M. le président. Il faut conclure, ma chère collègue.
Mme Céline Brulin. Je me joins d'ores et déjà aux orateurs qui attendent de prendre la parole pour que 2026, deuxième année consécutive où la santé mentale est érigée en grande cause nationale, soit l'occasion d'un véritable effort.
Notre société et chacun des individus qui la composent ne s'en porteront que mieux. (Mme Cathy Apourceau-Poly et M. Guy Benarroche applaudissent.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, je tiens à souligner que nombre des recommandations de votre rapport sont d'ores et déjà mises en œuvre ou en voie de l'être. Je ne puis évidemment toutes les citer, mais je reviendrai sur certaines d'entre elles.
Ainsi des formations aux premiers secours en santé mentale (PSSM) : à ce jour, 300 000 personnes ont été formées. Ce dispositif marche très bien ; il faut poursuivre l'effort engagé, mais aussi le développer en direction des lycéens.
Vous avez évoqué la prise en charge des enfants relevant de la protection de l'enfance. Au sein de l'aide sociale à l'enfance (ASE), un parcours coordonné renforcé permet désormais de prendre en charge leur santé mentale, au même titre que l'ensemble de leurs soins de santé. Je rappelle que ces enfants représentent 50 % des mineurs hospitalisés dans les services de pédopsychiatrie ; il est donc important de leur apporter ces soins.
Concernant les équipes mobiles, nous réalisons actuellement une cartographie du territoire, afin de les déployer en 2026, grâce à des financements alloués par les ARS.
Je vous rejoins sur la nécessité de renforcer les centres médico-psychologiques (CMP) pour enfants et adolescents. Je précise toutefois qu'il ne suffit pas de mobiliser des financements : il faut également des professionnels. Cela implique de former, par exemple, davantage de psychologues et d'infirmières en pratique avancée.
En ce qui concerne la formation, je vous rejoins également. Comme je l'ai indiqué, la fin du numerus clausus nous permet d'accroître le nombre de médecins formés. Quant au maillage territorial, il est indispensable, et je formulerai des propositions en ce sens au cours de l'année 2026.
Enfin, je ne puis que souscrire à vos propos concernant les difficultés de la santé scolaire. Nous travaillons, avec le Conseil national de l'ordre des médecins, à définir les modalités d'un exercice complémentaire permettant, par exemple, à des généralistes qui le souhaitent de consacrer une journée par semaine à la médecine scolaire.
Cette option n'était pas autorisée jusqu'à présent ; elle le sera dorénavant. Nous allons ainsi tâcher de renforcer la médecine scolaire par ce biais.
M. le président. La parole est à Mme Anne Souyris. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)
Mme Anne Souyris. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, si je me permettais de paraphraser Karl Marx, voici ce que je vous dirais : la « grande cause nationale » n'a fait qu'interpréter les politiques de santé mentale de différentes manières ; ce qui importe c'est de les transformer – et d'agir.
Pour la troisième fois en trois ans, notre assemblée débat de la santé mentale, érigée en grande cause nationale. Pour la troisième fois résonnent les mêmes arguments, dans ces murs comme au-dehors ; rien ne change fondamentalement. Pourtant, l'heure est grave : 1,6 million de jeunes sont confrontés à des problèmes de santé mentale et un tiers des 11-24 ans présentent des signes de troubles anxieux ou dépressifs.
Cette épidémie est une vitrine des inégalités. Elle touche davantage les jeunes filles, les jeunes racisés, les jeunes LGBTQI, les jeunes issus des territoires ruraux ou des classes populaires. Le risque d'hospitalisation est trois fois plus élevé parmi les 20 % de la population les plus défavorisés.
Chaque année, les indicateurs s'affolent davantage.
Si la crise du covid-19 et l'omniprésence des réseaux sociaux sont fréquemment citées, et si leurs conséquences sont indéniables, ces facteurs n'ont fait qu'accentuer des dynamiques déjà à l'œuvre. Plus encore, ces causes ne doivent pas masquer la responsabilité qui est celle des gouvernements successifs, par leur inaction.
