N° 754

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 2025-2026

Enregistré à la Présidence du Sénat le 17 juin 2026

RAPPORT

FAIT

au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées (1) sur le projet de loi autorisant l'approbation de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement d'Antigua-et-Barbuda relatif aux services aériens (procédure accélérée) et sur le projet de loi autorisant l'approbation de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République unie de Tanzanie relatif aux services aériens (procédure accélérée),

Par Mme Mireille JOUVE,

Sénatrice

(1) Cette commission est composée de : M. Cédric Perrin, président ; MM. Pascal Allizard, Olivier Cadic, Mmes Hélène Conway-Mouret, Catherine Dumas, Michelle Gréaume, MM. André Guiol, Jean-Baptiste Lemoyne, Claude Malhuret, Akli Mellouli, Philippe Paul, Rachid Temal, vice-présidents ; M. François Bonneau, Mme Vivette Lopez, MM. Hugues Saury, Jean-Marc Vayssouze-Faure, secrétaires ; M. Étienne Blanc, Mme Valérie Boyer, MM. François-Noël Buffet, Christian Cambon, Mme Marie-Arlette Carlotti, MM. Alain Cazabonne, Olivier Cigolotti, Édouard Courtial, Jérôme Darras, Mme Nicole Duranton, MM. Philippe Folliot, Guillaume Gontard, Mme Sylvie Goy-Chavent, MM. Jean-Pierre Grand, Ludovic Haye, Loïc Hervé, Alain Houpert, Patrice Joly, Mmes Gisèle Jourda, Mireille Jouve, MM. Alain Joyandet, Roger Karoutchi, Ronan Le Gleut, Didier Marie, Pierre Médevielle, Thierry Meignen, Jean-Jacques Panunzi, Mme Évelyne Perrot, MM. Stéphane Ravier, Jean-Luc Ruelle, Bruno Sido, Mickaël Vallet, Robert Wienie Xowie.

Voir les numéros :

Sénat :

555, 556, 755 et 756 (2025-2026)

INTRODUCTION

Dans un contexte marqué par l'intensification des échanges internationaux et la modernisation progressive du transport aérien mondial, les accords bilatéraux de services aériens demeurent des instruments essentiels de régulation des relations entre États. Ils permettent de définir les conditions juridiques, techniques et économiques d'exploitation des liaisons aériennes internationales, tout en conciliant ouverture des marchés, exigences de sécurité et préservation des souverainetés nationales.

Les deux projets de loi soumis à l'examen du Sénat s'inscrivent dans cette dynamique. Le premier vise à approuver un accord relatif aux services aériens conclu avec le Gouvernement d'Antigua-et-Barbuda, tandis que le second porte sur un nouvel accord conclu avec le Gouvernement de la République unie de Tanzanie destiné à remplacer un cadre conventionnel devenu obsolète.

Si ces deux conventions reposent sur une architecture juridique largement harmonisée, conforme aux standards contemporains du droit aérien international et aux exigences du droit de l'Union européenne, elles répondent néanmoins à des enjeux différenciés selon les partenaires concernés, tant sur le plan économique que stratégique ou territorial.

I. APPROCHE CONTEXTUELLE DE L'ACCORD SIGNÉ AVEC LA RÉPUBLIQUE UNIE DE TANZANIE

Les services aériens constituent pour la Tanzanie un enjeu de développement majeur en raison de l'importance du secteur touristique du pays. Le présent accord intervient dans un contexte où les compagnies aériennes nationales ont été durement affectées par leur classement sur la liste noire de l'Union européenne en juin 2025.

A. LA TANZANIE : LE DÉVELOPPEMENT FRAGILE ET CONTRARIÉ D'UN PAYS AUX MULTIPLES POTENTIELS

1. Un territoire contrasté au coeur de l'Afrique de l'Est

Avec une superficie de 947 300 km² (soit 1,5 fois la France), la République unie de Tanzanie représente le 13ème pays le plus vaste du continent africain, offrant une mosaïque rare de reliefs, de climats et d'écosystèmes - neiges éternelles du Kilimandjaro, savanes du Serengeti, plateaux semi-arides, forêts montagneuses, littoral de l'océan Indien...

Elle partage ses frontières avec huit États : le Kenya, l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi, la République démocratique du Congo, la Zambie, le Malawi et le Mozambique, ce qui lui confère une position de carrefour géopolitique entre des territoires très dissemblables, en termes de stabilité comme de développement - de la région particulièrement conflictuelle des Grands lacs à d'autres pays, tel le Kenya, mieux intégrés dans l'économie mondialisée via notamment les flux touristiques.

