M. le président. Mes chers collègues, nous en avons terminé avec le débat sur le fonctionnement et le financement des services départementaux d'incendie et de secours.
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Quelle politique de prise en charge de la santé mentale des jeunes ?
Débat organisé à la demande du groupe Les Républicains
M. le président. L'ordre du jour appelle le débat, organisé à la demande du groupe Les Républicains, sur le thème : « Quelle politique de prise en charge de la santé mentale des jeunes ? ».
Je vous rappelle que, dans ce débat, le Gouvernement aura la faculté, s'il le juge nécessaire, de prendre la parole immédiatement après chaque orateur pour une durée de deux minutes ; l'orateur disposera alors à son tour du droit de repartie, pour une minute.
Madame la ministre, vous pourrez donc, si vous le souhaitez, répondre après chaque orateur, une fois que celui-ci aura retrouvé une place dans l'hémicycle.
Dans le débat, la parole est à M. Philippe Mouiller, pour le groupe auteur de la demande. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)
M. Philippe Mouiller, pour le groupe Les Républicains. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, un constat grave a conduit le groupe Les Républicains à inscrire ce débat à l'ordre du jour : depuis près d'une décennie, le mal-être gagne une grande partie de notre jeunesse. La crise sanitaire a ouvert la voie à une prise de conscience collective de la situation, ce déclin silencieux, qui a commencé dès le milieu des années 2010, ayant longtemps été négligé.
Jean Sol, Daniel Chasseing et Céline Brulin, dans le rapport d'information de la commission des affaires sociales publié en juin dernier sur l'état des lieux de la santé mentale depuis la crise du covid-19, ont dressé un état des lieux accablant. Les troubles anxiodépressifs touchent près de 30 % des 11-24 ans, avec une prévalence particulièrement importante chez les jeunes filles.
Cette souffrance s'exprime sous des formes de plus en plus graves chez des enfants de plus en plus jeunes. En 2022, quelque 24 % des lycéens déclaraient avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois et 13 % avoir déjà fait une tentative de suicide. La semaine dernière, dans la presse, la Fédération hospitalière de France alertait sur la hausse de 118 % sur cinq ans des hospitalisations pour tentatives de suicide des filles de 10 à 14 ans. Tous ces chiffres sont glaçants et nous obligent à nous emparer du sujet.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer la dégradation de la santé mentale des jeunes, même si les liens de causalité se traduisent difficilement par des chiffres.
Le premier constat qui s'impose, à la fois cause et conséquence de la dégradation de la santé mentale des jeunes, c'est que la psychiatrie est à bout de souffle. Dans certains territoires, la démographie médicale a décliné. En psychiatrie de secteur, un tiers des postes de psychiatres sont vacants et un quart des départements sont dépourvus de pédopsychiatres.
Dans les centres médico-psychologiques, qui sont pourtant la pierre angulaire du système de prise en charge, les délais d'attente pour obtenir un rendez-vous médical peuvent atteindre six mois.
Inévitablement, cette situation conduit à ce qu'un nombre important de jeunes en souffrance se retrouve en situation d'errance médicale, creusant le lit des pathologies psychiatriques chroniques et participant à la hausse du nombre des passages aux urgences pour des motifs psychiatriques.
Concernant les troubles considérés comme légers à modérés, là aussi, la prise en charge en soins de ville fait défaut, soit par manque de médecins, soit par manque de formation de ces derniers, soit par défaut de coopération entre les professionnels de santé. Faute d'accompagnement précoce, les troubles anxiodépressifs s'installent dans la durée et favorisent les conduites addictives, l'isolement social et les difficultés scolaires.
Depuis quelques années, d'autres facteurs participent de façon croissante au mal-être des jeunes.
Il faut citer en premier lieu l'utilisation des réseaux sociaux, qui expose les jeunes au harcèlement en ligne et à des contenus encourageant explicitement des troubles alimentaires, l'automutilation et même le suicide.
