M. le président. Il faut conclure, madame la ministre.
M. le président. La parole est à Mme Marion Canalès. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)
Mme Marion Canalès. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, je remercie le groupe Les Républicains d’avoir inscrit ce sujet à l’ordre du jour de nos débats. Parce que, sur l’initiative de nos collègues du RDSE, le Sénat a créé une mission d’information sur la souffrance psychique au travail, j’aimerais commencer mon intervention par la question de la santé mentale des jeunes dans le monde professionnel.
Près d’un quart des salariés de moins de 30 ans ont connu au moins un arrêt de travail lié à des troubles psychologiques ; certains de nos collaborateurs nous font eux-mêmes remonter cette tendance lourde.
Nous observons chez les jeunes non pas une simple évolution conjoncturelle, mais une transformation profonde du rapport au travail, de l’entrée dans la vie active et, plus largement, de l’équilibre psychique d’une génération. En 2024, près de quatre jeunes travailleurs sur dix ont été en incapacité de travail pour des raisons psychologiques : burn-out, dépression, anxiété, stress… C’est près de dix points de plus que chez les salariés plus âgés.
Plus inquiétant encore, cette fragilité n’est pas temporaire. Parmi ces jeunes en incapacité pour troubles psychiques, 22 % basculent en invalidité lorsqu’il s’agit de dépression ou de troubles anxieux, 18 % dans le cas des burn-out. Cela signifie concrètement qu’une part non négligeable des jeunes actifs entre dans la vie professionnelle pour en sortir durablement… Il s’agit non pas seulement de questions individuelles ou de parcours de vie fragilisés, mais d’un enjeu social, économique et même démocratique.
En effet, quel modèle de société construisons-nous lorsque l’entrée dans le monde professionnel devient un facteur de vulnérabilité ? Surtout, que faisons-nous dès à présent pour prévenir ces situations ?
C’est bien là que notre responsabilité entre en jeu, car le diagnostic est connu et les causes identifiées : intensification du travail, précarité des débuts de carrière, isolement professionnel parfois, pression à la performance… De surcroît, le développement de l’intelligence artificielle vient, dans de nombreux secteurs d’activité, ajouter une pression et un stress supplémentaires.
Malgré cela, la prévention reste largement perfectible. Actuellement, 55 % des entreprises ne disposent pas d’outils de mesure des risques psychosociaux suffisamment efficaces ; autrement dit, dans plus d’une entreprise sur deux, nous ne savons pas précisément ce qui se joue.
Nous continuons donc, en somme, à traiter la santé mentale comme une conséquence, là où elle devrait être pensée comme une condition, que ce soit celle de la performance économique, celle de la cohésion sociale et, par-dessus tout, celle de l’épanouissement professionnel. C’est précisément l’enjeu des travaux qui ont été engagés par le Sénat au travers de sa mission d’information.
Tout d’abord, il faut mettre en place et généraliser une véritable culture de la prévention et, notamment, de la mesure. Il est indispensable d’accompagner les entreprises, quelle que soit leur taille, pour qu’elles disposent d’outils simples, fiables et partagés, afin d’évaluer les risques psychosociaux et d’agir.
Ensuite, il convient d’engager une réflexion à 360 degrés : la prévention doit être universelle, ciblée et adaptée aux publics les plus exposés. C’est d’ailleurs l’un des axes structurants de la mission d’information sur les politiques de prévention en santé, dont j’ai le plaisir d’être la rapporteure aux côtés de Nadia Sollogoub et de Marie-Do Aeschlimann : il s’agit de penser une prévention qui soit non pas uniquement descendante, mais réellement adaptée aux réalités des publics et des territoires.
Dans un contexte de dégradation avérée de la santé mentale – M. Mouiller vient de détailler ce constat –, les jeunes, notamment les filles, en paient le prix fort. Quelque 42 % des 18-24 ans sont touchés et les consommations d’antidépresseurs ont bondi depuis 2019. Il en va de même pour les hospitalisations pour tentatives de suicide : l’augmentation est de 118 % chez les filles, sachant que, pour ces dernières, les hospitalisations pour gestes auto-infligés ont progressé de 46 %.
La Fédération hospitalière de France a publié des chiffres le 15 avril dernier, car, avec le suivi de 95 % de la file active des enfants et des adolescents par l’hôpital public, ce dernier est en première ligne face à l’augmentation des besoins, nuit et jour.
