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Mission d'information sur les enjeux économiques et environnementaux des organismes génétiquement modifiés : quelle politique des biotechnologies pour la France ?

 

III. LES BÉNÉFICES ENCORE DISCRETS DES OGM NE PERMETTENT PAS DE CONTREBALANCER AISÉMENT CETTE PERCEPTION DU RISQUE

A. DES BÉNÉFICES NON DIRECTEMENT PERCEPTIBLES PAR LE CONSOMMATEUR

Il est indéniable que les bénéfices des OGM pour le consommateur sont, pour l'heure, très difficilement perceptibles.

Comme l'a souligné M. Bernard Chevassus-au-Louis devant la Commission des Affaires économiques54(*), les OGM constituent une innovation « incolore, inodore et sans saveur ». Après avoir conclu que l'ouïe restait le seul sens disponible pour se faire une opinion sur les OGM, il n'a pas manqué de relever que ce sens n'était pas le plus développé en matière alimentaire !

Soit le consommateur ignore qu'il consomme des OGM (l'obligation d'étiquetage n'étant pas encore mise en oeuvre), par exemple dans la lécithine de soja, soit il ne perçoit pas la plus-value qu'il pourrait retirer de leur consommation et se soucie plutôt de préserver la saveur des aliments, parfois affadie par les procédés de fabrication agro-industriels déjà répandus. La plus-value apportée par les OGM pourrait être de deux ordres : un prix moindre ou des qualités nutritives ou organoleptiques supérieures.

Si certains produits OGM en vente aux Etats-Unis peuvent déjà présenter des caractères susceptibles d'intéresser les consommateurs (telles les pommes de terre absorbant moins de graisse à la cuisson et permettant d'obtenir des frites moins grasses ou les tomates pouvant être cueillies à maturité et se conserver plus longtemps), les consommateurs européens n'ont pas réellement d'occasion d'apprécier aujourd'hui l'éventuel bénéfice des produits OGM, d'autant qu'ils ignorent généralement la diversité des usages actuels des OGM, hors de la sphère alimentaire55(*).

Peut-être cet état de fait tient-il à une forme d'autocensure des chercheurs européens, telle que celle dénoncée par M. Philippe Kourilsky lors de son audition par la mission, lorsqu'il déplora qu'après avoir créé en 1996 un melon transgénique qui ne pourrissait pas, l'INRA ait enterré ce projet...

B. UN CALCUL RATIONNEL BÉNÉFICE/RISQUE JOUE DANS CES CONDITIONS EN DÉFAVEUR DES OGM...

Lorsqu'il met en balance -tout à fait rationnellement- les risques, ou la perception qu'il en a, et les avantages perçus, le consommateur conclut qu'il n'a pas besoin des OGM. Il en déduit qu'aucun risque ne mérite d'être pris, d'autant plus que l'utilité des OGM ne lui paraît avérée que pour les producteurs qui y trouvent la source de nouvelles rentes...

En outre, la réticence du consommateur à l'égard de toute prise de risque en matière d'OGM peut s'expliquer par trois circonstances -identifiées par M. Pierre-Benoît Joly56(*)- qui sont particulières à l'analyse risque/bénéfice à laquelle il procède en l'espèce57(*) :

- le caractère involontaire de l'exposition au risque OGM (un risque étant d'autant mieux accepté que l'on peut s'y exposer volontairement, et donc, inversement, s'y soustraire pour exercer alors sa propre analyse risque/bénéfice) ;

- le caractère « inconnu » du risque, qui porte sur un danger inobservable, inconnu et nouveau, en bref incertain (ce qui l'oppose au risque avéré, selon la distinction mise au jour par le rapport Kourilsky/Viney) ;

- enfin, le nombre de personnes concernées par le risque : même si sa probabilité de réalisation est faible, un risque est moins acceptable quand il concerne potentiellement de nombreuses personnes que s'il associait un nombre de victimes faible à une forte probabilité de dommages.

Les Etats membres de l'Union européenne ont pris acte de la conclusion univoque de cette analyse risque/bénéfice en décidant le moratoire européen de fait sur les autorisations d'OGM en 1999.

Si l'analyse risque/bénéfice qui semble ainsi prévaloir actuellement dans l'opinion repose sur des considérations méritant incontestablement l'attention des pouvoirs publics, sans doute demeure-t-elle incomplète.

* 54 Lors de son audition du 5 mars 2003, dont le compte rendu est joint parmi les travaux de la commission.

* 55 Pour plus de détails sur ce point, voir le chapitre II-I-A du présent rapport.

* 56 In « Les OGM entre la science et le public ? Quatre modèles pour la gouvernance de l'innovation et des risques », Pierre-Benoît Joly, Economie rurale 266, novembre-décembre 2001.

* 57 Mais que l'on retrouve largement dans l'appréciation par la population du risque éventuel associé aux antennes-relais de téléphonie mobile, tel que l'ont analysé les sénateurs Jean-Louis Lorrain et Daniel Raoul, dans leur rapport Téléphonie mobile et santé publié en novembre 2002 au nom de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (rapport Sénat 2002-2003 n° 52).