Conseil européen des 18 et 19 juin 2026
M. le président. - L'ordre du jour appelle le débat préalable à la réunion du Conseil européen des 18 et 19 juin 2026.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe . - Le Conseil européen aura lieu jeudi et vendredi prochains.
Nous sommes entrés dans l'ère de la géoéconomie, où les enjeux sécuritaires, stratégiques et économiques sont liés. Compétitivité, simplification, approfondissement du marché intérieur, préférence européenne - tous ces thèmes évoquent l'autonomie et la souveraineté stratégiques. Ce week-end, le cas d'Anthropic l'a illustré de façon éloquente.
Le Conseil européen réaffirmera son soutien à l'Ukraine, alors que la Russie est en difficulté sur le terrain. Il faut saluer la résistance héroïque des Ukrainiens, mais aussi leur capacité d'innovation, notamment en matière de drones.
La Russie espérait diviser les Européens, mais elle voit un Conseil européen uni qui votera les 90 milliards d'euros de prêt à l'Ukraine. Celui-ci ouvrira également le premier bloc de négociations en vue de l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne, après le retrait du veto hongrois. L'adoption du vingt et unième paquet de sanctions nous aide à lutter contre la flotte fantôme qui permet à la Russie de contourner les sanctions en mer Noire et en mer Baltique.
La coalition des volontaires poursuit son travail ; notre pays prépare le jour d'après, aux côtés du Royaume-Uni : il faut des garanties de sécurité robustes. Cela passe par le soutien à l'armée ukrainienne et par le déploiement d'une force multinationale.
À ceux qui pensaient que les Européens allaient jouer un rôle secondaire, que tout serait réglé par un accord en 48 heures entre les États-Unis et la Russie, je réponds que les Européens ont su prendre la situation en main.
Le Conseil abordera un autre sujet essentiel : le cadre financier pluriannuel pour la période 2028-2034.
Ce sera l'occasion de débattre de l'Europe politique et stratégique que nous voulons : investissement IA, quantique, spatial, défense, politique agricole... Nous devons soutenir les acteurs européens et réduire nos dépendances face à la concurrence américaine et chinoise. Pour que le budget ne pèse pas uniquement sur les contributions des États membres, l'Union européenne devra se doter de ressources propres - nous y travaillons.
Nous débattrons des déséquilibres mondiaux : l'accroissement de notre déficit commercial face à la Chine, qui détruit des milliers d'emplois chaque mois en Allemagne ; les droits de douane américains...
Notre marché intérieur peut être un outil à condition de nous en donner les moyens - d'où la feuille de route One market, One Europe, afin de mettre en oeuvre les recommandations des rapports Draghi et Letta.
Nous suivons un agenda ambitieux, de simplification des règles, d'approfondissement du marché intérieur - notamment pour créer une union des marchés des capitaux - et de préférence européenne dans tous les domaines.
Le texte du commissaire Séjourné renforcera le made in Europe et soutiendra nos capacités industrielles dans les domaines critiques. Nous travaillerons sur le derisking et la diversification de nos partenaires internationaux - tous ces points renforceront l'autonomie stratégique de notre continent.
Nous nous satisfaisons de l'accord trouvé en trilogue sur le règlement Retour, qui donnera plus de marge de manoeuvre aux États membres pour expulser les immigrés en situation irrégulière. Celui-ci facilitera aussi les rétentions administratives, fera du retour forcé la norme, et approfondira la coopération avec les pays de transit et de départ.
Le travail ne s'arrête pas là : je pense à l'aide au développement, à la politique des visas, à nos instruments de défense commerciale, et à l'entrée en vigueur du pacte sur la migration et l'asile.
Enfin, le Conseil européen abordera la situation au Proche et Moyen-Orient, en particulier la conclusion de l'accord entre les États-Unis et l'Iran et les prochaines étapes pour assurer la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz - les Européens sont prêts à prendre leurs responsabilités à cet égard -, mais aussi la mise en oeuvre du plan de paix de Gaza et le soutien au Liban, à son gouvernement et au déploiement de ses forces armées pour désarmer le Hezbollah. (Mme Nicole Duranton applaudit.)
M. Claude Malhuret, vice-président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées . - Je ne peux aborder qu'en slalomant la dizaine de points à l'ordre du jour du Conseil européen de cette semaine.
Alors que la Russie est en échec sur le terrain et que son économie ralentit, il n'est pas question de relâcher nos efforts pour soutenir l'Ukraine. La levée du veto hongrois a permis le déblocage du prêt de 90 milliards d'euros et un 21e paquet de sanctions contre la Russie est en cours d'élaboration. C'est heureux, mais il en faudra un 22e et nous pouvons faire plus pour isoler la Russie.
Au sein de l'Union, une certaine fatigue se fait sentir. Certains États, en situation difficile, gagnés par le populisme ou rongés par la propagande du Kremlin, se réfugient derrière le prêt de 90 milliards pour lever le pied sur l'aide bilatérale. Le nouveau gouvernement bulgare met fin à l'aide militaire et le nombre de participants à l'initiative tchèque d'achat de munitions a fondu de moitié depuis l'arrivée au pouvoir d'Andrej Babis. Malgré de nouvelles contributions au mécanisme Purl, par lequel les Européens paient des armements américains à destination de l'Ukraine, le rythme et le volume des livraisons ne sont pas suffisants.
Je me réjouis de l'ouverture du premier chapitre des négociations d'adhésion avec la Moldavie et l'Ukraine. L'élargissement est un impératif géostratégique autant qu'un investissement à long terme pour la paix, la stabilité et la sécurité du continent. Reste que les modalités et le calendrier sont assez confus. La France et l'Allemagne plaident pour une « intégration graduelle » des pays des Balkans, l'idée d'intégration « à moitié » a été avancée, et l'Allemagne propose de donner à l'Ukraine un statut de membre associé.
Après la victoire du parti pro-européen de Nikol Pachinian en Arménie, la question d'un élargissement à la carte n'a sans doute pas fini d'être reformulée. Il faudra la poser clairement aux électeurs.
S'agissant du Moyen-Orient, l'Union européenne, divisée, semble inaudible et impuissante. Elle fait donc ce qu'elle sait faire : signer des chèques à l'Autorité palestinienne ou au Liban quand personne ne s'y oppose et émettre des protestations auxquelles peu prêtent attention.