Débats, missions, commissions d’enquête, rapports, questions, posées à l’Assemblée nationale comme au Sénat par toutes les familles politiques, provenant de l’ensemble des territoires que nous représentons : beaucoup a été dit sur la santé mentale.
En janvier 2024, la Haute Assemblée adoptait une résolution de Nathalie Delattre, car notre collègue, estimant qu’une prise en charge précoce et de qualité d’un enfant atteint de troubles est le gage d’une meilleure stabilisation ou guérison, proposait que la santé mentale, plus précisément celle des jeunes, soit au cœur de l’action collective.
En outre, en 2025, sur l’initiative du groupe socialiste, notre hémicycle débattait des moyens à prévoir pour traduire en actes la grande cause nationale.
De surcroît, Jean Sol, Daniel Chasseing et Céline Brulin ont remis l’an dernier, au nom de la commission des affaires sociales, un rapport contenant vingt-deux recommandations, lesquelles avaient notamment pour objet l’explosion des troubles psychiques chez les jeunes.
Enfin, synthèse d’un grand nombre de données, le récent rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les défaillances des politiques publiques de prise en charge de la santé mentale et du handicap et les coûts de ces défaillances pour la société, publié en décembre dernier, tendait à souligner la forte progression des troubles psychiques, particulièrement chez les jeunes, et les défaillances de la réponse à ce fléau pour la santé publique.
À l’image du futur du travail social, c’est à se demander si la santé mentale ne finira pas par devenir l’un des secteurs les plus documentés de l’action publique, tout en restant pourtant l’un des moins transformés. Quand la santé mentale passera-t-elle du statut de grande causerie nationale à celui de grande cause nationale, en traduisant enfin les mesures en actes ?
Les défaillances dans nos réponses entraînent, en effet, des coûts très importants, éprouvant nos finances publiques : les dépenses de santé relatives aux troubles de santé mentale sont en passe de devenir le premier pôle de dépense de l’assurance maladie, soit près de 28 milliards d’euros en 2023. J’ai même trouvé des chiffres bien plus importants, mais j’ai retenu le plus faible d’entre eux.
Ces coûts considérables pourraient pourtant être évités si les causes premières des défaillances étaient correctement traitées. Nos jeunes exigent une politique ayant pour objet d’anticiper, d’accompagner et d’évaluer, de cesser de réparer ce qui aurait pu être évité et de considérer chaque euro utilement dépensé comme un investissement dans la stabilité. Il est temps de prendre ce virage préventif en matière de santé mentale, comme dans toutes les actions en matière de santé, et vite, pour eux et pour notre avenir commun.
Nous avons quelque peu commencé à prendre ce virage en matière de protection de l’enfance. Je veux brièvement mentionner ce sujet, car les enfants de l’aide sociale à l’enfance sont surreprésentés parmi les jeunes pris en charge dans les services psychiatriques.
Il existe parfois de bonnes nouvelles en matière de protection de l’enfance et de santé mentale : je pense au programme Pégase, expérimenté et récemment généralisé de manière à être à la hauteur de ses ambitions. Nous avions eu beaucoup d’inquiétudes, mais, finalement, les tout-petits en grand danger retrouvent grâce à ce dispositif, après un parcours de soins en santé mentale, un développement normal. Je remercie les personnes derrière ce dispositif.
Toutefois, il reste beaucoup à faire. Yannick Neuder nous rappelait ici même l’an dernier son souhait d’engager une réforme des urgences psychiatriques, afin de garantir une prise en charge adaptée dans chaque territoire et de désengorger les services hospitaliers – ils absorbent 95 % de la file active des jeunes –, à la suite du rapport parlementaire de deux députés.
Où en sommes-nous ? Comme nous l’avons relevé lors du débat précédent relatif aux Sdis, certains services de pompiers assument une partie de ces urgences psychiatriques, in fine, dans leur mission de secours aux populations.
Quand déciderons-nous de renforcer les maisons des adolescents, partout en France ? Je sais que des moyens supplémentaires ont été dégagés, mais pas à la hauteur des besoins exprimés.
Pourtant, je rappelle que non seulement le Président de la République avait qualifié ces établissements d’acteurs centraux de la prévention des troubles psychiques, mais aussi que la recommandation du rapport de Mme Brulin et de MM. Sol et Chasseing était claire : « Développer les antennes des maisons des adolescents et les dispositifs mobiles pour accroître leur accessibilité territoriale ».