Les dispositifs de participation citoyenne déployés par le Conseil économique, social et environnemental (Cese) l'année dernière ont permis aux jeunes d'évoquer les raisons de leur mal-être. L'isolement social et le sentiment de solitude, qui touchent quatre jeunes sur dix, sont, avec la précarité, les premiers facteurs identifiés.
J'espère que ce double combat, éminemment politique, fera l'objet d'un large consensus dans la perspective de 2027 et deviendra une priorité non seulement humaniste, mais aussi budgétaire. En effet, mes chers collègues, ce mal-être endémique ne se réglera pas à coups de débats lancés au Sénat un mardi soir à vingt-deux heures trente…
J'évoquerai un premier chiffre, cinglant : la moitié des jeunes souffrant d'un mal-être psychologique ne bénéficie d'aucune prise en charge. Les centres médico-psychologiques pour enfants et adolescents sont saturés ; certains affichent encore aujourd'hui des délais d'attente supérieurs à un an. Le manque de professionnels se fait sentir et les inégalités territoriales d'accès aux soins s'accentuent. Le nombre de pédopsychiatres a diminué de 30 % en dix ans.
Parallèlement, la financiarisation s'immisce dans le champ de la santé mentale, comblant le vide laissé par l'abandon de la psychiatrie publique. Entre 2008 et 2022, les hôpitaux publics ont perdu 9 000 places de psychiatrie, tandis que les capacités d'accueil du secteur privé lucratif augmentaient de plus de 30 %.
Je vous ai d'ailleurs interrogée, madame la ministre, sur la position du Gouvernement concernant le privilège de facto accordé aux acteurs privés lucratifs dans le secteur de la psychiatrie, au regard des procédures dont fait l'objet le groupe Emeis, ex-Orpea, dans les régions Grand Est et Auvergne-Rhône-Alpes. J'attends votre réponse sur ce point.
Dans le même temps, à bas bruit, les structures médico-psychologiques de proximité sont menacées de fermeture. Au moment même où nous débattons, le centre d'accueil et de crise Ginette-Amado, situé rue Garancière à Paris, à deux pas d'ici, risque de fermer ses portes.
Ce centre, dont les murs appartiennent au Sénat, offre un service continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et sept jours sur sept. Comment pouvons-nous tenir des discours ambitieux dans cet hémicycle tout en acceptant la disparition, à quelques pas d'ici, de l'un des rares centres capables d'assurer une présence permanente pour les personnes en crise ?
Les solutions, nous les connaissons : investir massivement dans la pédopsychiatrie publique en finançant mieux la prise en charge ambulatoire, les centres médico-psychologiques et les soins de proximité ; mettre en œuvre une véritable politique de prévention et de santé environnementale ; donner des moyens au système éducatif et aux politiques publiques en faveur de la jeunesse en instaurant, par exemple, un cursus sportif obligatoire à l'université à des fins de prévention.
Madame la ministre, l'enjeu majeur est que les jeunes puissent se soigner. Ceux qui souffrent d'un trouble psychique doivent bénéficier d'un remboursement intégral de leurs soins. Comme pour toute maladie somatique, le soin psychique doit donc entrer pleinement dans le panier de soins de la sécurité sociale.
Le dispositif Mon soutien psy constituait à cet égard un premier pas ; il convient désormais d'inscrire cette avancée dans le droit commun. Y êtes-vous prête, madame la ministre ? (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, deux minutes, c'est un peu court pour faire pièce à vos propos concernant l'inaction du Gouvernement en énumérant tout ce que nous faisons ! Mais je vous invite à suivre le bilan que nous tirerons de la grande cause nationale de 2025.
Parler d'inaction, c'est, me semble-t-il, nier l'engagement des nombreux professionnels mobilisés sur le terrain, qui expérimentent au quotidien. Des expérimentations « article 51 » sont en cours, du numéro de cet article de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2018 qui permet, je le rappelle, de financer – à titre expérimental – des organisations territoriales novatrices.