Dans ce contexte, la France et l'Allemagne, notamment, mèneraient une offensive contre le service européen pour l'action extérieure. Selon la presse britannique, il s'agirait de limiter l'autonomie du chef de la diplomatie et de rapatrier les sanctions et missions militaires au Conseil européen, la diplomatie courante à la Commission. Quelle est à cet égard la position du Gouvernement ? (Mmes Laure Darcos et Nicole Duranton applaudissent.)
M. Benjamin Haddad, ministre délégué. - Nous soutenons un élargissement présentant un intérêt géopolitique pour l'Union européenne du point de vue de la stabilité et fondé sur la logique des mérites propres. La finalité est une adhésion pleine et entière, mais nous devons ancrer progressivement les pays candidats dans certaines politiques européennes - marché intérieur ou énergie, par exemple - , afin de les socialiser peu à peu à nos institutions. C'est une réflexion salutaire que nous menons avec, en particulier, les Allemands, mais qui n'a pas vocation à se substituer à la politique d'élargissement.
Il y a toujours eu débat sur la façon de renforcer le service d'action extérieure et le rôle de la représentante. Vous avez fait référence à une note interne qui s'est retrouvée dans la presse. Il n'y a pas de non-papier ou d'initiative de la France sur le sujet. Nous serons toujours aux côtés des institutions européennes pour renforcer la diplomatie de l'Union.
M. Jean-François Husson, rapporteur général de la commission des finances . - Le prochain Conseil européen portera notamment sur le cadre financier pluriannuel. Dans sa lettre d'invitation, le président Costa précise qu'à l'issue de la réunion, la présidence chypriote présentera un premier cadre de négociation assorti de chiffres et que cette réunion doit permettre des progrès au sujet des nouvelles ressources propres.
Notre assemblée a adopté le mois dernier une résolution exprimant sa position sur le cadre financier 2028-2034. Nous y constatons que, si le cadre proposé par la Commission est adopté, la contribution annuelle moyenne de la France passerait de 26 à 36 milliards d'euros, voire 42 milliards d'euros si les nouvelles ressources proposées ne sont pas adoptées. Cette hausse s'ajoutera à celle, massive, de la charge de la dette, ainsi qu'à celle des dépenses de défense. Or la France s'est engagée à mettre un terme à sa situation de déficit excessif en 2029 au plus tard. Quelle est donc la position de la France sur le volume du prochain cadre financier ?
Les négociations opposeraient les amis de la PAC et de la cohésion, dont l'Espagne, l'Italie et la Pologne, et les amis de la compétitivité, parmi lesquels l'Allemagne et les Pays-Bas. Le Sénat rappelle dans cette résolution son attachement au financement de la PAC et des régions françaises. Mais, comme l'a dit Nicolas Dufourcq, vouloir faire à peu près le même budget que par le passé avec, en plus, 170 milliards d'euros pour rembourser la dette, politiquement, cela ne passera pas. Dans quel camp faut-il ranger la France dans ces négociations : celui de la protection des acquis ou de l'investissement dans l'avenir ?
La Commission européenne propose de créer cinq nouvelles ressources propres. Les ressources liées aux quotas carbone et au mécanisme d'ajustement carbone aux frontières sont globalement favorables à l'Union européenne et à la France. Des questions, non rédhibitoires, se posent sur les ressources liées aux déchets électroniques non collectés et au tabac. En revanche, la nouvelle contribution liée au chiffre d'affaires fait l'unanimité contre elle. De fait, il s'agirait d'un nouvel impôt de production pesant sur la compétitivité des entreprises européennes. Quelle est la position de la France sur ces propositions ? Si la contribution sur le chiffre d'affaires venait à être abandonnée, par quoi serait-elle remplacée ?
M. Benjamin Haddad, ministre délégué. - Dans ces négociations, la France n'appartient à aucun camp ; elle défend ses intérêts et ceux d'une Europe qui investit dans son autonomie stratégique et la réduction de ses dépendances.
Nous avons besoin de sécurité alimentaire à travers la PAC. Je me réjouis que les évolutions récentes permettent de reconstituer la dimension communautaire de cette politique et le programme Poséi pour le soutien à l'agriculture des régions ultrapériphériques, mais aussi la politique de la pêche.
Nous devons aussi investir dans l'intelligence artificielle, le quantique, la défense et le spatial, selon le principe de préférence européenne, c'est-à-dire en soutenant nos propres acteurs, et en veillant au meilleur retour via l'effet de levier sur l'argent privé.
La création des nouvelles ressources propres est une condition sine qua non de l'adoption de ce budget. Notre objectif est que ces ressources pèsent sur des acteurs extérieurs à l'Union. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières et la taxe sur les petits colis vont dans le bon sens. Sur la proposition relative au chiffre d'affaires, la réponse est dans votre question, l'unanimité étant requise. Il faut se pencher aussi sur les ressources propres proposées par le Parlement européen.
M. Ronan Le Gleut, vice-président de la commission des affaires européennes . - Je commencerai par le cadre financier pluriannuel : nous sentons bien la pression que certains États membres exercent en vue d'une conclusion d'ici la fin de l'année. Or la boîte de négociation présentée par la présidence chypriote a été qualifiée par certains États de « no-go box ». Alors que les négociations sont pour le moins tendues, la substance doit l'emporter sur le calendrier. On ne saurait conclure un accord sous prétexte de craintes des résultats de l'élection présidentielle française...
À ce stade, le compte n'y est pas. Il faut que la voix de la France soit entendue, en particulier sur la PAC et les régions ultrapériphériques, sur la taxe sur les services numériques et la préférence européenne. Notre commission débattra cette semaine du renforcement du cadre d'accélération industrielle proposé par la Commission européenne. Quelle est la position de la France sur ces différents points ?
La relation avec la Chine sera au coeur des échanges. Nous devons poursuivre le derisking, c'est-à-dire assumer pleinement la préférence européenne et mettre à niveau nos outils de lutte contre la concurrence déloyale. Gardons-nous de toute naïveté et favorisons l'émergence de champions européens capables de faire face à une concurrence extrêmement agressive, chinoise ou américaine.
L'Union a décidé, après des mois de blocage hongrois, d'ouvrir les premiers chapitres de négociations avec l'Ukraine et la Moldavie. Une délégation de notre commission est actuellement en Albanie, avant de se rendre au Monténégro. Nous connaissons la frilosité des Français à l'égard de l'élargissement, ainsi que la lourdeur du processus de ratification d'un éventuel élargissement - un référendum ou trois votes parlementaires, dont celui du Congrès aux trois cinquièmes.
