M. le président. La parole est à Mme Nathalie Delattre. (Applaudissements sur des travées des groupes INDEP, UC et Les Républicains.)
Mme Nathalie Delattre. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, voilà quinze jours, la Fédération hospitalière de France a publié une nouvelle enquête sur la santé mentale des jeunes.
Les chiffres qui y sont présentés ne sont pas d’anodines statistiques : ce sont des alertes. Un jeune sur trois est aujourd’hui concerné par au moins un trouble psychique ; 42 % des 18-24 ans sont atteints de troubles anxieux ; on observe, en cinq ans, une hausse de 118 % des tentatives de suicide chez les jeunes filles de 10 à 14 ans. Derrière ces chiffres, il y a des visages, des silences, des détresses que personne ne voit, jusqu’au drame.
Dans cet hémicycle, nous avons agi. En janvier 2024, le Sénat a adopté la proposition de résolution que j’avais déposée pour inviter le Gouvernement à ériger la santé mentale des jeunes en grande cause nationale. Cette initiative a conduit Michel Barnier à déclarer la santé mentale « grande cause nationale » en 2025, décision prolongée en 2026 par François Bayrou.
Toutefois, cette reconnaissance ne suffit pas. Les annonces qui ne sont pas suivies de faits ne soignent pas ; au contraire, pendant ce temps, l’urgence fait son chemin. Un comité interministériel a été annoncé, mais il n’a jamais été réuni. Un délégué ministériel à la santé mentale a quitté ses fonctions sans être remplacé. Sur le terrain, les professionnels sont à bout, les jeunes attendent des mois, les portes se ferment et les familles cherchent de l’aide sans trouver personne. Dans l’intervalle, les troubles progressent ; ils se développent plus tôt, plus fort.
Dès lors, que faut-il faire ?
Pour ce qui est de la pédopsychiatrie, tout d’abord, la crise des vocations est profonde, les postes demeurent non pourvus, les équipes s’épuisent et les structures sont saturées. Sans revalorisation réelle des métiers ni création de capacités supplémentaires, les listes d’attente continueront de s’allonger. Un jeune qui doit attendre six mois pour consulter un pédopsychiatre est un jeune qu’on laisse s’enfoncer.
En ce qui concerne l’école, ensuite, les infirmières scolaires sont en première ligne du repérage précoce. Cependant, avec des ratios pouvant atteindre une infirmière pour 800 à 1 200 élèves, le suivi devient illusoire. Il convient donc de toute urgence de renforcer le maillage territorial et de revaloriser ce métier trop souvent oublié par l’éducation nationale.
S’agissant de la coordination, enfin, les dispositifs existent – maisons des adolescents, centres médico-psychopédagogiques, centres médico-psychologiques –, mais les familles se heurtent encore à des parcours fragmentés, marqués par de nombreuses ruptures.
Madame la ministre, combien de temps allons-nous regarder cette situation se dégrader ? Quand allez-vous réunir le comité interministériel ? J’en appelle également au Président de la République et au Premier ministre : cette politique a besoin d’un cap, d’un responsable, d’une autorité. Il faut nommer maintenant un secrétariat d’État dédié. Ce sujet n’est pas technique ; il est avant tout humain et vital.
Madame la ministre, à chaque retard, c’est un jeune qui s’enfonce ; à chaque renoncement, c’est une famille qui bascule. Vous n’avez plus le droit d’attendre. (Mmes Marie-Do Aeschlimann et Marie-Claire Carrère-Gée, ainsi que M. Philippe Folliot, applaudissent.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Le comité interministériel – son appellation définitive reste à arrêter, mais il sera bel et bien interministériel – sera ouvert aux parlementaires, ainsi qu’aux acteurs qui souhaitent s’y associer. Comme je l’ai indiqué, nous dresserons au début du mois de juin le bilan des actions menées au cours de l’année 2025, tout en traçant des perspectives pour ce qui reste de l’année 2026.
