M. Guy Benarroche. Quand allez-vous enfin répondre à notre jeunesse ? (Bravo ! et applaudissements sur les travées du groupe GEST. – M. Gabriel Amard applaudit également.)
M. le président. La parole est à M. le ministre de l'intérieur.
M. Laurent Nunez, ministre de l'intérieur. Avec vous, monsieur le sénateur Guy Benarroche, les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
Il y a quelques jours, j'étais un tortionnaire, j'étais trop dur, j'avais la main trop ferme ; et maintenant, vous prétendez que j'ai laissé faire.
Contrairement à ce que vous avancez, M. le préfet des Bouches-du-Rhône a fait un excellent travail à Marseille. (Exclamations sur les travées du groupe GEST.)
M. Guy Benarroche. Marseille vous applaudit !
M. Thomas Dossus. Quel excellent résultat !
M. Laurent Nunez, ministre. Cinq forces mobiles étaient mobilisées… (M. Guy Benarroche s'exclame.) Laissez-moi m'expliquer, monsieur le sénateur !
Comme l'a souligné M. le Premier ministre, il y a d'abord eu un rassemblement de l'ultragauche le matin. Vous souvenez-vous de l'endroit où a commencé le rassemblement à Marseille ? Devant Eurolinks ! Un rassemblement devant Eurolinks, ce n'est pas ordinaire : cela ressemble à l'ultragauche, à l'extrême gauche radicale.
Ce sont ces individus qui ont allumé la mèche pour aller jusqu'à la Canebière et commencer à s'en prendre au commissariat de Noailles, avant de se diriger vers la mairie de Marseille, qui a été envahie. C'est ainsi que le mouvement est parti.
Ensuite, des casseurs sont arrivés et ont attaqué la ville de Marseille en de nombreux points, de sorte qu'il était compliqué pour les forces de l'ordre de tout juguler.
Mme Marie-Arlette Carlotti. Il n'y avait qu'une CRS !
M. Laurent Nunez, ministre. Monsieur le sénateur, il y a quarante-huit heures, j'étais à Marseille tard le soir. J'ai rencontré l'ensemble des effectifs concernés : les gendarmes, les CRS, les fonctionnaires de police des Bouches-du-Rhône. Je peux vous dire qu'ils ont effectué un travail formidable pour empêcher les pillages et les dégradations.
Bien évidemment, on ne saurait parler de succès. Je ne dirai pas le contraire, puisque des centaines de commerces ont été pillés. Cependant, ne dites pas que nous avons laissé faire.
M. Laurent Nunez, ministre. Je veux bien qu'il y ait eu des failles et que certains aient une part de responsabilité. Je suis le premier à assumer la mienne ! Ne dites pas pour autant que nous avons laissé faire : ce n'est pas acceptable.
M. Laurent Nunez, ministre. Un dispositif de sécurité avait été conçu et j'avais déployé l'ensemble des forces mobiles disponibles sur l'ensemble du territoire national – à l'exception des personnels qui étaient en congé. (Applaudissements sur des travées du groupe RDPI.)
flambée des violences en outre-mer et sécurité du quotidien
M. le président. La parole est à M. Frédéric Buval, pour le groupe Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI.)
M. Frédéric Buval. Madame la ministre, mes chers collègues, samedi dernier, tous les projecteurs étaient braqués sur l'Hexagone.
Cependant, loin des caméras, dans nos outre-mer, la situation est critique.
À Ducos et à Fort-de-France, en Martinique, des mineurs ont été blessés par balles, des gendarmes visés par des tirs à balles réelles et des policiers par des tirs de mortiers.
Au Robert et à Saint-Pierre, des magasins ont été saccagés et, au Lamentin, un gymnase a été brûlé.
En Guadeloupe, des dizaines de commerces ont été pillés et incendiés et trois policiers ont été blessés par balles.
Enfin, à La Possession, à La Réunion, des restaurants ont été incendiés.
Au nom de mon groupe RDPI, premier groupe ultramarin du Sénat, je condamne avec la plus grande fermeté ces violences, qui n'ont pas leur place dans notre République. Rien ne saurait justifier la criminalité et le pillage !
Notre soutien va donc aux policiers et aux gendarmes blessés, aux commerçants qui ont tout perdu, mais aussi aux élus locaux, qui sont en première ligne.