La France a mis en circulation deux non-papiers pour défendre le principe d'une adhésion graduelle et appeler à rénover les traités d'adhésion pour intégrer une clause de sauvegarde en matière de respect de l'État de droit et une période transitoire pour le droit de veto en matière de politique étrangère et de sécurité commune. Quelles sont les attentes et la stratégie de la France sur ce dossier ?
Nous attendons toujours de la Commission européenne des propositions de réforme de la gouvernance avant tout l'élargissement, faute de quoi nous risquons une forme de paralysie. Le Président de la République soulèvera-t-il ce point ?
M. Benjamin Haddad, ministre délégué. - Sur les ressources propres, il faut adopter le paquet proposé par la Commission, mais aussi se pencher sur les propositions du Parlement européen : taxe sur les services numériques, qui marquerait un rééquilibrage bienvenu de la relation commerciale avec les États-Unis, taxe sur les jeux en ligne et taxe sur la cryptomonnaie.
Avec l'Espagne et le Portugal, nous avons constitué une coalition de soutien aux régions ultrapériphériques, qui jouent un rôle stratégique. Nous demandons pour ces territoires un omnibus de simplification et la prise en compte de leur singularité dans le prochain cadre financier pluriannuel. Nous avons été entendus, puisque des avancées majeures ont été réalisées, dont la reconstitution du Poséi.
S'agissant de l'élargissement, le groupe de travail sur la rédaction du traité d'adhésion du Monténégro réfléchit aux mêmes mécanismes que pour la Croatie : clauses de sauvegarde, périodes transitoires, activation simplifiée de l'article 7 pendant un certain temps. C'est la meilleure garantie pour l'opinion publique que nous sommes extrêmement vigilants sur la mise en oeuvre des réformes et la protection de l'intégrité du marché intérieur et de l'acquis communautaire.
M. Bernard Jomier . - (M. Patrick Kanner applaudit.) Notre Europe traverse une crise politique. Si bien des étapes de la construction européenne se sont faites en période de crise, il faut zoomer pour percevoir quel résultat positif peut avoir la crise actuelle...
L'Union européenne s'est trop limitée à un marché. Les prochaines révisions des traités devront approfondir les enjeux sociaux et écologiques, afin de mieux répondre aux défis planétaires que sont le réchauffement climatique et la hausse des inégalités, tout en continuant à défendre ses valeurs et sa souveraineté.
Il nous faut un cap clair, fondé sur une vision commune et un projet fédérateur. Pour le construire, nous devons relever quatre défis.
D'abord, l'affaiblissement de la voix de l'Europe sur la scène internationale. Iran, Proche-Orient, Ukraine : l'Union européenne apparaît comme un nain géopolitique. Pourtant, l'Europe détient les leviers de la puissance : des armées nationales puissantes, un soft power immense, le plus grand marché économique au monde. Si elle peine à apparaître comme un acteur géopolitique important, c'est en grande partie dû aux hésitations de ses dirigeants.
Un peuple européen en souffre énormément : les Ukrainiens. Si le chef de l'État a toujours soutenu la résistance ukrainienne, les livraisons d'armes arrivent trop lentement. Quand comprendrons-nous que les discours sans actes suffisants nous desservent ? Que la guerre de Poutine ne vise pas uniquement l'Ukraine, mais aussi la France et l'Union ?
Alors que la guerre au Moyen-Orient entraîne des conséquences économiques majeures, l'Europe doit être la réponse. Après les revirements de la Maison-Blanche, seul un Français sur dix considère encore les États-Unis comme un allié. Cette situation doit nous conduire à développer notre autonomie stratégique.
L'échec du programme Scaf révèle nos limites politiques. Nous affirmons vouloir bâtir une défense commune, tout en reproduisant les logiques de concurrence entre industries de défense nationales. Nous devons créer un véritable Airbus de la défense.
Deuxième défi, le cadre financier pluriannuel. Le débat budgétaire qui s'est ouvert montre les divisions qui paralysent les institutions européennes. La boîte de négociation présentée par la présidence chypriote réduit de 2 % la proposition déjà peu ambitieuse de la Commission. Impossible de construire une Europe capable de répondre aux multiples défis des prochaines années avec un tel budget.
Nous défendons le maintien du budget de la PAC pour préserver nos agriculteurs, déjà en grande difficulté, et celui du budget de la politique de cohésion, pilier essentiel de la solidarité européenne. Nous refusons une vision paramétrique du nouveau cadre financier et plaidons pour de nouvelles ressources propres. Nous serons vigilants sur le sort des budgets de la transition écologique, de la recherche, d'Erasmus, de la défense et du soutien à l'Ukraine. Idem sur le budget de la santé : cette question ne peut plus être envisagée à travers les fonds de compétitivité, car la santé est un bien commun, pas un marché économique.
Troisième défi : le pacte sur la migration et l'asile, en application depuis quelques jours. C'est dans ce cadre que s'inscrit le règlement Retour, qui sera voté après-demain au Parlement européen. Au coeur du débat figure la possibilité d'externaliser certaines procédures hors du territoire de l'Union.
Du point de vue méthodologique, ce texte est le fruit d'un compromis entre le PPE et l'extrême droite européenne. Aucun texte issu de cette alliance honteuse ne saurait être soutenu par notre gouvernement.
Sur le fond, ce texte remet en cause le droit d'asile, bafouant la Charte des droits fondamentaux de l'Union et notre Constitution. Nous connaissons, hélas, la capacité du Gouvernement à soutenir des textes qu'il sait être non-constitutionnels. Le garde des sceaux, auditionné au Sénat, n'a pas clairement fermé la porte aux hotspots. Comment l'Europe peut-elle se poser en défenseur des droits humains face aux dictatures et aux régimes autoritaires tout en s'attaquant aux garanties attachées au droit d'asile ? La France soutient-elle les mesures d'externalisation ?
Enfin, l'Europe est un projet politique global : elle ne peut se réduire à des mesures de dérégulation. Le premier mandat de la présidente von der Leyen a rimé avec Green Deal, devoir de vigilance, salaire minimal, présomption de salariat pour les travailleurs des plateformes. Un vent d'efficacité et d'énergie soufflait sur nos institutions : enfin l'Union tendait vers un projet commun favorisant l'adhésion des citoyens.