La Tanzanie constitue le deuxième pays le plus peuplé de la Communauté d'Afrique de l'Est après la République démocratique du Congo, avec une population de 67,5 millions d'habitants en 2024 - équivalente à la population française - et surtout une croissance démographique exponentielle (voir 4. b) ci-après).

2. De l'indépendance à nos jours : le difficile chemin vers la modernité

La République unie de Tanzanie est issue de la réunion du Tanganyika (partie continentale du territoire), et de l'archipel de Zanzibar, en 1964.

Le Tanganyika avait obtenu l'indépendance du Royaume-Uni le 9 décembre 1961, Zanzibar et Pemba le 10 décembre 1963.

Cette indépendance initia une ère de plus de deux décennies (1964-1985) de gouvernance socialiste, exercée par Julius Nyerere.

Dirigeant particulièrement charismatique1(*), surnommé le mwalimu (« l'instituteur » en swahili), Julius Nyerere (1922-1999) incarne le panafricanisme, le non-alignement et le socialisme africain, dont il constitue une figure majeure.

Il a conduit, dès les années 1960, une politique socialiste, théorisée dans la déclaration d'Arusha qui constitue son manifeste2(*), prônant l'avènement d'une société égalitaire, juste, solidaire et autosuffisante. Sa gouvernance a été notamment marquée par la nationalisation des principales industries et sociétés de services, l'augmentation des impôts en vue d'une plus grande répartition des richesses, et la création, dans le secteur agricole, des communautés villageoises, dites ujamaas, organisées selon des principes collectivistes. Définissant l'éducation comme une priorité, Nyerere mit fin à toute discrimination raciale dans les écoles.

Cette période a été également marquée par un conflit sanglant avec l'Ouganda (1978-1980) qui s'acheva avec le renversement du régime d'Idi Amin Dada.

Tirant cependant les conséquences de l'échec de sa politique de développement - la Tanzanie demeurant, au début des années 1980, l'un des pays les plus pauvres du monde -, Julius Nyerere va amorcer au cours de son dernier mandat une libéralisation progressive de l'économie et notamment autoriser la propriété privée des moyens de production.

Il se retire volontairement du pouvoir en 1985.

Ses successeurs - Ali Hassan Mwinyi, puis Benjamin William Mkapa en 1995, Jakaya Kikwete en 2005, John Magufuli en 2015, et enfin Samia Suluhu Hassan3(*) depuis 2021 - poursuivent la politique de libéralisation économique et de développement du pays en affrontant les difficultés multiples auxquelles le pays est confronté : crise économique, épidémie du SIDA, afflux de réfugiés, corruption endémique...

3. Les atouts du pays : potentiels naturels et stabilité
a) Une situation de carrefour logistique, insuffisamment affirmée cependant

Avec sa longue côte bordant l'Océan indien, depuis Tanga au nord jusqu'à Mtwara au sud, et la situation particulièrement stratégique du port de Dar es Salam, la Tanzanie fait figure de porte d'entrée pour le commerce régional avec les territoires enclavés d'Afrique centrale et orientale. Forte de cet atout géographique, elle aspire légitimement à se positionner dans la compétition logistique est-africaine4(*).

Pour profiter pleinement de cet atout, le pays devra cependant renforcer ses infrastructures5(*) routières et ferroviaires, encore insuffisantes pour une réelle montée en puissance dans le domaine logistique.

b) Des ressources naturelles riches et variées

L'économie tanzanienne est soutenue par l'agriculture, les mines et les services, qui constituent pour elle autant d'atouts diversifiés et fiables, bien qu'insuffisamment exploités.

(1) Une agriculture variée bénéficiant de conditions climatiques et géographiques favorables

L'agriculture, majoritairement de subsistance, représente encore 23,7% du PIB tanzanien et occupe 65,4 % de la population active du pays.

Même si seulement 15% des terres tanzaniennes sont considérées comme arables, le pays possède, grâce à sa diversité climatique et géographique, l'une des plus grandes variétés de cultures d'Afrique : sa production céréalière atteint près de 14 millions de tonnes en 2024 ; elle produit également du tabac, du café, des noix de cajou, du thé, des clous de girofle, du coton et du sisal.

L'élevage, essentiellement bovin et ovin, représente également une composante majeure de son agriculture, la Tanzanie possédant notamment le deuxième plus important cheptel bovin du continent africain après l'Éthiopie.

