Question de M. GONTARD Guillaume (Isère - GEST) publiée le 08/01/2026

Question posée en séance publique le 07/01/2026

M. le président. La parole est à M. Guillaume Gontard, pour le groupe Écologiste - Solidarité et Territoires. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST.)

M. Guillaume Gontard. Monsieur le Premier ministre, peut-on rester faibles face à la brutalité et à la loi du plus fort ? Peut-on se taire quand le droit international est piétiné ? Peut-on détourner le regard face au pillage auquel se livrent des empires prédateurs ?

Aujourd'hui, la France et une majorité de pays européens ont baissé les yeux ; baissé les yeux par lâcheté, comme on baisse les yeux face au petit caïd qui humilie et terrorise. Un seul dirigeant européen, le Premier ministre espagnol, a osé rappeler l'essentiel : la justice et le droit.

Après Gaza, après le Liban, après l'Iran, dans quelle dystopie sommes-nous entrés pour que la défense la plus élémentaire du droit international devienne l'exception ?

Donald Trump a violé la souveraineté du Venezuela pour s'emparer de son pétrole. Il menace désormais d'annexer le Groenland, territoire européen, territoire de l'Otan. Dans de telles circonstances, notre silence a valeur d'autorisation.

Monsieur le Premier ministre, deux choix s'offrent à nous : soit nous affirmons collectivement notre force, soit nous disparaîtrons.

Renforcer nos armées nationales ne suffira pas. Il faut une réponse européenne.

Nous devons apporter une réponse militaire coordonnée, en renforçant le pilier européen de l'Otan et en soutenant l'Ukraine, notamment via la mobilisation des avoirs russes ; une réponse politique, en accélérant notre intégration continentale et en tenant le prochain Conseil européen à Nuuk, au Groenland, pour dire clairement que ce territoire n'est pas négociable ; et une réponse diplomatique, en bâtissant un nouveau multilatéralisme, un nouveau Bandung, avec les pays du Sud qui refusent l'ordre impérial et la loi du plus fort.

Nous devons également apporter une réponse économique indispensable à notre souveraineté - souveraineté énergétique, par les renouvelables, car nous ne devons plus dépendre des hydrocarbures de Trump et de Poutine, mais aussi souveraineté numérique, en bannissant du continent les plateformes qui propagent la haine et la désinformation au service des puissants.

Monsieur le Premier ministre, la France et l'Europe en ont les moyens et le devoir. Agissez. (Applaudissements sur les travées du groupe GEST, ainsi que sur des travées des groupes SER et RDSE.)


Réponse du Premier ministre publiée le 08/01/2026

Réponse apportée en séance publique le 07/01/2026

M. le président. La parole est à M. le Premier ministre.

M. Sébastien Lecornu, Premier ministre. Monsieur le président Gontard, je ne répéterai pas ce que j'ai dit en réponse à la présidente Cukierman. Je vais tenter d'aller un peu plus loin encore, nourrissant ainsi peut-être dès à présent le débat que vos groupes politiques respectifs ont réclamé en application de l'article 50-1 de la Constitution.

Le vrai sujet, au fond, c'est notre crédibilité. Sommes-nous prêts, une bonne fois pour toutes, à être forts ? La réponse à cette question n'est pas seulement gouvernementale. Il s'agit d'une oeuvre collective, qui doit être menée sur la base de plusieurs principes.

Le premier enjeu - je l'ai dit à la présidente Cukierman -, c'est la cohérence de notre histoire politique et diplomatique ; la cohérence de notre rapport au droit international ; la cohérence de nos engagements multilatéraux, dans un moment de crise du multilatéralisme.

À ce titre, un consensus objectif se fait jour sur l'ensemble des travées du Sénat : le danger majeur, c'est que cette crise ne devienne contagieuse par le truchement de différentes formations politiques cousines au sein de l'Union européenne - j'y reviendrai.

Le deuxième enjeu, c'est la crédibilité. À vous entendre, l'augmentation du budget de la défense ne suffira pas : il faut déjà qu'il y en ait un... S'y ajoute la question de la cohérence entre notre modèle de défense et notre diplomatie, ainsi que celle de l'engagement transatlantique, à laquelle nous revenons sans cesse.

J'y insiste avec la plus grande vigueur : au coeur de votre question, il y a la rupture à laquelle l'administration américaine est en train de se livrer.

