M. le président. La parole est à M. le ministre.
M. Laurent Nunez, ministre de l’intérieur. Je vous répondrai en trois points.
Tout d’abord, je puis vous garantir la pérennité du système du volontariat. Nous comptons actuellement 200 000 volontaires. Ce chiffre ne bouge pas et toutes les mesures que nous avons prises visent à les fidéliser, à les inciter à s’engager.
Vendredi dernier, j’étais dans un petit centre de secours qui n’est armé que par des volontaires, dans une région qui m’est très chère, le Centre-Val de Loire, plus précisément à Puiseaux, dans le Loiret. J’y ai rencontré de jeunes sapeurs-pompiers volontaires motivés. Il y a un véritable engagement citoyen, je vous le garantis, et toutes les mesures prises visent à le pérenniser.
Ensuite, pour ce qui concerne les missions, vous avez raison, il faut évidemment que les dépenses puissent diminuer au travers d’une redéfinition des missions des Sdis ; et, c’est très clair, certaines de celles que vous avez citées ne doivent plus être assurées par les centres d’incendie et de secours. Cela figure dans les conclusions du Beauvau de la sécurité civile, où il n’a pas été question que du contrat territorial de secours d’urgence. Et des précisions seront apportées à cet égard.
Le troisième sujet, enfin, est celui du financement. Nous sommes assez légitimes à discuter, en premier lieu, avec les associations d’élus, avant d’écrire un projet, puis de vous présenter des mesures dans le cadre de la loi de finances ; nous verrons alors quelles ressources mobiliser.
J’entends votre remarque sur la taxe spéciale sur les conventions d’assurance, et il est vrai qu’il y a d’autres pistes. Simplement, discutons d’abord. C’est ce que Mme Gatel et moi faisons avec les associations d’élus. Ensuite, je le répète, nous inscrirons un certain nombre de dispositions dans le projet de loi de finances, dont, bien sûr, nous discuterons ensuite au Sénat et à l’Assemblée nationale.
M. le président. La parole est à M. Clément Pernot. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)
M. Clément Pernot. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, notre modèle de sécurité civile, construit par une intelligence collective principalement locale et associée à l’implication citoyenne des Français les plus valeureux – nos sapeurs-pompiers volontaires –, est aujourd’hui en péril financier.
Prenons l’exemple du Jura. Son service départemental d’incendie et de secours a subi l’évolution des services publics de la santé. Les coupes franches réalisées dans l’offre de soins ont impliqué directement nos pompiers, sans que cela soit jamais souligné dans les projections.
La prétendue logique de rationalisation a eu des effets collatéraux, largement sous-estimés, pour ne pas dire négligés, sur les coûts de fonctionnement des Sdis. Cela s’est traduit ainsi par un transfert de charges de fait de l’État vers les collectivités territoriales, sans préavis ni compensation !
Pis encore, l’éloignement des services d’urgences entraîne des temps de déplacements qui font évoluer les missions de nos soldats du feu, loin de l’idéal imaginé lors de l’engagement initial. Cela suscite une démobilisation qui fragilise le volontariat et crée une pression au sein des conseils d’administration des Sdis en faveur du recrutement de professionnels en journée. Dans les territoires ruraux, les volontaires représentent 80 % des effectifs, monsieur le ministre. Qui pourra les remplacer ?
À ce chapitre de la réduction des services publics, ajoutez le vieillissement de la population, donc la hausse des interventions de service à la personne, et le changement climatique – celui-ci fait brûler jusques et y compris la forêt jurassienne, ce qui exige de nouveaux moyens d’action très coûteux – et vous obtenez un cocktail particulièrement mortifère.
Pour éviter cet entraînement fatal, les seuls départements ne suffiront pas. Si, dans de nombreux Sdis, la participation des communes et de leur groupement reste, aujourd’hui encore, significative, elle est plafonnée au niveau de l’inflation ; toutes les charges supplémentaires relèvent donc du giron départemental. Plus personne au sein de la Haute Assemblée n’ignore la situation financière des départements. Ces collectivités ne peuvent plus faire face !
