M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Il est toujours difficile de parler après une jeune qui exprime les difficultés de notre société. J'ai moi-même des enfants âgés de 18 à 25 ans et je mesure parfaitement la portée du témoignage qui vient d'être lu.

Au-delà de ces mots, je tiens à rappeler, à l'attention des jeunes qui pourraient nous écouter – je sais que nombre d'entre eux ne le savent pas –, que Mon soutien psy leur permet de bénéficier de douze séances chez un psychologue intégralement prises en charge. Nous avons facilité l'accès au dispositif, qui peut se faire directement, sans passer par un médecin.

De même, les jeunes sont nombreux à ne pas savoir qu'ils ont accès aux maisons des adolescents. Les ressources existantes sont trop méconnues : cela fait partie du problème, et un travail important reste à mener à cet égard.

Les étudiants disposent également des services de santé étudiante (SSE), dont les professionnels – j'ai pu rencontrer nombre de leurs représentants – sont profondément engagés. Les parcours sportifs adaptés, évoqués précédemment et dont j'ai pu observer le fonctionnement dans certaines universités, sont des initiatives très intéressantes que nous devons encourager.

Je le redis : nous avons tous un rôle à jouer – le Gouvernement, les parlementaires, mais aussi la société tout entière – pour que les jeunes en difficulté cessent d'être ignorés et pour que des réponses positives leur soient apportées dans un monde qui est souvent d'une grande tristesse.

J'ai la conviction que, sans cette prise de conscience à l'échelle de la société dans son ensemble, nous aurons beau augmenter de nouveau le budget de 44 %, nous n'arriverons pas à relever ce défi, qui est collectif.

M. le président. La parole est à Mme Marie-Do Aeschlimann. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Marc Laménie applaudit également.)

Mme Marie-Do Aeschlimann. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, +118 % : telle est la hausse, en cinq ans, du nombre d'hospitalisations pour tentatives de suicide chez les 10-14 ans. Les passages à l'acte suicidaire frappent surtout les adolescentes. Ce chiffre glaçant est issu de l'enquête sur la santé mentale des jeunes publiée ce mois-ci par la Fédération hospitalière de France. Il justifie à lui seul la tenue du présent débat, organisé à la demande du groupe Les Républicains.

La dégradation de la santé mentale, révélée à la suite de la crise sanitaire, concerne l'ensemble de la population, mais frappe les jeunes de plein fouet. Plus de 1,5 million de mineurs sont aujourd'hui touchés par des troubles en santé mentale de plus en plus précoces. Les troubles anxieux explosent chez les 18-24 ans. La consommation d'antidépresseurs bondit, y compris chez les enfants.

Face à cette situation, la réponse publique est-elle à la hauteur d'un enjeu pourtant érigé en grande cause nationale deux années consécutives ?

L'excellent rapport de nos collègues Jean Sol, Daniel Chasseing et Céline Brulin, remis en juin 2025 à la commission des affaires sociales, montre que l'offre de soins est insuffisante et mal répartie et la prise en charge trop tardive : 79 % des jeunes en difficulté peinent à accéder aux soins. Plus de la moitié d'entre eux n'obtiennent aucun rendez-vous et, pour deux tiers d'entre eux, les délais d'attente sont excessifs, s'étirant de six à dix-huit mois. Dans un quart des départements français, on ne trouve aucun pédopsychiatre.

Dans ce contexte, plusieurs priorités s'imposent pour renforcer la prise en charge de la santé mentale des jeunes.

Première priorité : agir en amont avec un dépistage précoce dès la petite enfance. Cela suppose des effectifs suffisants, des bilans systématiques en maternelle, une véritable articulation avec les professionnels de la petite enfance, ainsi qu'un soutien parental, car les parents doivent être en mesure de détecter les fragilités et les vulnérabilités de leurs enfants. Toutefois, disons-le, repérer sans être en mesure de soigner ne changera pas la donne.

Deuxième priorité : renforcer massivement l'offre de soins, en particulier en pédopsychiatrie. Cela suppose de former davantage de professionnels, de revaloriser les métiers et de simplifier l'accès aux prises en charge, en mobilisant aussi les médecins généralistes et les infirmiers, notamment les infirmiers en pratique avancée. Des moyens substantiels doivent également être fléchés vers les centres médico-psychologiques (CMP), les centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP) et les maisons des adolescents (MDA), qui sont saturés.

