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Le Nigeria, incontournable géant de l'Afrique

 

C. LE « NOLLYWOOD » : L'AVENIR DE L'INDUSTRIE DU RÊVE AU NIGERIA

1. Un marché très prolifique, s'appuyant presque exclusivement sur la vidéo

Avec 1 770 films produits en 2008, devant l'Inde et ses 800 films annuels, le cinéma nigérian s'est vu attribuer le surnom de « Nollywood », en référence à « Bollywood » et « Hollywood ». On estime que plus de 10 000 films de fiction ont été produits et tournés en vidéo au Nigéria au cours de ces quinze dernières années. Le marché du film est considérable dans ce pays anglophone où près de deux foyers sur trois possèdent un lecteur vidéo (pour les formats VHS, VCD ou DVD).

En effet, la consommation de films ne se fait plus dans les salles de cinéma - pour la plupart disparues à la fin des années 1990 - mais à la maison, dans des bars ou dans des restaurants populaires. En 2001, le chiffre de 600 films produits chaque année apparaissait déjà stupéfiant. Depuis, la cadence de la production audiovisuelle nigériane a été multipliée par trois.

Selon les informations recueillies auprès des services de coopération et d'action culturelle de l'ambassade de France à Abuja, les films d'action nigérians, où se mêlent généralement des thèmes tels que la jalousie, les déchirements dans les familles polygames et la sorcellerie, rencontrent un succès populaire extraordinaire en Afrique et pas seulement dans les pays anglophones. Ces films font, en effet, l'objet de diffusions télévisées, dans leur version originale (sans doublage ni sous-titrage), dans au moins six pays d'Afrique francophone.

2. Un cinéma qui s'exporte, mais dont la qualité mériterait d'être soutenue

L'extrême productivité audiovisuelle nigériane - avec 35 films commercialisés chaque semaine - contraste avec la petite quantité de productions francophones. Seuls le Burkina Faso et la Côte d'Ivoire s'engagent de manière soutenue dans la production de fictions, à travers des séries télévisuelles principalement, puis, plus récemment, à travers des films vidéo. Partout ailleurs en Afrique francophone, les productions se comptent au mieux par quelques dizaines.

Si depuis quinze ans, le Nigeria n'a pratiquement apporté aucune contribution artistique dans les grands festivals, ce pays a eu le mérite de relever un défi là où les pays d'Afrique francophone n'ont pas osé s'avancer : fournir des images locales, raconter des histoires populaires et proches d'un public à faible revenu, tout en ayant recours à des moyens de production très modestes, de 15 000 à 30 000 euros par film.

En faisant fi des normes internationales, le Nigeria est parvenu à créer un secteur de production très actif et parfaitement autonome qui génère, de manière directe et indirecte, 300 000 emplois. Aujourd'hui, le secteur du film nigérian représente un marché supérieur à 300 millions d'euros.

Si cette réussite économique nigériane représente un exemple pour les autres pays africains, autant la production francophone - en particulier la production cinématographique - demeure qualitativement bien supérieure à celle du Nigeria, sur le plan technique et artistique notamment.

Le ministère français des affaires étrangères, à travers le soutien du bureau du cinéma de l'ancienne direction de l'audiovisuel extérieur, a encouragé la production nigériane de qualité. Entre 2004 et 2008, environ deux tiers des producteurs nigérians sollicitant le « Fonds Images Afrique » ont obtenu un financement d'aide à la production, à la post-production, au doublage et sous-titrage en français. Ce taux de réussite démontre la vitalité du cinéma nigérian.

Ainsi, durant cette période, une quinzaine de réalisateurs nigérians ont pu accéder à plus de 600 000 euros d'aides à la production allouées par le « Fonds Images Afrique » du ministère français des affaires étrangères.

Source : Note de M. Robert Minangoy, ancien attaché audiovisuel régional près l'ambassade de France en résidence à Lagos

La délégation s'est rendue sur le lieu de tournage en studio d'une série télévisée à caractère historique, mêlant le documentaire à la fiction, intitulée Head of State, et produite et réalisée par le cinéaste M. Jimmy Odumosu à la demande du gouverneur de Lagos, M. Babatunde Fashola. Cette visite a permis de constater la créativité et le dynamisme considérables des professionnels du cinéma nigérian, et ce malgré deux obstacles principaux : l'extrême faiblesse des moyens, notamment du fait de la quasi absence de soutien de la part aussi bien de l'État fédéral que des États fédérés, et de la piraterie généralisée et encore insuffisamment combattue par les autorités publiques.

L'entretien de la délégation avec M. Odumosu a permis de prendre la mesure des problèmes rencontrés par les professionnels du cinéma nigérians notamment en matière de financement et de distribution.

Le circuit de distribution souffre de la disparition progressive des salles de cinéma - on ne dénombre aujourd'hui plus que cinq salles de cinéma dans une métropole comme Lagos - et de la montée en puissance de la piraterie. Afin de combattre la distribution clandestine, le gouvernement fédéral a mis progressivement en place un système d'octroi de licences officielles d'exploitation qui permet, aujourd'hui, à une quarantaine de personnes ou associations de distribuer des films protégés par le droit d'auteur. Cette mesure, si ses effets sont encore limités, laisse espérer aux cinéastes nigérians que le phénomène de la piraterie massive soit dans le futur mieux maîtrisé.