Ainsi, à défaut d’un projet de loi de sécurité civile, promis avec la régularité d’une horloge – malheureusement tombée en panne –, la solution envisagée semble résider dans l’évolution de la TSCA, dès 2027.
Le recours aux taxes est facile, mais cela arrive un peu tard et, surtout, c’est flou ! Je partage l’avis du président de Départements de France, François Sauvadet : nous avons besoin de clarté sur cette hypothèse. S’agirait-il d’une simple réaffectation, à périmètre constant, au risque de « déshabiller » d’autres politiques publiques ? Ou d’une véritable évolution de l’assiette ou du taux permettant de dégager des ressources nouvelles à la hauteur des enjeux ?
À cet égard, il est impératif que le financeur soit le décideur ; les départements doivent donc être associés à toutes les décisions concernant leur Sdis. Monsieur le ministre, courage et dévouement ! (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et INDEP.)
M. le président. La parole est à M. le ministre.
M. Laurent Nunez, ministre de l’intérieur. Monsieur le sénateur, je souscris évidemment à votre volonté d’associer les décideurs et les associations d’élus ; nous ne ferons rien sans avoir discuté avec ces dernières – j’ai encore rencontré le président Sauvadet, la semaine dernière, au ministère.
En ce qui concerne la taxe spéciale sur les conventions d’assurance, je le répète, il y a plusieurs options. Nous ne ferons rien sans en parler avec les élus locaux et, bien sûr, avec Mme Françoise Gatel. Je vous rassure : nous ne ferons rien sans concertation, sans discussion, sans dialogue.
Conclusion du débat
M. le président. En conclusion du débat, la parole est à M. le ministre.
M. Laurent Nunez, ministre de l’intérieur. En conclusion de ce débat, je vais synthétiser les propos que j’ai tenus ce soir.
En premier lieu, nous avons pleinement conscience des tensions qui s’expriment sur le terrain et que vous avez rappelées, mesdames, messieurs les sénateurs, au cours de ce débat : une pression opérationnelle croissante, avec une activité de secours à la personne qui augmente continuellement – elle représente 87 % de l’activité des Sdis –, des événements climatiques de plus en plus fréquents et le renchérissement des coûts des assurances, des véhicules et des fluides.
Notre modèle, qui a fait ses preuves, se trouve aujourd’hui soumis à des pressions nouvelles, nous l’avons bien en tête. Les missions des Sdis se sont élargies, parfois très au-delà de leur cœur de métier. Le nombre d’interventions, hors brigade des sapeurs-pompiers de Paris et brigade des marins-pompiers de Marseille, a ainsi crû de 11 % entre 2014 et 2024, pour atteindre 4,1 millions, dont, je le répète, une très grande majorité d’interventions de secours à la personne. Cette hausse tendancielle va se poursuivre, notamment au regard des évolutions démographiques.
Je suis pleinement conscient de la nécessité d’agir sur cette pression opérationnelle. Nous avons d’ailleurs formulé des propositions en ce sens, s’agissant notamment du pilotage par le préfet, sur lequel je reviendrai.
Notre modèle s’appuie également sur l’engagement des sapeurs-pompiers volontaires, que je veux encore une fois saluer. Je souhaite le redire très clairement : les sapeurs-pompiers volontaires ne sont pas des travailleurs et j’ai demandé à la Commission européenne de réviser la directive sur le temps de travail, afin de les extraire de son champ d’application.
Le Gouvernement est très attaché à ce modèle et fait tout pour le préserver et le soutenir. J’étais vendredi dernier dans le Loiret, avec le président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers volontaires, pour présenter le nouveau plan d’action pour le volontariat. Le début de l’année 2026 a aussi vu se concrétiser l’engagement du Président de la République sur les trimestres de retraite des sapeurs-pompiers volontaires.