Le contexte socio-économique et géopolitique, particulièrement anxiogène, dans lequel vivent les jeunes est également une cause importante. Comment, dans ce monde marqué par les crises successives, avoir pleinement foi dans l'avenir ?
Le spectre de la crise sanitaire doit aussi être évoqué, puisque cette période a durablement affecté la capacité des jeunes à nouer des liens sociaux et que de nombreuses familles ont été affaiblies sur le plan économique.
Enfin, il ne faut pas omettre, bien sûr, les effets de la déstigmatisation des troubles psychiques. La libération de la parole et l'amélioration du repérage, fruits de campagnes d'information des pouvoirs publics et d'initiatives de la société civile, participent à la hausse de la prévalence visible des troubles. Ces avancées sont positives, mais elles ont pour corollaire d'exacerber les défaillances de notre système de santé, en allongeant les files d'attente pour recevoir une prise en charge adaptée.
Les pouvoirs publics ne sont pas non plus restés impassibles face à cette situation. La mise en place, il y a quatre ans, du dispositif Mon soutien psy a été une réponse pertinente pour améliorer le suivi des jeunes atteints de troubles légers à modérés. Ce dispositif ne mobilise toutefois que 15 % des psychologues libéraux, et sa couverture territoriale reste insuffisante pour répondre à toute la demande.
Il nous faut également reconnaître que des moyens financiers et humains ont été mobilisés, notamment ces dernières années, pour renforcer les centres médico-psychologiques (CMP) et les maisons des adolescents. Néanmoins, le rattrapage à effectuer est tel que ces efforts n'ont, pour l'heure, pas produit d'effet significatif.
Plusieurs axes de travail sont incontournables pour améliorer la prise en charge de la santé mentale des jeunes, à commencer par celui de la politique de prévention.
En la matière, le rôle que peut et que doit jouer la médecine scolaire est crucial. Pourtant, à l'heure actuelle, plus de 40 % des postes de médecins de l'éducation nationale sont vacants et moins de 20 % des enfants bénéficient de la visite médicale obligatoire de la sixième année.
De la même manière, dans nos départements, les maisons des adolescents devraient pouvoir mobiliser rapidement une aide psychologique pour les jeunes en situation de vulnérabilité, mais elles ne disposent pas partout des effectifs nécessaires pour cela.
Lorsque la souffrance est repérée, il faut ensuite assurer la continuité des parcours de soins. Là aussi, notre système fait défaut. La raison principale est que la démographie médicale est insuffisante ou inégalement répartie.
Dans nombre de territoires, dans le secteur médical comme dans le secteur social et médico-social, notamment dans le domaine de l'aide sociale à l'enfance, le manque de pédopsychiatres, de psychologues et d'infirmiers spécialisés en santé mentale est criant. Sans renforcement des effectifs, les parcours de soins resteront fragmentés, incomplets et, dans le pire des cas, inexistants.
Mes chers collègues, les jeunes représentent l'avenir de notre société ; quand ils souffrent, c'est la Nation tout entière qui se retrouve fragilisée. Nous devons prendre conscience des conséquences en chaîne que produit leur mal-être : isolement, phobie scolaire, augmentation des troubles, développement de comorbidités... Autant de difficultés qui entravent l'épanouissement et la construction personnels à des âges où tout devrait pourtant sembler possible.
À ces considérations humaines et sociales s'ajoute un enjeu budgétaire majeur. Les coûts que devra assumer notre société si nous n'assurons pas une politique de prévention et de prise en charge adaptée seront sans commune mesure avec les investissements auxquels il nous faudrait consentir dès maintenant. Les troubles psychiques représentent déjà le premier poste de dépenses de l'assurance maladie ; laisser cette vague de mal-être grandir, c'est ignorer une bombe à retardement budgétaire.
En somme, nous avons encore beaucoup à attendre de la consécration de la santé mentale en grande cause nationale pour deux années consécutives.