Il va s’agir d’un moment important pour mettre en lumière les mesures qui ont été mises en œuvre, car il y en a énormément, ce que je n’ai découvert qu’en devenant ministre.
Pour avoir été auparavant parlementaire pendant un certain temps, j’ai pu constater en effet que je n’avais pas eu moi-même connaissance de certaines de ces initiatives lorsque je siégeais à l’Assemblée nationale. Or il est essentiel de valoriser tout ce qui est réalisé et d’évaluer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, afin de définir nos priorités pour l’année en cours.
Le cap est clair : il faut agir sur les multiples déterminants de la santé mentale par des interventions ciblées – sommeil, exposition aux réseaux numériques, alimentation, activité physique –, tout en renforçant l’offre de soins et son maillage territorial. Le cap est très clair, j’y insiste. Il reste à obtenir plus de résultats.
On sait par ailleurs que le nombre de cas recensés tend à augmenter à mesure que nous déployons de nouveaux moyens de repérage. Je partage votre constat : les mesures actuelles ne suffisent pas. Mais, je le répète, bien des choses sont faites et nous devons continuer d’avancer dans cette direction.
M. le président. La parole est à Mme Jocelyne Guidez. (Applaudissements sur les travées du groupe UC. – Mme Marie-Do Aeschlimann et M. Cédric Chevalier applaudissent également.)
Mme Jocelyne Guidez. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, « C’est dans l’angoisse que l’homme prend conscience de sa liberté », écrivait Jean-Paul Sartre dans L’Être et le Néant. Il reformulait ainsi l’intuition d’un philosophe danois pour qui l’angoisse est le vertige de la liberté. Or la jeunesse est l’âge de la liberté. Nos jeunes n’ont sans doute jamais été aussi libres : nous comprenons mieux pourquoi la question de leur santé mentale s’impose dans le débat public.
Je remercie le groupe Les Républicains d’avoir pris l’initiative de ce débat, que nous avions déjà effleuré lors de l’examen de la proposition de loi visant à protéger les jeunes des risques liés à l’usage des réseaux sociaux. Le constat est en effet difficile à ignorer : hausse des troubles anxieux et dépressifs, progression des idées suicidaires, augmentation du recours aux soins psychiatriques depuis la crise sanitaire.
Pour bien agir, encore faut-il bien comprendre les raisons de ce phénomène : nous faisons face à une détérioration profonde de la santé mentale qui dépasse largement le seul champ sanitaire.
Cette tendance procède tout d’abord d’une crise des repères : les cadres structurants – famille, école, autorité – sont fragilisés. Les jeunes, comme l’ensemble de la société, sont projetés dans une individualisation sans limites, et le gain de liberté finit par laisser place à un surcroît d’angoisse. À cette perte de sens et de repères s’ajoute un environnement dérégulé et hyperconnecté, au sein duquel l’influence des réseaux sociaux vient accentuer les fragilités. Voilà l’harmonieux paysage que nous avons sous les yeux !
Toutefois, prenons garde aux simplifications : 55 % des jeunes, dit-on, rencontreraient des problèmes de « santé mentale ». Mais veillons à ne pas passer de la prise de conscience à la psychose généralisée. Chacun peut rencontrer un problème de santé mentale au même titre que l’on rencontre des problèmes de santé en général. Entre un trouble anxieux du dimanche soir et une pathologie psychiatrique sévère, il y a un monde, autant qu’entre une carie et un cancer en phase terminale.
Notre système tend aujourd’hui à reproduire cette binarité entre, d’un côté, une psychiatrie hospitalière saturée, et, de l’autre, une offre libérale peu coordonnée. Entre les deux, il manque un véritable continuum de soins.
Je souhaite concentrer plus particulièrement mon intervention sur la question de la qualité des prises en charge, que j’aborderai sous trois angles : temps, ciblage des patients, pratiques.
La priorité absolue, c’est la précocité de l’intervention.