Notre Europe vit quand ses citoyens en sont les acteurs. Ce fut le cas en 2020, lorsqu'un député européen se mobilisa contre la mise en esclavage des Ouïgours par le Parti communiste chinois, suivi par des centaines de milliers de jeunes. C'est cette Europe citoyenne qui a fait adopter le devoir de vigilance, qui oblige les multinationales à être responsables de l'ensemble de leur chaîne de production. Voilà la vision humaniste et sociale de l'Europe que nous défendons.
Guerre aux frontières de l'Europe, crise énergétique, transition écologique, élargissement, souveraineté industrielle : les défis sont immenses, et aucun État ne peut prétendre les relever seul. Mais l'Europe doit être un projet qui donne envie et se construit avec les citoyennes et les citoyens. Or le Gouvernement fait de nombreuses déclarations, mais agit trop peu. Le discours sur l'avenir de l'Europe, prononcé par le chef de l'État en avril 2024, en est un exemple éloquent.
L'Europe a besoin d'une politique étrangère commune crédible, d'un budget à la hauteur des défis, d'une politique migratoire respectueuse de ses valeurs et d'un projet politique fédérateur. Chaque renoncement, chaque recul est un carburant pour l'euroscepticisme.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué. - Le meilleur carburant de l'euroscepticisme, c'est l'échec à maîtriser les frontières extérieures. Assumer la fermeté en matière migratoire, c'est répondre à une exigence légitime de nos concitoyens. Je suis pro-européen et souhaite qu'on préserve la zone Schengen ; mais si l'on supprime les frontières intérieures sans se donner les moyens de contrôler les frontières extérieures et de soutenir les pays de première entrée, tout l'édifice s'effondrera.
C'est pourquoi nous soutenons le pacte sur la migration et l'asile, qui prévoit une première sélection des demandeurs d'asile aux frontières, ainsi qu'un mécanisme de coopération et de solidarité. C'est pourquoi nous soutenons aussi le règlement Retour, qui donnera plus de marges de manoeuvre aux États pour faire exécuter le droit, c'est-à-dire les obligations de quitter le territoire européen. Aujourd'hui, seules 20 % des obligations sont exécutées, ce que nos concitoyens ne comprennent pas.
Nous avons besoin d'obtenir des résultats concrets dans ce domaine, en montrant que c'est par la coopération européenne et non le repli nationaliste qu'on peut y parvenir.
Vous avez parlé à juste raison d'une majorité de droite et d'extrême droite au Parlement européen. Mais elle résulte du refus de la gauche et des socio-démocrates de se joindre à ce débat et de répondre à une exigence partagée par une immense majorité de citoyens européens, de gauche ou de droite, de l'est, de l'ouest, du nord ou du sud de l'Europe.
Mme Silvana Silvani . - Le Conseil européen débattra du budget de l'Union pour la période 2028-2034. Pour la France, les implications sont considérables. De fait, notre contribution annuelle pourrait passer de 26 à 36 milliards d'euros, voire 42 milliards si les nouvelles ressources propres ne produisent pas les effets escomptés.
Cette hausse intervient quelques jours après l'adoption de la loi actualisant la programmation militaire, qui prévoit 36 milliards d'euros supplémentaires pour les armées. Nous ne pouvons qu'être extrêmement inquiets par l'ampleur de l'austérité qui attend notre population et votre fuite en avant militariste encouragée par les barons de l'industrie lourde allemande.
Ce budget pluriannuel rompt avec ce qui était revendiqué comme le coeur du projet européen : la solidarité entre les peuples, le développement agricole et la réduction des inégalités territoriales. La Commission préfère multiplier par cinq le budget de la défense et par trois celui du contrôle aux frontières.
Sur le plan politique et démocratique, cette logique de réarmement tend à installer dans le débat public une vision du monde fondée sur la confrontation permanente - celle de Trump - et sur l'alignement sur l'Otan. On habitue progressivement les citoyens à l'idée que la guerre serait inévitable et que la sécurité dépendrait avant tout de l'accumulation d'armes. Or l'histoire enseigne que la course aux armements ne crée pas les conditions de la paix ; au contraire, elle nourrit une escalade de tensions dont les peuples finissent par payer le prix fort.
Pendant ce temps, la PAC recule de 20 % et les fonds de cohésion sont absorbés dans de grandes enveloppes nationales où ils entreront en concurrence avec les nouvelles priorités de compétitivité et de défense. Bref, les États seront contraints d'arbitrer entre agriculture, développement régional et dépenses militaires, au détriment de nos agriculteurs, des collectivités locales et des territoires ultramarins.
Nous ne sommes pas opposés à l'idée qu'un pays assure sa sécurité, mais ne confondons pas autonomie stratégique et militarisation généralisée. La véritable autonomie stratégique commence par l'indépendance énergétique, industrielle et technologique. Or on nous parle d'autonomie stratégique alors que l'Union européenne organise une part croissante de son appareil industriel et militaire autour de standards définis dans une alliance dominée par les États-Unis.
Ce cadre financier engage l'Union européenne pour sept ans. Sept années durant lesquelles ces choix pèseront sur nos agriculteurs, nos collectivités, nos services publics et l'ensemble du peuple français. À moins d'un an de l'élection présidentielle, il serait contestable d'engager la France dans des choix qui produiront leurs effets jusqu'en 2034. Les Français doivent pouvoir se prononcer librement sur l'avenir du pays, sans que des décisions prises aujourd'hui ne lient les mains de ceux qui gouverneront demain.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué. - Le Président de la République est en fonction jusqu'au printemps 2027. D'autre part, la représentation nationale sera appelée à se prononcer sur ce cadre financier, à travers la décision sur les ressources propres.
Le désarmement unilatéral que vous semblez appeler de vos voeux n'a jamais entraîné la paix. Au contraire, il a plutôt tendance à aiguiser les appétits de nos compétiteurs et adversaires. C'est pourquoi je suis fier que notre pays ait doublé son budget de la défense en dix ans.
Il y a une certaine contradiction entre l'appel à investir dans notre indépendance sur le plan technologique et industriel et le refus des moyens mis en oeuvre pour soutenir le réarmement et la coopération industrielle en Europe. Je pense par exemple aux 150 milliards d'euros prévus pour le plan Safe, avec un critère de préférence européenne, afin de réduire nos dépendances dans des domaines comme les drones, le cyber ou la défense antimissiles.
Mme Mathilde Ollivier . - Ce Conseil européen se tient à un moment charnière. Ukraine, immigration, Proche et Moyen-Orient, accord commercial avec les États-Unis : l'Europe est attendue.