Ces dispositifs permettent notamment de mieux repérer les jeunes présentant des troubles psychotiques, et nous pourrons proposer, à terme, une généralisation de ces pratiques. Le repérage précoce des prémices d'un trouble est en effet déterminant pour prévenir l'entrée durable du jeune dans la psychose.
Parler d'inaction, c'est donc nier tout ce qui est fait.
Pour ce qui est du financement, j'ai rappelé que le budget consacré à la santé mentale avait augmenté de 44 %. Certes, on peut toujours souhaiter davantage, et il reste beaucoup à faire : loin de moi de prétendre que la situation actuelle est confortable pour les jeunes – les délais de prise en charge, notamment, restent longs. Mais il convient aussi de prendre la mesure de ce qui est d'ores et déjà accompli.
Par ailleurs, je tiens à souligner que la santé mentale des jeunes est une responsabilité que notre société doit porter collectivement : c'est seulement ainsi que nous pourrons avancer. Le Gouvernement, de son côté, traite cet enjeu comme étant éminemment interministériel ; mais, plus largement, chacun doit prendre ses responsabilités à l'échelle de la société tout entière.
Concernant le dossier local que vous avez mentionné, les lits de pédopsychiatrie ne sont à ce jour pas ouverts ; nous suivons toutefois ce sujet de très près avec l'agence régionale de santé.
Enfin, pour ce qui est de l'investissement dans les structures de proximité, je réaffirme notre volonté de renforcer les CMP, en particulier ceux qui sont destinés aux jeunes, enfants et adolescents.
M. le président. La parole est à Mme Nathalie Delattre. (Applaudissements sur des travées des groupes INDEP, UC et Les Républicains.)
Mme Nathalie Delattre. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, voilà quinze jours, la Fédération hospitalière de France a publié une nouvelle enquête sur la santé mentale des jeunes.
Les chiffres qui y sont présentés ne sont pas d'anodines statistiques : ce sont des alertes. Un jeune sur trois est aujourd'hui concerné par au moins un trouble psychique ; 42 % des 18-24 ans sont atteints de troubles anxieux ; on observe, en cinq ans, une hausse de 118 % des tentatives de suicide chez les jeunes filles de 10 à 14 ans. Derrière ces chiffres, il y a des visages, des silences, des détresses que personne ne voit, jusqu'au drame.
Dans cet hémicycle, nous avons agi. En janvier 2024, le Sénat a adopté la proposition de résolution que j'avais déposée pour inviter le Gouvernement à ériger la santé mentale des jeunes en grande cause nationale. Cette initiative a conduit Michel Barnier à déclarer la santé mentale « grande cause nationale » en 2025, décision prolongée en 2026 par François Bayrou.
Toutefois, cette reconnaissance ne suffit pas. Les annonces qui ne sont pas suivies de faits ne soignent pas ; au contraire, pendant ce temps, l'urgence fait son chemin. Un comité interministériel a été annoncé, mais il n'a jamais été réuni. Un délégué ministériel à la santé mentale a quitté ses fonctions sans être remplacé. Sur le terrain, les professionnels sont à bout, les jeunes attendent des mois, les portes se ferment et les familles cherchent de l'aide sans trouver personne. Dans l'intervalle, les troubles progressent ; ils se développent plus tôt, plus fort.
Dès lors, que faut-il faire ?
Pour ce qui est de la pédopsychiatrie, tout d'abord, la crise des vocations est profonde, les postes demeurent non pourvus, les équipes s'épuisent et les structures sont saturées. Sans revalorisation réelle des métiers ni création de capacités supplémentaires, les listes d'attente continueront de s'allonger. Un jeune qui doit attendre six mois pour consulter un pédopsychiatre est un jeune qu'on laisse s'enfoncer.