Si le Gouvernement a reconduit la mise en avant de ce thème pour 2026, encore faut-il démontrer, madame la ministre, qu'il ne s'agit pas d'un choix par défaut pour une année précédant l'élection présidentielle. Nous attendons des mesures. C'est notamment le sens de ce débat, qui doit permettre au Sénat de contribuer à ces réflexions et, surtout, d'interpeller le Gouvernement sur l'ambition dont il convient de faire preuve sur le sujet. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains, ainsi que sur des travées du groupe UC. – Mmes Émilienne Poumirol et Cathy Apourceau-Poly applaudissent également.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Monsieur Mouiller, je rejoins vos constats. C'est un débat auquel je suis ravie de participer avec vous et qu'il faut aborder, me semble-t-il, avec beaucoup d'humilité.
Il faut agir sur les causes du phénomène, ainsi que sur l'offre de soins, et tout cela de façon interministérielle. Aussi, je reviendrai sur deux éléments, avant que nous n'entrions dans le débat interactif en tant que tel.
En premier lieu, puisque vous avez mentionné le sujet de sa reconduction, je vous indique que je dresserai, au début du mois de juin prochain, avec les parlementaires et les acteurs concernés, le bilan de la grande cause de 2025 – ce qui a été mis en place, ce qui a fonctionné et ce qui n'a pas fonctionné –, ainsi que les perspectives d'action pour 2026, année que j'ai voulu cibler sur la santé mentale des jeunes.
En second lieu, vous savez que le Premier ministre s'est engagé à nommer un délégué interministériel à la santé mentale et à la psychiatrie. Celui-ci – je vous en fais l'annonce – sera dorénavant rattaché à la direction générale de la santé, ce qui permettra de gagner en opérationnalité et en efficacité.
Je tiens à faire un point sur la démographie. Comme vous l'avez indiqué, le nombre de psychiatres est insuffisant. Malgré tout, en 2025, ont été ouverts dans cette spécialité 554 postes d'internes, contre 170, par exemple, pour la gériatrie. En outre, ce chiffre est en augmentation, même s'il faut que les postes soient pourvus.
Comme vous le savez, le nombre d'internes commence à augmenter, consécutivement à la fin du numerus clausus. Aussi, les perspectives s'améliorent. Par ailleurs, un tiers des internes en psychiatrie s'orientent vers la pédopsychiatrie – je rappelle qu'il faut désormais choisir tôt sa spécialisation. J'ajoute que 900 infirmiers en pratique avancée (IPA) sont formés en psychiatrie, ce qui représente un tiers des formations de ce corps de métier. Enfin, nous avons doublé le nombre de psychologues en moins de dix ans.
Quoi qu'il en soit, l'accès aux professionnels reste compliqué, et nous avons donc tous à participer au travail de maillage du réseau.
Pour terminer, je vous rejoins sur la prévention et sur l'aide sociale à l'enfance.
M. le président. Il faut conclure, madame la ministre.
M. le président. La parole est à Mme Marion Canalès. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)
Mme Marion Canalès. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, je remercie le groupe Les Républicains d'avoir inscrit ce sujet à l'ordre du jour de nos débats. Parce que, sur l'initiative de nos collègues du RDSE, le Sénat a créé une mission d'information sur la souffrance psychique au travail, j'aimerais commencer mon intervention par la question de la santé mentale des jeunes dans le monde professionnel.
Près d'un quart des salariés de moins de 30 ans ont connu au moins un arrêt de travail lié à des troubles psychologiques ; certains de nos collaborateurs nous font eux-mêmes remonter cette tendance lourde.
Nous observons chez les jeunes non pas une simple évolution conjoncturelle, mais une transformation profonde du rapport au travail, de l'entrée dans la vie active et, plus largement, de l'équilibre psychique d'une génération. En 2024, près de quatre jeunes travailleurs sur dix ont été en incapacité de travail pour des raisons psychologiques : burn-out, dépression, anxiété, stress... C'est près de dix points de plus que chez les salariés plus âgés.
