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Projet de loi de finances pour 2001 : Presse

 

B. L'AGENCE FRANCE-PRESSE : ÉLÉMENTS DE DIAGNOSTIC

L'agence France-Presse vient de changer de président. Considérant toutefois que si les hommes passent, les problèmes demeurent, votre rapporteur spécial a estimé qu'il était intéressant de porter à la connaissance de la Haute-Assemblée les conclusions d'un certain nombre de rapports d'audit relatifs à l'AFP, et en tout premier lieu celui effectué par l'Inspection générale des finances.

1. Le rapport de l'Inspection des finances

Votre rapporteur spécial a obtenu communication du rapport que l'Inspection des finances a réalisé pour répondre aux demandes formulées par le ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, par le ministre de la culture et de la communication et par le secrétaire d'Etat chargé du budget, ainsi qu'à celle du président de l'AFP. La mission a effectué ses travaux au siège de l'AFP du 3 mars au 20 mai 1998. Elle a donné lieu à des déplacements à Hong-Kong, à Londres et en Allemagne. Elle a remis son rapport le 15 juin 1998.

Le rapport comporte quatre parties intitulées : une organisation inadaptée aux enjeux, une situation financière qui limite les moyens de l'agence, les termes de la réflexion stratégique et les questions statutaires.

Tant le diagnostic que les préconisations du rapport font apparaître un jugement très sévère sur des auteurs de l'audit sur la situation de l'AFP. Sans les reprendre à son compte, notre rapporteur spécial les prend toutefois comme des éléments à apporter au dossier, même si elles semblent parfois faire bon marché du capital de compétence, de savoir-faire et de dévouement dont dispose l'agence.

En ce qui concerne l'organisation, l'Inspection des finances considère que les structures actuelles ne sont pas adaptées, tant en ce qui concerne la production des dépêches que de l'organisation de la direction.

En outre, elle dénonce une l'inefficacité, voir l'inexistence de la fonction commerciale.

Des exemples sont donnés de ces dysfonctionnements :

 la création en décembre 1997 d'un desk hispanophone décentralisé de 15 personnes à Montévidéo a eu pour contrepartie l'engagement formel de la direction de garantir la pérennité du desk espagnol du siège qui continue d'employer 25 journalistes ;

 on note également que l'archivage en 4 langues des dépêches validées accessibles par une recherche multicritère est très peu utilisé même à la documentation, tandis que la mise en place de correcteurs orthographiques est retardée par la volonté de développer des application en interne alors qu'il existe de très bons produits sur le marché.

 il existe un décalage manifeste entre la langue de production des journalistes et celle dans laquelle leurs dépêches sont majoritairement vendues, ce qui oblige à multiplier les traductions aux dépens de la rapidité et de la qualité stylistique. En outre, contrairement à ses concurrents, l'AFP souffre de ne pas être capable de projeter ses capacités de production à un endroit du globe suscitant transitoirement un intérêt renforcé.

Par ailleurs, l'Inspection des finances souligne des déficiences dans l'organisation commerciale. L'AFP ne dispose en tout et pour tout à travers le monde que de 24 personnes pouvant se consacrer à temps plein dans la vente de ces produits, 12 d'entre elles ne s'occupant que de la clientèle française hors presse quotidienne, c'est-à-dire d'un peu plus de 5 % du chiffre d'affaires. Partout ailleurs, en province et dans les pays sans direction régionale, c'est le chef de bureau qui est censé assurer la fonction de vente en sus de ses responsabilités rédactionnelles et de gestion.

D'une façon générale, il n'y a pas de retour opérationnel des attentes des clients vers des producteurs de dépêches. L'Inspection note que les utilisateurs directs des produits AFP que sont les responsables de rubriques de journaux, ne sont pas consultés et que seul existe un poste de chargé des relations avec la presse écrite, dont l'Inspection estime qu'il n'est pas dans une position pour apporter " le retour client ", pourtant indispensable. Le cloisonnement est poussé au point que les responsables de desk ignorent jusqu'à la composition de la clientèle à laquelle s'adresse la production de leur unité.