Je souhaite à ce propos rappeler les demandes de moyens supplémentaires émises par les syndicats des forces de l'ordre établis en outre-mer.
Ces événements récents révèlent surtout au grand jour l'urgence de traiter un fléau bien plus profond : alors que les territoires d'outre-mer ne représentent que 4 % de la population française, ils concentrent 30 % des homicides, 25 % des atteintes aux personnes et 50 % des agressions envers les gendarmes.
En Martinique, le seuil dramatique de quarante homicides par an a désormais été franchi, sur fond de règlements de comptes, de prolifération d'armes à feu et d'expansion du narcotrafic.
Cette insécurité du quotidien gangrène tout, en particulier une jeunesse à bout, marquée par des conditions d'études dégradées, par un chômage endémique, par une eau potable qui ne coule plus et par la vie chère.
Alors, madame la ministre, ma question est simple : quels moyens le Gouvernement peut-il mobiliser pour éradiquer la flambée de la violence en outre-mer et garantir au quotidien la sécurité pour tous ?
Les élus locaux comme les citoyens sont excédés. Ils ne comprennent pas pourquoi l'on tolère en outre-mer ce qui serait inacceptable partout ailleurs dans l'Hexagone. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI. – MM. Stéphane Demilly et Thomas Dossus applaudissent également.)
M. le président. La parole est à Mme la ministre des outre-mer.
Mme Naïma Moutchou, ministre des outre-mer. Monsieur le sénateur Buval, vous avez raison de poser la question de la sécurité de nos compatriotes ultramarins en ces termes.
La sécurité est bien évidemment un droit pour tous. Il n'y a pas une République qui protégerait les populations dans l'Hexagone et une République au rabais dans les outre-mer.
Vous avez rappelé plusieurs chiffres récents relatifs à la violence constatée dans ces territoires – je n'y reviendrai pas. Consciente de cette situation et ayant identifié plusieurs des causes de cette violence – le narcotrafic, le trafic d'armes, les réseaux très organisés –, j'ai annoncé voilà quelques semaines, à Fort-de-France, en Martinique, un plan de lutte contre le narcotrafic.
Élaborée avec le ministre de l'intérieur et dotée d'un budget de 14 millions d'euros, cette stratégie mobilisera des moyens supplémentaires, qui sont en cours de déploiement. Je pense en particulier aux radars, aux scanners ainsi qu'à la vidéoprotection – ce dispositif, particulièrement plébiscité par les élus locaux, est très efficace. Nous pourrons également renforcer les moyens d'enquête dont nous avons besoin pour interpeller les trafiquants. Cet ensemble est en cours de lancement, en particulier dans la zone Antilles-Guyane.
En ce qui concerne les événements actuels, les effectifs ont été renforcés. Il y a quelques jours, le ministre de l'intérieur a envoyé deux escadrons de gendarmerie mobile (EGM) supplémentaires à La Réunion et en Guadeloupe. Des couvre-feux ont été instaurés. Des interpellations et des gardes à vue ont permis de mettre en cause plusieurs individus et des procédures judiciaires sont en cours.
Je veux à mon tour saluer l'action des forces de sécurité et des élus locaux, mais aussi les populations et les commerçants touchés.
Enfin, votre question comportait un second volet, relatif aux causes sous-jacentes des revendications, notamment la vie chère. Je veux l'affirmer devant la représentation nationale : nous y travaillons. C'était d'ailleurs déjà le cas bien avant les mobilisations. Dès le mois de septembre dernier, j'ai réuni l'ensemble des parlementaires pour évoquer tous les sujets du quotidien comme le prix des produits, des billets d'avion ou du carburant. Des réponses seront apportées.
Je réunirai une nouvelle fois les députés ce jeudi pour leur proposer des solutions complètes, à la fois sur le maintien de l'ordre, la sécurité des populations et les causes et revendications légitimes des habitants.
violences urbaines
M. le président. La parole est à M. Renaud Muselier, pour le groupe Union Centriste et Indépendants. (Applaudissements sur les travées du groupe UCI.)