En ce qui concerne l'école, ensuite, les infirmières scolaires sont en première ligne du repérage précoce. Cependant, avec des ratios pouvant atteindre une infirmière pour 800 à 1 200 élèves, le suivi devient illusoire. Il convient donc de toute urgence de renforcer le maillage territorial et de revaloriser ce métier trop souvent oublié par l'éducation nationale.
S'agissant de la coordination, enfin, les dispositifs existent – maisons des adolescents, centres médico-psychopédagogiques, centres médico-psychologiques –, mais les familles se heurtent encore à des parcours fragmentés, marqués par de nombreuses ruptures.
Madame la ministre, combien de temps allons-nous regarder cette situation se dégrader ? Quand allez-vous réunir le comité interministériel ? J'en appelle également au Président de la République et au Premier ministre : cette politique a besoin d'un cap, d'un responsable, d'une autorité. Il faut nommer maintenant un secrétariat d'État dédié. Ce sujet n'est pas technique ; il est avant tout humain et vital.
Madame la ministre, à chaque retard, c'est un jeune qui s'enfonce ; à chaque renoncement, c'est une famille qui bascule. Vous n'avez plus le droit d'attendre. (Mmes Marie-Do Aeschlimann et Marie-Claire Carrère-Gée, ainsi que M. Philippe Folliot, applaudissent.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Le comité interministériel – son appellation définitive reste à arrêter, mais il sera bel et bien interministériel – sera ouvert aux parlementaires, ainsi qu'aux acteurs qui souhaitent s'y associer. Comme je l'ai indiqué, nous dresserons au début du mois de juin le bilan des actions menées au cours de l'année 2025, tout en traçant des perspectives pour ce qui reste de l'année 2026.
Il va s'agir d'un moment important pour mettre en lumière les mesures qui ont été mises en œuvre, car il y en a énormément, ce que je n'ai découvert qu'en devenant ministre.
Pour avoir été auparavant parlementaire pendant un certain temps, j'ai pu constater en effet que je n'avais pas eu moi-même connaissance de certaines de ces initiatives lorsque je siégeais à l'Assemblée nationale. Or il est essentiel de valoriser tout ce qui est réalisé et d'évaluer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, afin de définir nos priorités pour l'année en cours.
Le cap est clair : il faut agir sur les multiples déterminants de la santé mentale par des interventions ciblées – sommeil, exposition aux réseaux numériques, alimentation, activité physique –, tout en renforçant l'offre de soins et son maillage territorial. Le cap est très clair, j'y insiste. Il reste à obtenir plus de résultats.
On sait par ailleurs que le nombre de cas recensés tend à augmenter à mesure que nous déployons de nouveaux moyens de repérage. Je partage votre constat : les mesures actuelles ne suffisent pas. Mais, je le répète, bien des choses sont faites et nous devons continuer d'avancer dans cette direction.
M. le président. La parole est à Mme Jocelyne Guidez. (Applaudissements sur les travées du groupe UC. – Mme Marie-Do Aeschlimann et M. Cédric Chevalier applaudissent également.)
Mme Jocelyne Guidez. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, « C'est dans l'angoisse que l'homme prend conscience de sa liberté », écrivait Jean-Paul Sartre dans L'Être et le Néant. Il reformulait ainsi l'intuition d'un philosophe danois pour qui l'angoisse est le vertige de la liberté. Or la jeunesse est l'âge de la liberté. Nos jeunes n'ont sans doute jamais été aussi libres : nous comprenons mieux pourquoi la question de leur santé mentale s'impose dans le débat public.
Je remercie le groupe Les Républicains d'avoir pris l'initiative de ce débat, que nous avions déjà effleuré lors de l'examen de la proposition de loi visant à protéger les jeunes des risques liés à l'usage des réseaux sociaux. Le constat est en effet difficile à ignorer : hausse des troubles anxieux et dépressifs, progression des idées suicidaires, augmentation du recours aux soins psychiatriques depuis la crise sanitaire.
Pour bien agir, encore faut-il bien comprendre les raisons de ce phénomène : nous faisons face à une détérioration profonde de la santé mentale qui dépasse largement le seul champ sanitaire.
