à temps.
J’ai une pensée particulière en cet instant pour ces familles qui se battent et qui, trop souvent, se retrouvent dans une impasse, à ces jeunes dans le mal-être, conscients ou non d’être parfois un danger pour eux-mêmes ou leur entourage.
Vous l’aurez compris, mes chers collègues : il y a urgence ! La santé mentale des jeunes exige une approche globale, continue et coordonnée, qui articule prévention, repérage précoce et accompagnement dans la durée. Réformer notre organisation, renforcer les passerelles entre les acteurs et garantir un accès réel aux soins ne sont plus des options : cela relève d’une responsabilité collective ! (Applaudissements sur les travées des groupes UC et INDEP, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, je souscris à vos propositions : plus de centres médico-psychologiques, plus de coordination, plus de prévention, plus de repérage et d’interventions précoces.
Nous sommes en train de travailler sur la base d’un rapport qui m’a été remis récemment par plusieurs personnalités qualifiées. J’aurai l’occasion d’annoncer un certain nombre de mesures le 2 juin prochain, lors de la réunion consacrée au bilan de la grande cause nationale pour 2025 et aux perspectives pour 2026.
M. le président. La parole est à Mme Marie-Claire Carrère-Gée. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC. – M. Marc Laménie applaudit également.)
Mme Marie-Claire Carrère-Gée. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, je m’exprime une nouvelle fois sur l’enjeu de la santé mentale, qui me tient particulièrement à cœur et pour lequel j’ai conduit, sous l’autorité du Premier ministre Michel Barnier, le chantier de la grande cause nationale.
Le sujet que je souhaite aborder relève à première vue de la technologie, mais il touche en réalité à l’intime : les modalités contemporaines et à venir de la formation des esprits et de la construction de soi et leurs conséquences sur la santé mentale des jeunes.
Une mutation est en cours. Les intelligences artificielles conversationnelles ne sont plus seulement des outils. Elles deviennent des interlocutrices, des confidentes, parfois même des substituts de relations humaines. Et c’est précisément là que réside le problème.
Les dirigeants d’OpenAI ou d’Anthropic ne cessent de répéter que ces technologies seraient développées dans une perspective de bien commun. Soit.
Posons alors une question simple : si tel était le cas, la première exigence ne devrait-elle pas être la protection des plus vulnérables ? Rien ne garantit aujourd’hui que ces outils favorisent toujours l’ouverture d’esprit et bénéficient à l’équilibre psychique. Ils peuvent en effet produire l’effet inverse.
En analysant des conversations réelles, des chercheurs de Stanford ont mis en évidence des spirales délirantes. Un utilisateur exprime une idée fragile, parfois irrationnelle. L’intelligence artificielle, programmée pour être empathique, ne la dément pas, ne la contredit pas ; elle l’accompagne, la valide et, parfois, l’amplifie. Elle le fait non par malveillance, mais parce que ces outils sont conçus ainsi. Les conséquences sont concrètes : dérive comportementale, rupture sociale et, parfois, passage à l’acte.
La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a d’ailleurs alerté sur la banalisation des idées suicidaires, la confusion entre relations humaines et interactions artificielles et les risques pour la vie privée.
Ces signaux doivent nous alerter, d’autant que les usages évoluent à toute vitesse. Le soutien psychologique est déjà l’un des premiers usages des chatbots chez les jeunes adultes. Nous sommes en train de déléguer à des algorithmes, sans cadre réel, une part de l’accompagnement émotionnel de la jeunesse.
Une intelligence artificielle ne remplace pas un psychologue. Elle ne comprend pas ; elle calcule. Elle ne perçoit ni la souffrance ni les contradictions.
Nous devons agir à la source, imposer des IA sûres par design, capables de détecter les situations à risque, de refuser certaines logiques de validation et d’orienter les jeunes qui en ont besoin vers des adultes ou des professionnels. Cela implique d’associer des cliniciens dès la conception de tels outils.
Il y a là un immense enjeu de santé publique. Il doit être traité comme tel : transparence sur les paramètres de sécurité, règles obligatoires de gestion de crise en cas de détresse, d’automutilations ou de violences.