(2) Mines et hydrocarbures : des richesses convoitées

Avec notamment d'importantes réserves d'or, de diamant, de fer, de charbon, de nickel, de tanzanite, d'étain, d'uranium et de pierres précieuses, le secteur minier représente 9,1% du PIB du pays.

La Tanzanie dispose également d'un important potentiel en matière d'énergie hydroélectrique et de gaz naturel, tous deux en pleine croissance.

Sources : Mantra Resources, Resourceinvestor.com, Gouvernement tanzanien

Un vaste programme de restructuration du secteur minier, engagé en 2017 par le président John Magufuli, avait été l'occasion notamment d'un réexamen des contrats miniers signés avec les investisseurs internationaux, d'une annulation des licences minières inactives au profit des mineurs artisanaux et d'une campagne de redressements fiscaux. Ce panel de mesures volontaristes avait permis l'assainissement et la relative montée en puissance du secteur. Cette dynamique de croissance pourrait se poursuivre au cours des prochaines années, sous l'impulsion de nouveaux projets, notamment le projet de nickel Kabanga de Lifezone Metals, les projets de graphite Mahenge (Black Rock Mining), Nachu (Magnis) ou encore Epanko (EcoGraf), ainsi que la mine d'or Nyanzaga que Perseus Mining envisage de mettre en service d'ici 2027.

c) Un secteur tertiaire en plein essor : entre potentiels et fragilités

Avec ses nombreux parcs naturels - les vastes savanes du Serengeti, le Tarangire, le lac Manyara ou le cratère du N'Gorongoro - qui abritent lions, éléphants, rhinocéros, guépards, léopards, hyènes, chacals, girafes, hippopotames, crocodiles, etc..., mais aussi les magnifiques plages de Zanzibar, la Tanzanie dispose d'un fort attrait touristique, dont le pays entend bien tirer le meilleur parti.

Depuis 2016, les autorités tanzaniennes ont accompli d'importants efforts en matière de protection des espèces menacées, et notamment de lutte contre le braconnage, permettant un repeuplement des éléphants et des rhinocéros.

Le secteur touristique (soit 17% du PIB), bien que pâtissant de ses infrastructures parfois rudimentaires et de la concurrence kenyane, avait réussi jusqu'en 2025 (plus de 2 millions de visiteurs), une montée en puissance qui lui avait valu de se hisser dans le top 10 des voyages long-courriers pour les français, et même en première place pour les safaris.

Le mois de juin 2025 a marqué un brutal coup d'arrêt à cette success-story, avec la décision de l'Union européenne de placer sur liste noire l'ensemble des 35 compagnies aériennes tanzaniennes en raison de carences concernant la sécurité des vols (voir 5. b) ci-après).

Quant aux secteurs des télécommunications, de la logistique, du transport, de la finance, ils participent également au développement du secteur tertiaire tanzanien.

d) Le développement du commerce tanzanien

Sa situation de carrefour logistique régional, avec notamment l'atout majeur constitué par le port de Dar es Salam, a permis à la Tanzanie de se positionner commercialement comme un acteur important en Afrique orientale.

Le déficit de la balance commerciale tanzanienne, qui atteignait 2,4 milliards de dollars en 2024, a pu être ramené à 2 milliards de dollars en 2025, soit une amélioration de 15,3 % qui s'explique principalement par la forte progression des exportations, notamment dans les services, ainsi que par une croissance maîtrisée des importations.

Les principales exportations tanzaniennes sont l'or, les minerais, les produits agricoles (café, thé, noix de cajou, tabac, coton), ainsi que les services de tourisme. Les importations concernent par ordre d'importance les produits pétroliers, les équipements industriels, les véhicules, les engrais, les produits manufacturés et les produits pharmaceutiques.

Ses principaux partenaires sont la Chine, l'Inde, les Émirats arabes unis, l'Union européenne, le Kenya et l'Afrique du Sud.

e) Des indicateurs économiques globalement encourageants6(*)
(1) Une inflation maîtrisée, de l'ordre de +3,1 % en 2023/2024

Un nouveau cadre adopté par la Bank of Tanzania (BoT) permet notamment de mieux contrôler l'inflation et de gagner la confiance des investisseurs. Cette stabilité de l'inflation est en outre favorisée par le vaste territoire et la richesse climatique du pays, qui renforcent sa résilience face aux aléas climatiques.

