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Colloque SÉNAT-CFCE sur le Caucase (14 décembre 1999)



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Les recompositions géopolitiques au Caucase méridional

Jean RADVANYI,
Professeur aux Langues O,
Directeur de l'Observatoire des États post-soviétiques

En 8 ans, nous avons assisté à un basculement géopolitique des trois États qui nous occupent. Nous parlons en effet maintenant du Caucase méridional, et non plus de la Transcaucasie.

I. Une nouvelle donne

Nous avons vu l'ouverture des frontières Sud, avec la Turquie et l'Iran. En outre, les échanges évoluent et progressent avec ces pays (15 % du commerce extérieur pour deux pays et 25 % pour l'Azerbaïdjan). Cette ouverture vers le sud s'est accompagnée de la construction de routes, de l'implantation de postes douaniers...

A ce jour, nous avons un axe majeur de désenclavement Est-Ouest, avec Traceca et les tubes entre Bakou et Sepas. Clairement, les relations commerciales entre les trois Etats et les autres Etats de la CEI, en particulier la Russie, baissent alors que l'URSS représentait jadis 90 % du commerce extérieur de ces trois pays (nous en sommes à 35 %). Dans le même temps, les relations entre les trois Etats du Caucase augmentent. La Russie représente environ 20 % des commerces extérieurs des trois pays.

Parallèlement, les partenariats géostratégiques de ces trois Etats ont évolué. Nous avons vu un affaiblissement des liens avec la CEI. Fin 1999, les derniers gardes frontières russes partiront d'ailleurs de Géorgie. Dans le même temps, les accords militaires, notamment l'accord de Tachkent, sont renégociés. Il y a eu en fait diversification des contacts, avec l'Union Européenne, l'OTAN, l'OSCE, le Sénat américain.. . Globalement, ces Etats ont initié une diversification de leurs relations, allant de pair avec la réorientation de leurs grandes voies stratégiques. Cela dit, l'Arménie n'est pas partie prenante de ces évolutions de la même manière que les deux autres Etats de la région. Nous avons d'ailleurs vu l'apparition d'un axe entre l'Arménie et l'Iran, l'Arménie restant finalement assez proche de la Russie. A Erevan, a été lancée par exemple en 1998 l'idée d'un traité de sécurité collective, avec 6 ministres de la sécurité des pays de la CEI, dont l'Arménie.

Le paysage géopolitique s'est donc renouvelé sous nos yeux. C'est douloureux sans doute mais les peuples sont favorables à l'ouverture vers l'Union, et massivement. Cela rejoint des tendances anciennes qui n'avaient pas pu se concrétiser, en Russie tsariste ou lors de la période soviétique.

II. Trois enjeux

Trois grands points me semblent à ce jour douloureux.

- L'enjeu des nouvelles ouvertures

Il faut se souvenir que les sociétés de ces trois Etats sortent de crises graves. Elles sont d'ailleurs sous tension, en permanence. L'ouverture a finalement des conséquences contradictoires. Je pense au poids des réfugiés, du fait des trois anciens conflits ethniques, gelés mais certainement pas suspendus, aux tensions avec des minorités, au moins en Géorgie et en Azerbaïdjan, qui pourraient être instrumentalisées... Dans ce cadre, l'accent a été mis sur le pétrole comme pilier du développement futur. Il ne faut pas sous-estimer la place de cette ressource mais il convient de rappeler que seule l'Azerbaïdjan connaît la production, les autres pays bénéficiant du transit. En outre, ailleurs dans le monde, les profits du pétrole sont partagés de manière peu équitable dans les sociétés.... Quelles pourraient donc être les autres possibilités ? Je pense aux infrastructures, à la reconstruction des réseaux électriques (en Azerbaïdjan et en Géorgie surtout), aux travaux sur les réseaux de communication. Je pense aussi qu'il faut penser à la diversification des activités. Or sur ce plan, l'ouverture représente un vrai défi. En effet, nous avons trois petits Etats, au potentiel de production limité qui sont placés en situation de concurrence redoutable, contre leurs voisins turcs notamment. La coopération devra aussi jouer sur ce plan.

- La question russe

Cette donnée est certainement fondamentale. Avec la crise en Tchétchénie, le regain de tension locale s'est reporté sur le Caucase méridionale. A cet égard, les autorités géorgiennes accueillent avec courage des réfugiés, en dépit des pressions (il y a eu deux bombardements russes en Géorgie). Nous pouvons rejoindre les propos du Président du parlement de Géorgie, qui affirmait que les trois Etats ne devaient pas appartenir à une sphère d'influence unique. Cela dit, pour se dégager de pressions russes, exercées diplomatiquement ou au travers des conflits par exemple, il faut conforter les souverainetés, y compris sur des domaines sensibles, comme la défense des frontières. Cela dit, ne nous leurrons pas : la Russie restera un partenaire important de ces trois Etats. En Russie tout d'abord, nous avons de fortes communautés issues des trois Etats et ces communautés occupent des places non négligeables dans la société. En outre, ces communauté se sont renforces récemment. Cela dit, elles peuvent devenir un élément de pression comme on l'a vu avec les Azéris. Deuxièmement, le marché russe représente un marché irremplaçable pour diverses productions de ces pays (produits agricoles, voire des produits plus diversifiés). En définitive, une des voies d'avenir du Caucase méridional repose sur des alliances triangulaires, avec la Russie.

- L'intégration de l'Arménie

L'invitation des trois Présidents de Parlement ce jour doit être saluée. En effet, jadis, l'Arménie et l'Azerbaïdjan se sont opposés. Des territoires restent occupés et nous avons vu apparaître un double système d'alliances croisées, avec les pays de la Mer Noire, la Turquie, l'Azerbaïdjan et la Géorgie d'une part, la CEI, l'Arménie et l'Iran d'autre part. Au cours des deux dernières années, des représentants de l'Azerbaïdjan et de l'Arménie se sont rencontrés mais le dialogue semble mis entre parenthèses, suite notamment à l'affaire du Parlement d'Arménie. Ces problèmes entre les deux pays sont encore sensibles dans les deux populations. Ils ont en outre été exacerbés par des mouvements nationaux, des deux cotés. Reste que l'intégration de l'Arménie est une condition d'une vraie coopération régionale. Le rôle de l'Union européenne sera crucial dans cette perspective, et pas seulement pour Traceca.

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