Plus inquiétant encore, cette fragilité n'est pas temporaire. Parmi ces jeunes en incapacité pour troubles psychiques, 22 % basculent en invalidité lorsqu'il s'agit de dépression ou de troubles anxieux, 18 % dans le cas des burn-out. Cela signifie concrètement qu'une part non négligeable des jeunes actifs entre dans la vie professionnelle pour en sortir durablement... Il s'agit non pas seulement de questions individuelles ou de parcours de vie fragilisés, mais d'un enjeu social, économique et même démocratique.
En effet, quel modèle de société construisons-nous lorsque l'entrée dans le monde professionnel devient un facteur de vulnérabilité ? Surtout, que faisons-nous dès à présent pour prévenir ces situations ?
C'est bien là que notre responsabilité entre en jeu, car le diagnostic est connu et les causes identifiées : intensification du travail, précarité des débuts de carrière, isolement professionnel parfois, pression à la performance… De surcroît, le développement de l'intelligence artificielle vient, dans de nombreux secteurs d'activité, ajouter une pression et un stress supplémentaires.
Malgré cela, la prévention reste largement perfectible. Actuellement, 55 % des entreprises ne disposent pas d'outils de mesure des risques psychosociaux suffisamment efficaces ; autrement dit, dans plus d'une entreprise sur deux, nous ne savons pas précisément ce qui se joue.
Nous continuons donc, en somme, à traiter la santé mentale comme une conséquence, là où elle devrait être pensée comme une condition, que ce soit celle de la performance économique, celle de la cohésion sociale et, par-dessus tout, celle de l'épanouissement professionnel. C'est précisément l'enjeu des travaux qui ont été engagés par le Sénat au travers de sa mission d'information.
Tout d'abord, il faut mettre en place et généraliser une véritable culture de la prévention et, notamment, de la mesure. Il est indispensable d'accompagner les entreprises, quelle que soit leur taille, pour qu'elles disposent d'outils simples, fiables et partagés, afin d'évaluer les risques psychosociaux et d'agir.
Ensuite, il convient d'engager une réflexion à 360 degrés : la prévention doit être universelle, ciblée et adaptée aux publics les plus exposés. C'est d'ailleurs l'un des axes structurants de la mission d'information sur les politiques de prévention en santé, dont j'ai le plaisir d'être la rapporteure aux côtés de Nadia Sollogoub et de Marie-Do Aeschlimann : il s'agit de penser une prévention qui soit non pas uniquement descendante, mais réellement adaptée aux réalités des publics et des territoires.
Dans un contexte de dégradation avérée de la santé mentale – M. Mouiller vient de détailler ce constat –, les jeunes, notamment les filles, en paient le prix fort. Quelque 42 % des 18-24 ans sont touchés et les consommations d'antidépresseurs ont bondi depuis 2019. Il en va de même pour les hospitalisations pour tentatives de suicide : l'augmentation est de 118 % chez les filles, sachant que, pour ces dernières, les hospitalisations pour gestes auto-infligés ont progressé de 46 %.
La Fédération hospitalière de France a publié des chiffres le 15 avril dernier, car, avec le suivi de 95 % de la file active des enfants et des adolescents par l'hôpital public, ce dernier est en première ligne face à l'augmentation des besoins, nuit et jour.
Débats, missions, commissions d'enquête, rapports, questions, posées à l'Assemblée nationale comme au Sénat par toutes les familles politiques, provenant de l'ensemble des territoires que nous représentons : beaucoup a été dit sur la santé mentale.
En janvier 2024, la Haute Assemblée adoptait une résolution de Nathalie Delattre, car notre collègue, estimant qu'une prise en charge précoce et de qualité d'un enfant atteint de troubles est le gage d'une meilleure stabilisation ou guérison, proposait que la santé mentale, plus précisément celle des jeunes, soit au cœur de l'action collective.