Toujours dans le domaine de la politique commerciale, l'Inspection des finances note un certain nombre d'incohérences de tarification, qu'il s'agisse de disparités entre entreprises de télévision ou de disparités entre journaux dont elle n'a pas pu trouver de fondement rationnel.

Quant à la fonction de développement, elle est apparu complètement absorbée par la gestion quotidien des affaires commerciales. L'Inspection des finances conclut qu'il " n'existait pas de plan stratégique à l'AFP, ni même de méthodologie d'élaboration d'un tel plan ".

Enfin, l'Inspection des finances souligne la faiblesse de la direction, considérée comme impuissante et d'une façon générale une absence d'affirmation du principe hiérarchique aboutissant à ce que chaque responsable d'unité ne considère avoir n'a rendre compte qu'à lui-même.

La mauvaise qualité de la comptabilité analytique - la direction commerciale ne dispose d'aucun tableau de bord lui permettant de suivre l'évolution de ses recettes par produit, par région ou par catégorie de clients - se double, selon l'Inspection des finances, d'un manque de visibilité administrative. Elle note que l'agence ne conservant pas ses archives de personnel plus de trois ans, aucune donnée antérieure n'a pu être intégrée dans la base, ce qui interdit d'avoir une vision complète des carrières des journalistes et des fonctions successives qu'ils ont exercées.

En outre, en raison de l'exclusion de la base de données de journalistes sous contrat locaux, l'agence ne peut matériellement pas savoir à un instant donné de quelles compétences elle dispose. Combien de journalistes spécialistes d'économie ou de sport, combien de journalistes sinophones ou hispanophones, sont autant de questions auxquelles l'agence peut difficilement répondre.

L'Inspection des finances estime en second lieu que la situation financière tendue qui caractérise l'AFP la prive de ses moyens de développement.

Les charges recommencent à croître plus vite que les produits depuis 1995, sous l'effet notamment de l'augmentation des charges de personnel. Elle note que l'importance d'un fort GVT positif n'est plus compensé à partir de cette date par des diminutions d'effectifs.

Compte tenu de la progression ralentie des recettes consécutives à l'inertie des produits liés au service général, la marge d'autofinancement dégagée par l'AFP est insuffisante : 100 millions de francs en moyenne au cours des derniers exercices, c'est 5 fois moins que ce que peut obtenir l'agence Reuters.

En troisième lieu, l'Inspection des finances met l'accent sur les difficultés que rencontre l'AFP a se définir une ligne stratégique de développement dans un environnement économique, et technologique mouvant.

Les faiblesses stratégiques sont clairement énoncées : l'agence tire ses revenus à 40 % de la presse écrite, marché peu porteur, et à peu plus des trois-quarts d'une clientèle nationale en dépit d'importants effort à l'international.

Ces initiatives stratégiques, qu'il s'agisse des accords de coopération ponctuels avec WTN, aujourd'hui racheté par Associated press, ou de partenariat avec Bloomberg, sont considérés par l'Inspection des finances comme sans perspectives. De même, celle-ci estime en ce qui concerne la filiale anglaise AFX constituée avec le Financial times, que l'AFP ne peut pas y consacrer suffisamment de moyens pour être compétitive.

D'une façon générale, les services d'information financière à l'AFP restent en deçà de la taille critique nécessaire pour parvenir à un bon niveau de couverture de l'actualité : ainsi les effectifs consacrés à la collecte de l'information économique dans le monde représentent approximativement 52 postes chiffres à comparer aux quelques 35 salariés employés par Reuters pour son seul siège parisien.

Par ailleurs, l'Inspection des finances met l'accent sur les hésitations dans le développement des produits internet qui pâtissent du cloisonnement et des luttes d'influence entre la direction du développement et du département multimédia et d'un mode de facturation inadapté.