Troisième priorité : remettre de la présence humaine dans les établissements scolaires. Avec un médecin scolaire pour 16 000 élèves, comment accompagner les jeunes dans de bonnes conditions, alors que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise la présence d'un médecin pour 5 000 élèves ? Le manque d'infirmiers et d'assistants sociaux au sein des écoles aggrave la situation.

L'an dernier, nous avons fait adopter dans cet hémicycle un amendement visant à faire reconnaître pleinement la spécialité d'infirmière scolaire. Les quelque 8 000 infirmiers de l'éducation nationale sont souvent les premiers interlocuteurs des élèves en souffrance. Leur rôle est central et doit être reconnu, renforcé et valorisé.

Or nous attendons toujours le décret d'application de cette mesure : nous comptons sur vous, madame la ministre, pour faire avancer ce dossier dans le cadre interministériel.

Notre système fonctionne en silo, réagit tardivement et de manière fragmentée. D'autres pays ont fait des choix différents. En Finlande, au Royaume-Uni ou en Australie, des équipes pluridisciplinaires sont présentes dans les établissements. La santé mentale est intégrée au quotidien de l'école. Ces pays agissent tôt, au plus près des jeunes. En France, l'école est trop souvent le lieu du constat de l'échec, rarement le premier rempart.

Les travaux de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les défaillances des politiques publiques de prise en charge de la santé mentale et du handicap ont souligné l'absence de circuit institutionnel entre l'école, le sanitaire et le médico-social, laquelle retarde la prise en charge des enfants.

Quatrième priorité : agir sur les causes profondes. Fragilisation des repères familiaux, cyberharcèlement, banalisation de la violence, exposition massive aux écrans et aux réseaux sociaux : ces facteurs accentuent le mal-être des jeunes.

L'exposition précoce aux écrans est peut-être la mère des batailles. Le temps d'écran rogne les temps consacrés à des activités essentielles au développement des enfants et des adolescents, comme la lecture, le sport, les interactions sociales ou le sommeil, tout en exposant les jeunes à des contenus anxiogènes, voire dangereux.

Madame la ministre, les constats sont consensuels, les remèdes connus. Ayons le courage tous ensemble de changer de cap, de structurer une véritable politique de prévention et de mettre les moyens là où ils sont décisifs, dès le plus jeune âge, pour protéger notre jeunesse. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et INDEP.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, je vous rejoins – j'ai eu l'occasion de l'indiquer – sur le repérage précoce, et même le plus précoce possible.

Je ferai évidemment passer le message au sujet du décret sur les infirmières scolaires, qui, à ma connaissance, est en cours d'élaboration.

Vous avez, comme d'autres, abordé la question des réseaux sociaux et des écrans, dont les études scientifiques – il me paraît important de le rappeler dans le cadre de ce débat – mettent en évidence le retentissement sur la santé mentale. Il n'y a aucun doute à cet égard, quoi qu'en disent certains. Ce que montrent toutes ces études, c'est qu'un accès précoce aux écrans ou aux réseaux sociaux, c'est une santé mentale des jeunes, notamment des moins de 15 ans, qui est atteinte.

Les propositions de loi sur ce sujet sont en cours de navette parlementaire. J'espère qu'elles pourront bientôt être définitivement adoptées.

M. le président. La parole est à Mme Nicole Duranton. (Applaudissements sur des travées du groupe UC. – M. Marc Laménie applaudit également.)

Mme Nicole Duranton. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, ce soir, nous sommes réunis pour aborder une question cruciale qui touche notre société dans son ensemble : la prise en charge de la santé mentale des jeunes.

Déclarée grande cause nationale en 2025 et en 2026, la santé mentale devient un enjeu majeur qui nous préoccupe.

La crise sanitaire en 2020 a certainement joué un rôle d'accélérateur. Elle a eu des conséquences dramatiques pour notre jeunesse : décrochage scolaire, grande précarité, démotivation, dépression, anxiété.

Je citerai quelques chiffres qui illustrent cette triste réalité.