Pendant des mois, le veto hongrois a bloqué l'action. Depuis avril, le prêt de 90 milliards d'euros à l'Ukraine est définitivement approuvé, la première tranche est en cours de versement, la facilité européenne pour la paix est relancée et les Vingt-sept ont donné leur feu vert à l'ouverture des négociations sur les premiers chapitres d'adhésion avec l'Ukraine et la Moldavie.
Ce déblocage fait tomber l'argument de l'impossibilité politique. La France soutient-elle la relance du prêt de réparation adossé aux 210 milliards d'euros d'avoirs souverains russes immobilisés ? L'emprunt commun était une solution d'attente ; ce sont les avoirs de l'agresseur qui doivent financer la résistance de l'agressé et, demain, sa reconstruction.
Quelle est la position française sur le rythme d'ouverture des chapitres d'adhésion et sur la pérennisation du financement au-delà de 2027 ? Le soutien à l'Ukraine ne devrait pas se renégocier tous les dix-huit mois.
Le déblocage hongrois a eu un prix : le dégel de 16 milliards d'euros de fonds européens. Quelles garanties la France exigera-t-elle pour que ce précédent n'affaiblisse pas durablement la conditionnalité démocratique, l'un des rares leviers dont nous disposions face aux dérives illibérales ?
À Londres, il y a quelques jours, les dirigeants de l'E3 et le président Zelensky ont appelé à un cessez-le-feu immédiat. Nous soutenons cette démarche, mais quelle place pour les Européens à la table des négociations ? Et quelles garanties de sécurité pour l'Ukraine ? L'Europe finance la paix : elle ne saurait être absente quand on la discute.
Le pacte européen sur la migration et l'asile est entré en application il y a trois jours. Pourtant, le Conseil d'État avait averti que la coexistence de règlements européens directement applicables et du droit français actuel créerait de sérieuses difficultés. Le Gouvernement a choisi de légiférer par voie d'ordonnance, une méthode pour le moins contestable pour une réforme de cette ampleur. D'autre part, les 66 millions d'euros inscrits au budget pour le second semestre paraissent bien modestes au regard des chantiers ouverts. Comment garantissez-vous la sécurité juridique dans cette période de flottement ?
Ne perdons pas de vue la réalité humaine. Le début de cette année est le plus meurtrier en Méditerranée depuis 2014 : près de 1 000 morts recensés à ce jour. La médiatrice européenne avait averti dès 2024 que l'Union risquait de devenir complice des décès en mer. Et la France est directement mise en cause : l'enquête sur le naufrage du 24 novembre 2021 dans la Manche a établi des faits susceptibles d'être qualifiés de non-assistance à personnes en danger.
La France soutiendra-t-elle enfin un mécanisme européen de sauvetage en mer et une clarification des responsabilités, plutôt que la seule fuite en avant dans l'externalisation du contrôle de nos frontières ?
À Gaza, Israël a intensifié ses opérations. Le rapport de la Haute représentante a constaté le non-respect de l'article 2 de l'accord d'association entre l'Union européenne et Israël, hélas sans suites opérationnelles. Combien de temps encore l'Union peut-elle constater la violation de ses propres accords sans en tirer de conséquences ? Nous demandons la suspension au moins partielle de cet accord et un engagement humanitaire massif.
Le Parlement européen s'apprête à voter sur la ratification de l'accord commercial avec les États-Unis. L'accord de Turnberry prévoit 15 % de droits de douane sur les exportations européennes en contrepartie de la suppression des tarifs européens sur les biens industriels américains. C'est un accord déséquilibré et négocié sous la menace, dont l'asymétrie interroge sur ce que vaut la souveraineté commerciale européenne. La France défendra-t-elle une application stricte des clauses de sauvegarde au premier manquement américain ? Quelle stratégie l'Union européenne opposera-t-elle à la coercition commerciale de Washington ?
M. Benjamin Haddad, ministre délégué. - Les travaux se poursuivent sur la question des avoirs gelés. La France s'est dite ouverte à leur utilisation, qui n'empêcherait pas des garanties de la part des États. Je rappelle que ces avoirs sont désormais gelés jusqu'à ce que la Russie ait payé les réparations.
Sur le rythme des négociations d'adhésion avec l'Ukraine et la Moldavie, notre approche est fondée sur les mérites propres. Des experts sont envoyés dans les pays candidats pour évaluer les réformes et aider les administrations à progresser. Nous suivrons les recommandations de la Commission européenne.
En ce qui concerne la Hongrie, le déblocage des 16 milliards d'euros est lié à des engagements en matière d'État de droit. Nous serons très vigilants sur leur respect, comme nous l'avions été pour la Pologne.
Oui, les Européens doivent être à la table des négociations. D'autant qu'ils s'engageront aussi dans le cadre des garanties de sécurité données à l'Ukraine, qu'il s'agisse du déploiement de forces multinationales pour dissuader la Russie ou du soutien à la régénération de l'armée ukrainienne. Cette question sera abordée lors du G7 avec le président Trump.
Au sein de la coalition des volontaires, nous avons réussi à faire reconverger Européens et Américains, avec des engagements pris par ces derniers dans la gestion du cessez-le-feu ou le soutien en matière de renseignement dans le cadre des garanties de sécurité.
Mme Sophie Briante Guillemont . - Alors que les impérialismes font leur retour en force et tentent d'imposer leurs règles du jeu, l'Union européenne doit devenir une actrice à part entière de la paix.
En Ukraine, la guerre est entrée dans sa phase la plus meurtrière. Ces derniers jours, Kiev, Kharkiv et Dnipro ont subi des frappes massives. Le président ukrainien a tendu la main, une fois de plus, en proposant un cessez-le-feu. Sans surprise, le Kremlin lui a opposé une fin de non-recevoir.
Le RDSE réaffirme sa position constante depuis le début de la guerre : la paix ne sera acceptable que juste, durable et respectueuse de la souveraineté ukrainienne. Aucun traité ne saurait être signé au détriment des Ukrainiens - donc des Européens, car c'est aussi notre sécurité qui se joue dans ce conflit.
Nous soutenons le déblocage du nouveau prêt de 90 milliards d'euros et le vingt et unième paquet de sanctions contre les intérêts russes. Hélas, aucune perspective crédible de fin du conflit ne semble se dessiner.
Au Moyen-Orient, l'annonce d'un traité de paix entre Washington et Téhéran constitue une sérieuse lueur d'espoir. Si le RDSE salue évidemment la fin des bombardements et du blocus naval, qui devrait enfin calmer les secousses sur les prix du pétrole, nous restons extrêmement inquiets sur la suite des opérations au Liban. Ni Tel-Aviv ni Beyrouth ne sont parties à l'accord, et les dirigeants israéliens ont indiqué que l'État hébreu ne se retirerait pas du Liban.