Nous savons que près de 75 % des troubles apparaissent avant l’âge de 25 ans. Pour nombre d’entre eux, une prise en charge précoce influe positivement sur la courbe neurodéveloppementale et réduit les risques de dépression ou d’idées suicidaires, dont la prévalence est particulièrement forte chez les adolescents et les jeunes adultes, singulièrement chez les jeunes filles.
La loi du 15 novembre 2024 visant à améliorer le repérage et l’accompagnement des personnes présentant des troubles du neurodéveloppement (TND) prévoit deux examens obligatoires de repérage des TND, aux âges de neuf mois et de six ans. Madame la ministre, ma première question concerne le déploiement de cette mesure très importante : disposez-vous d’éléments pour réaliser un point d’étape sur sa mise en œuvre ? Qu’en est-il du calendrier ?
La deuxième priorité, c’est l’accompagnement psychologique et le ciblage du public.
Si le dispositif Mon soutien psy a constitué une avancée réelle pour les troubles légers à modérés, il atteint aujourd’hui ses limites pour de nombreux jeunes en souffrance qui en sont exclus, alors même que les structures publiques sont saturées. Votre prédécesseur avait évoqué, en réponse à une question écrite, la création d’une « seconde brique » de Mon soutien psy pour les situations plus complexes. Cette réflexion est-elle toujours d’actualité, s’agissant d’intégrer au dispositif un suivi prolongé et adapté aux troubles plus sévères ?
Enfin – c’est la troisième priorité –, je ne saurais conclure sans évoquer la qualité des pratiques. En matière psychiatrique, celles-ci demeurent très hétérogènes et toutes ne sont pas recommandées par la Haute Autorité de santé. Je pense à la pratique du « packing » ou au recours à la contention et à l’isolement. L’ARS d’Île-de-France a récemment suspendu l’activité des unités d’hospitalisation complète de la Fondation Vallée, établissement pédopsychiatrique situé à Gentilly, et le Contrôleur général des lieux de privation de liberté a également signalé le centre de Melun.
D’où ma dernière question, madame la ministre : allez-vous prendre des mesures pour prévenir de telles pratiques, sanctionner les manquements et conditionner davantage les financements publics au respect des recommandations de bonnes pratiques ?
L’enjeu n’est pas seulement de faire plus : il est de savoir si nous sommes prêts à faire mieux. (Applaudissements sur les travées des groupes UC et INDEP, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Pour ce qui est du repérage précoce, je tiens à dire que les informations relatives aux troubles du neurodéveloppement sont désormais systématiquement inscrites dans le carnet de santé. Il y a là, me semble-t-il, une avancée notable.
Concernant le dispositif Mon soutien psy, je partage votre analyse : nous travaillons actuellement à son adaptation pour les patients présentant des pathologies plus lourdes, dans le cadre d’une gradation des soins. Si je n’ai pas de mesures précises à vous annoncer aujourd’hui, je vous confirme que nos services sont mobilisés sur cette question.
Nous menons, de la même façon, une réflexion sur la pratique de la contention. On sait que l’usage de la contention, particulièrement chez les jeunes, engendre un stress traumatique majeur dont le retentissement est durable sur leur vie psychique. Il existe des établissements, dans notre pays comme chez nombre de nos voisins européens, qui ne recourent pas du tout à cette pratique. La preuve est donc faite qu’il est possible de s’en passer.
Une telle évolution suppose toutefois un effort de formation approfondi à destination de l’ensemble des équipes soignantes. C’est pourquoi il nous faut définir une trajectoire pour tendre vers le zéro contention. Un tel objectif ne peut être atteint du jour au lendemain : il y faut beaucoup de préparation et de travail. Mais c’est possible ! Nous œuvrons en tout cas en ce sens et tâcherons de proposer une trajectoire dans les jours qui viennent.
M. le président. La parole est à M. Cédric Chevalier. (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP. – Mmes Nicole Duranton et Anne-Sophie Romagny applaudissent également.)