En 2024, près de 30 % des 11-24 ans étaient concernés par des risques de troubles anxiodépressifs. Environ 55 % des jeunes de 18 ans à 24 ans ont déjà été affectés par un problème de santé mentale. Enfin, le suicide est devenu la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans.

Pression scolaire et sociale, isolement, précarité, angoisse liée à l'avenir dans un contexte anxiogène, les causes sont multiples.

La dégradation de la santé mentale peut aussi résulter de l'exposition massive aux réseaux sociaux. Le Sénat s'est saisi de cette question, sur laquelle nous devons rester très mobilisés.

Les jeunes sont constamment exposés à des images idéalisées de la vie des autres, ce qui entraîne des comparaisons dévalorisantes pour une part d'entre eux et ce qui conduit, dans certains cas, au cyberharcèlement.

Certains jeunes souffrent en silence. Notre système ne les entend parfois que tardivement. Il ne les accompagne pas toujours suffisamment. Il y a des catégories plus touchées que d'autres, qui doivent retenir toute notre attention : les jeunes filles, les enfants confiés à l'aide sociale à l'enfance, les jeunes des territoires ultramarins.

Dans les outre-mer, en particulier, les besoins en termes de santé mentale sont immenses. Selon une enquête récente, près de quatre jeunes ultramarins sur dix souffrent de dépression. Ceux-ci sont souvent plus exposés à la pauvreté, à des situations familiales instables, à des difficultés pour accéder aux services publics, à la culture et au sport. Dans ces territoires, l'isolement géographique, la pénurie de professionnels et la faiblesse de l'offre spécialisée aggravent les inégalités d'accès aux soins.

Tout cela démontre qu'il existe une réalité sociale, territoriale et, parfois, familiale de la santé mentale ; nous ne devons plus l'ignorer.

Les actions menées en 2025 dans le cadre de la grande cause nationale ont permis d'ouvrir un nouveau chapitre dans la manière d'aborder cette problématique en France. Elles ont amorcé une déstigmatisation. Elles ont aussi permis d'esquisser de premières pistes pour développer la prévention, améliorer l'accès aux soins et l'accompagnement des personnes dans leur vie quotidienne. Ce sont de premiers pas.

La décision de reconduire la santé mentale comme grande cause nationale en 2026 est la preuve d'une réelle prise de conscience. La santé mentale, sous-financée, fragmentée, trop souvent traitée dans l'urgence, ne peut plus être le parent pauvre de notre système de soins.

Voici les objectifs à atteindre en 2026 : renforcer la coordination entre les ministères, soutenir davantage les initiatives locales et intégrer la santé mentale dans toutes les politiques publiques, de l'éducation à l'aménagement urbain.

Nous pouvons déjà saluer les moyens supplémentaires qui seront alloués à cette cause en 2026, notamment pour la pédopsychiatrie, à hauteur de 35 millions d'euros, et pour le renforcement de la prise en charge des urgences psychiatriques, à hauteur de 10 millions d'euros.

Quelle politique de prise en charge devons-nous bâtir ?

D'abord, une politique qui ne sépare plus la prévention du soin. Il est temps de mettre fin au repérage tardif du mal-être de nos jeunes. L'école, les universités, la médecine de ville, les services sociaux, les collectivités locales doivent former un véritable réseau d'alerte et d'accompagnement.

La santé scolaire doit aussi retrouver toute sa place, alors que seulement 57 % des postes de médecins de l'éducation nationale sont pourvus et que moins de 20 % des enfants bénéficient de la visite médicale obligatoire au cours de la sixième année. Dans ces conditions, comment pouvons-nous demander aux enseignants de voir ce qu'ils n'ont pas les moyens de repérer ?

Par ailleurs, nous devons garantir un accès réel et continu aux soins.

Il faut encourager les initiatives locales. Je pense notamment au projet Sésame, en Île-de-France, qui s'est imposé comme un outil prometteur de dépistage et de prise en charge des troubles mentaux, ou encore au travail de collaboration et de concertation des différents acteurs, comme en Normandie, où sept projets territoriaux de santé mentale (PTSM) ont été adoptés.