(2) Un taux d'endettement public, soit 48,7 % du PIB, le plus faible de la Communauté d'Afrique de l'Est

Il bénéficie d'une gestion rigoureuse - voire quelque peu frileuse - des finances publiques, le pays s'attachant à ne pas dépenser davantage que les ressources qu'il génère7(*).

(3) Un déficit budgétaire en cours de résorption

On observe ainsi une trajectoire vertueuse, qui l'a ramené à 3,1% du PIB en 2024 contre 4,3 % en 2023.

(4) Un secteur bancaire solide 

Bien que fortement concentré (avec 2 banques détenant plus de 50% des dépôts), il est jugé fiable et bien capitalisé.

Cette gestion globalement prudente et rigoureuse permet à la Tanzanie de bénéficier d'une croissance dynamique (+5,4% en 2024, avec des prévisions de près de à 6% pour 2025 et 2026), supérieures à la moyenne de l'Afrique sub-saharienne (+ 3,8% en 2024). Le pays a ainsi pu obtenir en 2020 le statut de « Pays à revenu intermédiaire - tranche inférieure » (PRITI).

f) L'impact du conflit au Moyen-Orient

La guerre au Moyen-Orient expose cependant l'économie tanzanienne à des risques substantiels, menaçant ses flux d'approvisionnement essentiels ainsi que les voies de commerce vers et depuis ses principaux partenaires : Les pays du Golfe, qui représentent près de 60% des importations pétrolières du pays, constituent en effet des partenaires stratégiques pour la Tanzanie. Il résulte de cette situation une augmentation du prix de l'essence peu soutenable pour l'économie tanzanienne, qui a eu pour effet la mise à l'arrêt d'une part importante des compagnies de bus du pays.

Par ailleurs, le blocage des voies maritimes a des conséquences lourdes sur le transport maritime et notamment sur l'activité des ports tanzaniens.

C'est ainsi que le secteur agricole (engrais et intrants) à l'import, ainsi que les exportations d'or, sont directement affectées par les perturbations logistiques actuelles.

Le secteur touristique (soit 17% du PIB tanzanien), qui dépend en partie des plateformes aéroportuaires des pays du Golfe, pourrait également à terme pâtir de la crise.

4. Les ombres au tableau : héritages, fragilités et défis
a) Un État de droit malmené
(1) La tentation de l'autoritarisme

Avec une absence d'alternance réelle depuis son accession à l'indépendance, la Tanzanie présente une stabilité politique rare sur le continent africain. Cette stabilité politique s'impose cependant au détriment des libertés publiques, avec une évolution préoccupante de l'État de droit et une dégradation de la situation en matière de droits humains.

Si les présidences successives d'Ali Hassan Mwinyi, de Benjamin Mkapa et de Jakaya Kikwete avaient été marquées par une libéralisation progressive de l'économie, l'élection (en 2015) et la réélection (en 2020) de John Magufuli ont vu un virage autoritaire, qui s'est traduit par un recul de la liberté de manifester et de la liberté d'expression, un harcèlement judiciaire de l'opposition et un contrôle resserré des médias.

L'arrivée de Samia Suluhu Hassan à la présidence en mars 2021 avait tout d'abord fait naître l'espoir d'un nouveau départ pour la Tanzanie8(*). La nouvelle présidente avait débuté son mandat en multipliant les signes d'ouverture : levée de l'interdiction de rassemblements politiques, retour des figures de l'opposition en exil, engagement en faveur de la liberté de la presse...

Pourtant, la présidente Hassan a rapidement renoué avec les pratiques autoritaires de son prédécesseur : ainsi, les élections générales du 29 octobre 2025, qui ont abouti à sa réélection avec plus de 97% des voix, ont fait l'objet d'un scrutin très contesté ; elles ont été suivies par des manifestations massives, sévèrement réprimées9(*). Amnesty International10(*) déplore notamment une importante campagne de répression de la dissidence - opposants, membres de la société civile, journalistes... - au cours de la campagne électorale, accompagnée de disparitions arbitraires, d'actes de torture, de procès et condamnations inéquitables, d'un contrôle des médias ainsi que d'une coupure de l'accès à Internet pendant 5 jours.

(2) Déplacement de populations et discriminations

Par ailleurs, la défense de la faune sauvage et de son écosystème est devenue en Tanzanie prétexte au déplacement massif de populations masaï : ainsi, au motif que les gnous, girafes et antilopes pourraient disparaître de la zone de conservation du Ngorongoro en raison de l'augmentation de l'activité humaine, les familles masaï sont invitées à des départs « volontaires » vers d'autres régions11(*). Dans le même temps, la ministre des ressources naturelles et du tourisme annonçait un quasi-doublement des lits dans la même zone.