En outre, en 2025, sur l'initiative du groupe socialiste, notre hémicycle débattait des moyens à prévoir pour traduire en actes la grande cause nationale.
De surcroît, Jean Sol, Daniel Chasseing et Céline Brulin ont remis l'an dernier, au nom de la commission des affaires sociales, un rapport contenant vingt-deux recommandations, lesquelles avaient notamment pour objet l'explosion des troubles psychiques chez les jeunes.
Enfin, synthèse d'un grand nombre de données, le récent rapport de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les défaillances des politiques publiques de prise en charge de la santé mentale et du handicap et les coûts de ces défaillances pour la société, publié en décembre dernier, tendait à souligner la forte progression des troubles psychiques, particulièrement chez les jeunes, et les défaillances de la réponse à ce fléau pour la santé publique.
À l'image du futur du travail social, c'est à se demander si la santé mentale ne finira pas par devenir l'un des secteurs les plus documentés de l'action publique, tout en restant pourtant l'un des moins transformés. Quand la santé mentale passera-t-elle du statut de grande causerie nationale à celui de grande cause nationale, en traduisant enfin les mesures en actes ?
Les défaillances dans nos réponses entraînent, en effet, des coûts très importants, éprouvant nos finances publiques : les dépenses de santé relatives aux troubles de santé mentale sont en passe de devenir le premier pôle de dépense de l'assurance maladie, soit près de 28 milliards d'euros en 2023. J'ai même trouvé des chiffres bien plus importants, mais j'ai retenu le plus faible d'entre eux.
Ces coûts considérables pourraient pourtant être évités si les causes premières des défaillances étaient correctement traitées. Nos jeunes exigent une politique ayant pour objet d'anticiper, d'accompagner et d'évaluer, de cesser de réparer ce qui aurait pu être évité et de considérer chaque euro utilement dépensé comme un investissement dans la stabilité. Il est temps de prendre ce virage préventif en matière de santé mentale, comme dans toutes les actions en matière de santé, et vite, pour eux et pour notre avenir commun.
Nous avons quelque peu commencé à prendre ce virage en matière de protection de l'enfance. Je veux brièvement mentionner ce sujet, car les enfants de l'aide sociale à l'enfance sont surreprésentés parmi les jeunes pris en charge dans les services psychiatriques.
Il existe parfois de bonnes nouvelles en matière de protection de l'enfance et de santé mentale : je pense au programme Pégase, expérimenté et récemment généralisé de manière à être à la hauteur de ses ambitions. Nous avions eu beaucoup d'inquiétudes, mais, finalement, les tout-petits en grand danger retrouvent grâce à ce dispositif, après un parcours de soins en santé mentale, un développement normal. Je remercie les personnes derrière ce dispositif.
Toutefois, il reste beaucoup à faire. Yannick Neuder nous rappelait ici même l'an dernier son souhait d'engager une réforme des urgences psychiatriques, afin de garantir une prise en charge adaptée dans chaque territoire et de désengorger les services hospitaliers – ils absorbent 95 % de la file active des jeunes –, à la suite du rapport parlementaire de deux députés.
Où en sommes-nous ? Comme nous l'avons relevé lors du débat précédent relatif aux Sdis, certains services de pompiers assument une partie de ces urgences psychiatriques, in fine, dans leur mission de secours aux populations.
Quand déciderons-nous de renforcer les maisons des adolescents, partout en France ? Je sais que des moyens supplémentaires ont été dégagés, mais pas à la hauteur des besoins exprimés.
Pourtant, je rappelle que non seulement le Président de la République avait qualifié ces établissements d'acteurs centraux de la prévention des troubles psychiques, mais aussi que la recommandation du rapport de Mme Brulin et de MM. Sol et Chasseing était claire : « Développer les antennes des maisons des adolescents et les dispositifs mobiles pour accroître leur accessibilité territoriale ».