Depuis 2020, nous avons créé des dispositifs pour favoriser la prise en charge des jeunes, tels que Mon soutien psy, les maisons des adolescents – comme il en existe dans mon département de l'Eure –, mais aussi les espaces santé jeunes.

Les parcours de santé mentale doivent être consolidés pour avoir des effets réellement significatifs. Il faut pouvoir assurer des relais si une première prise en charge n'aboutit pas.

Quelques axes d'amélioration existent : il faudrait notamment s'appuyer sur les infirmiers en pratique avancée spécialisés en psychiatrie et santé mentale, renforcer la coordination entre médecins généralistes, psychiatres et infirmiers et désengorger les cabinets des psychologues et des psychiatres.

C'est une évidence : nous ne sortirons pas de la crise par la seule hospitalisation ; il faut des réponses graduées, lisibles et de proximité.

Madame la ministre, mes chers collègues, la santé mentale des jeunes est une question qui doit retenir notre attention immédiate et collective. En prendre soin, c'est investir dans leur avenir, mais aussi dans celui de la Nation toute entière. (Applaudissements sur les travées des groupes INDEP et UC.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, vous avez évoqué des « images idéalisées ». Je le rappelle, le Président de la République a confié une mission à Amine Benyamina et Raphaël Gaillard sur l'intelligence artificielle et les chatbots. Elle devrait durer quelques semaines et aboutir à des propositions concernant les répercussions de l'IA sur la santé mentale des jeunes.

S'agissant des outre-mer, un plan d'urgence dédié aux Antilles a été engagé. Il renforce les dispositifs et les campagnes de prévention, mais également l'offre de soins.

En outre, comme vous le savez, un kit à destination des enseignants et, plus généralement, de l'ensemble des personnels de l'éducation nationale a été mis en place.

Nous sommes en train de travailler à la création d'une sorte de « coupe-file », via le service d'accès aux soins psychiatriques, lorsqu'il y a eu repérage. Là où ce service est mis en place, les choses fonctionnent très bien. C'est vrai aussi du service d'accès aux soins non psychiatriques.

Nous renforçons aussi les Samu psychiatriques, avec des équipes mobiles extrahospitalières qui se rendent au domicile des personnes.

Nous devons évidemment continuer à développer ces dispositifs.

Enfin, vous avez eu raison de parler d'interministérialité, car elle est effectivement indispensable. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la future délégation interministérielle à la santé mentale sera rattachée à la direction générale de la santé (DGS) : c'est un moyen de la rendre beaucoup plus opérationnelle.

M. le président. La parole est à Mme Anne-Sophie Romagny. (Applaudissements sur les travées des groupes UC, RDPI et INDEP, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)

Mme Anne-Sophie Romagny. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, il est des silences qui interpellent plus que de longs discours : ceux de nos jeunes dont le discernement s'affaiblit sous le poids de pathologies qu'ils ne peuvent pas encore nommer, et ceux de familles qui s'épuisent dans un face-à-face solitaire avec la maladie.

Je veux lancer ici une alerte sur un système de soins qui, malgré l'engagement des soignants, peine encore trop souvent à intervenir dans les temps.

Un premier point de vigilance, qui me tient particulièrement à cœur, parce que je l'ai éprouvé en tant que maire de ma commune, concerne les soins à la demande d'un tiers.

Si un cadre législatif existe, nous ne pouvons plus faire l'économie d'une remise à plat du dispositif actuel, ainsi que des expertises psychiatriques avant qu'elles ne deviennent judiciaires. Par manque de places en établissements spécialisés ou, malheureusement trop souvent, en raison d'une forme de renoncement, le système tend à fermer les yeux sur des situations pourtant préoccupantes.

Masqués très fréquemment par des addictions liées à des pathologies beaucoup plus profondes, addictions qui aggravent bien souvent les problèmes préexistants, mais non réglés – je pense notamment aux cannabinoïdes de synthèse –, les troubles de ces patients ne sont pas traités, si bien que ces personnes ressortent moins de vingt-quatre heures plus tard, toujours sans diagnostic. Or les conséquences de l'absence de diagnostic sont lourdes : absence de suivi adapté, exposition de l'entourage à des risques importants, etc.