Mais il y a aussi un enjeu éducatif.
Sur ces deux points, nous attendons des actes. Vous avez évoqué la mission qui a été confiée par le Président de la République, madame la ministre, mais il faut vraiment des mesures concrètes et rapides, à commencer par un véritable plan pour les jeunes.
Quel dialogue les autorités publiques françaises et européennes ont-elles engagé avec les concepteurs de ces outils d’intelligence artificielle ? Les enseignants sont-ils dès aujourd’hui préparés à ces usages et aux risques qu’ils induisent ? Je crains que non.
Nous devons donc lancer un plan de formation massif, initial et continu, pour permettre aux enseignants non seulement d’utiliser de tels outils, mais de les encadrer et d’en expliquer les limites. L’éducation à l’intelligence artificielle doit être intégrée dès la sixième, afin de former des esprits critiques et de permettre aux élèves de distinguer le vrai du généré, le lien humain de l’interaction simulée. Enfin, les parents doivent être informés et accompagnés, faute de quoi un immense fossé se creusera entre les usages des enfants et la capacité des adultes à les guider.
Madame la ministre, que comptez-vous faire sur ces trois axes ? Selon quel calendrier ? Et avec quels moyens ?
La santé mentale des jeunes ne se jouera pas seulement dans les cabinets des psychiatres et psychologues, dont nous avons beaucoup parlé ; elle se jouera dans le code source de ces outils. Ne laissons pas les algorithmes devenir en l’état les tuteurs, les confidents, les amis et les thérapeutes de nos enfants. Il ne s’agit pas seulement de technologie ; il s’agit de la formation des esprits. C’est un enjeu de santé et un enjeu d’humanité ! (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC. – M. Marc Laménie applaudit également.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. J’ai lancé au mois de novembre 2025 la stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle et d’utilisation des données de santé. Elle comporte des mesures qui répondent à vos interrogations, madame la sénatrice : il s’agit notamment de pouvoir disposer d’une intelligence artificielle éthique, d’une intelligence artificielle réglementée, c’est-à-dire d’une intelligence artificielle de confiance. C’est bien cela, l’objectif.
Un travail de réglementation pour sécuriser l’usage de ces outils est par ailleurs en cours à l’échelon européen.
J’ajoute qu’en France, depuis le mois de novembre, nous testons, notamment dans le cadre du grand défi sur les dispositifs médicaux numériques en santé mentale, des solutions d’application d’intelligence artificielle, du point de vue tant éthique que médico-économique.
Cette stratégie nationale comprend également dorénavant un volet relatif à la formation de l’ensemble des professionnels de santé : médecins, odontologues, pharmaciens.
Telles sont les réponses que je peux vous apporter aujourd’hui.
M. le président. La parole est à Mme Sandra Paire. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Marc Laménie applaudit également.)
Mme Sandra Paire. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, c’est avec émotion que je prends la parole pour la première fois dans cet hémicycle, à l’occasion de ce débat.
Un chiffre devrait tous nous alerter : en France, un jeune sur trois déclare avoir déjà eu des pensées suicidaires. Voilà une réalité brutale, silencieuse et répandue.
Je tiens dès à présent à saluer les travaux que la commission des affaires sociales a menés dès 2021, quand le Sénat avait été le premier à alerter sur les effets de la crise sanitaire sur la santé mentale de nos concitoyens. Car il y a un avant et un après : avant la pandémie, la santé mentale des jeunes était déjà préoccupante ; après, elle est devenue une urgence silencieuse.
La crise de la covid-19 n’a fait que révéler et aggraver des fragilités liées à la précarité, à l’isolement, au cyberharcèlement et aux ruptures familiales.
Dans mon département, les Alpes-Maritimes, où la densité de pédopsychiatres reste faible, les familles attendent trop longtemps un rendez-vous. Les professionnels de santé sont débordés. Les directeurs d’établissement et les éducateurs restent démunis.
Les jeunes se retrouvent trop souvent sans solution et se rendent aux urgences, parce qu’il n’y a pas d’autre porte d’entrée. Ainsi, les passages aux urgences pédiatriques pour crise suicidaire ont augmenté de plus de 40 % entre 2019 et 2023.