Par ailleurs, mes collègues préconisaient dans leur rapport de « renforcer les centres médico-psychologiques » pour les maintenir comme structure pivot de la prise en charge. Et le ministre de la santé nous avait lui-même affirmé sa volonté de renforcer les CMP infantojuvéniles, tout en permettant une meilleure orientation.
Quand déciderons-nous enfin de soutenir davantage ces structures, actuellement saturées ? Cette question est non pas la mienne, mais celle de nombreux professionnels à travers notre pays. C’est celle qu’a posée la semaine dernière la Fédération hospitalière de France. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, puisque vous avez commencé votre propos en abordant la question de la santé mentale des jeunes dans le monde professionnel, j’en profite pour saluer l’action que mène le ministre du travail, Jean-Pierre Farandou, sur ce sujet.
Peut-être avez-vous eu l’occasion d’entendre qu’il avait mis en place, alors qu’il dirigeait encore la SNCF, un bilan de santé psychologique pour le personnel. Ses équipes et lui-même œuvrent désormais à inclure les entreprises dans la prise en charge de la santé mentale, en les invitant à considérer le sujet comme une préoccupation à prendre à bras-le-corps pour améliorer le bien-être des salariés.
La politique du Gouvernement vise à améliorer la santé mentale en agissant sur l’ensemble des facteurs qui sont liés. Aussi, je ne vous rejoins pas lorsque vous affirmez qu’il ne s’agirait que de faire des discours et de formuler des promesses. En réalité, énormément d’actions sont mises en œuvre. C’est d’ailleurs pour cette raison que je propose de faire, au début du mois de juin prochain, le bilan de la grande cause de 2025 : examinons collectivement ce qui a été accompli.
Je n’ai pas le temps de détailler, mais, dans l’ensemble des déterminants, que l’on considère l’activité physique, les usages du numérique, le sommeil, l’alimentation ou le repérage des troubles, des mesures ont été prises, et cela de manière collective, car elles relèvent parfois de propositions de loi.
Est-ce suffisant ? Non. L’état de la santé mentale des jeunes – je vous rejoins sur ce point – n’est pas bon. Nous devons continuer à progresser ; d’où la continuité de la grande cause en 2026 et les mesures qui seront proposées cette année.
Si l’on évoque uniquement la question financière, le budget alloué à cette politique a déjà été augmenté de 44 %. Les centres médico-psychologiques ont reçu 38 millions d’euros de plus ; il s’agissait d’un engagement du ministre Neuder. En face des discours, il y a donc des actes.
Je suis intimement persuadée qu’il s’agit là d’un sujet de société.
M. le président. Il faut conclure, madame la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre. J’achèverai ma réponse à l’occasion d’autres interventions qui rejoindront celle de Mme Canalès.
M. le président. La parole est à Mme Céline Brulin.
Mme Céline Brulin. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, ce débat, inscrit à l’ordre du jour par le groupe Les Républicains, prolonge utilement le rapport d’information que Jean Sol, Daniel Chasseing et moi-même avons rédigé : Santé mentale et psychiatrie : pas de « grande cause » sans grands moyens.
Tous les indicateurs le montrent : la santé mentale des jeunes se dégrade, tout particulièrement chez les filles, avec des troubles qui surviennent de plus en plus précocement, tandis que les moyens pour soulager les maux se dégradent. Rouen, dans le département où je suis élue, est ainsi la première file active de France, avec plus de 10 000 jeunes patients suivis par an par les services du centre hospitalier du Rouvray.
Les raisons sont nombreuses, plusieurs ont été évoquées : temps d’exposition aux écrans, notamment aux réseaux sociaux, manque d’interaction sociale, monde de plus en plus anxiogène, difficultés financières, voire précarité pour de nombreuses familles, ou encore consommation de substances addictives. La crise sanitaire a amplifié cette dégradation de la santé mentale des jeunes, même si de nombreux phénomènes inquiétants préexistaient.
Chacun des jeunes concernés mérite de bénéficier d’un accompagnement, d’une prise en charge et, si nécessaire, de soins. Pourtant, c’est souvent le parcours du combattant pour les familles, entre les difficultés de diagnostic et d’accès à une réponse adaptée. C’est aussi une bombe à retardement pour la société tout entière. Il faut donc agir d’urgence dans plusieurs directions ; nous avons développé les axes de travail dans le rapport que plusieurs collègues ont eu l’amabilité de citer.
