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La bataille des centres de décision : promouvoir la souveraineté économique de la France à l'heure de la mondialisation (rapport)

 

D. LA PRÉSERVATION DE L'USAGE DU FRANÇAIS

La question de la langue est apparue, à de multiples reprises, tout au long des auditions de la mission commune d'information, à la fois comme un critère fondamental du faisceau d'indices servant à déterminer la nationalité de l'entreprise, et comme élément constitutif de la culture d'entreprise.

Dans un contexte mondialisé, la promotion, essentielle, du français comme facteur d'identité doit se combiner avec la généralisation de l'usage de l'anglais, comme langue véhiculaire. La mission a choisi de développer longuement ce sujet qui est l'occasion de combiner l'affirmation d'une volonté politique et un souci d'efficacité.

1. La langue, un enjeu réel dans la stratégie des entreprises

a) L'insuffisante maîtrise de l'anglais souvent perçue comme un frein à l'implantation de quartiers généraux en France

La relative médiocrité du niveau moyen de maîtrise de la langue anglaise par les Français, d'une manière générale, et par les salariés français en particulier, a maintes fois été dénoncée. Il y a neuf ans, l'INSEE publiait les résultats d'un sondage368(*) révélant que près des deux tiers (64 %) des personnes de quinze ans et plus, résidant en France et de langue maternelle française, déclaraient n'avoir « aucune connaissance utilisable » en anglais ; la proportion se maintenait à hauteur de la moitié (51 %) de cette population dans le cas des personnes ayant suivi des études jusqu'au premier cycle d'enseignement général au moins.

Aujourd'hui devenu une sorte de lieu commun, le constat, en attendant la mise en place annoncée d'un indicateur européen des connaissances linguistiques369(*), se fonde sur une observation de nature essentiellement empirique, hors quelques enquêtes concernant les élèves de l'enseignement secondaire (cf. encadré ci-après). Mais l'assertion peut être tenue pour vérifiée, à tout le moins, en tant que mauvaise réputation nationale, notamment par comparaison avec d'autres pays européens comme l'Allemagne, les Pays-Bas ou les Etats du Benelux, et alors que le Royaume-Uni ou l'Irlande jouissent naturellement d'un avantage compétitif intrinsèque en ce domaine.

Dénigrement excessif ? En tout état de cause, dans la perspective des choix stratégiques d'implantation des entreprises, cet aspect ne doit pas être sous-estimé. Présumée ou établie, en effet, la possession insuffisante de l'anglais apparaît bien, souvent, sinon comme un véritable obstacle, en tout cas comme un frein sérieux à l'installation ou à l'expansion de quartiers généraux dans notre pays. Il ne peut guère en aller autrement alors que, selon le bilan dressé par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), en 2004, sur la base de plusieurs études concordantes, « les sociétés françaises ou ayant un établissement en France sont toujours plus nombreuses à faire de l'anglais leur langue de travail. Dicté par le pragmatisme, ce choix participe de l'adaptation de l'entreprise à son environnement. Considéré par de nombreux chefs d'entreprise comme générateur de compétitivité, il s'appuie sur un effort important de formation370(*)»

A cet égard, les statistiques reproduites dans le tableau ci-dessous, élaborées, à partir d'une trentaine d'entreprises françaises, pour le rapport « L'entreprise et l'hexagone » publié en 2000 par l'inspection générale des finances, sont révélatrices.

L'évolution de la diffusion de l'anglais dans les entreprises françaises

La médiocre maîtrise de l'anglais par les élèves français

La dernière évaluation publiée en ce qui concerne « les compétences en anglais des élèves en fin de collège » a été réalisée en juin 2004 par le ministère de l'éducation nationale. Elle révèle qu'à la fin de leur scolarité au collège, seul le quart des élèves ayant appris l'anglais en tant que première langue vivante maîtrise « bien ou très bien » la compréhension orale ou la compréhension écrite de cette langue et que, s'agissant de l'expression écrite, ils sont encore moins nombreux à atteindre ce niveau ; seul un élève sur huit témoigne d'un « bon niveau » des trois aptitudes précitées ; un élève sur vingt n'a développé « aucune compétence » pour l'ensemble des capacités évaluées, et un sur sept n'en a qu'une maîtrise « très réduite » lorsqu'on envisage séparément chaque aptitude. Moins d'un sixième des élèves « réalisent des performances qui les approchent de la maîtrise de l'ensemble des capacités attendues en fin de collège », tandis qu'un autre sixième « reste très éloigné de ces attentes ». La moitié restante réalise « des performances plus hétérogènes qui témoignent d'une maîtrise inégale de ces capacités ».