M. Renaud Muselier. Monsieur le ministre de l'intérieur, Marseille saccagée, Marseille pillée ; les centres-villes dévastés, les commerçants ruinés, les mouvements lycéens dévoyés, des policiers blessés par centaines – et je veux ici rendre un hommage vibrant à leur courage, leur abnégation et leur professionnalisme (Applaudissements sur les travées du groupe UCI, ainsi que sur des travées des groupes Les Républicains et INDEP.) –, la mairie de Limoges brûlée : en réalité, c'est la France qui a été humiliée.
Alors, oui, je suis en colère. Oui, nous avons mal, collectivement. Oui, nous sommes sous le choc, mais nous ne sommes pas abattus.
Il faut mettre les bons mots sur les maux et poser le juste diagnostic : jeter une cheminée depuis un toit sur les forces de l'ordre, c'est une tentative d'homicide, pas un fait divers. (Bravo ! et applaudissements sur des travées du groupe UCI, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.) Se faire arrêter lors d'un pillage, ce n'est pas une violence policière : c'est un flagrant délit.
Certains souhaitaient la convergence des luttes ; ils ont eu la convergence des brutes : Black Blocs, casseurs, émeutiers, pilleurs par opportunité ou structurés, « chouffeurs » des cités – le tout avec l'aide des réseaux sociaux. Et voilà le résultat.
Ces hordes ont attaqué de façon systématique et volontaire les symboles de la République, ensemble et au même moment, partout en France. Puis elles ont dévasté les commerces avant de s'en prendre maintenant aux villas ou aux biens privés.
Ces individus n'ont pas peur, bien au contraire. Ils sont stimulés et dopés par leur force apparente et leur impunité constante. Pour eux, s'en prendre aux forces de l'ordre est devenu une banalité, voire un jeu, dont la règle est simple : « Ce qui est à toi doit être à moi, et le plus vite possible. »
Ils recommenceront demain, comme ils l'ont déjà fait en 2023, puis à chaque 14 juillet et chaque 31 décembre.
Plus jamais ça – c'est une évidence. Mais aujourd'hui, la question est simple et pragmatique : que peut-on dire aux commerçants ? Peuvent-ils ouvrir samedi ? Quelles consignes leur donner pour le 5 novembre ? Que leur répondre ?
Monsieur le ministre, sécurisez les centres-villes, vous rassurerez les Français ! Les prochaines manifs arrivent, les défenses s'organisent, les armes sont sorties – elles sont prêtes. (M. Daniel Salmon proteste.)
M. le président. Il faut conclure.
M. Renaud Muselier. Évitez les homicides par légitime défense. Préservons-nous de la loi du plus fort. (Applaudissements sur les travées du groupe UCI.)
M. le président. La parole est à M. le ministre de l'intérieur.
M. Laurent Nunez, ministre de l'intérieur. Monsieur le sénateur Renaud Muselier, je partage votre courroux. Vous avez raison de souligner que les policiers et les gendarmes ont accompli un travail formidable à Marseille. Je peux en effet confirmer, au regard des éléments qui m'ont été transmis et des récits qui m'en ont été faits, que certains d'entre eux ont d'ailleurs fait l'objet de tentatives de meurtre.
Par ailleurs, il y a bien eu à Marseille cette convergence – je reprends vos mots – des brutes, entre une mouvance idéologique d'ultragauche et de jeunes pilleurs et casseurs qui se sont finalement rendus complices. Il est rare, comme l'a dit le Premier ministre, que nous observions une telle convergence. Elle a pourtant bien eu lieu dans de nombreuses villes de France, y compris à Paris.
Je veux répondre très clairement à vos préoccupations concernant les jours à venir. Comme vous le savez, je me suis rendu à Marseille, où le maire, Benoît Payan, se posait, comme tous les maires de notre pays, des questions légitimes sur la manière de travailler avec les forces de l'ordre.
Je lui ai donc exposé la méthode que nous utiliserons très probablement dès le samedi 24, puisqu'il semblerait qu'il y ait un nouvel appel à manifester à cette date – des déclarations pourraient même être déposées par certaines organisations syndicales. Nous aurions évidemment souhaité l'éviter, mais nous n'avons pas le choix. Nous allons donc nous y préparer.
Nous déploierons à Marseille un dispositif physique de fonctionnaires de police, notamment de forces mobiles, en nombre supérieur à l'effectif prévu samedi dernier. Je leur demanderai de se montrer extrêmement mobiles et réactifs.