Et lorsqu’un jeune est enfin orienté, il est confronté à un parcours labyrinthique entre l’éducation nationale, le médico-social, les soins de ville ; il est laissé sans interlocuteur unique.
Les dispositifs comme les maisons des adolescents, les CMP ou Mon soutien psy sont certes utiles, mais ils restent insuffisamment coordonnés et peu lisibles.
Il faut donc changer de logique : aller vers le jeune au lieu d’attendre qu’il vienne. Cela suppose davantage de repérage précoce dans les établissements scolaires, une meilleure coordination entre les acteurs de la santé et un accès rapide à un bilan de santé mentale dès les premiers signes de détresse.
Des initiatives locales vont déjà dans le bon sens.
Le conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur propose des consultations psychiatriques pour les moins de 26 ans et soutient des structures de proximité, ainsi que des actions de prévention. Dans les Alpes-Maritimes, le comité départemental d’éducation pour la santé accompagne les parents pour mieux comprendre et encadrer les usages numériques de leurs enfants.
Mais ces actions doivent être renforcées, coordonnées et inscrites dans la durée.
Nous ne reconstruirons pas la santé mentale d’une génération avec des réponses fragmentées. Il faut une politique de long cours, des moyens pérennes et une mobilisation conjointe des ministères de la santé, de l’éducation nationale et de la cohésion des territoires.
Une génération a été percutée par une crise qu’elle n’a pas choisie. Un jeune qui souffre en silence aujourd’hui, c’est une fracture sociale que nous paierons collectivement demain. Nous n’avons plus le droit d’attendre ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Marc Laménie applaudit également.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, la référence que vous avez faite à l’action des collectivités territoriales me donne l’occasion de préciser que nous avons inclus dans les projets territoriaux de santé mentale un versant obligatoire pour les enfants et les adolescents. À l’origine, ce n’était pas le cas, mais, alors que ces projets arrivaient à échéance, la nécessité de renforcer la coordination, notamment avec les collectivités territoriales, avait été démontrée.
Conclusion du débat
M. le président. En conclusion de ce débat, la parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, au fond, avons-nous toujours été à la hauteur de l’alerte ? Avons-nous su entendre, il y a très longtemps, la crise silencieuse qui frappait nos enfants et nos jeunes ? La réponse est manifestement non.
Pour autant, il serait faux de dire que les gouvernements précédents ne se sont pas fortement mobilisés. Des engagements, inédits, ont été pris ; j’y reviendrai.
Arrêtons-nous sur trois faits.
Premier fait, 75 % des troubles psychiques se manifestent avant l’âge de 25 ans, et la moitié d’entre eux avant celui de 15 ans. L’enfance, l’adolescence, les premières années de la vie d’adulte sont donc des périodes décisives au cours desquelles, souvent, la santé mentale de toute une vie est en jeu.
Deuxième fait, les indicateurs de la santé des jeunes se sont fortement dégradés : 86 % des collégiens et 84 % des lycéens se déclarent globalement en bonne santé, mais seule la moitié d’entre eux estiment avoir un bon niveau de bien-être mental.
On le sait, ce sont plus particulièrement les symptômes anxiodépressifs qui ont fortement progressé. Les pensées suicidaires concernaient 11,4 % des 15-19 ans en 2018, contre 18 % en 2022. Un quart des filles de 17 ans déclaraient avoir eu des idées suicidaires en 2022 : c’est vertigineux !
Troisième fait, la dégradation de la santé mentale des enfants et des jeunes n’est pas unifactorielle. La crise sanitaire, avec ses confinements successifs et la fermeture des établissements scolaires et universitaires, a été un puissant révélateur. Depuis 2020, le caractère anxiogène de notre environnement n’a pas faibli.
Mais cette dégradation est aussi liée à une évolution défavorable des modes de vie, qui se traduit d’abord par une diminution de l’activité physique. Aujourd’hui, deux tiers des 11-17 ans passent plus de deux heures par jour devant un écran, tout en bougeant moins d’une heure. Cette situation est alarmante et va souvent de pair avec des troubles psychiques.