Il est donc certain que les combats continueront au Proche-Orient, avec une population libanaise prise en otage par des acteurs qui se font la guerre sur son territoire. N'oublions pas nos 700 soldats en poste au sud-Liban au sein de la Finul ni nos 22 000 compatriotes vivant dans le pays, dont beaucoup ont dû fuir.
Ce conflit a montré que personne ne semble plus écouter ni Bruxelles ni Paris. Pourtant, nous croyons qu'une puissance de 450 millions d'habitants, première puissance commerciale et véritable contre-modèle aux impérialismes doit peser. Comment l'Union européenne, de spectatrice, peut-elle devenir actrice ?
Pour le RDSE, la réponse est double : une conviction politique européenne forte et des moyens. Sur ce dernier point, nous défendons un budget pluriannuel à la hauteur de nos ambitions, sur le continent comme à l'international. En particulier, nous devons être en mesure de financer la défense européenne et notre souveraineté industrielle, technologique et énergétique.
Enfin, le pacte européen sur la migration et l'asile est entré en application. Il comporte une avancée réelle : la solidarité obligatoire entre États. Mais le RDSE s'inquiète, comme nombre d'associations et d'ONG, d'un durcissement des règles qui conduira à l'enfermement de familles et d'enfants dans l'attente du traitement de leur demande d'asile. Les réfugiés ne sont pas des criminels ! La maîtrise des frontières est un enjeu majeur pour les Européens, mais n'en oublions pas l'humanité.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué. - Je partage votre conclusion.
Oui, l'une des meilleures réponses aux crises est d'avoir les moyens d'investir, que ce soit dans la défense ou dans les technologies. Le débat sur le prochain CFP se devra d'être stratégique, pour définir une Europe puissance capable d'agir.
Concernant la situation au Moyen-Orient, la France propose des mesures contre deux ministres israéliens, M. Ben Gvir et M. Smotrich, ainsi que des mesures sur les produits issus des colonies. Nous avons déjà pris des mesures nationales contre des ministres d'extrême droite.
Vous avez raison de souligner les drames humains, en Méditerranée et dans la Manche. C'est pourquoi nous avons besoin de plus de coopération européenne. Nous avons beaucoup défendu des mesures contre les réseaux de passeurs.
L'accord de Turnberry entre en vigueur. Je rends hommage au travail du Parlement européen sur les clauses de sauvegarde ou les clauses suspensives, s'il venait à ne pas être respecté par la partie américaine. Nous veillerons à défendre nos intérêts. Cet accord donne un cadre stable, mais sa mise en oeuvre ne doit pas être déséquilibrée.
M. Claude Kern . - Ce Conseil européen, particulièrement important compte tenu du contexte international, sera un moment de clarification stratégique. L'Union européenne est à un carrefour : elle doit protéger ses concitoyens, défendre ses intérêts et préparer son avenir.
Notre environnement stratégique est incertain. Plus de quatre ans après le début de l'invasion russe, la question demeure : comment garantir la sécurité du continent tout en respectant le droit international ?
Les dirigeants européens devront réaffirmer leur engagement en faveur de la souveraineté ukrainienne. En Hongrie, l'accession de Péter Magyar au poste de Premier ministre est un changement important.
Les défis ne s'arrêtent pas aux frontières orientales de l'Union européenne. Moyen-Orient, Chine et États-Unis rappellent que l'Europe doit agir dans un environnement mondial de plus en plus compétitif et fragmenté.
La deuxième priorité est la sécurité et la défense. Depuis plusieurs années, les États membres ont renforcé leur capacité de défense, et le mouvement s'accélère. Une Europe plus forte est une Europe capable d'assurer sa propre sécurité. Cela ne signifie pas une remise en cause des alliances, mais une contribution plus forte à la sécurité collective.
Le Conseil européen devra poursuivre les discussions sur les capacités de défense, la résilience des infrastructures critiques et la préparation des sociétés européennes aux crises. L'enjeu est considérable. Il faut répondre aux menaces actuelles et préparer l'Europe aux défis des prochaines décennies : cyberattaques, désinformation, sécurité spatiale, maîtrise des technologies critiques et chaînes d'approvisionnement. La sécurité est devenue un facteur essentiel de souveraineté économique et politique.
La troisième priorité est la compétitivité. Chine et États-Unis investissent massivement dans les technologies d'avenir. D'autres puissances émergentes accélèrent leur développement. Dans ce contexte, l'Europe doit renforcer sa capacité à innover, produire et investir. Le programme existe, et il est réaliste : c'est le rapport Draghi, qui propose de construire un modèle européen fondé sur l'innovation, la durabilité et la cohésion sociale.
L'Europe dispose d'atouts considérables : un marché de 450 millions de consommateurs, des universités de premier plan, des infrastructures de qualité et un niveau élevé de compétences. Le défi consiste à transformer ces atouts en leadership économique durable.
La question migratoire est aussi une priorité. Les mouvements migratoires seront influencés par les conflits, les crises, les évolutions démographiques et les conséquences du changement climatique. L'Europe doit concilier plusieurs exigences : maîtrise de ses frontières extérieures, respect de ses valeurs fondamentales, mise en place de partenariats équilibrés avec les pays d'origine et de transit. Nous en avons débattu récemment lors de l'examen du projet de loi habilitant le Gouvernement à légiférer par ordonnances pour transposer le pacte sur la migration et l'asile.
Ce conseil européen s'inscrit dans une réflexion plus large : futur cadre financier pluriannuel, réformes institutionnelles, élargissement de l'Union européenne à l'Ukraine - le changement de gouvernement hongrois le facilite. Toutefois, cette intégration doit se faire sereinement, et l'Ukraine devra accepter de se réformer.
Alors que le monde est incertain, l'Europe doit rester fidèle à ce qui fait sa force : la coopération entre les nations, la démocratie, l'État de droit, l'ouverture et la recherche constante de solutions communes.
Mme Laure Darcos . - Alors que l'on constate la montée des nationalismes et la décomposition des alliances historiques, l'Union européenne doit faire face à de nombreux défis. L'unité européenne est nécessaire, et les moyens doivent être à la hauteur.