En dernier lieu, l'Inspection des finances attire l'attention sur l'inadaptation du statut, tout en considérant que sa réforme n'est pas la conditions préalable de la modernisation de l'agence.

Elle insiste sur l'excessive naïveté du mandat présidentiel et l'importance du turn over à ce poste.

Elle considère également que le statut ne s'oppose pas à ce que l'agence soit dotée d'un capital, le seul obstacle à cet égard, étant les règles de composition et le fonctionnement du conseil d'administration. Elle relève en effet, que, faute de capital, aucun des administrateurs n'a la qualité d'actionnaire. Les représentants de la presse, compte tenu de leurs qualités de clients, et des conflits susceptibles de surgir entre leurs intérêts propres et ceux de l'agence, ne peuvent adopter un comportement d'actionnaires. L'Inspection conclut : " dans ces conditions, le conseil d'administration peut difficilement devenir le lieu d'élaboration d'une stratégie de l'agence indépendante des intérêts immédiats de ses membres ".

Bien qu'elle reconnaisse à l'agence la qualité de son outil de travail et le dévouement de son personnel, l'Inspection des finances ne manque pas tout au long de son rapport d'évoquer les " résistances syndicales " et les multiples rigidités en matière de gestion du personnel et d'organisation du travail. C'est ainsi qu'est évoqué toute une " sédimentation d'acquis sociaux " parmi lesquels une durée du travail pouvant comporter jusqu'à 35 heures par semaines et 10 semaines de congés par ans.

2. Les autres rapports d'audit

Le diagnostic très sévère porté par l'inspection des finances a été mal perçu à l'intérieur de l'AFP. D'autres rapports d'audit dont la presse a fait état, sont venus par la suite alimenter le débat : il s'agit des rapports Secafi-Alfa, Legrand Fiduciaire et A-Prim pour le compte du comité d'entreprise. La plupart d'entre eux en arrivent à la conclusion que l'on peut dissocier assez largement la stratégie et le changement du statut de l'entreprise.

Pour Legrand Fiduciaire, " une simple adaptation des statuts actuels en vue de créer une véritable capacité d'emprunt - est - suffisante pour remplir ses évolutions ".

Secafi-Alfa souligne que l'agence est freinée par l'horizon limité de son cadre budgétaire actuel, ses structures de décisions inadaptées, et la possibilité restreinte de réunir des capitaux.

Dans le contexte de méfiance à l'égard du président de l'époque, M. Eric Giuily, dont on sait qu'il avait été contraint d'abandonner son projet " de partenariat stratégique global ", le cabinet A-Prim estime que cet échec est venu du refus des salariés d'une ouverture du capital. L'erreur probable commise dans l'élaboration de ce plan est d'avoir lié projet de développement et réforme lourde du statut permettant de le financer.

Si les rapports d'audit promis au comité d'entreprise s'éloignent donc par leur prudence des conclusions de l'Inspection des finances, on en relève pas moins un certain nombre de convergences dans le diagnostic.

C'est ainsi que pour le cabinet Secafi-Alfa, la difficulté d'inscrire l'AFP dans une stratégie de développement cohérente provient d'une faiblesse de ses structures de décision caractérisées, notamment, par une direction centralisée mais faible et une fonction présidentielle fragile. Secafi-Alfa note la position ambiguë de l'Etat " qui reste peu actif en tant que client ", " peu responsable en tant qu'actionnaire ", " peu lisible dans ses critères politiques et budgétaires prévalant parfois sur des solutions stratégiques ".

Le même rapport regrette l'existence d'un cadre budgétaire annuel qui défavorise les actions à moyen terme. Quand au conseil d'administration, " sa composition ne reflète pas les forces économiques ayant intérêt au développement de l'agence ".

La conclusion reste cependant presque aussi radicale que celle de l'inspection des finances : " la culture d'entreprise est rebelle à la notion de client ".