Ensuite, on déplore une alimentation qui nuit à la santé. Les troubles du comportement alimentaire, qui concernent jusqu’à un million de personnes, sont directement associés à des troubles anxieux, dépressifs et à un risque suicidaire accru.
Enfin, il faut mentionner l’explosion du temps passé devant les écrans, notamment sur les réseaux sociaux : les adolescents y passent près de quatre heures par jour. Cette surexposition fragilise leur santé mentale et accroît nettement le risque d’anxiété, de mal-être et de troubles psychiques.
Du côté de l’offre, les difficultés d’accès aux soins psychologiques et psychiatriques ne permettent pas totalement d’endiguer le phénomène.
Pour autant, des actions ont été engagées par les gouvernements successifs ; il serait malhonnête de le nier. Je pense en particulier au déploiement d’une feuille de route spécifique dès le mois de juin 2018, une démarche renforcée par trente mesures supplémentaires, annoncées et mises en œuvre à partir des assises de la santé mentale et de la psychiatrie.
Dans la période plus récente, nous avons opéré plusieurs choix.
Premièrement, nous avons érigé la santé mentale en grande cause nationale, sous l’impulsion du Premier ministre Michel Barnier.
Deuxièmement, nous avons amorcé un virage vers la prévention, en développant les compétences psychosociales, l’action sur le sommeil et les écrans et le secourisme en santé mentale. Nous l’assumons : nous irons plus loin encore en renforçant ce dispositif à destination des adolescents.
Troisièmement, nous avons rendu beaucoup plus accessible la consultation d’un psychologue. Le nombre de consultations a ainsi presque doublé depuis 2012. Avec le dispositif Mon soutien psy, près de 6 millions de séances ont été réalisées, dont 22 % pour les 12-25 ans ; désormais, 7 500 psychologues sont conventionnés.
Quatrièmement, nous avons fait un choix budgétaire. Entre 1990 et la fin des années 2010, l’objectif national de dépenses d’assurance maladie (Ondam) concernant la psychiatrie s’est effondré, passant de 11 % à 6 %. Il n’empêche que nous sommes en train de rattraper des années de sous-investissement. Depuis 2020, les crédits ont augmenté de 44 %. Ils atteignaient ainsi près de 13 milliards d’euros en 2025, un montant qui reflète l’impact des cinquante-trois mesures nouvelles engagées en 2021.
Il nous faut continuer à avancer avec ambition et méthode. Dans cette perspective, je réunirai les ministres et les acteurs concernés le 2 juin prochain, au sein de mon ministère. Je connais l’attention particulière que le Sénat prête à cet enjeu ; les parlementaires seront évidemment invités.
L’objectif est de redonner de la cohérence et de la structuration à notre action, en mettant en œuvre concrètement les mesures envisagées, au plus près des besoins.
La nouvelle délégation interministérielle à la santé mentale s’appuiera sur les moyens d’action de la direction générale de la santé (DGS) et sur une mobilisation forte de l’ensemble des ministères, afin de transformer plus rapidement les décisions en actions concrètes sur le terrain. Nous pourrons ainsi mieux articuler au quotidien l’ensemble des politiques publiques clés : l’éducation, le logement, le travail, la jeunesse, le numérique ou encore l’agriculture.
Mesdames, messieurs les sénateurs, nous ne pourrons pas promettre une vie sans épreuves, mais nous devons mieux prévenir ces dernières et garantir aux jeunes et à leurs familles qu’ils ne les traverseront pas seuls.
M. le président. La parole est à M Jean Sol, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UC et INDEP.)
M. Jean Sol, pour le groupe Les Républicains. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, je ne reviendrai pas sur le constat d’une nette et préoccupante dégradation de la santé mentale des jeunes. Celle-ci est multifactorielle et les nombreux facteurs sous-jacents en cause ont été évoqués.
Si nous pouvons nous sentir impuissants face à certains de ces facteurs explicatifs – comme le contexte socio-économique et géopolitique anxiogène, ou la concurrence accrue dans le champ des études –, d’autres relèvent plus directement de notre responsabilité collective, tels que les défaillances du système de santé, le manque de régulation de l’usage des réseaux sociaux ou la prise en charge des victimes de violences intrafamiliales.