Par exemple, il faut redonner aux centres médico-psychologiques les moyens de réaliser leur mission. Effectivement, quelques ressources ont été dégagées, mais elles sont très insuffisantes, car ces établissements sont encore presque tous sous tension, en manque de personnel, ce qui les contraint à répondre aux demandes dans des délais qui finissent par être indécents, malgré le dévouement des différents professionnels qui y travaillent en coopération.
Comme cela a déjà été souligné, il faut des mois pour obtenir un premier rendez-vous dans bien des cas. Les CMP ont aussi besoin de déployer bien plus d’équipes mobiles pour aller au-devant des jeunes souffrant de troubles. Au-delà de ces structures, il est d’ailleurs nécessaire, à mon sens, de développer les équipes mobiles en psychiatrie, notamment celles qui sont adossées aux établissements hospitaliers, pour se déplacer vers des familles qui ne se rendent pas dans des structures de soins pour différentes raisons, qu’elles soient sociales, culturelles, d’éloignement, etc.
Il faut évidemment renforcer aussi l’hôpital public et la psychiatrie publique, qui est sinistrée, la situation étant encore plus grave pour la pédopsychiatrie. Redonnons leurs lettres de noblesse à ces spécialités ; la mission d’information a rencontré de jeunes professionnels qui ont des idées pour ce faire. Cela commande évidemment d’augmenter, par exemple, le nombre de professionnels formés dans nos universités, tout particulièrement dans les spécialités autour de la psychiatrie.
Il convient également de renforcer le temps dédié à la psychiatrie dans la formation de l’ensemble des professionnels de santé. Trop d’infirmiers et de professionnels de premier recours en général se sentent démunis pour apporter la bonne réponse à leurs patients. Il faudrait que les médecins généralistes eux-mêmes puissent s’appuyer sur des psychiatres référents.
On le sait, l’adolescence est une période charnière dans la construction d’un individu. Pour accompagner des jeunes qui rencontrent parfois des moments compliqués, les maisons des adolescents doivent être développées. Des annexes permettraient de mieux mailler le territoire national, tous les partenaires de ces maisons en disant le plus grand bien.
On ne peut évidemment pas évoquer la santé mentale des jeunes sans faire mention de la santé scolaire et universitaire. Les établissements d’enseignement pourraient être un lieu d’importance pour apporter des réponses plus précoces.
Néanmoins, pour détecter, repérer et engager une prise en charge le plus tôt possible, il nous faut des infirmiers, des médecins et des psychologues scolaires et universitaires, dont nous manquons terriblement, comme cela a été souligné. Des postes sont ouverts, mais non pourvus, en raison – ce n’est peut-être pas la seule raison – de la faiblesse des rémunérations dans ce mode d’exercice par rapport à d’autres.
Je ne puis malheureusement pas développer plus longuement les pistes sur lesquelles il est urgent de s’engager. Elles sont pourtant indispensables au regard du nombre de jeunes touchés, pour leur bien-être, pour leur santé et pour leur bon développement.
Je rejoins aussi ce qu’ont affirmé mes autres collègues : l’urgence est d’autant plus véridique que l’Insee a révélé il y a quelques jours que 43 % des arrêts de travail sont désormais liés à des motifs psychologiques, faisant de la santé mentale la première cause d’arrêt de travail hors maladie ordinaire. Engager un grand effort en faveur de la santé mentale est donc un investissement qui peut, y compris sur le plan de l’équilibre des comptes de notre système de protection sociale, se révéler particulièrement bénéfique.
M. le président. Il faut conclure, ma chère collègue.
Mme Céline Brulin. Je me joins d’ores et déjà aux orateurs qui attendent de prendre la parole pour que 2026, deuxième année consécutive où la santé mentale est érigée en grande cause nationale, soit l’occasion d’un véritable effort.
Notre société et chacun des individus qui la composent ne s’en porteront que mieux. (Mme Cathy Apourceau-Poly et M. Guy Benarroche applaudissent.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, je tiens à souligner que nombre des recommandations de votre rapport sont d’ores et déjà mises en œuvre ou en voie de l’être. Je ne puis évidemment toutes les citer, mais je reviendrai sur certaines d’entre elles.