Cette tendance procède tout d'abord d'une crise des repères : les cadres structurants – famille, école, autorité – sont fragilisés. Les jeunes, comme l'ensemble de la société, sont projetés dans une individualisation sans limites, et le gain de liberté finit par laisser place à un surcroît d'angoisse. À cette perte de sens et de repères s'ajoute un environnement dérégulé et hyperconnecté, au sein duquel l'influence des réseaux sociaux vient accentuer les fragilités. Voilà l'harmonieux paysage que nous avons sous les yeux !
Toutefois, prenons garde aux simplifications : 55 % des jeunes, dit-on, rencontreraient des problèmes de « santé mentale ». Mais veillons à ne pas passer de la prise de conscience à la psychose généralisée. Chacun peut rencontrer un problème de santé mentale au même titre que l'on rencontre des problèmes de santé en général. Entre un trouble anxieux du dimanche soir et une pathologie psychiatrique sévère, il y a un monde, autant qu'entre une carie et un cancer en phase terminale.
Notre système tend aujourd'hui à reproduire cette binarité entre, d'un côté, une psychiatrie hospitalière saturée, et, de l'autre, une offre libérale peu coordonnée. Entre les deux, il manque un véritable continuum de soins.
Je souhaite concentrer plus particulièrement mon intervention sur la question de la qualité des prises en charge, que j'aborderai sous trois angles : temps, ciblage des patients, pratiques.
La priorité absolue, c'est la précocité de l'intervention.
Nous savons que près de 75 % des troubles apparaissent avant l'âge de 25 ans. Pour nombre d'entre eux, une prise en charge précoce influe positivement sur la courbe neurodéveloppementale et réduit les risques de dépression ou d'idées suicidaires, dont la prévalence est particulièrement forte chez les adolescents et les jeunes adultes, singulièrement chez les jeunes filles.
La loi du 15 novembre 2024 visant à améliorer le repérage et l'accompagnement des personnes présentant des troubles du neurodéveloppement (TND) prévoit deux examens obligatoires de repérage des TND, aux âges de neuf mois et de six ans. Madame la ministre, ma première question concerne le déploiement de cette mesure très importante : disposez-vous d'éléments pour réaliser un point d'étape sur sa mise en œuvre ? Qu'en est-il du calendrier ?
La deuxième priorité, c'est l'accompagnement psychologique et le ciblage du public.
Si le dispositif Mon soutien psy a constitué une avancée réelle pour les troubles légers à modérés, il atteint aujourd'hui ses limites pour de nombreux jeunes en souffrance qui en sont exclus, alors même que les structures publiques sont saturées. Votre prédécesseur avait évoqué, en réponse à une question écrite, la création d'une « seconde brique » de Mon soutien psy pour les situations plus complexes. Cette réflexion est-elle toujours d'actualité, s'agissant d'intégrer au dispositif un suivi prolongé et adapté aux troubles plus sévères ?
Enfin – c'est la troisième priorité –, je ne saurais conclure sans évoquer la qualité des pratiques. En matière psychiatrique, celles-ci demeurent très hétérogènes et toutes ne sont pas recommandées par la Haute Autorité de santé. Je pense à la pratique du « packing » ou au recours à la contention et à l'isolement. L'ARS d'Île-de-France a récemment suspendu l'activité des unités d'hospitalisation complète de la Fondation Vallée, établissement pédopsychiatrique situé à Gentilly, et le Contrôleur général des lieux de privation de liberté a également signalé le centre de Melun.
D'où ma dernière question, madame la ministre : allez-vous prendre des mesures pour prévenir de telles pratiques, sanctionner les manquements et conditionner davantage les financements publics au respect des recommandations de bonnes pratiques ?
L'enjeu n'est pas seulement de faire plus : il est de savoir si nous sommes prêts à faire mieux. (Applaudissements sur les travées des groupes UC et INDEP, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Pour ce qui est du repérage précoce, je tiens à dire que les informations relatives aux troubles du neurodéveloppement sont désormais systématiquement inscrites dans le carnet de santé. Il y a là, me semble-t-il, une avancée notable.
