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La Bosnie-Herzégovine quinze ans après Dayton : combler les retards d'avenir

 

D. UNE SOCIÉTÉ EN QUÊTE DE REPÈRES

Un sondage publié récemment dans la presse bosnienne révèle que les deux tiers de la jeunesse locale entendait quitter rapidement le pays tant celui-ci n'offrait pas de perspectives d'avenir et pire, se crispait sur son passé. Les contacts noués par la délégation avec la société civile tant à Sarajevo qu'en Republika Sprska corroborent malheureusement ces chiffres. Face à une situation politique quasiment figée depuis la fin de la guerre, s'est développée une défiance à l'égard des pouvoirs, qu'ils soient central ou « régionaux », accentuée de surcroît par les affaires de corruption qui ont touché certaines formations politiques.

Cette indifférence est renforcée par l'absence de réponse efficace aux difficultés économiques que rencontre la Bosnie-Herzégovine. Le produit intérieur brut (10,1 milliards de dollars en 2007) n'a pas retrouvé son niveau d'avant guerre, l'inflation a explosé en 2006 pour atteindre 7,5 %. 41 % de la population se trouve au chômage, 20 % vivant en dessous du seuil national de pauvreté.

Près de quinze ans après la guerre, il est difficile de définir une réelle identité bosnienne et le projet social et culturel que celle-ci pourrait incarner. La politique ne constituant pas en la matière une avant-garde, il y aurait lieu de se tourner logiquement vers la jeunesse de ce pays. Le système éducatif constitue cependant un obstacle de taille tant il perpétue les réflexes identitaires et contribue à renforcer le rejet de l'autre. La majorité des élèves se regroupent en effet dans les classes fréquentées par des jeunes issus du même groupe ethnique. Une cinquantaine de bâtiments abritent ainsi deux écoles sous un même toit, les élèves des différentes communautés n'étant pas présentes aux mêmes heures. Ailleurs, l'école n'est le lieu que d'un enseignement réservé implicitement à une seule communauté, les minorités s'éloignant pour accéder à une formation dans un autre établissement réservé à leur groupe ethnique ou dans le pire des cas, s'abstenant d'aller en cours.

Un tel système éducatif ne peut que contribuer à perpétuer la défiance à l'égard de l'autre, sa méconnaissance et cristallise les rancoeurs du passé. L'école ne participe pas en Bosnie-Herzégovine de l'éveil des consciences, mission qui lui est traditionnellement dévolue. Chaque groupe ethnique estime, au nom de l'égalité reconnue par les accords de Dayton, avoir droit à son propre programme d'enseignement, arguant également des différences pourtant subtiles entre les langues bosniaque, serbe et croate. Comme l'a souligné le rapport de la commission de suivi de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe en septembre 2008, ce système « codifie la ségrégation ethnique ».

Détail du Mémorial de Srebrenica

La crispation identitaire d'une large partie de la société bosnienne se mesure également au poids pris par les clergés dans la vie sociale. Résignés face à l'inaction politique, la population se retourne vers ses églises, en raison notamment d'un effet de proximité. La coexistence pacifique entre les religions en Bosnie-Herzégovine faisait partie de la mythologie associée à ce pays avant la guerre civile. Au terme de celle-ci, le fait religieux n'a plus le même sens et incarne plus une valeur de refuge que d'ouverture à l'autre. Le cas de la reconstruction de la plus vieille mosquée de Banja Luka, la Ferahdjia, détruite pendant la guerre est assez symptomatique. Près de quinze ans après la fin du conflit, seules les fondations et quelques murs ont pu être relevés. Le chantier a, en effet, été ralenti par un certain nombre de mesures administratives adoptées par la municipalité orthodoxe voire par certaines exactions.

Le cas de l'islam est assez révélateur d'une mutation des identités religieuses en Bosnie-Herzégovine. Très peu pratiquants avant le conflit, les bosniaques ont utilisé la religion afin de reconstruire une identité et une appartenance ethnique. On assiste ainsi à une véritable re-islamisation du pays, incarnée par la multiplication des constructions de mosquées, dont la taille semble démesurée au regard de la population musulmane locale. L'acception tolérante qui lui était traditionnellement associée s'est parallèlement trouvée mise à mal par l'influence de réseaux issus de la péninsule arabique, du Moyen-Orient ou d'Asie. Si le mouvement wahhabite demeure encore marginal, il tend cependant à se structurer autour de l'organisation de la jeunesse islamique active (AIO), créée en 1995 par de jeunes bosniaques ayant combattu contre les bosno-serbes.

La lassitude de la population bosnienne à l'égard de ses élites politiques, sa résignation comme sa tendance au repli identitaire ne supposent pas pour autant une foi absolue en la communauté internationale, dont l'engagement en faveur de la Bosnie-Herzégovine tend à diminuer.