En effet, vous l'avez souligné, monsieur le sénateur : à Marseille, ces petits groupes ont attaqué les commerces de la ville en de nombreux points simultanément – dans l'hypercentre, sur les Docks et les Terrasses du Port, et jusque dans des centres situés en périphérie –, ce qui a rendu le travail des forces de sécurité intérieure particulièrement complexe. On ne peut s'empêcher d'y voir une véritable stratégie.
En tout état de cause, nous allons nous donner les moyens d'y répondre en faisant preuve de réactivité et de mobilité et en engageant un effectif de forces de sécurité suffisant.
Vous pouvez donc assurer aux commerçants que les forces de sécurité intérieure seront présentes le samedi 24 octobre en cas d'appel à manifester. (M. Martin Lévrier applaudit.)
événements des 17 et 18 octobre 2026
M. le président. La parole est à M. Fabien Bravi, pour le groupe Union Nationale pour les Territoires. (Applaudissements sur les travées du groupe UNT.)
M. Fabien Bravi. Monsieur le ministre de l'intérieur, « aujourd'hui on vit côte à côte, [mais] je crains que demain on ne vive face à face. »
C'est ainsi que l'ancien maire de Lyon s'exprimait lors de son départ de Beauvau, en octobre 2018. Monsieur le ministre, nous y sommes. Les événements de ce week-end nous en ont donné une preuve éclatante.
Nous devons rappeler que nous sommes l'une des plus grandes puissances du monde, l'une des plus vieilles nations européennes. Le monde entier admire la splendeur de notre architecture ou encore la beauté de nos paysages, mais nous sommes incapables de maintenir l'ordre dans la rue.
Dans mon département des Bouches-du-Rhône, à Marseille, dire que la situation est dramatique relève de l'euphémisme : 30 000 pillards, accompagnés de 8 000 émeutiers, selon la préfecture, ont saccagé plus de 300 commerces, attaqué un commissariat et mis à sac la mairie. La France a vu ce qui s'est passé sur le Vieux-Port : nous avons assisté à un épisode de pure insurrection ! (Protestations sur les travées du groupe GEST.)
En 2 600 ans d'histoire, Marseille a survécu à tout – aux Romains, aux pirates, à deux guerres mondiales, à la désindustrialisation. Mais s'il y a une seule chose qu'elle ne s'attendait pas à subir, c'est l'abandon de l'État, dont vous avez la charge !
Une voix à gauche. On va résister au RN !
M. Fabien Bravi. Monsieur le ministre, le chaos a une racine : l'extrême gauche, qui s'est mêlée aux racailles des quartiers.
Il a des ferments : l'immigration de masse incontrôlée dans notre pays.
Une voix à gauche. Allons-y !
M. Fabien Bravi. Ces deux mamelles du désordre sèment le trouble dans notre République.
Monsieur le ministre, depuis des années, vous laissez l'anarchie prendre le pas sur la République et sur l'État. Pire, quand vous présentez votre démission, le Président de la République vous la refuse.
Je vous le dis : en mai 2027, si les Français nous font confiance, Marine Le Pen n'abandonnera aucun de nos concitoyens (Protestations sur les travées du groupe SER. – Applaudissements sur les travées du groupe UNT.), aucun des Provençaux, aucun des Marseillais. C'est la remise en ordre de notre Nation qui sera à l'ordre du jour.
Monsieur le ministre, ma question est donc simple : Avez-vous conscience que les Français jugent que vous ne les protégez plus ? (Applaudissements sur les travées du groupe UNT. – M. Mickaël Vallet et Mme Catherine Conconne protestent.)
M. le président. La parole est à M. le ministre de l'intérieur.
M. Bruno Sido. Une radio de gauche !
M. Laurent Nunez, ministre. Un responsable politique y disait que nous étions un grand pays et que nous savions assurer l'ordre public. Il rappelait que de nombreuses formations étrangères de police et de gendarmerie venaient se former en France. C'est ce que j'affirme d'ailleurs très souvent.
Vous parlez de chaos et d'abandon, mais, dans ce pays, nous avons fait de grands événements des réussites – je pense aux jeux Olympiques ou à l'accueil du pape – et nous savons traiter les violences urbaines et la délinquance. (Murmures sur les travées du groupe UNT.)