Ainsi des formations aux premiers secours en santé mentale (PSSM) : à ce jour, 300 000 personnes ont été formées. Ce dispositif marche très bien ; il faut poursuivre l’effort engagé, mais aussi le développer en direction des lycéens.
Vous avez évoqué la prise en charge des enfants relevant de la protection de l’enfance. Au sein de l’aide sociale à l’enfance (ASE), un parcours coordonné renforcé permet désormais de prendre en charge leur santé mentale, au même titre que l’ensemble de leurs soins de santé. Je rappelle que ces enfants représentent 50 % des mineurs hospitalisés dans les services de pédopsychiatrie ; il est donc important de leur apporter ces soins.
Concernant les équipes mobiles, nous réalisons actuellement une cartographie du territoire, afin de les déployer en 2026, grâce à des financements alloués par les ARS.
Je vous rejoins sur la nécessité de renforcer les centres médico-psychologiques (CMP) pour enfants et adolescents. Je précise toutefois qu’il ne suffit pas de mobiliser des financements : il faut également des professionnels. Cela implique de former, par exemple, davantage de psychologues et d’infirmières en pratique avancée.
En ce qui concerne la formation, je vous rejoins également. Comme je l’ai indiqué, la fin du numerus clausus nous permet d’accroître le nombre de médecins formés. Quant au maillage territorial, il est indispensable, et je formulerai des propositions en ce sens au cours de l’année 2026.
Enfin, je ne puis que souscrire à vos propos concernant les difficultés de la santé scolaire. Nous travaillons, avec le Conseil national de l’ordre des médecins, à définir les modalités d’un exercice complémentaire permettant, par exemple, à des généralistes qui le souhaitent de consacrer une journée par semaine à la médecine scolaire.
Cette option n’était pas autorisée jusqu’à présent ; elle le sera dorénavant. Nous allons ainsi tâcher de renforcer la médecine scolaire par ce biais.
M. le président. La parole est à Mme Anne Souyris. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)
Mme Anne Souyris. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, si je me permettais de paraphraser Karl Marx, voici ce que je vous dirais : la « grande cause nationale » n’a fait qu’interpréter les politiques de santé mentale de différentes manières ; ce qui importe c’est de les transformer – et d’agir.
Pour la troisième fois en trois ans, notre assemblée débat de la santé mentale, érigée en grande cause nationale. Pour la troisième fois résonnent les mêmes arguments, dans ces murs comme au-dehors ; rien ne change fondamentalement. Pourtant, l’heure est grave : 1,6 million de jeunes sont confrontés à des problèmes de santé mentale et un tiers des 11-24 ans présentent des signes de troubles anxieux ou dépressifs.
Cette épidémie est une vitrine des inégalités. Elle touche davantage les jeunes filles, les jeunes racisés, les jeunes LGBTQI, les jeunes issus des territoires ruraux ou des classes populaires. Le risque d’hospitalisation est trois fois plus élevé parmi les 20 % de la population les plus défavorisés.
Chaque année, les indicateurs s’affolent davantage.
Si la crise du covid-19 et l’omniprésence des réseaux sociaux sont fréquemment citées, et si leurs conséquences sont indéniables, ces facteurs n’ont fait qu’accentuer des dynamiques déjà à l’œuvre. Plus encore, ces causes ne doivent pas masquer la responsabilité qui est celle des gouvernements successifs, par leur inaction.
Les dispositifs de participation citoyenne déployés par le Conseil économique, social et environnemental (Cese) l’année dernière ont permis aux jeunes d’évoquer les raisons de leur mal-être. L’isolement social et le sentiment de solitude, qui touchent quatre jeunes sur dix, sont, avec la précarité, les premiers facteurs identifiés.
J’espère que ce double combat, éminemment politique, fera l’objet d’un large consensus dans la perspective de 2027 et deviendra une priorité non seulement humaniste, mais aussi budgétaire. En effet, mes chers collègues, ce mal-être endémique ne se réglera pas à coups de débats lancés au Sénat un mardi soir à vingt-deux heures trente…
J’évoquerai un premier chiffre, cinglant : la moitié des jeunes souffrant d’un mal-être psychologique ne bénéficie d’aucune prise en charge. Les centres médico-psychologiques pour enfants et adolescents sont saturés ; certains affichent encore aujourd’hui des délais d’attente supérieurs à un an. Le manque de professionnels se fait sentir et les inégalités territoriales d’accès aux soins s’accentuent. Le nombre de pédopsychiatres a diminué de 30 % en dix ans.