Par ailleurs, une enquête menée en 2002 (et publiée en 2005) par le Réseau européen des responsables des politiques d'évaluation des systèmes éducatifs, quant aux compétences en anglais des élèves de 15 et 16 ans de sept Etats européens (Danemark, Espagne, Finlande, France, Norvège, Pays-Bas, Suède), a mis au jour une situation préoccupante pour notre pays. D'une part, les performances des jeunes Français apparaissent comme mauvaises par comparaison avec celles des élèves d'autres Etats : elles se classent en dernière position pour tous les postes d'aptitude linguistique, en particulier la compréhension de l'oral et la production écrite, où la « note » nationale est respectivement deux fois et trois fois moins bonne que celle qu'obtiennent les pays de l'Europe du nord. D'autre part, et surtout, ces résultats, pour chacun des critères retenus, enregistrent une dégradation dans le temps : ils s'avèrent plus faibles que ceux qu'une enquête similaire, conduite en 1996, avait fait apparaître.

A la suite des préconisations du rapport de la Commission du débat national sur l'avenir de l'école présidée par M. Claude Thélot (« Pour la réussite de tous les élèves », octobre 2004), les programmes scolaires d'apprentissage des langues étrangères, à compter de la rentrée 2005, ont été renforcés. En particulier, l'étude d'une langue vivante dès le cours élémentaire a été généralisée. Il convient de préciser que, selon les données du ministère de l'éducation nationale, neuf élèves sur dix choisissent pour première langue vivante l'anglais et cette langue se trouve enseignée, au total, à 97 % des élèves du second degré.

Sources : ministère de l'éducation nationale, note d'évaluation n° 05.08 et note d'information n° 05.26, septembre 2005 ; Réseau européen des responsables des politiques d'évaluation des systèmes éducatifs.

M. Charles-Henri Filippi, président-directeur général de HSBC France, lors de son audition par la mission commune d'information371(*), évoquant l'attractivité de la place de Paris, a clairement pointé les lacunes. Selon lui, « notre principal déficit est celui de la langue. [...] Il va vraiment falloir finir par considérer que la langue anglaise est la langue mondiale du business et que nous devons nous l'approprier. [...] Pour faire des affaires, tout le monde doit parler l'anglais ; les petits pays européens ont d'ailleurs très vite compris que cette maîtrise de l'anglais représentait un atout considérable pour eux. A mes débuts, alors que je croyais parler correctement l'anglais, je perdais 50 % du contenu des réunions. L'absence de capacité à très bien parler la langue me semble donc un point essentiel. [...] une maîtrise de la langue anglaise et un statut des impatriés plus favorable pourraient faire de la place de Paris un centre très apprécié, si nous voulons bien par ailleurs nous montrer un peu plus ouverts d'esprit du point de vue culturel. » Plus nuancée, l'analyse présentée l'Agence française pour les investissements internationaux (AFII) dans un document transmis à l'occasion de l'audition de son président, M. Philippe Favre, par le rapporteur de la mission commune d'information372(*), range sous la catégorie des « éléments modérément défavorables » pour l'attractivité françaises les « compétences linguistiques limitées » du pays.

Ce n'est certes pas sans quelque paradoxe que nos concitoyens, dans un univers culturel, au sens large (modes de vie, médias, nouvelles technologies de communication, etc.), de plus en plus directement soumis à l'influence anglo-saxonne, donnent l'image d'une certaine réticence à la pratique de l'anglais.

Sans négliger la part de responsabilité des méthodes d'enseignement des langues étrangères mises en oeuvre dans nos établissements d'enseignement, il faut sans doute voir dans cette situation l'expression d'une identité nationale tout particulièrement caractérisée par la langue. On y reconnaîtra un legs de l'histoire politique et culturelle de la France, dont l'unité s'est faite, en partie, à travers une unification linguistique. On ne peut manquer d'y déceler, également, le poids d'habitudes de « repli linguistique » - le confort, peu ou prou mêlé d'orgueil, de n'utiliser que sa langue maternelle -, héritées d'époques où les Français pouvaient sincèrement croire, avec Rivarol, dans la vocation naturelle à « l'universalité » de leur langue aux qualités et ressources nombreuses. De telles postures ne sont bien évidemment plus de saison.

* 368 « Les langues étrangères en France », INSEE Première n° 568, février 1998.

* 369 Lors du conseil européen de Barcelone de mars 2002, les chefs d'Etat et de gouvernement ont demandé que soit mis en oeuvre un indicateur des compétences linguistiques des citoyens de l'Union européenne. Cette décision découlait du constat de l'absence de données disponibles, et de la nécessité de pouvoir mesurer avec fiabilité les progrès accomplis dans la réalisation de l'objectif, fixé à l'occasion du même conseil, de faire des systèmes d'éducation et de formation de l'Union, à l'horizon 2010, une référence de qualité mondiale, notamment en matière d'enseignement des langues. La Commission a proposé les paramètres généraux de l'indicateur ; le Parlement européen, en avril 2006, a donné son aval à l'opération.

* 370 DGLFLF, rapport au Parlement sur l'emploi de la langue française, 2004.

* 371 Audition du 16 janvier 2007.

* 372 Audition du 9 mai 2007.