Ce responsable politique, c'était Mme Le Pen ! (M. Xavier Iacovelli sourit.) Elle ajoutait, cependant, que le ministre ne donnait pas les bonnes instructions. Je vous renvoie donc à mes télégrammes, dans lesquels j'appelais, avec la plus grande fermeté, à agir contre les casseurs et à les interpeller.
Certes, cela n'a pas fonctionné à Marseille, ni dans de nombreuses autres villes de France. C'est évident. Mais cela est déjà arrivé par le passé. La sécurité publique exige de l'humilité et beaucoup de modestie. Notre pays compte de grands professionnels de l'ordre public, ce que votre présidente, monsieur le sénateur, a salué ce matin – j'en ai été surpris, mais aussi très content, bien entendu.
Surtout, je veux vous rassurer : nous n'avons pas laissé faire. Les forces de l'ordre disposaient d'instructions très précises. J'avais déployé trois fois plus d'unités de forces mobiles que le week-end précédent, puisque soixante-quinze unités étaient engagées, dont soixante-dix sur l'événement.
Que s'est-il passé ? Il y a eu des failles : on ne peut pas le nier. (« Ah ! » sur les travées du groupe UNT.) Mais on ne peut pas raconter n'importe quoi. Il est faux de dire que notre pays vit dans l'insécurité permanente. Nous avons déployé des moyens sur la voie publique, en matière judiciaire, dans l'antiterrorisme. Tout cela est donc faux. On ne peut pas passer son temps à dire n'importe quoi ! (MM. Martin Lévrier et Xavier Iacovelli applaudissent.)
M. Martin Lévrier. Bravo !
M. le président. La parole est à M. Fabien Bravi, pour la réplique.
M. Fabien Bravi. Comme de nombreux Français, nous ne sommes pas convaincus.
mobilisation du 17 octobre 2026
M. le président. La parole est à Mme Maryse Carrère, pour le groupe du Rassemblement Démocratique et Social Européen. (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE.)
Mme Maryse Carrère. Monsieur le président, mes chers collègues, dimanche soir, le Président de la République a demandé à l'ensemble des partis politiques et des parlementaires de condamner les insupportables violences du 17 octobre dernier.
Faut-il le répéter encore et encore ? Oui, et je le redis : il n'y a pas un seul sénateur du groupe RDSE qui ne condamne ces violences. Au nom de mon groupe, je le dis haut et fort : soutien à tous les blessés, soutien aux victimes des pillages, soutien aux forces de sécurité et aux sapeurs-pompiers, soutien aux élus locaux – dans un esprit de concorde, si cela n'est pas au-dessus des forces de certains partis !
Il ne faudrait pas, cependant, que ce soutien nous empêche d'être lucides : la solidarité dans l'immédiateté ne suffit pas.
Une question centrale doit nous occuper dès maintenant : comment en sommes-nous arrivés à cette situation ?
On peut blâmer les gouvernements des dix, vingt, trente dernières années.
La réalité, c'est que pour pouvoir changer les choses, il faut commencer par admettre une responsabilité collective. Rien ne sert de se renvoyer la balle les uns aux autres : nous risquerions seulement de tous nous retrouver au fond de la cour.
Nous sommes face à l'échec de la promesse républicaine qui ne représente plus rien aux yeux de notre jeunesse. Monsieur le Premier ministre, quelle question vous poser quand les événements de samedi dernier sont, au fond, le reflet d'une faillite sociale ? Je pourrais vous demander pourquoi l'État a perdu le contrôle de la situation dans les rues – le ministre de l'intérieur l'a reconnu.
Réviser la doctrine du maintien de l'ordre est nécessaire, mais cela ne répondra pas à une profonde angoisse nationale. Or si rien n'est tenté pour la traiter, la France passera, dans quelques mois, du mauvais côté de l'Histoire.
Alors, comment l'action publique a-t-elle perdu le contrôle de sa capacité à promettre aux jeunes générations un avenir fait d'égalité, de progrès et de solidarité ? Comment redonner confiance dans l'idéal républicain que nous sommes si nombreux à partager ici ? (Applaudissements sur les travées du groupe RDSE. – MM. Rachid Temal, Sébastien Fagnen et Michaël Weber, ainsi que Mmes Audrey Linkenheld et Amel Gacquerre, applaudissent également.)