Pour faire face à ces exigences opérationnelles, les services d’incendie et de secours ont dû s’engager, depuis plusieurs années, dans une démarche d’adaptation de leurs moyens matériels. En dix ans, les dépenses ont ainsi augmenté de 26 %, pour atteindre plus de 6 milliards d’euros.
L’État a participé, j’y insiste, à une part de cet effort de modernisation, via le pacte capacitaire : il a investi 150 millions d’euros aux côtés des services d’incendie et de secours pour financer 60 % des coûts d’acquisition des mille nouveaux engins de lutte contre les feux de forêt qui équiperont les Sdis.
Il participe également pour près d’un tiers – à hauteur de 90 millions d’euros, pour être précis – au financement du système NexSIS, qui représente une charge de 300 millions d’euros et qui équipera prochainement tous les Sdis d’un dispositif unifié et interopérable de gestion des appels d’urgence.
Les services d’incendie et de secours sont au cœur de notre pacte républicain. Ils assurent, chaque jour, la protection des Français dans des conditions de plus en plus exigeantes. Il est de notre responsabilité collective de garantir leur soutenabilité dans la durée. Soyez assurés que je suis déterminé à agir dans ce sens.
En second lieu, je rappelle que le Beauvau de la sécurité civile était non pas un exercice de communication, mais une concertation nécessaire, vingt ans après la dernière grande loi gouvernementale de sécurité civile, dans le contexte de défi pour la sécurité civile que je viens de rappeler. Cette concertation a permis de partager un diagnostic exigeant et lucide sur l’évolution des missions et des moyens des Sdis.
Le sujet du financement des services d’incendie et de secours a évidemment fait partie de ces réflexions ; c’était l’objet du débat de ce soir. Je le sais, l’absence de mesures concrètes sur le financement des Sdis depuis la parution du rapport de synthèse de cette démarche a suscité une certaine frustration. Mais ce temps n’a pas été perdu : il nous a permis de clarifier les options, d’identifier les mesures les plus consensuelles et de préparer des décisions solides.
En ce qui concerne l’ensemble des propositions issues du Beauvau de la sécurité civile, je souhaite qu’un projet de loi soit examiné avant la fin de la législature ; c’est la proposition que j’ai adressée au Premier ministre.
En troisième lieu, je souligne que la question du financement des Sdis est primordiale. Le Beauvau de la sécurité civile et les rapports de qualité qui l’ont précédé et qui ont été rédigés notamment par des parlementaires, ont dressé l’ensemble des pistes qui s’offrent à nous. Nous les avons évoquées ensemble au fil de ce débat.
C’est précisément pour cela que nous avons, voilà quelques jours, réuni les principaux financeurs avec Mme la ministre de l’aménagement du territoire et de la décentralisation, afin d’avancer ensemble dans un esprit de responsabilité partagé. Françoise Gatel et moi-même avons exprimé notre souhait de faire des propositions au Premier ministre dans le cadre du projet de loi de finances pour 2027.
Après concertation avec les financeurs, un travail sera engagé sur les pistes de financement, notamment sur la TSCA, qui semble l’hypothèse la plus consensuelle, mais nous verrons ce qui émerge au cours des prochaines semaines et les propositions finales que nous transmettrons à Bercy.
Par ailleurs, tout cela n’exclut pas le travail que je souhaite entamer avec le ministère de la santé sur la meilleure prise en compte financière des missions assurées par les Sdis en matière des secours à la personne. Nous savons la place qu’occupe cette activité dans les Sdis.
Au-delà de cette démarche sur la consolidation financière des Sdis, je souhaite que nous travaillions également sur les causes des difficultés et sur la maîtrise de l’activité opérationnelle de ces services.
Dans le prolongement du Beauvau de la sécurité civile, j’ai promu auprès du Premier ministre l’inscription d’un contrat territorial du secours d’urgence dans le projet de loi sur la réforme de l’État.
