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Monuments historiques : une urgence pour aujourd'hui, un atout pour demain

 

B. UNE DIMENSION ÉCONOMIQUE ET SOCIALE SOUS-ESTIMÉE

Cette triple valeur historique, culturelle et symbolique du patrimoine doit être réaffirmée, particulièrement dans un monde où la globalisation et la perte de repères rendent plus que jamais précieux les emblèmes de notre identité.

Votre commission souhaite cependant compléter cette vision et promouvoir une image plus dynamique que celle que l'on attache trop communément à la défense des « vieilles pierres », en prenant en compte également sa réalité économique et sociale.

A travers cette vision élargie de la valeur du patrimoine, votre commission souhaite promouvoir deux idées :

- d'une part, celle que les dépenses en faveur du patrimoine ne sont pas, en quelque sorte, des dépenses à fonds perdus, consenties par la Nation pour des raisons sentimentales, mais que ce sont des dépenses qui, à leur tour, créent de l'activité économique, de la richesse et de l'emploi ;

- d'autre part, que, dès lorsque le patrimoine est aussi une ressource économique, il convient d'assurer sa valorisation par des efforts constants et réguliers, inscrits dans la durée, et de ne pas se contenter d'une approche à courte vue, qui tantôt dégage des crédits pour répondre à l'émotion suscitée par une catastrophe, et tantôt les ponctionne dans le cadre d'une opération de régulation budgétaire.

Le rôle du patrimoine comme levier du développement économique et comme soutien à l'emploi a été récemment explicité par deux études :

- l'une, réalisée par l'économiste Xavier Greffe, a posé les fondements méthodologiques de la valorisation économique du patrimoine, et s'est efforcée de procéder à une évaluation au plan national ;

- l'autre, réalisée au plan local par la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, s'est efforcée de procéder à une évaluation des retombées économiques et sociales du patrimoine à l'échelle de son territoire.

1. La valorisation économique du patrimoine : une approche nationale

Dans l'étude1(*) qu'il a réalisée en 2003 à la demande de la Direction de l'architecture et du patrimoine, Xavier Greffe s'est attaché à déterminer le poids des activités patrimoniales dans l'économie française, en étudiant plus particulièrement la mesure de son effet sur l'emploi.

Il a considéré qu'une juste évaluation des effectifs de la « filière patrimoine » ne devait pas se limiter aux seuls emplois directement attachés à un monument particulier, mais qu'elle devait prendre également en compte les emplois indirects générés par la restauration ou l'exploitation touristique des monuments, ainsi que les emplois induits par le patrimoine dans les industries, et notamment les industries culturelles.


· Près de 44 000 emplois directs

L'étude évalue à un peu moins de 29 000 les effectifs publics dans le secteur du patrimoine en procédant à l'addition des effectifs du ministère de la culture et de ses établissements publics, de ceux des collectivités territoriales, et de ceux d'organismes de formation tels l'Institut national du patrimoine, l'Ecole supérieure du paysage, ou encore l'Institut de formation des restaurations d'oeuvre d'art.

A ces emplois publics s'ajoutent plus de 15 000 emplois privés de guides, de conférenciers, ou d'interprètes qui préparent les supports pour les visites, ou des personnes travaillant dans le cadre des nombreux monuments privés ouverts à la visite.


· Près de 43 000 emplois indirects dans les métiers de la conservation

L'étude procède ensuite à l'évaluation des emplois mobilisés par les travaux de restauration ou de conservation effectués sur les monuments historiques, et qui mobilisent une main d'oeuvre spécialisée d'entreprises de travaux publics, d'artisans et d'architectes.

En croisant différentes études réalisées par le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), et en procédant à un abattement pour tenir compte de la part de l'activité des entreprises considérées effectuée sur des bâtiments non patrimoniaux, l'étude évalue à près de 24 000 les emplois mobilisés par les entreprises pour les travaux sur le patrimoine historique.

Estimé sur la base d'une évaluation réalisée en 1998 par la Confédération de l'artisanat et de petites entreprises du bâtiment (CAPEB), le patrimoine mobiliserait en outre près de 17 600 emplois d'artisans.

Enfin, sur les 31 000 architectes recensés, l'équivalent de 1 300 environ travailleraient sur le patrimoine.


· Les retombées sur la filière tourisme : une évaluation délicate

L'attrait du patrimoine dans le développement du tourisme - hôtellerie, transport, restauration - n'est pas contestable, mais la mesure de son poids relatif dans une filière touristique globalement évaluée à 800 000 emplois, reste aléatoire compte tenu de la difficulté à cerner au sein des motivations complexes des touristes, le poids relatif des considérations patrimoniales.

L'étude procède à une évaluation très globale : en croisant les résultats de différentes enquêtes qui montrent que le tiers des dépenses touristiques sont justifiées par un intérêt patrimonial, et que la moitié des visiteurs du patrimoine sont trop occasionnels pour être pris en compte, elle arrive, par approximation, à un total de 136 000 emplois touristiques directement liés au patrimoine, voire à 177 000 s'il l'on y ajoute les emplois induits que ces emplois touristiques sont eux-mêmes susceptibles de générer.

Mais l'auteur ne se fait guère d'illusion sur le caractère très approximatif de cette évaluation, et hésite d'ailleurs à la prendre en compte dans son recensement de l'emploi de la filière patrimoine.


· Près de 262 000 emplois induits liés à l'utilisation du patrimoine par les industries

Le patrimoine peut en outre être à l'origine de services induits, par exemple lorsque des références qui lui font écho permettent d'améliorer la qualité ou la notoriété d'un produit. Les industries culturelles traditionnelles, tout comme celles du design ou de la mode, peuvent en tirer parti pour valoriser leurs produits. Trois secteurs d'emplois peuvent ainsi en bénéficier :

- celui des métiers d'art (bijoutiers, céramistes, ébénistes, etc.) ;

- celui des industries culturelles (cinéma, télévision, édition) ;

- celui des industries non culturelles (industries de l'ameublement, du verre, ateliers photo...).

L'évaluation des effectifs de ce troisième cercle repose très largement sur des méthodes statistiques. Elle est davantage sujette à caution, malgré le souci de rigueur de l'auteur.

A ce troisième cercle pourrait encore s'en ajouter un quatrième, cependant impossible à comptabiliser : le patrimoine contribue à l'amélioration du cadre de vie ; il est en outre susceptible de porter l'image d'un territoire dont il devient l'emblème. La restauration de Prague, pour s'en tenir à un exemple étranger, a su manifester la volonté de redressement d'un pays tout entier...

Au total, ce sont donc près de 350 000 emplois que représente la filière patrimoine, voire 500 000 si l'on y intègre une fraction des emplois de la filière tourisme représentative du tourisme patrimonial.

* 1 « La valorisation économique du patrimoine » par Xavier Greffe - La documentation française - 2003.