L'Union européenne doit maintenir son soutien politique et militaire à l'Ukraine en renforçant ses capacités de défense aérienne et en accélérant la livraison de munitions et de drones. Quelles initiatives la France prendra-t-elle pour garantir le soutien européen à l'Ukraine et la place de l'Union dans d'éventuelles négociations de paix ?
Au Proche-Orient, la situation est tout aussi préoccupante. La guerre à Gaza alimente une catastrophe humanitaire majeure. Le Liban peinait déjà à se reconstruire après l'accident du port de Beyrouth, et les Libanais sont exténués par la guerre entre Israël et le Hezbollah. Le risque d'embrasement régional est élevé. L'Union européenne doit défendre des positions équilibrées, en exigeant le respect scrupuleux du droit international. Le Conseil européen examine de nouvelles sanctions contre des responsables israéliens. Quelle position la France entend-elle défendre, notamment en faveur d'une solution politique durable ?
Il est urgent de renforcer notre autonomie stratégique. Les récentes restrictions en Ukraine sur des technologies américaines nous rappellent qu'une dépendance excessive crée une vulnérabilité stratégique. Deux tiers des équipements que nous achetons proviennent des États-Unis. Ce n'est pas soutenable. Pouvez-vous nous préciser les modalités de mise en oeuvre du programme Safe ? Comment la France entend-elle favoriser la préférence européenne ?
La sécurité des Européens se joue à l'intérieur de nos frontières, notamment contre les trafics. L'action nationale est essentielle, mais elle ne suffit plus pour lutter contre la criminalité organisée. Comment renforcer la coopération politique, judiciaire et douanière en Europe dans la lutte contre le trafic de drogues et le crime organisé ?
Les migrations n'ont jamais cessé de prendre de l'ampleur ; après des années de blocage, l'Union européenne a décidé d'un cadre commun. Plusieurs États membres alertent sur le retard de la mise en oeuvre du pacte ; l'Union européenne sera-t-elle capable d'assurer son application de façon homogène sur tout son territoire ?
Le prochain CFP est décisif, alors que des divergences entre pays membres apparaissent. Il sera difficile de financer simultanément la défense, le contrôle des frontières et le soutien à l'Ukraine sans débat sur le budget de l'Union européenne. Quel levier la France entend-elle privilégier en matière de ressources propres, tout en protégeant la compétitivité européenne ?
Le Conseil européen devra démontrer que l'Union européenne est capable de conjuguer ambition stratégique, responsabilité budgétaire et unité politique, sans quoi elle ne pèsera plus sur le cours de l'histoire.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué. - La France a été pilote dans la constitution de la coalition des volontaires pour soutenir l'Ukraine et dans le déblocage du prêt de 90 milliards d'euros. Nous soutenons l'initiative diplomatique de Londres pour garantir la place des Européens dans les négociations, tout comme nous soutenons la main tendue de Volodymyr Zelensky à Vladimir Poutine. Nous avons besoin de négociations diplomatiques avec les Ukrainiens, les Américains et les Européens.
Au Moyen-Orient, nous soutenons la solution à deux États. Au Liban, nous sommes favorables au déploiement des forces armées libanaises dans tout le territoire et au désarmement du Hezbollah.
Le plan Safe vise à renforcer notre indépendance, pour un montant de 150 milliards d'euros à l'horizon de 2030. Ce montant a été intégralement souscrit par les États membres, dont 17 milliards d'euros pour la France. Grâce à la préférence européenne, pas moins des deux tiers de cet argent financera des entreprises européennes, avec une préservation de l'autorité de conception européenne. C'est une victoire diplomatique.
Mme Catherine Dumas . - L'ordre du jour de ce Conseil européen, dense, reflète un contexte international dégradé.
Je me concentrerai sur la situation de l'Ukraine, où se joue la sécurité collective de notre continent. Kiev a multiplié les succès tactiques, rééquilibrant un rapport de force jusqu'ici défavorable. Face aux revers accumulés, la Russie redouble de violence. Ses frappes sont toujours plus meurtrières. Dans ce moment peut-être décisif, l'aide européenne ne doit pas faiblir. Le prêt de 90 milliards d'euros permettra à l'État ukrainien de continuer à fonctionner. Les besoins restent urgents, notamment pour contrer la menace balistique.
L'industrie de défense ukrainienne produit une bonne part des équipements utilisés par son armée. Ses capacités d'adaptation et d'innovation ont fait de l'Ukraine un laboratoire impressionnant, notamment en matière de drones. Accompagner cette montée en puissance et intégrer cette industrie ukrainienne à la nôtre est un axe que notre aide militaire doit privilégier.
Nous devons maintenir nos efforts sur le plan diplomatique et accroître la pression sur Moscou. Cela passe par la mise en oeuvre du 21e paquet de sanctions - en gestation ; et par la préparation à la phase de négociation qui pourrait s'ouvrir dans les semaines à venir. Comment les discussions progressent-elles ?
Quelle position défendra la France sur l'avenir européen de l'Ukraine ? Les modalités et le rythme de son intégration ne font pas consensus. L'adhésion ne peut être une décision de circonstance ; elle doit reposer sur les mérites propres de chaque candidature et la capacité d'absorption de l'Union européenne. Prudence, donc. Plusieurs propositions ont récemment émergé ; elles méritent d'être examinées avec attention.
Le Sénat a fait part de son analyse - critique - de la version du CFP présentée par la Commission. La voie de négociation proposée par la présidence chypriote semble acter un accord de fait. Toutefois, les positions des États membres sont éloignées sur la répartition du budget ; aucune convergence ne se dessine. Pourtant, l'objectif de la Commission et de la présidence chypriote est de parvenir à un accord avant la fin de l'année. Est-ce réaliste ? Nous sommes inquiets. Le risque est de conclure un accord à tout prix, au détriment des lignes rouges fixées par la France.
Le règlement Retour a été validé, c'était la pièce manquante de l'édifice du pacte sur la migration et l'asile. Nous nous en réjouissons, tant les taux d'exécution de nos décisions d'éloignement sont calamiteux. Cet accord souligne en creux le retard pris par certains États membres, notamment la France, dans la mise en oeuvre du pacte. Le prochain Conseil européen examinera les progrès accomplis par chaque État membre. Il y a donc urgence.
Monsieur le ministre, nous comptons sur vous.
M. Jean-François Husson, rapporteur général. - Très bien !
M. Benjamin Haddad, ministre délégué. - L'intégration se fait sur la base des mérites propres, qui reposent sur l'adoption des acquis communautaires, pour l'Ukraine comme pour les autres candidats. Cela exige des réformes, et nous serons très vigilants.