De nombreux foyers se retrouvent ainsi démunis face à une société qui devient aveugle et sourde, par manque d'organisation. Je pense particulièrement à ces mères isolées, souvent laissées seules face à la charge quotidienne de la maladie et de la violence de leurs adolescents devenus jeunes adultes.

Notre système de santé doit proposer des solutions : ce n'est pas un luxe ; c'est une nécessité pour rompre l'isolement, prévenir l'épuisement des aidants et garantir un environnement stable et sécurisant pour tous.

Mon deuxième point de vigilance touche à la prise en charge post-diagnostic, un sujet qui est tout aussi complexe. Les études de l'Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) mettent en évidence une variabilité préoccupante des pratiques entre établissements, notamment dans le suivi de la schizophrénie. Le défi est immense pour les jeunes majeurs. À dix-huit ans, lorsque le diagnostic est trop tardif, le déni l'emporte et conduit trop souvent à un refus de soins. Comment protéger ces jeunes sans les braquer ? Comment éviter la rupture ?

Voici des propositions concrètes.

Il est d'abord impératif de renforcer les centres médico-psychologiques (CMP), dont les délais d'attente, parfois supérieurs à six mois, ne sont plus compatibles avec l'urgence des situations observées. Ces structures doivent redevenir des points d'accès rapides et efficaces à une prise en charge adaptée.

Ensuite, nous devons aider les psychiatres à s'interroger sur leurs bonnes pratiques en tant qu'experts, et revoir en profondeur notre système d'accès aux soins en urgence psychiatrique. Plusieurs expérimentations prometteuses sont en cours dans le Grand Est.

Pour renforcer immédiatement notre capacité de suivi et d'accompagnement des patients, le déploiement des infirmiers en pratique avancée spécialisés en psychiatrie doit être accéléré. Leur apport est reconnu, mais le dispositif est encore insuffisamment mobilisé.

Enfin, l'amélioration de la coopération entre tous les acteurs est indispensable. Médecins généralistes, psychiatres, psychologues, professionnels de la santé scolaire et du secteur médico-social doivent travailler de manière étroitement coordonnée, afin de garantir un parcours de soins cohérent, lisible et continu.

J'attire votre attention sur le juste équilibre à trouver entre libertés individuelles et prise en charge psychiatrique, entre l'adolescent non diagnostiqué et le jeune adulte qui refuse de se soigner, entre le poids de la responsabilité éducative que l'on fait peser sur les familles et la réalité des troubles psychiques que le système n'a pas pu ou pas su diagnostiquer ni prendre en charge à temps.

J'ai une pensée particulière en cet instant pour ces familles qui se battent et qui, trop souvent, se retrouvent dans une impasse, à ces jeunes dans le mal-être, conscients ou non d'être parfois un danger pour eux-mêmes ou leur entourage.

Vous l'aurez compris, mes chers collègues : il y a urgence ! La santé mentale des jeunes exige une approche globale, continue et coordonnée, qui articule prévention, repérage précoce et accompagnement dans la durée. Réformer notre organisation, renforcer les passerelles entre les acteurs et garantir un accès réel aux soins ne sont plus des options : cela relève d'une responsabilité collective ! (Applaudissements sur les travées des groupes UC et INDEP, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, je souscris à vos propositions : plus de centres médico-psychologiques, plus de coordination, plus de prévention, plus de repérage et d'interventions précoces.

Nous sommes en train de travailler sur la base d'un rapport qui m'a été remis récemment par plusieurs personnalités qualifiées. J'aurai l'occasion d'annoncer un certain nombre de mesures le 2 juin prochain, lors de la réunion consacrée au bilan de la grande cause nationale pour 2025 et aux perspectives pour 2026.

M. le président. La parole est à Mme Marie-Claire Carrère-Gée. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC. – M. Marc Laménie applaudit également.)

Mme Marie-Claire Carrère-Gée. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, je m'exprime une nouvelle fois sur l'enjeu de la santé mentale, qui me tient particulièrement à cœur et pour lequel j'ai conduit, sous l'autorité du Premier ministre Michel Barnier, le chantier de la grande cause nationale.

Le sujet que je souhaite aborder relève à première vue de la technologie, mais il touche en réalité à l'intime : les modalités contemporaines et à venir de la formation des esprits et de la construction de soi et leurs conséquences sur la santé mentale des jeunes.