Enfin, les ONG pointent de graves discriminations d'origine superstitieuse à l'encontre des personnes atteintes d'albinisme ; ces discriminations ont été également condamnées par la Cour africaine des droits de l'homme en février dernier.

b) Le défi démographique

Avec une augmentation de près de 3% par an, la population tanzanienne, soit 67,5 millions d'habitants en 2024, affiche une croissance très rapide, qui pourrait la conduire - selon le modèle mathématique retenu - à un doublement d'ici 2050.

Source : Researchgate.net

Actuellement, 45% de la population tanzanienne a moins de 15 ans : L'absorption harmonieuse de cette explosion démographique va nécessiter d'importants investissements dans les infrastructures, l'éducation et la santé notamment, que le pays ne semble pas, à ce jour, anticiper à la hauteur des besoins.

c) Le développement humain, enjeu majeur des prochaines décennies12(*)

Bien que la Tanzanie ait obtenu le statut de PRITI en 2020, le développement humain n'est pas au rendez-vous. L'indice de développement humain demeure en effet très faible, plaçant la Tanzanie au 167ème rang mondial en 2022, en régression par rapport à 2010 où le pays était 160ème.

(1) Une pauvreté persistante

Malgré un taux de pauvreté en diminution, la Tanzanie demeure l'un des pays les plus pauvres au monde, avec en 2023 43,5 % de sa population vivant sous le seuil de pauvreté. Le PIB nominal tanzanien s'élève à 79,6 milliards de dollars en 2024, soit environ 1 220 dollars par habitant, soit à peine les trois quarts du PIB/habitant moyen de l'Afrique subsaharienne.

(2) Un important déficit d'investissements dans le capital humain et les dépenses sociales

La Direction générale du Trésor souligne que de nombreuses personnes n'ont pas accès aux services de base (eau, électricité, soins de santé et médicaments) ; le pays présente en outre un taux élevé de SIDA ; l'investissement public dans l'éducation, par ailleurs, représente à peine 3,3 % du PIB en 2021, en deçà de la moyenne africaine (5 % en 2020).

(3) Un environnement des affaires difficile

Du fait de la persistance d'une corruption endémique à tous les étages de l'administration, de l'insécurité juridique, mais aussi de l'engorgement du port de Dar es Salam, l'économie tanzanienne demeure structurellement entravée.

C'est pourquoi la Direction générale du Trésor appelle de ses voeux un changement de modèle économique, préconisant une transformation de l'économie tanzanienne en une économie semi-industrielle, ce qui constitue un défi majeur dans le contexte démographique du pays décrit au b) ci-dessus.

Comme le souligne Samuel Lefebvre, « si la Tanzanie présente un tableau macroéconomique plutôt favorable, le pays doit se préparer à absorber le doublement de sa population d'ici 2050. En complément d'investissements massifs dans l'éducation et la santé, la Tanzanie a besoin de diversifier son économie insuffisamment inclusive. Cela passe par l'adoption d'un modèle économique semi-industriel qui peine à se concrétiser. »13(*)

5. Un secteur aérien dans la tourmente
a) Des liaisons aériennes peu développées

Pas plus que les compagnies aériennes tanzaniennes ne sont autorisées à exercer leur activité sur le territoire français, les compagnies françaises ne peuvent opérer à l'intérieur du territoire tanzanien.

À l'heure actuelle, il existe des liaisons directes entre la France et la Tanzanie, opérées par Air France, qui assure des vols entre Paris et Kilimandjaro/Zanzibar14(*) à raison de 5 fois par semaine en période de pointe (décembre, juillet-août) et 3 fois par semaine le reste de l'année15(*).

Au total, 66 000 passagers ont bénéficié en 2023 des liaisons directes16(*) franco-tanzaniennes.

Aucune compagnie tanzanienne ne relie la France métropolitaine.

Aucune liaison directe n'est proposée par une compagnie française ou tanzanienne entre Mayotte et la Tanzanie.

b) La décision de juin 2025

D'une manière générale, la situation des compagnies aériennes nationales - dont Air Tanzania - est problématique, entre manque d'avions et difficultés financières structurelles. Les coûts d'exploitation liés au carburant et à la maintenance demeurent élevés, l'environnement réglementaire est jugé imprévisible. Enfin la concurrence exercée par la compagnie publique Air Tanzania rend la pénétration du marché complexe.