Nous sommes membres d'une alliance, qui n'est pas politiquement consensuelle sur ces travées, mais qui ne date tout de même pas d'hier et qui régit complètement l'architecture de sécurité de notre continent. Si un certain nombre de pays européens ne se rallient pas toujours, à ce titre, aux positions françaises, c'est tout simplement parce qu'ils se trouvent nez à nez avec la Russie. Face à cette puissance nucléaire et à ses entreprises de prédation, la position d'un Britannique ou d'un Français n'a strictement rien à voir avec la réaction d'un Allemand, d'un Polonais ou d'un Balte.

La question de la sécurité va donc être déterminante, d'autant qu'elle englobera d'autres combats : un combat agricole - nous y reviendrons dans les heures et les jours à venir -, un combat énergétique,...

M. Fabien Gay. Et culturel !

M. Sébastien Lecornu, Premier ministre. ... car, nous le savons clairement désormais, l'énergie est l'un des éléments de notre souveraineté future - nous devons éviter toute dépendance à cet égard -, et, effectivement, un combat culturel. Nous le voyons au travers des questions numériques et, plus largement, intellectuelles : un nouveau pouvoir est en train d'émerger. Dès lors, notre crédibilité est un impératif.

Le troisième enjeu, c'est notre unité. Cela ne signifie pas que nous devons renoncer à notre diversité et à nos combats politiques : nous aurons d'ailleurs suffisamment d'élections cette année, puis l'année prochaine, pour exprimer nos différences. Mais, je le disais il y a quelques instants, nous avons un combat culturel et intellectuel à mener, y compris auprès de la nouvelle génération ; et ce combat est lui aussi de nature politique.

Quelle place notre pays et notre continent doivent-ils prendre dans la nouvelle logique de blocs en train de se dessiner, laquelle n'a strictement rien à voir avec le contexte des années 1990, c'est-à-dire celui de l'après-guerre froide ? Sur cette base, le monde est en train de se composer bien plus vite que n'évoluent nos propres organisations.

Il s'agit bien évidemment d'un sujet préoccupant : à l'évidence, la tentation de la France est de se diviser, là où beaucoup de pays européens sont en train de s'unir, de faire Nation autour de quelques grands objectifs. Il s'agit là d'un sujet clé.

Le quatrième enjeu, c'est d'être ouverts. D'ailleurs, votre groupe politique est beaucoup intervenu à cet égard.

Le fait d'avoir réorienté la présence militaire française en Afrique est bienvenu - heureusement que nous l'avons fait à temps ! Je n'ignore rien des commentaires que nos décisions avaient suscités à l'époque. Mais, aujourd'hui, la manière dont notre présence militaire en Afrique est perçue nous protège d'une forme de double standard.

Je me dois également d'évoquer les engagements français au sein de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean), ainsi que notre capacité à développer et à dérouler la stratégie indo-pacifique. Car si les questions au Gouvernement nous amènent souvent à évoquer une actualité brûlante, ce n'est pas parce que nous regardons ce qui se passe en Amérique du Sud ou plus au nord qu'il faut négliger ce qui se passe en mer de Chine.

Nous devons repenser nos engagements multilatéraux avec beaucoup plus de rapidité.

J'en viens au dernier enjeu, celui qui, au fond, me préoccupe le plus. C'est d'ailleurs la question qu'il faudrait poser dans le cadre d'un débat de type article 50-1 de la Constitution : en avons-nous réellement envie ? À mes yeux, c'est la question la plus redoutable.

Dans les années 1960, pendant la guerre froide ou la guerre d'Algérie, nos grands anciens, gaullistes et communistes, ont su, malgré des engagements très différents, tracer un chemin, faire ce qu'il fallait et prendre les bonnes décisions.

Aujourd'hui, dans ce climat préélectoral, avec les divisions politiques que nous connaissons, sommes-nous capables d'avoir la même volonté et de la transformer de manière totalement désintéressée en plans d'action opérationnels ? Agriculture, énergie, défense ou encore combat culturel, intellectuel et numérique... Nous voyons bien ce qu'il faut faire.

À mon sens, si nous organisons un débat de type article 50-1, faisons-le sur le fond, mesures très concrètes à l'appui ! (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI et sur des travées des groupes INDEP et UC.)

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