Concernant le dispositif Mon soutien psy, je partage votre analyse : nous travaillons actuellement à son adaptation pour les patients présentant des pathologies plus lourdes, dans le cadre d'une gradation des soins. Si je n'ai pas de mesures précises à vous annoncer aujourd'hui, je vous confirme que nos services sont mobilisés sur cette question.
Nous menons, de la même façon, une réflexion sur la pratique de la contention. On sait que l'usage de la contention, particulièrement chez les jeunes, engendre un stress traumatique majeur dont le retentissement est durable sur leur vie psychique. Il existe des établissements, dans notre pays comme chez nombre de nos voisins européens, qui ne recourent pas du tout à cette pratique. La preuve est donc faite qu'il est possible de s'en passer.
Une telle évolution suppose toutefois un effort de formation approfondi à destination de l'ensemble des équipes soignantes. C'est pourquoi il nous faut définir une trajectoire pour tendre vers le zéro contention. Un tel objectif ne peut être atteint du jour au lendemain : il y faut beaucoup de préparation et de travail. Mais c'est possible ! Nous œuvrons en tout cas en ce sens et tâcherons de proposer une trajectoire dans les jours qui viennent.
M. le président. La parole est à M. Cédric Chevalier. (Applaudissements sur les travées du groupe INDEP. – Mmes Nicole Duranton et Anne-Sophie Romagny applaudissent également.)
M. Cédric Chevalier. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, ce soir, j'ai choisi de laisser la parole aux jeunes. Aussi l'intervention que je m'apprête à vous lire a-t-elle été intégralement et en totale liberté rédigée par Iéléna, 20 ans, étudiante en droit. Après tout, nous passons notre temps à dire que nous écoutons les jeunes ; mais les entendons-nous vraiment ?
À travers les mots de cette étudiante, parfois rudes, mais sincères, et peut-être aussi à travers ses maux, s'exprime une réalité trop souvent minimisée : celle d'une génération confrontée à l'anxiété, à la pression sociale et à la solitude. La santé mentale des jeunes ne peut plus être ignorée ; elle exige une prise en charge accessible, globale et sans stigmatisation, qui reconnaisse enfin leur parole.
Je vous remercie de lui accorder votre écoute.
« Madame la ministre, mesdames, messieurs les sénateurs, la santé mentale a été proclamée “grande cause nationale de 2025” par le Gouvernement. Mais, dans les faits, pour un grand nombre de responsables politiques, cette grande cause semble n'être qu'un slogan ou une simple tendance sur TikTok. Derrière ces mots, derrière ces discours, cependant, la jeunesse vacille. L'urgence, elle, ne peut être encore repoussée.
« Les chiffres sont sans appel. Près de 50 % des jeunes âgés de 11 à 15 ans déclarent souffrir de troubles anxieux et 40 % d'entre eux de troubles dépressifs. Mais ce n'est pas tout : 23 % des lycéens affirment avoir déjà eu des pensées suicidaires, et un lycéen sur dix est déjà passé à l'acte. Le suicide est l'une des principales causes de décès chez les 15-19 ans.
« Ces données ne sont pas abstraites : loin d'être de simples chiffres, elles sont le symptôme d'une jeunesse qui continue de s'enfoncer dans les abysses. Qui sait ? Peut-être votre propre enfant en fait-il partie. Que ferez-vous alors ?
« Pourtant, face à ce constat, rien ne semble réellement fait. Vous parlez, vous alertez, vous publiez des rapports pour essayer de mesurer l'ampleur du problème, mais, dans le même temps, les politiques en faveur de la jeunesse restent trop souvent les premières touchées par les coupes budgétaires.