Ce contrat territorial, placé sous l’autorité du préfet, devrait permettre de rationaliser l’intervention des acteurs du secours d’urgence, afin d’endiguer la hausse de l’activité opérationnelle. Naturellement, j’ai entendu les craintes et les critiques exprimées sur ce projet, mais je tiens à rassurer une nouvelle fois les acteurs sanitaires : nous ne remettons pas en cause la régulation médicale ; nous souhaitons simplement une meilleure organisation des acteurs.
Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, les services d’incendie et de secours sont soumis à des tensions importantes ; je suis déterminé à les prendre en compte et à y apporter des réponses.
M. le président. La parole est à M. Jean Pierre Vogel, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)
M. Jean Pierre Vogel, pour le groupe Les Républicains. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, au terme de ce débat, une évidence s’impose : nos Sdis sont à la croisée des chemins.
Ils tiennent, et même admirablement, mais au prix d’une tension croissante, que chacun ici a reconnue. En effet, derrière l’engagement exemplaire de nos sapeurs-pompiers, tant professionnels que volontaires, il y a une réalité que nous ne pouvons plus ignorer : le modèle de financement est à bout de souffle, la pression opérationnelle est en constante augmentation et la responsabilité repose, pour l’essentiel, sur les collectivités territoriales.
À ce jour, le financement des Sdis repose à 55 % sur les départements et à 45 % sur les communes et intercommunalités. Cela traduit une réalité simple : la sécurité civile est, dans les faits, financée localement pour répondre à des enjeux nationaux.
Les dépenses des Sdis progressent fortement. Cela s’explique par la multiplication des interventions – elles ont augmenté de 20 % en dix ans –, par la montée des risques climatiques et par la pression sur le secours d’urgence aux personnes, qui représente désormais plus de 80 % des sorties. Dans le même temps, les ressources des collectivités ont été contraintes. D’où un effet de ciseaux bien connu : plus de missions et de charges, mais aucune ressource dynamique pour y faire face.
Nous devons regarder les choses en face : devant le recul des services publics, les Sdis sont devenus, malgré eux, les derniers remparts contre toutes les carences : celle de la permanence des soins, celle de l’organisation hospitalière et celle de la prise en charge sociale. Résultat, les Sdis ne se contentent plus de lutter contre les incendies ou d’assurer les secours d’urgence, ils compensent les failles de notre système de santé et du tissu social.
Cette dérive n’est ni soutenable financièrement ni acceptable opérationnellement. Elle use les hommes, elle mobilise des moyens et elle détourne les Sdis de leur cœur de mission.
Les attentes des territoires et des acteurs sont claires, les positions sont connues et convergentes : les maires demandent de la lisibilité et de la stabilité financière ; les départements réclament une reconnaissance de leur rôle pivot et un rééquilibrage de la charge ; les sapeurs-pompiers attendent des moyens à la hauteur de leur engagement. Et tous disent la même chose : le statu quo n’est plus possible.
Face à cela, il nous revient de défendre collectivement trois exigences fortes.
Premièrement, il faut clarifier les missions. Mettons fin à la confusion entre secourir en urgence et suppléer aux carences du système de soins. Cela passe par une meilleure régulation, une coordination renforcée avec le secteur de la santé et une responsabilisation de chacun.
Deuxièmement, le financement doit être simplifié, plus juste et plus équilibré. L’État ne peut rester à l’écart d’une compétence qui touche directement à la sécurité des Français. Reconnu comme à bout de souffle et jugé trop complexe, le modèle de financement des Sdis exige l’identification de nouvelles ressources, pérennes et justement réparties.
Troisièmement, il convient de soutenir le volontariat. Le modèle français repose à plus de 75 % sur ce modèle. Par conséquent, sans les volontaires, le système s’effondre. Il faut donc aller plus loin en matière de reconnaissance, de protection sociale, d’attractivité et de simplification de l’engagement.