M. Cédric Chevalier. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, ce soir, j’ai choisi de laisser la parole aux jeunes. Aussi l’intervention que je m’apprête à vous lire a-t-elle été intégralement et en totale liberté rédigée par Iéléna, 20 ans, étudiante en droit. Après tout, nous passons notre temps à dire que nous écoutons les jeunes ; mais les entendons-nous vraiment ?
À travers les mots de cette étudiante, parfois rudes, mais sincères, et peut-être aussi à travers ses maux, s’exprime une réalité trop souvent minimisée : celle d’une génération confrontée à l’anxiété, à la pression sociale et à la solitude. La santé mentale des jeunes ne peut plus être ignorée ; elle exige une prise en charge accessible, globale et sans stigmatisation, qui reconnaisse enfin leur parole.
Je vous remercie de lui accorder votre écoute.
« Madame la ministre, mesdames, messieurs les sénateurs, la santé mentale a été proclamée “grande cause nationale de 2025” par le Gouvernement. Mais, dans les faits, pour un grand nombre de responsables politiques, cette grande cause semble n’être qu’un slogan ou une simple tendance sur TikTok. Derrière ces mots, derrière ces discours, cependant, la jeunesse vacille. L’urgence, elle, ne peut être encore repoussée.
« Les chiffres sont sans appel. Près de 50 % des jeunes âgés de 11 à 15 ans déclarent souffrir de troubles anxieux et 40 % d’entre eux de troubles dépressifs. Mais ce n’est pas tout : 23 % des lycéens affirment avoir déjà eu des pensées suicidaires, et un lycéen sur dix est déjà passé à l’acte. Le suicide est l’une des principales causes de décès chez les 15-19 ans.
« Ces données ne sont pas abstraites : loin d’être de simples chiffres, elles sont le symptôme d’une jeunesse qui continue de s’enfoncer dans les abysses. Qui sait ? Peut-être votre propre enfant en fait-il partie. Que ferez-vous alors ?
« Pourtant, face à ce constat, rien ne semble réellement fait. Vous parlez, vous alertez, vous publiez des rapports pour essayer de mesurer l’ampleur du problème, mais, dans le même temps, les politiques en faveur de la jeunesse restent trop souvent les premières touchées par les coupes budgétaires.
« La culture, le sport, l’accompagnement social, tous ces leviers qui contribuent à l’équilibre mental des jeunes, sont fragilisés. La baisse des crédits du pass Culture en est un exemple : pour certains jeunes, il représentait le seul moyen d’échapper à leur réalité en achetant des livres, en allant au cinéma, en apprenant, en s’ouvrant au monde.
« Ces inégalités, je les vois sur le terrain. Je suis moi-même bénévole dans une association qui accompagne des jeunes, afin de tenter, à mon échelle, de réduire ces écarts qui les bouleversent. Mais, même engagée, je me sens parfois démunie face à l’ampleur du phénomène. Ils ont besoin d’écoute, de repères, de moyens. Ils ont besoin que vous agissiez.
« La santé mentale influe sur tous les aspects de la vie : la scolarité, les relations familiales et la vie sociale. Sur le plan scolaire, les signaux sont préoccupants. Le nombre de phobies scolaires et de burn-out académiques ne cesse de croître. La pression scolaire est telle que l’on finit par se perdre, par perdre pied. Toujours plus de diplômes, toujours plus de connaissances, toujours plus d’exigence ! Mais où sont les aides ? Où est l’accompagnement ?
« Dans les universités, les difficultés persistent. Le manque d’aide et d’espaces d’écoute pour les étudiants peut conduire à des situations difficiles. J’ai moi-même développé des troubles anxieux jusqu’à faire un burn-out. Je suis en deuxième année de licence. Lorsqu’on est entouré, on avance. Mais qu’en est-il des étudiants isolés ? De ceux qui n’ont pas les moyens de consulter ? De ceux qui ne savent même pas vers qui se tourner ? L’accès à l’aide demeure trop inégal.
