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La politique spatiale française: bilan et perspectives

 

II. LA COOPÉRATION INTERNATIONALE

Dans la coopération de la France et de l'Europe avec des partenaires étrangers, coopération qui a toujours constitué une dimension importante de l'activité spatiale, on peut distinguer, dans le contexte international actuel, trois composantes :

- la coopération avec les États-Unis,

- la coopération avec la Russie,

- la coopération avec les autres puissances spatiales au premier rang desquelles le Japon.

A. LES ÉTATS-UNIS

La relation avec les États-Unis s'inscrit dans une tradition ancienne et fructueuse tant pour l'Europe que pour le partenaire américain ; elle a concerné aussi bien le programme européen que le programme national français et les programmes d'autres Etats-membres de l'ESA, l'Allemagne et le Royaume-Uni en particulier. On notera cependant que cette coopération a porté -à quelques exceptions près dont le programme Argos- sur des projets exclusivement scientifiques.

Après une tentative incertaine et avortée pour impliquer l'Europe dans le programme de navette spatiale, les moyens d'accès à l'espace ont été totalement exclus et les applications spatiales en sont absentes. C'est d'ailleurs la NASA qui a été, du côté américain, le partenaire principal et quasi exclusif de cette coopération. Cette attitude est cohérente avec la volonté d'utiliser l'espace, dans sa dimension civile et dans sa dimension de défense, comme un outil au service de l'hégémonie mondiale des États-Unis. Elle est présente depuis les origines :

« Nous recherchons de nouveaux niveaux de coopération étroite avec d'autres nations [...] et cependant, simultanément, nous entrons en compétition pour la suprématie et la préservation de la sécurité nationale. Bref, il y a dans le tableau, à la fois des éléments de coopération et de compétition (45(*)) ».

Dans la conjoncture présente, elle revêt un double aspect. D'abord un souci de contrôle de la diffusion des technologies potentiellement dangereuses pour la sécurité des États-Unis, souci qui élargit à un vaste domaine la démarche de « non-prolifération » née du contrôle de l'armement nucléaire. Cette préoccupation s'exprime, par exemple, à propos de moyens de positionnement par satellites qui ne seraient pas sous le contrôle direct des États-Unis. Dans une large mesure, l'Europe peut partager ce type de préoccupations.

Mais la démarche américaine excède largement cette préoccupation légitime et tend à l'instauration d'une relation avec les alliés des États-Unis fondée sur la détention exclusive de certains outils et sur la tutelle de fait qui en résulte.

En cohérence avec cette attitude, la démarche de coopération est limitée, du côté américain, par le refus de toute dépendance mutuelle comme celle qui pourrait résulter de la production, en Europe, d'un élément critique d'un système d'accès à l'espace. C'est, en définitive, ce refus de la dépendance mutuelle -joint aux lenteurs et aux hésitations européennes- qui a conduit à l'abandon de la coopération sur la Navette spatiale, restreinte à un élément, le Spacelab, qui n'est pas indispensable au système.

La ligne de conduite américaine dans le domaine de l'espace peut ainsi se résumer à deux termes : autonomie absolue des États-Unis, refus de l'autonomie de l'allié européen.

A l'appui du second terme de cette démarche est mise en place, à côté de moyens classiques relevant des relations politiques et diplomatiques, une démarche spécifique de coopération spatiale qui est parfaitement résumée par ce propos de V. Alexis Johnson : « D'un point de vue technique, nous tirerions profit du savoir-faire européen dans des domaines où ils [les Européens] possèdent des compétences spéciales. Selon les termes actuellement envisagés, une participation européenne réduirait les obligations budgétaires américaines d'approximativement un million de dollars. Du point de vue de la sécurité nationale, engager les Européens à devenir des partenaires du programme américain présente des avantages évidents, si l'on compare cette solution à celle qui consisterait pour eux à développer une capacité de lancement spatial séparée et indépendante qui serait gaspillée et sur laquelle nous aurions peu ou pas du tout d'influence ». (Memorandum de V. Alexis Johnson à Henry Kissinger - 1er décembre 1970, passage sur la participation européenne à une phase post Apollo).

Il existe, de Spacelab à la Station Spatiale Internationale, en passant par la fourniture de services gratuits : images ou positionnement, de nombreux exemples de démarches utilisant la coopération pour détourner l'Europe de ses objectifs d'autonomie (et diviser les partenaires européens), démarches dont l'objectif est d'autant plus évident qu'il a fait l'objet de qualifications explicites par nos partenaires américains.

Dans ce contexte, quelle peut être l'attitude européenne à l'endroit de la coopération avec les États-Unis ?

Si l'on considère que l'autonomie de la capacité européenne est un objectif central et que toute forme de dépendance n'est acceptable que si elle est mutuelle, il est clair que les possibilités de coopération avec les États-Unis sont limitées par l'attitude américaine. Faut-il pour autant renoncer à toute coopération significative ? Ce n'est certainement pas le cas. Il existe au moins trois domaines où des liens doivent être cultivés :

le premier est celui de la recherche scientifique fondamentale dans lequel existe une longue tradition de coopération fructueuse qui ne se heurte à aucun des obstacles identifiés ci-dessus,

le second est celui du contrôle des dangers liés à la prolifération de certains moyens, domaine où les États-Unis et l'Europe ont une large base d'intérêts communs,

- enfin, dans le domaine des satellites commerciaux de télécommu-nications, le développement de liens entre les industriels européens et américains relève de l'initiative des industriels et de leur capacité à gérer leurs intérêts propres.

Dans le moyen et long terme, tout dépendra en définitive, de la capacité de l'Europe à exister par elle-même ; on peut compter sur le réalisme américain pour s'adapter à ce qui sera devenu son allié européen.

* (45) « We seek new levels of joint cooperation with other nations, [...], yet we simultaneously compete for preeminence and the preservation of national security. There are, in short, elements of both cooperation and competition in the picture.

Arnold W. Frutkin - International Cooperation in Space - Prentice Hall - 1965.