Une mutation est en cours. Les intelligences artificielles conversationnelles ne sont plus seulement des outils. Elles deviennent des interlocutrices, des confidentes, parfois même des substituts de relations humaines. Et c'est précisément là que réside le problème.

Les dirigeants d'OpenAI ou d'Anthropic ne cessent de répéter que ces technologies seraient développées dans une perspective de bien commun. Soit.

Posons alors une question simple : si tel était le cas, la première exigence ne devrait-elle pas être la protection des plus vulnérables ? Rien ne garantit aujourd'hui que ces outils favorisent toujours l'ouverture d'esprit et bénéficient à l'équilibre psychique. Ils peuvent en effet produire l'effet inverse.

En analysant des conversations réelles, des chercheurs de Stanford ont mis en évidence des spirales délirantes. Un utilisateur exprime une idée fragile, parfois irrationnelle. L'intelligence artificielle, programmée pour être empathique, ne la dément pas, ne la contredit pas ; elle l'accompagne, la valide et, parfois, l'amplifie. Elle le fait non par malveillance, mais parce que ces outils sont conçus ainsi. Les conséquences sont concrètes : dérive comportementale, rupture sociale et, parfois, passage à l'acte.

La Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) a d'ailleurs alerté sur la banalisation des idées suicidaires, la confusion entre relations humaines et interactions artificielles et les risques pour la vie privée.

Ces signaux doivent nous alerter, d'autant que les usages évoluent à toute vitesse. Le soutien psychologique est déjà l'un des premiers usages des chatbots chez les jeunes adultes. Nous sommes en train de déléguer à des algorithmes, sans cadre réel, une part de l'accompagnement émotionnel de la jeunesse.

Une intelligence artificielle ne remplace pas un psychologue. Elle ne comprend pas ; elle calcule. Elle ne perçoit ni la souffrance ni les contradictions.

Nous devons agir à la source, imposer des IA sûres par design, capables de détecter les situations à risque, de refuser certaines logiques de validation et d'orienter les jeunes qui en ont besoin vers des adultes ou des professionnels. Cela implique d'associer des cliniciens dès la conception de tels outils.

Il y a là un immense enjeu de santé publique. Il doit être traité comme tel : transparence sur les paramètres de sécurité, règles obligatoires de gestion de crise en cas de détresse, d'automutilations ou de violences.

Mais il y a aussi un enjeu éducatif.

Sur ces deux points, nous attendons des actes. Vous avez évoqué la mission qui a été confiée par le Président de la République, madame la ministre, mais il faut vraiment des mesures concrètes et rapides, à commencer par un véritable plan pour les jeunes.

Quel dialogue les autorités publiques françaises et européennes ont-elles engagé avec les concepteurs de ces outils d'intelligence artificielle ? Les enseignants sont-ils dès aujourd'hui préparés à ces usages et aux risques qu'ils induisent ? Je crains que non.

Nous devons donc lancer un plan de formation massif, initial et continu, pour permettre aux enseignants non seulement d'utiliser de tels outils, mais de les encadrer et d'en expliquer les limites. L'éducation à l'intelligence artificielle doit être intégrée dès la sixième, afin de former des esprits critiques et de permettre aux élèves de distinguer le vrai du généré, le lien humain de l'interaction simulée. Enfin, les parents doivent être informés et accompagnés, faute de quoi un immense fossé se creusera entre les usages des enfants et la capacité des adultes à les guider.

Madame la ministre, que comptez-vous faire sur ces trois axes ? Selon quel calendrier ? Et avec quels moyens ?

La santé mentale des jeunes ne se jouera pas seulement dans les cabinets des psychiatres et psychologues, dont nous avons beaucoup parlé ; elle se jouera dans le code source de ces outils. Ne laissons pas les algorithmes devenir en l'état les tuteurs, les confidents, les amis et les thérapeutes de nos enfants. Il ne s'agit pas seulement de technologie ; il s'agit de la formation des esprits. C'est un enjeu de santé et un enjeu d'humanité ! (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC. – M. Marc Laménie applaudit également.)