La mission d’information conduite par la commission des affaires sociales, en juin 2025, sur l’état des lieux de la santé mentale depuis la crise du covid-19, dont j’étais corapporteur avec nos collègues Daniel Chasseing et Céline Brulin, a souligné la nécessité de concentrer les efforts sur trois institutions en contact avec la jeunesse, qui peuvent à la fois concourir au repérage précoce des troubles psychiques et orienter les jeunes vers le parcours de soins.
D’abord, nous ne pouvons pas faire l’impasse d’une réflexion sur la santé scolaire, dont le rôle stratégique dans le repérage des vulnérabilités psychiques et dans l’accompagnement des enfants contraste cruellement avec les moyens qui lui sont alloués. En effet, seuls 57 % des postes de médecins scolaires sont pourvus. En outre, les médecins et infirmiers de l’éducation nationale souffrent d’un isolement institutionnel préjudiciable à la continuité de la prise en charge médicale des enfants en souffrance.
Notre rapport recommandait spécifiquement d’inclure les professionnels de la santé scolaire dans les instances locales de coopération – conseils locaux de santé mentale (CLSM), projets territoriaux de santé mentale (PTSM) et communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) – et de développer, comme la ministre l’a indiqué, les formations aux premiers secours en santé mentale.
Ensuite, la politique de prévention et de prise en charge doit s’appuyer sur les maisons des adolescents. Ces lieux sont particulièrement utiles, car ils se révèlent moins stigmatisants que les structures de psychiatrie, et ce alors que les jeunes sont particulièrement sensibles aux a priori sur les troubles psychiques. Aujourd’hui, 72 % des adolescents qui se rendent dans ces maisons abordent un sujet en lien avec la santé mentale.
Pour autant, près d’un quart d’entre elles ne disposent pas de médecins parmi leurs effectifs et leur accessibilité territoriale demeure perfectible. Dès lors, il convient d’encourager le développement d’antennes locales et de sécuriser la part de leur budget alloué par les agences régionales de santé (ARS).
En outre, nous recommandions, en juin dernier, de favoriser la coopération entre les maisons des adolescents et la psychiatrie de secteur, notamment afin d’encourager les consultations menées par des infirmiers en pratique avancée spécialisés en santé mentale.
Enfin, n’oublions pas l’aide sociale à l’enfance (ASE), qui accompagne des enfants fragilisés socialement et davantage sujets que les autres aux troubles psychiques et, parfois, aux handicaps. Une étude de 2017 montre que les adolescents protégés représenteraient 55 % des jeunes au sein des services de psychiatrie de l’adulte.
Par manque de coopération, voire par facilité, les différents acteurs tendent à se renvoyer la responsabilité de la prise en charge psychiatrique des enfants confiés à l’ASE.
Des solutions existent pourtant, dès lors que les efforts financiers sont consentis. L’intensification des interventions d’équipes mobiles spécialisées en santé mentale auprès des services de l’ASE, comme cela se fait déjà dans certains territoires, a fait ses preuves. De même, le recrutement direct de psychologues par l’ASE doit être soutenu.
Je terminerai en évoquant les difficultés de la psychiatrie de secteur, dont le Gouvernement doit aussi tenir compte. Il apparaît indispensable de poursuivre le renforcement des centres médico-psychologiques infanto-juvéniles en orientant les infirmiers en pratique avancée spécialisés en psychiatrie et en santé mentale en priorité vers les territoires où les délais d’attente sont les plus longs.
Enfin, il convient d’augmenter les effectifs de pédopsychiatres en veillant à cibler les déserts médicaux, même s’il s’agit, il est vrai, d’un travail de longue haleine que de renforcer l’attractivité de ces métiers et d’encourager les jeunes psychiatres à s’installer en dehors des grandes villes.
Voici, madame la ministre, mes chers collègues, quelques-unes de nos recommandations concrètes qui dépassent le seul impératif de déstigmatisation des troubles psychiques chez les jeunes. Cet objectif est certes louable et largement mis en avant dans le cadre de la grande cause nationale, mais il est, à lui seul, très insuffisant. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UC et INDEP.)