« On parle souvent de politiques de jeunesse, mais qui nous écoute, nous, les jeunes ? Nous ne nous désintéressons pas des problèmes qui nous concernent. Donnez-nous les moyens d’agir : nous sommes les premiers concernés et nous savons de quoi nous avons besoin pour avancer.
« Il faut aussi comprendre le contexte dans lequel grandit la génération à laquelle j’appartiens. Les crises climatiques et sanitaires, les tensions géopolitiques et les incertitudes économiques créent une inquiétude permanente. Beaucoup de jeunes vivent dans la peur : peur de ne pas trouver leur place, peur de ne pas réussir, peur d’un avenir instable, peur de voir le monde se dégrader et mourir à petit feu sans pouvoir agir.
« Oui, nous avons peur. Cette peur peut vous sembler lointaine ou démesurée, mais telle est la réalité : notre réalité.
« Et je ne vous parle même pas du harcèlement scolaire, qui aggrave encore cette situation : 27 % des jeunes déclarent avoir subi du harcèlement moral et 9 % d’entre eux du harcèlement sexuel. Le numérique amplifie ces phénomènes qui ne s’arrêtent plus à la sortie de l’école. Il est omniprésent ; son usage est constant et banalisé. Pourtant, ses conséquences sur la santé mentale sont profondes et durables.
« Un autre obstacle majeur demeure : l’inégalité d’accès aux soins. Beaucoup de jeunes renoncent à consulter un psychologue ou un psychiatre pour la simple raison que c’est trop cher. Les dispositifs existants constituent autant d’avancées, mais restent insuffisants. L’obligation d’une prescription médicale crée une barrière supplémentaire et le manque de professionnels allonge les délais. Pour un jeune en détresse qui doit attendre plusieurs mois, le moment venu, c’est déjà trop tard.
« Des solutions existent pourtant : former davantage les enseignants et les parents au repérage des signaux faibles et renforcer les dispositifs d’accompagnement à long terme. La santé mentale ne doit plus être un sujet tabou, ni pour les jeunes ni pour les adultes. Nous sommes tous concernés.
« Ce dont nous avons surtout besoin, c’est une politique de jeunesse durable, cohérente et stable, qui ne soit plus une variable d’ajustement budgétaire. Écoutez-nous ; faites-nous confiance. » (Applaudissements sur les travées des groupes INDEP et RDPI, ainsi que sur des travées des groupes UC et Les Républicains.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Il est toujours difficile de parler après une jeune qui exprime les difficultés de notre société. J’ai moi-même des enfants âgés de 18 à 25 ans et je mesure parfaitement la portée du témoignage qui vient d’être lu.
Au-delà de ces mots, je tiens à rappeler, à l’attention des jeunes qui pourraient nous écouter – je sais que nombre d’entre eux ne le savent pas –, que Mon soutien psy leur permet de bénéficier de douze séances chez un psychologue intégralement prises en charge. Nous avons facilité l’accès au dispositif, qui peut se faire directement, sans passer par un médecin.
De même, les jeunes sont nombreux à ne pas savoir qu’ils ont accès aux maisons des adolescents. Les ressources existantes sont trop méconnues : cela fait partie du problème, et un travail important reste à mener à cet égard.
Les étudiants disposent également des services de santé étudiante (SSE), dont les professionnels – j’ai pu rencontrer nombre de leurs représentants – sont profondément engagés. Les parcours sportifs adaptés, évoqués précédemment et dont j’ai pu observer le fonctionnement dans certaines universités, sont des initiatives très intéressantes que nous devons encourager.
Je le redis : nous avons tous un rôle à jouer – le Gouvernement, les parlementaires, mais aussi la société tout entière – pour que les jeunes en difficulté cessent d’être ignorés et pour que des réponses positives leur soient apportées dans un monde qui est souvent d’une grande tristesse.
J’ai la conviction que, sans cette prise de conscience à l’échelle de la société dans son ensemble, nous aurons beau augmenter de nouveau le budget de 44 %, nous n’arriverons pas à relever ce défi, qui est collectif.