Mes chers collègues, nos sapeurs-pompiers demandent non pas des discours, mais de la cohérence, des moyens et du respect. Nous ne pouvons pas continuer à leur confier toujours plus en finançant toujours moins à l’échelle nationale. La sécurité des Français est non pas une variable d’ajustement budgétaire, mais une responsabilité régalienne, qui doit être assumée comme telle.
Oui, il est temps de sortir de l’ambiguïté ; oui, il est temps de refonder le modèle ; oui, il faut que l’État prenne toute sa part. Au fond, une question simple nous est posée : voulons-nous encore pour l’avenir un service de secours universel, rapide et efficace sur tout le territoire ? Si la réponse est affirmative – elle ne peut que l’être ! –, il faut en tirer toutes les conséquences. En vérité, derrière la problématique des moyens des Sdis, se trouve celle de la sécurité des Français.
Il nous appartient d’être à la hauteur, non pas plus tard, mais maintenant. Monsieur le ministre, nous avons le devoir d’agir collectivement. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Marc Laménie applaudit également.)
M. le président. Mes chers collègues, nous en avons terminé avec le débat sur le fonctionnement et le financement des services départementaux d’incendie et de secours.
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Quelle politique de prise en charge de la santé mentale des jeunes ?
Débat organisé à la demande du groupe Les Républicains
M. le président. L’ordre du jour appelle le débat, organisé à la demande du groupe Les Républicains, sur le thème : « Quelle politique de prise en charge de la santé mentale des jeunes ? ».
Je vous rappelle que, dans ce débat, le Gouvernement aura la faculté, s’il le juge nécessaire, de prendre la parole immédiatement après chaque orateur pour une durée de deux minutes ; l’orateur disposera alors à son tour du droit de repartie, pour une minute.
Madame la ministre, vous pourrez donc, si vous le souhaitez, répondre après chaque orateur, une fois que celui-ci aura retrouvé une place dans l’hémicycle.
Dans le débat, la parole est à M. Philippe Mouiller, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)
M. Philippe Mouiller, pour le groupe Les Républicains. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, un constat grave a conduit le groupe Les Républicains à inscrire ce débat à l’ordre du jour : depuis près d’une décennie, le mal-être gagne une grande partie de notre jeunesse. La crise sanitaire a ouvert la voie à une prise de conscience collective de la situation, ce déclin silencieux, qui a commencé dès le milieu des années 2010, ayant longtemps été négligé.
Jean Sol, Daniel Chasseing et Céline Brulin, dans le rapport d’information de la commission des affaires sociales publié en juin dernier sur l’état des lieux de la santé mentale depuis la crise du covid-19, ont dressé un état des lieux accablant. Les troubles anxiodépressifs touchent près de 30 % des 11-24 ans, avec une prévalence particulièrement importante chez les jeunes filles.
Cette souffrance s’exprime sous des formes de plus en plus graves chez des enfants de plus en plus jeunes. En 2022, quelque 24 % des lycéens déclaraient avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois et 13 % avoir déjà fait une tentative de suicide. La semaine dernière, dans la presse, la Fédération hospitalière de France alertait sur la hausse de 118 % sur cinq ans des hospitalisations pour tentatives de suicide des filles de 10 à 14 ans. Tous ces chiffres sont glaçants et nous obligent à nous emparer du sujet.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer la dégradation de la santé mentale des jeunes, même si les liens de causalité se traduisent difficilement par des chiffres.
Le premier constat qui s’impose, à la fois cause et conséquence de la dégradation de la santé mentale des jeunes, c’est que la psychiatrie est à bout de souffle. Dans certains territoires, la démographie médicale a décliné. En psychiatrie de secteur, un tiers des postes de psychiatres sont vacants et un quart des départements sont dépourvus de pédopsychiatres.