Par ailleurs, mes collègues préconisaient dans leur rapport de « renforcer les centres médico-psychologiques » pour les maintenir comme structure pivot de la prise en charge. Et le ministre de la santé nous avait lui-même affirmé sa volonté de renforcer les CMP infantojuvéniles, tout en permettant une meilleure orientation.
Quand déciderons-nous enfin de soutenir davantage ces structures, actuellement saturées ? Cette question est non pas la mienne, mais celle de nombreux professionnels à travers notre pays. C'est celle qu'a posée la semaine dernière la Fédération hospitalière de France. (Applaudissements sur les travées du groupe SER.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Madame la sénatrice, puisque vous avez commencé votre propos en abordant la question de la santé mentale des jeunes dans le monde professionnel, j'en profite pour saluer l'action que mène le ministre du travail, Jean-Pierre Farandou, sur ce sujet.
Peut-être avez-vous eu l'occasion d'entendre qu'il avait mis en place, alors qu'il dirigeait encore la SNCF, un bilan de santé psychologique pour le personnel. Ses équipes et lui-même œuvrent désormais à inclure les entreprises dans la prise en charge de la santé mentale, en les invitant à considérer le sujet comme une préoccupation à prendre à bras-le-corps pour améliorer le bien-être des salariés.
La politique du Gouvernement vise à améliorer la santé mentale en agissant sur l'ensemble des facteurs qui sont liés. Aussi, je ne vous rejoins pas lorsque vous affirmez qu'il ne s'agirait que de faire des discours et de formuler des promesses. En réalité, énormément d'actions sont mises en œuvre. C'est d'ailleurs pour cette raison que je propose de faire, au début du mois de juin prochain, le bilan de la grande cause de 2025 : examinons collectivement ce qui a été accompli.
Je n'ai pas le temps de détailler, mais, dans l'ensemble des déterminants, que l'on considère l'activité physique, les usages du numérique, le sommeil, l'alimentation ou le repérage des troubles, des mesures ont été prises, et cela de manière collective, car elles relèvent parfois de propositions de loi.
Est-ce suffisant ? Non. L'état de la santé mentale des jeunes – je vous rejoins sur ce point – n'est pas bon. Nous devons continuer à progresser ; d'où la continuité de la grande cause en 2026 et les mesures qui seront proposées cette année.
Si l'on évoque uniquement la question financière, le budget alloué à cette politique a déjà été augmenté de 44 %. Les centres médico-psychologiques ont reçu 38 millions d'euros de plus ; il s'agissait d'un engagement du ministre Neuder. En face des discours, il y a donc des actes.
Je suis intimement persuadée qu'il s'agit là d'un sujet de société.
M. le président. Il faut conclure, madame la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre. J'achèverai ma réponse à l'occasion d'autres interventions qui rejoindront celle de Mme Canalès.
M. le président. La parole est à Mme Céline Brulin.
Mme Céline Brulin. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, ce débat, inscrit à l'ordre du jour par le groupe Les Républicains, prolonge utilement le rapport d'information que Jean Sol, Daniel Chasseing et moi-même avons rédigé : Santé mentale et psychiatrie : pas de « grande cause » sans grands moyens.
Tous les indicateurs le montrent : la santé mentale des jeunes se dégrade, tout particulièrement chez les filles, avec des troubles qui surviennent de plus en plus précocement, tandis que les moyens pour soulager les maux se dégradent. Rouen, dans le département où je suis élue, est ainsi la première file active de France, avec plus de 10 000 jeunes patients suivis par an par les services du centre hospitalier du Rouvray.
Les raisons sont nombreuses, plusieurs ont été évoquées : temps d'exposition aux écrans, notamment aux réseaux sociaux, manque d'interaction sociale, monde de plus en plus anxiogène, difficultés financières, voire précarité pour de nombreuses familles, ou encore consommation de substances addictives. La crise sanitaire a amplifié cette dégradation de la santé mentale des jeunes, même si de nombreux phénomènes inquiétants préexistaient.