« La culture, le sport, l'accompagnement social, tous ces leviers qui contribuent à l'équilibre mental des jeunes, sont fragilisés. La baisse des crédits du pass Culture en est un exemple : pour certains jeunes, il représentait le seul moyen d'échapper à leur réalité en achetant des livres, en allant au cinéma, en apprenant, en s'ouvrant au monde.
« Ces inégalités, je les vois sur le terrain. Je suis moi-même bénévole dans une association qui accompagne des jeunes, afin de tenter, à mon échelle, de réduire ces écarts qui les bouleversent. Mais, même engagée, je me sens parfois démunie face à l'ampleur du phénomène. Ils ont besoin d'écoute, de repères, de moyens. Ils ont besoin que vous agissiez.
« La santé mentale influe sur tous les aspects de la vie : la scolarité, les relations familiales et la vie sociale. Sur le plan scolaire, les signaux sont préoccupants. Le nombre de phobies scolaires et de burn-out académiques ne cesse de croître. La pression scolaire est telle que l'on finit par se perdre, par perdre pied. Toujours plus de diplômes, toujours plus de connaissances, toujours plus d'exigence ! Mais où sont les aides ? Où est l'accompagnement ?
« Dans les universités, les difficultés persistent. Le manque d'aide et d'espaces d'écoute pour les étudiants peut conduire à des situations difficiles. J'ai moi-même développé des troubles anxieux jusqu'à faire un burn-out. Je suis en deuxième année de licence. Lorsqu'on est entouré, on avance. Mais qu'en est-il des étudiants isolés ? De ceux qui n'ont pas les moyens de consulter ? De ceux qui ne savent même pas vers qui se tourner ? L'accès à l'aide demeure trop inégal.
« On parle souvent de politiques de jeunesse, mais qui nous écoute, nous, les jeunes ? Nous ne nous désintéressons pas des problèmes qui nous concernent. Donnez-nous les moyens d'agir : nous sommes les premiers concernés et nous savons de quoi nous avons besoin pour avancer.
« Il faut aussi comprendre le contexte dans lequel grandit la génération à laquelle j'appartiens. Les crises climatiques et sanitaires, les tensions géopolitiques et les incertitudes économiques créent une inquiétude permanente. Beaucoup de jeunes vivent dans la peur : peur de ne pas trouver leur place, peur de ne pas réussir, peur d'un avenir instable, peur de voir le monde se dégrader et mourir à petit feu sans pouvoir agir.
« Oui, nous avons peur. Cette peur peut vous sembler lointaine ou démesurée, mais telle est la réalité : notre réalité.
« Et je ne vous parle même pas du harcèlement scolaire, qui aggrave encore cette situation : 27 % des jeunes déclarent avoir subi du harcèlement moral et 9 % d'entre eux du harcèlement sexuel. Le numérique amplifie ces phénomènes qui ne s'arrêtent plus à la sortie de l'école. Il est omniprésent ; son usage est constant et banalisé. Pourtant, ses conséquences sur la santé mentale sont profondes et durables.
« Un autre obstacle majeur demeure : l'inégalité d'accès aux soins. Beaucoup de jeunes renoncent à consulter un psychologue ou un psychiatre pour la simple raison que c'est trop cher. Les dispositifs existants constituent autant d'avancées, mais restent insuffisants. L'obligation d'une prescription médicale crée une barrière supplémentaire et le manque de professionnels allonge les délais. Pour un jeune en détresse qui doit attendre plusieurs mois, le moment venu, c'est déjà trop tard.
« Des solutions existent pourtant : former davantage les enseignants et les parents au repérage des signaux faibles et renforcer les dispositifs d'accompagnement à long terme. La santé mentale ne doit plus être un sujet tabou, ni pour les jeunes ni pour les adultes. Nous sommes tous concernés.
« Ce dont nous avons surtout besoin, c'est une politique de jeunesse durable, cohérente et stable, qui ne soit plus une variable d'ajustement budgétaire. Écoutez-nous ; faites-nous confiance. » (Applaudissements sur les travées des groupes INDEP et RDPI, ainsi que sur des travées des groupes UC et Les Républicains.)