L'extrême faiblesse des moyens de production du cinéma nigérian a également fortement frappé la délégation. Celle-ci a toutefois constaté que les cinéastes nigérians n'étaient pas prêts à museler leurs projets faute de moyens, quitte à faire preuve de suffisamment d'inventivité, en « recyclant » certains décors de facture assez artisanale...

Le cinéma nigérian dispose principalement de trois sources de financement : le soutien apporté par le producteur, le distributeur et les aides institutionnelles. Il est fréquent que certains projets, notamment télévisuels, se voient délaissés en cours de production mais retiennent de nouveau l'intérêt des distributeurs une fois que le succès rencontré a fait la preuve de la qualité et du potentiel du programme concerné. Ce fut le cas pour la série Head of State, dont le budget total a atteint les 126 000 euros, dont 45 000 de la part du seul « Fonds Images Afrique » français.

Le cachet des acteurs nigérians est extrêmement modeste : dans le cas de la série susmentionnée, les quatre protagonistes principaux ont perçu entre 250 000 et 300 000 nairas, soit entre 1 100 et 1 500 euros. En matière de formation des professionnels du cinéma, le Nigeria dispose d'une école de cinéma à Jos, dans le cadre du Nigerian Film Institute ; un certain nombre d'universités disposent, par ailleurs, d'écoles de théâtre, dont la principale se trouve à l'Université d'Ibadan, à proximité de Lagos.

La France, l'Union européenne et l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) sont les rares acteurs institutionnels à soutenir la production de films en Afrique dans le cadre de la promotion de la diversité culturelle. Cependant, les restrictions budgétaires actuelles en France en matière de coopération culturelle condamnent à une diminution du montant de ces aides. Cette tendance est d'autant plus regrettable qu'elle viendrait compromettre les efforts conduits par l'attaché audiovisuel de l'ambassade de France au Nigeria en faveur de la formation professionnelle des techniciens du cinéma et du doublage des films nigérians en français.

L'exportation du cinéma nigérian, et notamment sa distribution au sein des pays de l'Afrique francophone, trouve également un appui auprès du Gouvernement français. La France a ainsi permis au film de M. Odumosu, The Mourning After, à être diffusé au Festival du film de Yaoundé, qui a permis au cinéaste nigérian de prendre part aux discussions sur les droits de distribution dans la zone ouest-africaine.

Le sous-titrage ou le doublage des films nigérians en français restent encore très insuffisants. Alors que les films nigérians pénètrent considérablement sur le marché audiovisuel des pays francophones, il semble indispensable de soutenir beaucoup plus activement leur doublage en français : bien que cette technique soit plus coûteuse que le sous-titrage, elle permettrait de mieux susciter l'intérêt du public africain francophone. La participation du film nigérian The Mourning After, axé sur l'histoire de veuves au Nigeria, au festival d'Ouagadougou s'est ainsi trouvée compromise dans la mesure où le film n'avait pu être doublé. Selon l'attaché audiovisuel de l'ambassade de France au Nigeria, il est clair que le doublage en français peut dynamiser le secteur du cinéma africain. L'aide au doublage du film Changing Faces du cinéaste Faruk Lasaki, apportée sur des crédits de l'attaché audiovisuel, a été significative et encourageante. Le film a remporté un vif intérêt au festival « Fespaco » de Ouagadougou et au festival « Écrans noirs » de Yaoundé, ainsi qu'à Dakar, en juillet dernier. Les droits de diffusion du film Changing Faces (La métamorphose en version française) ont été acquis par Canal France International (CFI) et diffusé auprès des télévisions africaines partenaires, confirmant ainsi l'intérêt du public francophone pour le cinéma nigérian.

Votre délégation appelle donc l'OIF à se mobiliser en faveur du doublage ou, à tout le moins, du sous-titrage des films nigérians, dans le cadre de sa politique de promotion de la diversité culturelle, afin de favoriser l'intercompréhension au sein de l'Afrique de l'Ouest.

La délégation a également été sensibilisée à un autre obstacle se posant à la production libre audiovisuelle au Nigeria : la censure. En effet, les milieux islamistes exercent une pression croissante sur les cinéastes du Nord du Nigeria. La situation des professionnels du cinéma à Kano, seule métropole du Nord où plus de 700 films sont produits chaque année, est jugée critique. Si l'instauration de la loi islamique dans l'État de Kano en 2001 avait laissé les cinéastes poursuivre leur travail dans un climat relativement favorable, leur liberté d'expression est désormais de plus en plus compromise, depuis un an, par les règles édictées par la commission de censure de l'État de Kano (interdiction de toute chanson et danse dans les films, interdiction des tournages de nuit, accréditation des professionnels par la commission de censure, etc.).