Chacun des jeunes concernés mérite de bénéficier d'un accompagnement, d'une prise en charge et, si nécessaire, de soins. Pourtant, c'est souvent le parcours du combattant pour les familles, entre les difficultés de diagnostic et d'accès à une réponse adaptée. C'est aussi une bombe à retardement pour la société tout entière. Il faut donc agir d'urgence dans plusieurs directions ; nous avons développé les axes de travail dans le rapport que plusieurs collègues ont eu l'amabilité de citer.
Par exemple, il faut redonner aux centres médico-psychologiques les moyens de réaliser leur mission. Effectivement, quelques ressources ont été dégagées, mais elles sont très insuffisantes, car ces établissements sont encore presque tous sous tension, en manque de personnel, ce qui les contraint à répondre aux demandes dans des délais qui finissent par être indécents, malgré le dévouement des différents professionnels qui y travaillent en coopération.
Comme cela a déjà été souligné, il faut des mois pour obtenir un premier rendez-vous dans bien des cas. Les CMP ont aussi besoin de déployer bien plus d'équipes mobiles pour aller au-devant des jeunes souffrant de troubles. Au-delà de ces structures, il est d'ailleurs nécessaire, à mon sens, de développer les équipes mobiles en psychiatrie, notamment celles qui sont adossées aux établissements hospitaliers, pour se déplacer vers des familles qui ne se rendent pas dans des structures de soins pour différentes raisons, qu'elles soient sociales, culturelles, d'éloignement, etc.
Il faut évidemment renforcer aussi l'hôpital public et la psychiatrie publique, qui est sinistrée, la situation étant encore plus grave pour la pédopsychiatrie. Redonnons leurs lettres de noblesse à ces spécialités ; la mission d'information a rencontré de jeunes professionnels qui ont des idées pour ce faire. Cela commande évidemment d'augmenter, par exemple, le nombre de professionnels formés dans nos universités, tout particulièrement dans les spécialités autour de la psychiatrie.
Il convient également de renforcer le temps dédié à la psychiatrie dans la formation de l'ensemble des professionnels de santé. Trop d'infirmiers et de professionnels de premier recours en général se sentent démunis pour apporter la bonne réponse à leurs patients. Il faudrait que les médecins généralistes eux-mêmes puissent s'appuyer sur des psychiatres référents.
On le sait, l'adolescence est une période charnière dans la construction d'un individu. Pour accompagner des jeunes qui rencontrent parfois des moments compliqués, les maisons des adolescents doivent être développées. Des annexes permettraient de mieux mailler le territoire national, tous les partenaires de ces maisons en disant le plus grand bien.
On ne peut évidemment pas évoquer la santé mentale des jeunes sans faire mention de la santé scolaire et universitaire. Les établissements d'enseignement pourraient être un lieu d'importance pour apporter des réponses plus précoces.
Néanmoins, pour détecter, repérer et engager une prise en charge le plus tôt possible, il nous faut des infirmiers, des médecins et des psychologues scolaires et universitaires, dont nous manquons terriblement, comme cela a été souligné. Des postes sont ouverts, mais non pourvus, en raison – ce n'est peut-être pas la seule raison – de la faiblesse des rémunérations dans ce mode d'exercice par rapport à d'autres.
Je ne puis malheureusement pas développer plus longuement les pistes sur lesquelles il est urgent de s'engager. Elles sont pourtant indispensables au regard du nombre de jeunes touchés, pour leur bien-être, pour leur santé et pour leur bon développement.
Je rejoins aussi ce qu'ont affirmé mes autres collègues : l'urgence est d'autant plus véridique que l'Insee a révélé il y a quelques jours que 43 % des arrêts de travail sont désormais liés à des motifs psychologiques, faisant de la santé mentale la première cause d'arrêt de travail hors maladie ordinaire. Engager un grand effort en faveur de la santé mentale est donc un investissement qui peut, y compris sur le plan de l'équilibre des comptes de notre système de protection sociale, se révéler particulièrement bénéfique.