La mise sur liste noire par l'Union européenne de l'ensemble des 35 compagnies tanzaniennes, depuis juin 2025, est venue ajouter un handicap supplémentaire à un secteur déjà fragile.

Les 35 compagnies aériennes tanzaniennes mises sur liste noire par l'Union européenne sont : Adventures Aloft, African Skydive Adventures, Air Excel, Air Tanzania, Arusha Medivac, As Salam Air, Auric Air, Coastal Aviation, Cropcair Aviation, Everett Aviation, Flightlink, Fly Safari Air Link, Fly Zanzibar, Grumeti Air, Jambo Aviation, Kilimedi Air Aviation, Level Up Aviation, Miracle Experience, Mission Aviation Fellowship, My Fly Aviation, Nyssa Balloon Safaris, Pelican Aviation and Tours, Precision Air, Regional Air, Safari Plus, Serengeti Balloon, Shine Aviation, Shine Balloon Safaris, State Aviation, Tanzanair, Tropic Helicopters, Tropical Air, Unity Air et Zantas Air.

La procédure a mis en évidence des lacunes importantes tant au niveau opérationnel que réglementaire. Parmi celles-ci figurent une pénurie de personnel qualifié, l'inefficacité des mécanismes de supervision des opérations de vol et du maintien de navigabilité, ainsi que la non-conformité des autorités de l'aviation civile et des transporteurs certifiés aux normes de sécurité internationales.

Les compagnies aériennes en question poursuivent leur activité sur le territoire national. Cependant la décision n'a pas été sans conséquences pour les tour-opérateurs, qui certes acheminent les touristes en Tanzanie via des compagnies non-tanzaniennes, mais recourent aux compagnies locales pour les vols intérieurs (indispensables à l'organisation des circuits touristiques pour rejoindre les parcs naturels du Nord du pays ou Zanzibar) : en effet les voyagistes sont dorénavant tenus de réaliser une information - très rédhibitoire - des passagers sur le classement de ces compagnies. Cette situation a entraîné l'annulation de très nombreux séjours et menace le secteur touristique17(*). L'impact de cette décision sur le secteur demeure difficile à évaluer ; s'agissant de la clientèle française18(*), une baisse de 30 à 40% depuis l'annonce est constatée.

6. Une politique étrangère centrée sur l'Afrique orientale

Historiquement, la Tanzanie a bénéficié régionalement d'un rayonnement durable hérité de la figure charismatique de Julius Nyerere et de ses engagements panafricains. Elle est notamment, avec le Kenya et l'Ouganda, l'un des membres fondateurs de la Communauté des Etats d'Afrique de l'Est (EAC, recréée en 1999 après sa disparition en 1977), dont elle héberge le siège. Depuis mars 2026, c'est le tanzanien Stéphane Patrick Mbundi qui assure la fonction de Secrétaire général de cette organisation. La Tanzanie est également membre de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC), avec quinze autres pays d'Afrique centrale et australe.

Même si la présidente Hassan a récemment opéré une certaine réorientation de la diplomatie tanzanienne, rompant avec le relatif isolationnisme de son prédécesseur John Magufuli, la Tanzanie demeure peu engagée sur la scène internationale. L'échelon régional demeure sa zone de prédilection, qu'il s'agisse de créer des synergies, de se positionner dans des rivalités économiques, ou encore d'intervenir en médiation lors de tensions régionales. Historiquement, le pays s'est volontiers mobilisé en réponse aux crises sécuritaires régionales, affirmant une influence discrète mais souvent efficace dans la région.

Durant la guerre d'indépendance du Mozambique entre 1964 et 1974, la Tanzanie s'est impliquée aux côtés du mouvement indépendantiste du Front de Libération du Mozambique (FRELIMO) qui s'est opposé aux autorités portugaises. Depuis lors, les relations bilatérales avec son voisin sont bonnes, même si les échanges commerciaux demeurent en-deçà de leur potentiel et que des irritants sécuritaires persistent à la frontière.

A la suite du conflit qui les a opposés en 1978 et 1979, conduisant à la chute du régime d'Idi Amin Dada, la Tanzanie a développé avec l'Ouganda une coopération économique active, avec notamment un projet d'oléoduc transfrontalier dit « EACOP ».