Dans les centres médico-psychologiques, qui sont pourtant la pierre angulaire du système de prise en charge, les délais d’attente pour obtenir un rendez-vous médical peuvent atteindre six mois.
Inévitablement, cette situation conduit à ce qu’un nombre important de jeunes en souffrance se retrouve en situation d’errance médicale, creusant le lit des pathologies psychiatriques chroniques et participant à la hausse du nombre des passages aux urgences pour des motifs psychiatriques.
Concernant les troubles considérés comme légers à modérés, là aussi, la prise en charge en soins de ville fait défaut, soit par manque de médecins, soit par manque de formation de ces derniers, soit par défaut de coopération entre les professionnels de santé. Faute d’accompagnement précoce, les troubles anxiodépressifs s’installent dans la durée et favorisent les conduites addictives, l’isolement social et les difficultés scolaires.
Depuis quelques années, d’autres facteurs participent de façon croissante au mal-être des jeunes.
Il faut citer en premier lieu l’utilisation des réseaux sociaux, qui expose les jeunes au harcèlement en ligne et à des contenus encourageant explicitement des troubles alimentaires, l’automutilation et même le suicide.
Le contexte socio-économique et géopolitique, particulièrement anxiogène, dans lequel vivent les jeunes est également une cause importante. Comment, dans ce monde marqué par les crises successives, avoir pleinement foi dans l’avenir ?
Le spectre de la crise sanitaire doit aussi être évoqué, puisque cette période a durablement affecté la capacité des jeunes à nouer des liens sociaux et que de nombreuses familles ont été affaiblies sur le plan économique.
Enfin, il ne faut pas omettre, bien sûr, les effets de la déstigmatisation des troubles psychiques. La libération de la parole et l’amélioration du repérage, fruits de campagnes d’information des pouvoirs publics et d’initiatives de la société civile, participent à la hausse de la prévalence visible des troubles. Ces avancées sont positives, mais elles ont pour corollaire d’exacerber les défaillances de notre système de santé, en allongeant les files d’attente pour recevoir une prise en charge adaptée.
Les pouvoirs publics ne sont pas non plus restés impassibles face à cette situation. La mise en place, il y a quatre ans, du dispositif Mon soutien psy a été une réponse pertinente pour améliorer le suivi des jeunes atteints de troubles légers à modérés. Ce dispositif ne mobilise toutefois que 15 % des psychologues libéraux, et sa couverture territoriale reste insuffisante pour répondre à toute la demande.
Il nous faut également reconnaître que des moyens financiers et humains ont été mobilisés, notamment ces dernières années, pour renforcer les centres médico-psychologiques (CMP) et les maisons des adolescents. Néanmoins, le rattrapage à effectuer est tel que ces efforts n’ont, pour l’heure, pas produit d’effet significatif.
Plusieurs axes de travail sont incontournables pour améliorer la prise en charge de la santé mentale des jeunes, à commencer par celui de la politique de prévention.
En la matière, le rôle que peut et que doit jouer la médecine scolaire est crucial. Pourtant, à l’heure actuelle, plus de 40 % des postes de médecins de l’éducation nationale sont vacants et moins de 20 % des enfants bénéficient de la visite médicale obligatoire de la sixième année.
De la même manière, dans nos départements, les maisons des adolescents devraient pouvoir mobiliser rapidement une aide psychologique pour les jeunes en situation de vulnérabilité, mais elles ne disposent pas partout des effectifs nécessaires pour cela.
Lorsque la souffrance est repérée, il faut ensuite assurer la continuité des parcours de soins. Là aussi, notre système fait défaut. La raison principale est que la démographie médicale est insuffisante ou inégalement répartie.
Dans nombre de territoires, dans le secteur médical comme dans le secteur social et médico-social, notamment dans le domaine de l’aide sociale à l’enfance, le manque de pédopsychiatres, de psychologues et d’infirmiers spécialisés en santé mentale est criant. Sans renforcement des effectifs, les parcours de soins resteront fragmentés, incomplets et, dans le pire des cas, inexistants.