M. Sébastien Lecornu, Premier ministre. Madame la présidente Carrère, je vous remercie pour cette invitation républicaine à réfléchir, y compris sur nous-mêmes. L'expression de responsabilité collective, que vous avez employée, forme, en quelque sorte, le fil conducteur de votre question.
Au-delà de la nécessité de rétablir l'ordre, que les auteurs des précédentes questions d'actualité ont abordée, nous ne pouvons pas nier que notre jeunesse a besoin d'espérance ni qu'elle est traversée par une angoisse profonde. Celle-ci s'explique par la covid, par un manque de perspectives, par une géopolitique et une vie quotidienne sombres, ou encore par les difficultés que traversent les parents.
J'évoquais plus tôt mes années de collégien et de lycéen : au fond, chaque génération a vécu cela. C'est un éternel recommencement.
Dès lors, quelle serait notre responsabilité collective ? À court terme, en tant que chef du Gouvernement, ma responsabilité est d'apporter des réponses concrètes, au travers de l'agenda que j'ai commencé à vous présenter, et, pour le dire plus clairement encore, sans faire de blabla.
La classe politique s'est parfois trop payée de mots lors des mobilisations lycéennes. La nouvelle génération, qui dispose des outils d'intelligence artificielle et qui peut accéder à un flux considérable d'informations en ligne, peut très vite distinguer les belles paroles politiciennes des engagements véritables.
Aussi, premièrement, il convient de respecter les lycéennes et les lycéens dans les réponses que nous leur apporterons. Disons-leur ce que nous pouvons faire, mais aussi ce que nous ne pouvons pas faire. Chacun le sait : il n'y a pas de baguette magique. Le faire croire, c'est donner du carburant aux extrêmes.
Deuxièmement, nous devons offrir des perspectives de long terme. En tant que citoyen, je forme le vœu que la jeunesse soit au cœur de la prochaine élection présidentielle. Sans cela, cette élection passera complètement à côté de sa cible.
Troisièmement, la classe politique doit aussi faire preuve de moins de myopie. J'ai écouté les questions précédentes des membres de cette assemblée. En quarante-huit heures, certains d'entre eux sont passés de « la police tue », ou « la police blesse », comme ils le répétaient depuis trois semaines, à « mais que fait la police ? »
Il y va de la crédibilité de la classe politico-médiatique, y compris de certains commentateurs… (M. Martin Lévrier applaudit. – Protestations sur les travées du groupe GEST, ainsi que sur des travées du groupe SER.) Certes, certains sont constants et continuent de considérer que la police tue : c'est lamentable.
La réalité, c'est que nous ne pouvons pas passer d'un discours à l'autre, convoquant l'ordre face à la pression populaire, avant de subitement nous insurger contre les policiers quand cela ne va pas ! La jeunesse de France qui s'est mobilisée dans ces mouvements sent bien le caractère opportuniste et cynique de certains responsables. En tant que républicains, nous devons nous mobiliser contre de telles attitudes.
Au fond, votre question est la suivante : la classe politique a-t-elle envie de rassembler le pays et de travailler à son unité, ou trouve-t-elle du rendement électoral à ses divisions ? Nous voyons de mieux en mieux le jeu de certains.
Sans entrer en désaccord avec vous, madame la présidente Carrère, je veux toutefois compléter mon propos sur la responsabilité collective.
J'estime qu'il existe une responsabilité collective dès lors que l'on reconnaît aussi qu'il y a une responsabilité individuelle. Pour ma part, je suis un homme de droite : je ne crois pas à l'excuse sociale.
Il n'y a pas d'excuse sociale qui puisse expliquer les pillages. On peut être d'origine très populaire, ou très pauvre, mais rien ne justifie d'aller cambrioler un magasin le soir d'une manifestation.
Si l'on utilise l'excuse sociale pour justifier la délinquance, alors on risque d'abîmer tous les mouvements sociaux et les revendications qui, eux, sont légitimes. (Applaudissements sur les travées des groupes RDPI, INDEP et UCI.)