Parallèlement, la financiarisation s’immisce dans le champ de la santé mentale, comblant le vide laissé par l’abandon de la psychiatrie publique. Entre 2008 et 2022, les hôpitaux publics ont perdu 9 000 places de psychiatrie, tandis que les capacités d’accueil du secteur privé lucratif augmentaient de plus de 30 %.
Je vous ai d’ailleurs interrogée, madame la ministre, sur la position du Gouvernement concernant le privilège de facto accordé aux acteurs privés lucratifs dans le secteur de la psychiatrie, au regard des procédures dont fait l’objet le groupe Emeis, ex-Orpea, dans les régions Grand Est et Auvergne-Rhône-Alpes. J’attends votre réponse sur ce point.
Dans le même temps, à bas bruit, les structures médico-psychologiques de proximité sont menacées de fermeture. Au moment même où nous débattons, le centre d’accueil et de crise Ginette-Amado, situé rue Garancière à Paris, à deux pas d’ici, risque de fermer ses portes.
Ce centre, dont les murs appartiennent au Sénat, offre un service continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et sept jours sur sept. Comment pouvons-nous tenir des discours ambitieux dans cet hémicycle tout en acceptant la disparition, à quelques pas d’ici, de l’un des rares centres capables d’assurer une présence permanente pour les personnes en crise ?
Les solutions, nous les connaissons : investir massivement dans la pédopsychiatrie publique en finançant mieux la prise en charge ambulatoire, les centres médico-psychologiques et les soins de proximité ; mettre en œuvre une véritable politique de prévention et de santé environnementale ; donner des moyens au système éducatif et aux politiques publiques en faveur de la jeunesse en instaurant, par exemple, un cursus sportif obligatoire à l’université à des fins de prévention.
Madame la ministre, l’enjeu majeur est que les jeunes puissent se soigner. Ceux qui souffrent d’un trouble psychique doivent bénéficier d’un remboursement intégral de leurs soins. Comme pour toute maladie somatique, le soin psychique doit donc entrer pleinement dans le panier de soins de la sécurité sociale.
Le dispositif Mon soutien psy constituait à cet égard un premier pas ; il convient désormais d’inscrire cette avancée dans le droit commun. Y êtes-vous prête, madame la ministre ? (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, deux minutes, c’est un peu court pour faire pièce à vos propos concernant l’inaction du Gouvernement en énumérant tout ce que nous faisons ! Mais je vous invite à suivre le bilan que nous tirerons de la grande cause nationale de 2025.
Parler d’inaction, c’est, me semble-t-il, nier l’engagement des nombreux professionnels mobilisés sur le terrain, qui expérimentent au quotidien. Des expérimentations « article 51 » sont en cours, du numéro de cet article de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2018 qui permet, je le rappelle, de financer – à titre expérimental – des organisations territoriales novatrices.
Ces dispositifs permettent notamment de mieux repérer les jeunes présentant des troubles psychotiques, et nous pourrons proposer, à terme, une généralisation de ces pratiques. Le repérage précoce des prémices d’un trouble est en effet déterminant pour prévenir l’entrée durable du jeune dans la psychose.
Parler d’inaction, c’est donc nier tout ce qui est fait.
Pour ce qui est du financement, j’ai rappelé que le budget consacré à la santé mentale avait augmenté de 44 %. Certes, on peut toujours souhaiter davantage, et il reste beaucoup à faire : loin de moi de prétendre que la situation actuelle est confortable pour les jeunes – les délais de prise en charge, notamment, restent longs. Mais il convient aussi de prendre la mesure de ce qui est d’ores et déjà accompli.
Par ailleurs, je tiens à souligner que la santé mentale des jeunes est une responsabilité que notre société doit porter collectivement : c’est seulement ainsi que nous pourrons avancer. Le Gouvernement, de son côté, traite cet enjeu comme étant éminemment interministériel ; mais, plus largement, chacun doit prendre ses responsabilités à l’échelle de la société tout entière.
Concernant le dossier local que vous avez mentionné, les lits de pédopsychiatrie ne sont à ce jour pas ouverts ; nous suivons toutefois ce sujet de très près avec l’agence régionale de santé.
Enfin, pour ce qui est de l’investissement dans les structures de proximité, je réaffirme notre volonté de renforcer les CMP, en particulier ceux qui sont destinés aux jeunes, enfants et adolescents.