M. le président. La parole est à Mme Marie-Do Aeschlimann. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Marc Laménie applaudit également.)
Mme Marie-Do Aeschlimann. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, +118 % : telle est la hausse, en cinq ans, du nombre d’hospitalisations pour tentatives de suicide chez les 10-14 ans. Les passages à l’acte suicidaire frappent surtout les adolescentes. Ce chiffre glaçant est issu de l’enquête sur la santé mentale des jeunes publiée ce mois-ci par la Fédération hospitalière de France. Il justifie à lui seul la tenue du présent débat, organisé à la demande du groupe Les Républicains.
La dégradation de la santé mentale, révélée à la suite de la crise sanitaire, concerne l’ensemble de la population, mais frappe les jeunes de plein fouet. Plus de 1,5 million de mineurs sont aujourd’hui touchés par des troubles en santé mentale de plus en plus précoces. Les troubles anxieux explosent chez les 18-24 ans. La consommation d’antidépresseurs bondit, y compris chez les enfants.
Face à cette situation, la réponse publique est-elle à la hauteur d’un enjeu pourtant érigé en grande cause nationale deux années consécutives ?
L’excellent rapport de nos collègues Jean Sol, Daniel Chasseing et Céline Brulin, remis en juin 2025 à la commission des affaires sociales, montre que l’offre de soins est insuffisante et mal répartie et la prise en charge trop tardive : 79 % des jeunes en difficulté peinent à accéder aux soins. Plus de la moitié d’entre eux n’obtiennent aucun rendez-vous et, pour deux tiers d’entre eux, les délais d’attente sont excessifs, s’étirant de six à dix-huit mois. Dans un quart des départements français, on ne trouve aucun pédopsychiatre.
Dans ce contexte, plusieurs priorités s’imposent pour renforcer la prise en charge de la santé mentale des jeunes.
Première priorité : agir en amont avec un dépistage précoce dès la petite enfance. Cela suppose des effectifs suffisants, des bilans systématiques en maternelle, une véritable articulation avec les professionnels de la petite enfance, ainsi qu’un soutien parental, car les parents doivent être en mesure de détecter les fragilités et les vulnérabilités de leurs enfants. Toutefois, disons-le, repérer sans être en mesure de soigner ne changera pas la donne.
Deuxième priorité : renforcer massivement l’offre de soins, en particulier en pédopsychiatrie. Cela suppose de former davantage de professionnels, de revaloriser les métiers et de simplifier l’accès aux prises en charge, en mobilisant aussi les médecins généralistes et les infirmiers, notamment les infirmiers en pratique avancée. Des moyens substantiels doivent également être fléchés vers les centres médico-psychologiques (CMP), les centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP) et les maisons des adolescents (MDA), qui sont saturés.
Troisième priorité : remettre de la présence humaine dans les établissements scolaires. Avec un médecin scolaire pour 16 000 élèves, comment accompagner les jeunes dans de bonnes conditions, alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise la présence d’un médecin pour 5 000 élèves ? Le manque d’infirmiers et d’assistants sociaux au sein des écoles aggrave la situation.
L’an dernier, nous avons fait adopter dans cet hémicycle un amendement visant à faire reconnaître pleinement la spécialité d’infirmière scolaire. Les quelque 8 000 infirmiers de l’éducation nationale sont souvent les premiers interlocuteurs des élèves en souffrance. Leur rôle est central et doit être reconnu, renforcé et valorisé.
Or nous attendons toujours le décret d’application de cette mesure : nous comptons sur vous, madame la ministre, pour faire avancer ce dossier dans le cadre interministériel.
Notre système fonctionne en silo, réagit tardivement et de manière fragmentée. D’autres pays ont fait des choix différents. En Finlande, au Royaume-Uni ou en Australie, des équipes pluridisciplinaires sont présentes dans les établissements. La santé mentale est intégrée au quotidien de l’école. Ces pays agissent tôt, au plus près des jeunes. En France, l’école est trop souvent le lieu du constat de l’échec, rarement le premier rempart.