Mes chers collègues, les jeunes représentent l’avenir de notre société ; quand ils souffrent, c’est la Nation tout entière qui se retrouve fragilisée. Nous devons prendre conscience des conséquences en chaîne que produit leur mal-être : isolement, phobie scolaire, augmentation des troubles, développement de comorbidités… Autant de difficultés qui entravent l’épanouissement et la construction personnels à des âges où tout devrait pourtant sembler possible.
À ces considérations humaines et sociales s’ajoute un enjeu budgétaire majeur. Les coûts que devra assumer notre société si nous n’assurons pas une politique de prévention et de prise en charge adaptée seront sans commune mesure avec les investissements auxquels il nous faudrait consentir dès maintenant. Les troubles psychiques représentent déjà le premier poste de dépenses de l’assurance maladie ; laisser cette vague de mal-être grandir, c’est ignorer une bombe à retardement budgétaire.
En somme, nous avons encore beaucoup à attendre de la consécration de la santé mentale en grande cause nationale pour deux années consécutives.
Si le Gouvernement a reconduit la mise en avant de ce thème pour 2026, encore faut-il démontrer, madame la ministre, qu’il ne s’agit pas d’un choix par défaut pour une année précédant l’élection présidentielle. Nous attendons des mesures. C’est notamment le sens de ce débat, qui doit permettre au Sénat de contribuer à ces réflexions et, surtout, d’interpeller le Gouvernement sur l’ambition dont il convient de faire preuve sur le sujet. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains, ainsi que sur des travées du groupe UC. – Mmes Émilienne Poumirol et Cathy Apourceau-Poly applaudissent également.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées. Monsieur Mouiller, je rejoins vos constats. C’est un débat auquel je suis ravie de participer avec vous et qu’il faut aborder, me semble-t-il, avec beaucoup d’humilité.
Il faut agir sur les causes du phénomène, ainsi que sur l’offre de soins, et tout cela de façon interministérielle. Aussi, je reviendrai sur deux éléments, avant que nous n’entrions dans le débat interactif en tant que tel.
En premier lieu, puisque vous avez mentionné le sujet de sa reconduction, je vous indique que je dresserai, au début du mois de juin prochain, avec les parlementaires et les acteurs concernés, le bilan de la grande cause de 2025 – ce qui a été mis en place, ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné –, ainsi que les perspectives d’action pour 2026, année que j’ai voulu cibler sur la santé mentale des jeunes.
En second lieu, vous savez que le Premier ministre s’est engagé à nommer un délégué interministériel à la santé mentale et à la psychiatrie. Celui-ci – je vous en fais l’annonce – sera dorénavant rattaché à la direction générale de la santé, ce qui permettra de gagner en opérationnalité et en efficacité.
Je tiens à faire un point sur la démographie. Comme vous l’avez indiqué, le nombre de psychiatres est insuffisant. Malgré tout, en 2025, ont été ouverts dans cette spécialité 554 postes d’internes, contre 170, par exemple, pour la gériatrie. En outre, ce chiffre est en augmentation, même s’il faut que les postes soient pourvus.
Comme vous le savez, le nombre d’internes commence à augmenter, consécutivement à la fin du numerus clausus. Aussi, les perspectives s’améliorent. Par ailleurs, un tiers des internes en psychiatrie s’orientent vers la pédopsychiatrie – je rappelle qu’il faut désormais choisir tôt sa spécialisation. J’ajoute que 900 infirmiers en pratique avancée (IPA) sont formés en psychiatrie, ce qui représente un tiers des formations de ce corps de métier. Enfin, nous avons doublé le nombre de psychologues en moins de dix ans.
Quoi qu’il en soit, l’accès aux professionnels reste compliqué, et nous avons donc tous à participer au travail de maillage du réseau.
Pour terminer, je vous rejoins sur la prévention et sur l’aide sociale à l’enfance.