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Colloque Europe centrale du 5 février 2004


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Europe centrale : les enseignements du Tableau de bord 2003 du CERI


Jean-Pierre PAGE, Consultant au CERI - Sciences Po, Directeur du « Tableau de bord des pays d'Europe centrale et orientale »

Je parlerai peu de la République tchèque et de la Slovaquie, qui ont déjà été évoquées par le Président Poncelet. Je vous présenterai plutôt une vue d'ensemble des pays d'Europe centrale.


 

I. Quelques données économiques prometteuses

 

Nous devons tout d'abord souligner la remarquable résistance de cette zone à la crise mondiale. Cette croissance s'est manifestée par une forte croissance. Pour les cinq pays d'Europe centrale, en effet, le PIB a augmenté de 2,2 % en 2002 et de 3 % en 2003, croissance supérieure de deux points à celle de la zone euro en 2002.

Entre 1995 et 2003, la croissance dans la région a atteint 3,5 % par an, là encore supérieure à celle de l'Union européenne sur la même période. La croissance est encore plus remarquable dans les Etats baltes, que nous pouvons considérer comme de « petits tigres » : + 6 % par an depuis 2000. Ce mouvement général est d'autant plus remarquable qu'il n'a pas compromis la stabilité financière. La croissance n'est en effet pas tirée par la demande externe, celle-ci étant même en recul. C'est bien la demande domestique qui a tiré la croissance, en prenant le relais de la demande extérieure, le commerce extérieur apportant une contribution faible, voire négative.

La demande publique a également soutenu la croissance. En effet, ces pays ont conduit une politique de finances publiques plus accommodante et une politique monétaire assouplie. Tout se passe comme si une politique keynésienne avait été mise en place pour compenser l'affaiblissement de la demande externe. Cela est remarquable, dans la mesure où la stabilité financière n'a pas été remise en cause. Ainsi, la décélération de l'inflation s'est poursuivie ; l'équilibre extérieur ne s'est pas détérioré, il s'est même amélioré. Le déficit commercial des cinq pays d'Europe centrale s'est en effet nettement réduit. La balance des transactions courantes s'est maintenue. La bonne tenue du commerce extérieur est d'autant plus remarquable que les monnaies ont eu tendance à s'apprécier. Cette appréciation s'est effectuée tant par rapport au dollar qu'à l'euro.


 

II. Des difficultés à surmonter

 

Pour autant, une zone de fragilité existe : il s'agit des finances publiques. En effet, le déficit public s'est dégradé dans les quatre pays du groupe de Visegrad, passant de 5 % à 8 % en l'espace de deux années. En 2003, les chiffres demeurent élevés, même si une réduction est perceptible en République tchèque et en Hongrie. En Pologne et en Hongrie, la réforme du système des retraites, qui a été récemment lancée, a clairement pesé sur les finances publiques. La restructuration des banques en République tchèque a également pesé sur les finances de ce pays.

En outre, la situation de l'emploi demeure un point noir : en 2002, pour l'ensemble des pays candidats, l'emploi se situait à 80 % du niveau de 1989. Ce fait conduit certains économistes à parler de croissance sans emploi. Sans partager totalement ce point de vue, je pense que cette donnée doit clairement nous interroger. En ce qui concerne la productivité industrielle, les pays d'Europe centrale et orientale ont connu une forte amélioration, tout en créant peu d'emplois. Le chômage des cinq pays d'Europe centrale s'est accru au cours des trois dernières années (15,7 % en 2003) ; la Pologne subit un taux de chômage proche de 20 % ; en Slovaquie, il s'élevait encore à 17 % en 2003.

Malgré l'assouplissement des politiques monétaires, les taux d'intérêt demeurent très élevés et dissuasifs pour les emprunteurs du secteur productif. Ces taux sont supérieurs à 10 % en Hongrie et en Pologne. Dans ces conditions, le secteur bancaire éprouve des difficultés à jouer son rôle d'intermédiation. Les marchés financiers sont encore marginaux pour le financement des entreprises.


 

III. Zoom sur quelques pays

 

La Pologne a posé problème au cours des dernières années, en perdant son statut de « meilleur élève ». Aujourd'hui, la situation s'améliore : la croissance reprend (3,5 % en 2003), le commerce extérieur demeure favorable, l'inflation est faible. Dans le même temps, le chômage est au plus haut, les finances publiques sont encore dans une situation critique. La réforme du secteur agricole constitue également un réel problème.

La Hongrie, quant à elle, connaît une détérioration de sa situation. Elle a accompli un effort de rattrapage important en ce qui concerne les salaires publics, ce qui a creusé le déficit. Le déficit extérieur a également crû : certains investissements se sont dirigés vers d'autres pays. La monnaie hongroise a par ailleurs, subi des attaques.

La Slovénie pourrait être considérée comme « l'homme tranquille » de la région. La stabilité politique est de mise, la croissance est modérée tout en demeurant constante. L'inflation décélère doucement. On ne constate pas de déséquilibres marqués et le taux de chômage est globalement modéré.

Les pays baltes, y compris la Lituanie, se portent bien.


 

IV. Conclusion

 

En conséquence, la situation économique, à l'orée de l'entrée dans l'Union européenne, est globalement satisfaisante. Tous ces pays ne doivent pas se précipiter trop vite vers l'euro. En effet, il y a là un danger au vu des contraintes imposées par la zone euro et le SME bis. Une certaine souplesse doit être conservée au niveau des finances publiques et des taux de change. En outre, nous devons mentionner le sentiment de déception dans une partie de la population : en Pologne, 53 % de citoyens considèrent que leur situation s'est détériorée au cours des dix dernières années, 70 % des Bulgares pensent de même. L'insuffisance du rattrapage est la principale cause de cette déception. Par ailleurs, le chômage demeure préoccupant, comme les inégalités de revenus, ces dernières ayant partout augmenté. Enfin, la pauvreté demeure élevée en Bulgarie et en Roumanie, des poches existent également en Hongrie et dans les pays baltes. Le chômage, même s'il est déguisé, est par ailleurs fort dans les zones agricoles polonaises.

Ainsi, l'économie va bien. Les besoins de rattrapage offrent des marchés importants pour les entreprises occidentales. La société, quant à elle, se porte moins bien, les menaces populistes existent dans quasiment tous les pays. Pour ma part, je ne vois à cette situation qu'une seule issue crédible : une forte solidarité, dans l'esprit du plan Marshall.


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