Les travaux de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les défaillances des politiques publiques de prise en charge de la santé mentale et du handicap ont souligné l’absence de circuit institutionnel entre l’école, le sanitaire et le médico-social, laquelle retarde la prise en charge des enfants.
Quatrième priorité : agir sur les causes profondes. Fragilisation des repères familiaux, cyberharcèlement, banalisation de la violence, exposition massive aux écrans et aux réseaux sociaux : ces facteurs accentuent le mal-être des jeunes.
L’exposition précoce aux écrans est peut-être la mère des batailles. Le temps d’écran rogne les temps consacrés à des activités essentielles au développement des enfants et des adolescents, comme la lecture, le sport, les interactions sociales ou le sommeil, tout en exposant les jeunes à des contenus anxiogènes, voire dangereux.
Madame la ministre, les constats sont consensuels, les remèdes connus. Ayons le courage tous ensemble de changer de cap, de structurer une véritable politique de prévention et de mettre les moyens là où ils sont décisifs, dès le plus jeune âge, pour protéger notre jeunesse. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et INDEP.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, je vous rejoins – j’ai eu l’occasion de l’indiquer – sur le repérage précoce, et même le plus précoce possible.
Je ferai évidemment passer le message au sujet du décret sur les infirmières scolaires, qui, à ma connaissance, est en cours d’élaboration.
Vous avez, comme d’autres, abordé la question des réseaux sociaux et des écrans, dont les études scientifiques – il me paraît important de le rappeler dans le cadre de ce débat – mettent en évidence le retentissement sur la santé mentale. Il n’y a aucun doute à cet égard, quoi qu’en disent certains. Ce que montrent toutes ces études, c’est qu’un accès précoce aux écrans ou aux réseaux sociaux, c’est une santé mentale des jeunes, notamment des moins de 15 ans, qui est atteinte.
Les propositions de loi sur ce sujet sont en cours de navette parlementaire. J’espère qu’elles pourront bientôt être définitivement adoptées.
M. le président. La parole est à Mme Nicole Duranton. (Applaudissements sur des travées du groupe UC. – M. Marc Laménie applaudit également.)
Mme Nicole Duranton. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, ce soir, nous sommes réunis pour aborder une question cruciale qui touche notre société dans son ensemble : la prise en charge de la santé mentale des jeunes.
Déclarée grande cause nationale en 2025 et en 2026, la santé mentale devient un enjeu majeur qui nous préoccupe.
La crise sanitaire en 2020 a certainement joué un rôle d’accélérateur. Elle a eu des conséquences dramatiques pour notre jeunesse : décrochage scolaire, grande précarité, démotivation, dépression, anxiété.
Je citerai quelques chiffres qui illustrent cette triste réalité.
En 2024, près de 30 % des 11-24 ans étaient concernés par des risques de troubles anxiodépressifs. Environ 55 % des jeunes de 18 ans à 24 ans ont déjà été affectés par un problème de santé mentale. Enfin, le suicide est devenu la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans.
Pression scolaire et sociale, isolement, précarité, angoisse liée à l’avenir dans un contexte anxiogène, les causes sont multiples.
La dégradation de la santé mentale peut aussi résulter de l’exposition massive aux réseaux sociaux. Le Sénat s’est saisi de cette question, sur laquelle nous devons rester très mobilisés.
Les jeunes sont constamment exposés à des images idéalisées de la vie des autres, ce qui entraîne des comparaisons dévalorisantes pour une part d’entre eux et ce qui conduit, dans certains cas, au cyberharcèlement.
Certains jeunes souffrent en silence. Notre système ne les entend parfois que tardivement. Il ne les accompagne pas toujours suffisamment. Il y a des catégories plus touchées que d’autres, qui doivent retenir toute notre attention : les jeunes filles, les enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance, les jeunes des territoires ultramarins.