Pour le CFP, nous ne nous imposons aucune contrainte de calendrier. Notre objectif est de voter un budget ambitieux, répondant à nos exigences et à nos lignes rouges - nous voulons des ressources propres. Nous attendons le détail des propositions.
Le pacte sur la migration et l'asile est un sujet d'intérêt national. Le ministre de l'intérieur a engagé des consultations avec des groupes politiques de l'Assemblée nationale.
Mme Nicole Duranton . - (Applaudissements sur les travées du RDPI) Dans le contexte actuel, il s'agit de définir la place que nous voulons donner à l'Europe face aux recompositions stratégique et économique. J'aborderai le CFP, l'élargissement et le contrôle des frontières, l'avenir de l'Europe de la défense.
Les discussions sur le CFP vont être cruciales. Un an après la première proposition européenne, Antonio Costa veut aboutir à un accord d'ici à la fin de l'année pour qu'il entre en vigueur au 1er janvier 2028. Ce calendrier ambitieux est nécessaire. Les travaux préalables, présentés par la présidence chypriote, constituent une première base de débat pour orienter les priorités budgétaires de l'Union européenne : cohésion, agriculture, défense, actions extérieures, voilà les principaux postes de dépenses qui feront l'objet des négociations.
Il faut renforcer notre autonomie stratégique. Il faut défendre une politique agricole forte, car la sécurité alimentaire est un enjeu de souveraineté ; il faut renforcer nos investissements dans le spatial ou l'intelligence artificielle aussi. Comment répondre à ces ambitions si l'on ne statue pas sur le sujet des ressources propres ? Quelle est la position de la France à ce sujet ?
Autre priorité : l'élargissement. La levée du veto hongrois est une avancée importante, attendue. Mais l'élargissement ne peut être un slogan géopolitique ni une réponse réflexe, il doit être une réponse politique exigeante. Il ne peut se faire à n'importe quel prix. État de droit, protection des minorités, démocratie, transparence ne peuvent être des options.
Troisième sujet majeur : l'Europe de la défense - on en parle depuis longtemps, mais on la repousse d'autant... Une hausse significative des crédits dans le CFP est nécessaire - je salue la proposition de passer de 24 à 116 milliards d'euros, pour mieux nous protéger. Le plan ReArm Europe mobilisera 800 milliards d'euros en faveur de la défense. Le programme européen pour l'industrie de la défense (Edip) et l'instrument Safe seront également utiles. Il est temps d'intégrer l'Ukraine dans cet écosystème.
La question des frontières extérieures est liée à la situation internationale. L'entrée en vigueur du pacte sur la migration et l'asile le 12 juin dernier est une étape importante. L'Europe sera jugée sur son application ; nos concitoyens attendent des résultats - l'Europe doit être capable de maîtriser ses flux migratoires. Refuser de le dire, c'est laisser prospérer les discours les plus extrêmes. Pour autant, ne renonçons pas à nos principes humanistes. La dignité humaine est au coeur des valeurs européennes. Fermeté ne rime pas avec maltraitance ni cruauté.
Le moment que nous vivons impose un choix simple : l'Europe doit enfin assumer d'être une puissance sur la scène internationale.
M. Benjamin Haddad, ministre délégué. - L'Ukraine doit être associée aux différents mécanismes de défense européens. C'est déjà le cas pour Safe. C'est une opportunité immense pour nos industries. Cette semaine VivaTech et Eurosatory permettront aussi de renforcer la coopération et l'intégration de nos industries respectives. Il faut arrimer l'industrie de défense ukrainienne à l'industrie européenne.
Concernant le CFP, les ressources propres constituent la seule façon de résoudre l'équation financière. Il faut protéger nos agricultures et la souveraineté européenne dans les domaines de la défense, de l'espace, de la technologie et de la transition verte sans que la contribution nationale des États membres augmente. Pour cela, il faut des ressources propres qui ne dupliquent pas des ressources fiscales existantes.
Oui, la France doit avancer sur les travaux de réforme des institutions. Nous menons deux types de réflexions complémentaires : utiliser les institutions de façon plus agile, au travers de coalitions des volontaires - je pense au domaine de la compétitivité, de l'union des marchés des capitaux - ; instaurer une adhésion graduelle des candidats, permettant aux candidats d'intégrer progressivement différents blocs de compétences.
Je vous remercie pour ce débat et reste à votre disposition. (M. François Patriat applaudit.)
M. Ronan Le Gleut, vice-président de la commission des affaires européennes . - Le Conseil européen de cette semaine est particulièrement chargé. Notre débat aura éclairé l'opinion publique sur ses enjeux et sur les positions françaises.
J'évoquerai pour conclure un projet qui nous rassemble tous : le couple franco-allemand. Plus de cinquante ans après le traité de l'Élysée, nous savons que rien n'est possible sans la relation franco-allemande, qui a permis toutes les avancées notables de la construction européenne. Des personnalités exceptionnelles y ont contribué, comme de Gaulle et Adenauer, Mitterrand et Kohl.
Or, malgré la signature du traité d'Aix-la-Chapelle, le moteur franco-allemand semble en panne. Les désaccords se sont multipliés, sur le Mercosur, le CFP ou la PAC. Après l'échec retentissant de projet d'avion du futur, le Scaf, on annonce l'abandon du projet de char franco-allemand MGCS. Ce serait deux revers majeurs pour la constitution d'une base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne.
L'Allemagne semble faire cavalier seul et devient la seule puissance dominante en Europe. Faut-il la blâmer ? Cela est dû à l'affaiblissement de la France et à l'incapacité des gouvernements successifs à conduire les réformes structurelles nécessaires pour notre pays. Le poids de la dette et de notre déficit sape notre crédibilité à Bruxelles et auprès de nos partenaires européens.
Comme en 1958, la France doit associer redressement économique et financier et relance du couple franco-allemand. C'est ainsi qu'elle sera à la hauteur de ses responsabilités.
Gardons donc le cap fixé par de Gaulle le 9 septembre 1962 dans son discours de Ludwigsburg : « L'avenir de nos deux pays, la base sur laquelle peut et doit se construire l'union de l'Europe, le plus solide atout de la liberté du monde, c'est l'estime, la confiance, l'amitié mutuelles du peuple français et du peuple allemand. » Espérons que l'esprit du 18 juin souffle sur le Conseil européen et que la France et l'Allemagne puissent faire avancer les négociations !