M. Martin Lévrier et Mme Jacqueline Eustache-Brinio. Bravo !
M. Sébastien Lecornu, Premier ministre. La responsabilité individuelle constitue un sujet majeur. Je l'avais déjà évoqué, au sein de cet hémicycle, dans le cas de l'affaire Lyhanna : lorsqu'un délit ou un crime est commis, il est le fait d'un auteur, dont la responsabilité individuelle doit être convoquée.
C'est pour cette raison que je me réjouis que le Sénat s'empare du projet de loi relatif à la réparation des dommages résultant de violences ou de dégradations commises dans l'espace public et au recouvrement des dommages et intérêts. Dans une période difficile pour le contribuable comme pour les deniers publics, on ne peut pas attendre que ce soient toujours les mêmes qui paient pour celles et ceux qui cassent. (Applaudissements sur des travées du groupe RDPI. – Mme Laure Darcos applaudit également.)
manifestations des 17 et 18 octobre 2026 (i)
M. le président. La parole est à M. Bruno Retailleau, pour le groupe Les Républicains. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)
M. Bruno Retailleau. Monsieur le Premier ministre, vous connaissez très certainement cette phrase sans appel du général de Gaulle sur le dernier président de la IIIe République : « Au fond, comme chef d'État, deux choses lui avaient manqué, qu'il fût un chef et qu'il y eût un État. »
Samedi 17 octobre dernier, la France a connu une sorte de débâcle. Nous l'avons dit, nous avons énuméré le fiasco : des commerces pillés et saccagés, des bâtiments publics incendiés, des policiers souvent agressés brutalement, auxquels il faut rendre hommage pour leur courage, mes chers collègues. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UCI et INDEP. – Mmes Catherine Conconne et Isabelle Briquet et M. Benjamin Huin applaudissent également.) N'oublions pas, enfin, les Français qui ont été totalement sidérés de voir la République reculer.
Tous posent une seule question : y a-t-il encore un chef ? Y a-t-il encore un État ? (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Franck Menonville applaudit également.)
M. le président. La parole est à M. le ministre de l'intérieur.
M. Laurent Nunez, ministre de l'intérieur. Monsieur le ministre, vous connaissez bien ces questions, puisque vous avez occupé mes fonctions. Ensemble, nous avons traversé des épreuves : vous vous souvenez de la finale de la Ligue des champions, à Paris et sur le reste du territoire national, lorsque des commerces avaient été pillés et de nombreuses exactions commises.
Vous connaissez, comme moi, la grande humilité dont il faut faire preuve quand on parle de sécurité et d'ordre public : ce n'est jamais une science exacte et il peut y avoir des loupés.
Reste-t-il un État, et quelqu'un qui le dirige ? Il y a un Président de la République, un Premier ministre, ainsi qu'un ministre de l'intérieur, qui se tient devant vous. (Exclamations sur les travées du groupe Les Républicains. – M. Martin Lévrier applaudit.)
Monsieur le ministre, je devine le propos sous-jacent dans votre question. D'ailleurs, vous avez gardé du temps de parole pour l'exprimer !
Aussi, j'anticipe votre réponse pour vous l'annoncer : à ce stade, nous ne déclarerons pas l'état d'urgence. Nous avons demandé aux préfets d'engager plusieurs mesures de droit commun, notamment en matière de police administrative. Vous les connaissez bien : je pense en particulier aux arrêtés d'interdiction de regroupement et de manifestation, ainsi qu'aux couvre-feux que nous avons appliqués et qui ont produit leurs effets ces derniers jours.
Dimanche soir, des incidents graves ont eu lieu dans le pays. Nous y avons mis un terme et nous nous préparons à faire face aux événements qui se tiendront samedi, puisque des appels à manifestation ont été lancés. J'augmenterai donc les effectifs présents sur le terrain.
Monsieur le sénateur, vous connaissez bien le ministère, ses fonctionnaires et les militaires de la gendarmerie que vous avez salués. À mon tour, je veux leur rendre hommage et vous remercier pour celui que vous leur avez adressé.
Vous me connaissez : nous avons travaillé ensemble, lorsque j'étais sous votre autorité. Aussi, je peux vous rassurer : la fermeté dont je faisais preuve comme préfet de police est la même que je continue à manifester en tant que ministre de l'intérieur, sous l'autorité du Premier ministre et du Président de la République. Il y a bien un État, et la main de l'État ne tremble pas ! (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI. – M. Bernard Fialaire applaudit également.)