Dans les outre-mer, en particulier, les besoins en termes de santé mentale sont immenses. Selon une enquête récente, près de quatre jeunes ultramarins sur dix souffrent de dépression. Ceux-ci sont souvent plus exposés à la pauvreté, à des situations familiales instables, à des difficultés pour accéder aux services publics, à la culture et au sport. Dans ces territoires, l’isolement géographique, la pénurie de professionnels et la faiblesse de l’offre spécialisée aggravent les inégalités d’accès aux soins.
Tout cela démontre qu’il existe une réalité sociale, territoriale et, parfois, familiale de la santé mentale ; nous ne devons plus l’ignorer.
Les actions menées en 2025 dans le cadre de la grande cause nationale ont permis d’ouvrir un nouveau chapitre dans la manière d’aborder cette problématique en France. Elles ont amorcé une déstigmatisation. Elles ont aussi permis d’esquisser de premières pistes pour développer la prévention, améliorer l’accès aux soins et l’accompagnement des personnes dans leur vie quotidienne. Ce sont de premiers pas.
La décision de reconduire la santé mentale comme grande cause nationale en 2026 est la preuve d’une réelle prise de conscience. La santé mentale, sous-financée, fragmentée, trop souvent traitée dans l’urgence, ne peut plus être le parent pauvre de notre système de soins.
Voici les objectifs à atteindre en 2026 : renforcer la coordination entre les ministères, soutenir davantage les initiatives locales et intégrer la santé mentale dans toutes les politiques publiques, de l’éducation à l’aménagement urbain.
Nous pouvons déjà saluer les moyens supplémentaires qui seront alloués à cette cause en 2026, notamment pour la pédopsychiatrie, à hauteur de 35 millions d’euros, et pour le renforcement de la prise en charge des urgences psychiatriques, à hauteur de 10 millions d’euros.
Quelle politique de prise en charge devons-nous bâtir ?
D’abord, une politique qui ne sépare plus la prévention du soin. Il est temps de mettre fin au repérage tardif du mal-être de nos jeunes. L’école, les universités, la médecine de ville, les services sociaux, les collectivités locales doivent former un véritable réseau d’alerte et d’accompagnement.
La santé scolaire doit aussi retrouver toute sa place, alors que seulement 57 % des postes de médecins de l’éducation nationale sont pourvus et que moins de 20 % des enfants bénéficient de la visite médicale obligatoire au cours de la sixième année. Dans ces conditions, comment pouvons-nous demander aux enseignants de voir ce qu’ils n’ont pas les moyens de repérer ?
Par ailleurs, nous devons garantir un accès réel et continu aux soins.
Il faut encourager les initiatives locales. Je pense notamment au projet Sésame, en Île-de-France, qui s’est imposé comme un outil prometteur de dépistage et de prise en charge des troubles mentaux, ou encore au travail de collaboration et de concertation des différents acteurs, comme en Normandie, où sept projets territoriaux de santé mentale (PTSM) ont été adoptés.
Depuis 2020, nous avons créé des dispositifs pour favoriser la prise en charge des jeunes, tels que Mon soutien psy, les maisons des adolescents – comme il en existe dans mon département de l’Eure –, mais aussi les espaces santé jeunes.
Les parcours de santé mentale doivent être consolidés pour avoir des effets réellement significatifs. Il faut pouvoir assurer des relais si une première prise en charge n’aboutit pas.
Quelques axes d’amélioration existent : il faudrait notamment s’appuyer sur les infirmiers en pratique avancée spécialisés en psychiatrie et santé mentale, renforcer la coordination entre médecins généralistes, psychiatres et infirmiers et désengorger les cabinets des psychologues et des psychiatres.
C’est une évidence : nous ne sortirons pas de la crise par la seule hospitalisation ; il faut des réponses graduées, lisibles et de proximité.
Madame la ministre, mes chers collègues, la santé mentale des jeunes est une question qui doit retenir notre attention immédiate et collective. En prendre soin, c’est investir dans leur avenir, mais aussi dans celui de la Nation toute entière. (Applaudissements sur les travées des groupes INDEP et UC.)