La Tanzanie a joué un rôle diplomatique majeur dans l'histoire du Rwanda, ayant notamment accueilli les négociations entre le gouvernement du président Juvénal Habyarimana et le Front patriotique rwandais (FPR), qui ont abouti aux Accords d'Arusha de 1993, ainsi que le Tribunal pénal international pour le Rwanda à Arusha entre 1994 et 2015. Par ailleurs, sur le plan commercial, le Rwanda dépend de façon significative de la Tanzanie puisqu'environ 80% de ses importations transitent par le port de Dar es Salam.

En réponse aux crises politiques burundaises, les autorités tanzaniennes ont à plusieurs reprises endossé un rôle de facilitateur : le président Julius Nyerere a mené les négociations qui ont abouti à l'Accord d'Arusha en 2000, contribuant à mettre fin à la guerre civile burundaise (1993-2005) ; et le président Benjamin Mkapa a facilité le dialogue politique inter-burundais à la suite de la tentative de coup d'Etat perpétrée par le général Godefroid Niyombare en 2015. En outre, la Tanzanie accueille actuellement près de 130 000 réfugiés burundais ; un récent accord entre les deux pays a pour objectif le rapatriement de 100 000 d'entre eux d'ici juin 2026 ; les ONG dénoncent cependant des rapatriements forcés suite à la fermeture du camp de Nduta19(*).

Les relations entre la Tanzanie et le Kenya sont caractérisées par la compétition économique au sein de la sous-région, les deux pays se disputant le rôle de porte d'entrée maritime des pays enclavés d'Afrique centrale, ainsi que par une certaine méfiance (accusation par la présidente tanzanienne d'ingérences kényanes pour expliquer les manifestations post-électorales de 2025).

Par ailleurs, les Émirats arabes unis sont devenus un partenaire économique majeur de la Tanzanie, constituant tant son deuxième fournisseur (pétrole) que son deuxième client (or et pierres précieuses). La présence accrue d'entreprises émirati dans les domaines portuaire (gestion de trois quais du port de Dar es Salam par DP World), aérien (Emirates, Etihad Airways et Fly Dubai desservent la Tanzanie) et des télécommunications (Etisalat, Zantel) participe de la volonté des EAU de devenir un pôle commercial et de connectivité majeur (« nexus State ») dans l'océan Indien.

Hors continent africain, la Chine constitue le principal partenaire de la Tanzanie, qui entretient avec elle une relation historique20(*). Le dynamisme de la coopération sino-tanzanienne repose notamment sur la position stratégique de la Tanzanie dans le cadre de l'initiative des Routes de la soie et est particulièrement dense dans les secteurs économique, sécuritaire, mais aussi éducatif (octroi de bourses ; implantation d'instituts Confucius). La Chine affiche notamment une volonté claire de renforcer son emprise sur les routes du cuivre africain avec plus d'un milliard de dollars d'investissements dans le domaine ferroviaire, de façon à fluidifier l'acheminement du cuivre et du cobalt depuis la « ceinture de cuivre » en Zambie et RDC jusqu'au port de Dar es Salam21(*).

On soulignera que la présidente Hassan a choisi la Russie pour effectuer, du 3 au 5 juin dernier, sa première visite d'État depuis sa réélection, saluant à cette occasion le rôle joué par la Russie en Afrique.


* 1 Julius Nyerere était catholique pratiquant ; l' Église catholique l'a déclaré serviteur de Dieu, et une requête en vue de sa canonisation a été adressée en 2006.

* 2 La Déclaration d' Arusha, prononcée le 5 février 1967 par Julius Nyerere, définit les grandes lignes de l' Ujamaa, et notamment le développement de l'économie à travers un socialisme africain et la mise en place d'une administration de village via un programme de «  villagisation ».

* 3 Samia Suluhu Hassan (parti Chama cha Mapinduzi, dit CCM) a été réélue pour un second mandat en octobre 2025, dans des conditions contestées (voir 4. a) ci-après).

* 4 Voir notamment : La Tanzanie cherche un prêt pour construire de nouvelles installations au port de Dar es-Salam, Agence Ecofin, 5 février 2026.

* 5 La Tanzanie a mis en oeuvre en 2015 un vaste Programme d'appui au secteur des transports (TSSP), qui comprend des interventions dans les sous-secteurs des transports routier, ferroviaire et aérien.

Elle a été le premier pays au monde à recourir au plan en dix étapes du Groupe des Nations Unies pour la collaboration en matière de sécurité routière (UNRSC) en 2022.