M. le président. La parole est à Mme la ministre.

Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. J'ai lancé au mois de novembre 2025 la stratégie nationale en matière d'intelligence artificielle et d'utilisation des données de santé. Elle comporte des mesures qui répondent à vos interrogations, madame la sénatrice : il s'agit notamment de pouvoir disposer d'une intelligence artificielle éthique, d'une intelligence artificielle réglementée, c'est-à-dire d'une intelligence artificielle de confiance. C'est bien cela, l'objectif.

Un travail de réglementation pour sécuriser l'usage de ces outils est par ailleurs en cours à l'échelon européen.

J'ajoute qu'en France, depuis le mois de novembre, nous testons, notamment dans le cadre du grand défi sur les dispositifs médicaux numériques en santé mentale, des solutions d'application d'intelligence artificielle, du point de vue tant éthique que médico-économique.

Cette stratégie nationale comprend également dorénavant un volet relatif à la formation de l'ensemble des professionnels de santé : médecins, odontologues, pharmaciens.

Telles sont les réponses que je peux vous apporter aujourd'hui.

M. le président. La parole est à Mme Sandra Paire. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Marc Laménie applaudit également.)

Mme Sandra Paire. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, c'est avec émotion que je prends la parole pour la première fois dans cet hémicycle, à l'occasion de ce débat.

Un chiffre devrait tous nous alerter : en France, un jeune sur trois déclare avoir déjà eu des pensées suicidaires. Voilà une réalité brutale, silencieuse et répandue.

Je tiens dès à présent à saluer les travaux que la commission des affaires sociales a menés dès 2021, quand le Sénat avait été le premier à alerter sur les effets de la crise sanitaire sur la santé mentale de nos concitoyens. Car il y a un avant et un après : avant la pandémie, la santé mentale des jeunes était déjà préoccupante ; après, elle est devenue une urgence silencieuse.

La crise de la covid-19 n'a fait que révéler et aggraver des fragilités liées à la précarité, à l'isolement, au cyberharcèlement et aux ruptures familiales.

Dans mon département, les Alpes-Maritimes, où la densité de pédopsychiatres reste faible, les familles attendent trop longtemps un rendez-vous. Les professionnels de santé sont débordés. Les directeurs d'établissement et les éducateurs restent démunis.

Les jeunes se retrouvent trop souvent sans solution et se rendent aux urgences, parce qu'il n'y a pas d'autre porte d'entrée. Ainsi, les passages aux urgences pédiatriques pour crise suicidaire ont augmenté de plus de 40 % entre 2019 et 2023.

Et lorsqu'un jeune est enfin orienté, il est confronté à un parcours labyrinthique entre l'éducation nationale, le médico-social, les soins de ville ; il est laissé sans interlocuteur unique.

Les dispositifs comme les maisons des adolescents, les CMP ou Mon soutien psy sont certes utiles, mais ils restent insuffisamment coordonnés et peu lisibles.

Il faut donc changer de logique : aller vers le jeune au lieu d'attendre qu'il vienne. Cela suppose davantage de repérage précoce dans les établissements scolaires, une meilleure coordination entre les acteurs de la santé et un accès rapide à un bilan de santé mentale dès les premiers signes de détresse.

Des initiatives locales vont déjà dans le bon sens.

Le conseil régional de Provence-Alpes-Côte d'Azur propose des consultations psychiatriques pour les moins de 26 ans et soutient des structures de proximité, ainsi que des actions de prévention. Dans les Alpes-Maritimes, le comité départemental d'éducation pour la santé accompagne les parents pour mieux comprendre et encadrer les usages numériques de leurs enfants.

Mais ces actions doivent être renforcées, coordonnées et inscrites dans la durée.

Nous ne reconstruirons pas la santé mentale d'une génération avec des réponses fragmentées. Il faut une politique de long cours, des moyens pérennes et une mobilisation conjointe des ministères de la santé, de l'éducation nationale et de la cohésion des territoires.

Une génération a été percutée par une crise qu'elle n'a pas choisie. Un jeune qui souffre en silence aujourd'hui, c'est une fracture sociale que nous paierons collectivement demain. Nous n'avons plus le droit d'attendre ! (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Marc Laménie applaudit également.)