Elle a bénéficié en 2025 de la part de la Banque africaine de développement (BAD) d'une enveloppe de 2,5 milliards de dollars pour le développement de projets d'infrastructures prioritaires en Tanzanie, et notamment le tronçon routier clé de la route Tanzanie-Kenya entre Bagamoyo et Malindi.

* 6 Source pour cette partie : Direction générale du Trésor, www.tresor.economie.gouv.fr/pays/TZ/indicateurs-et-conjoncture.

* 7 Le FMI a cependant réévalué en 2021 le surendettement du pays, le faisant passer de « faible » à « modéré », en raison de la baisse des recettes durant la crise sanitaire.

* 8 Son programme, bâti sur les « 4R » : réconciliation, résilience, réformes, reconstruction, devait rompre avec l'héritage populiste et controversé de Magufuli.

* 9Les élections générales du 29 octobre 2025 ont déclenché un mouvement de contestation massif. La présidente sortante, Samia Suluhu Hassan, a en effet été réélue avec plus de 97 % des voix, à la faveur d'un scrutin où les principaux candidats de l'opposition, notamment Tundu Lissu (Chadema) et Luhaga Mpina (ACTWazalendo), avaient été disqualifiés ou emprisonnés pour des motif politiques ou procéduraux. Le parti au pouvoir, Chama Cha Mapinduzi (CCM), a ainsi remporté la majorité des sièges, tandis que l'opposition dénonçait un processus électoral non conforme aux standards démocratiques. À la suite de ce scrutin, des manifestations massives ont éclaté dans plusieurs villes, notamment à Dar es Salam, Mwanza, Arusha et Songwe. Les forces de sécurité ont alors fait usage de balles réelles, de gaz lacrymogènes et de canons à eau pour disperser les manifestants. 

1 000 voire 2000 personnes auraient été tuées lors des trois premiers jours de manifestations. 

Des arrestations massives et des accusations de trahison ont été portées contre les leaders de l'opposition.

* 10 Source : www.amnesty.fr/pays/tanzanie.

* 11 Voir à ce sujet :

Tanzanie : Les défenseurs des droits humains contestent la volonté du gouvernement de déplacer les Massaï du Ngorongoro (RFI, 1er avril 2026).

En Tanzanie, la relocalisation contestée de familles masaï au nom de la défense de la faune (RFI, 17 juin 2022).

* 12 Source pour cette partie : Direction générale du trésor, fiche Tanzanie - Situation économique et financière, 19 mars 2025, par Samuel Lefebvre.

* 13 https://www.tresor.economie.gouv.fr/PagesInternationales .

* 14 La desserte de Zanzibar, non intégrée au tableau des routes de l'accord de 1978, a été accordée de façon extra-bilatérale en août 2021.

* 15 À l'exception de la saison creuse touristique, de mi-mars à mi-mai, où elle suspend ses vols.

* 16 Ce nombre ne prend en revanche pas en considération le trafic indirect, transitant principalement par Istanbul (Turkish Airlines), Doha (Qatar Airways), Dubaï (Emirates et Fly Dubaï), Addis Abeba (Ethiopian Airlines) et Nairobi (Kenya Airways).

* 17 Voir notamment : La Tanzanie s'est écroulée « : l'inexorable disgrâce de la destination star des safaris, par Claire Rodineau, Le Figaro, 1er mars 2026.

* 18 Les Français représentaient en 2024 120 000 sur les 2 millions de touristes en Tanzanie.

* 19 Voir notamment :

Tanzanie : une ONG dénonce le rapatriement forcé de réfugiés burundais, RFI, 4 mai 2026 :

« La Tanzanie a fermé le 30 avril l'un des deux derniers camps de réfugiés burundais dans le pays, celui de Nduta, dans le nord-ouest, qui accueillait près de 60 000 personnes il y a encore quelques mois. Depuis 2017, le retour des réfugiés burundais dans leur pays d'origine a été jugé sûr, et les efforts de rapatriement volontaire se sont intensifiés ces derniers mois. Mais des organisations burundaises des droits humains dénoncent des expulsions forcées. »

* 20 La Chine a notamment apporté son soutien au président Nyerere et y a bâti son premier grand projet africain, le chemin de fer Tanzanie-Zambie en 1970.

* 21 Voir notamment : La Chine pousse un projet ferroviaire entre Zambie et Tanzanie pour son accès à des métaux critiques, RFI, 6 avril 2026.

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