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Approvisionnement électrique : l'Europe sous tension (auditions et déplacements)

 

AREVA - 2 mai

M. Bertrand Barré, conseiller scientifique
auprès de Mme Anne Lauvergeon, présidente

M. Bruno Sido, président - Bonjour à tous. Je vous remercie de votre présence. Depuis trois mois, nous étudions la sécurité d'approvisionnement de l'électricité en France. Nous avons mené un certain nombre d'auditions et effectué des voyages à l'étranger, puisqu'avec l'interconnexion des réseaux, la situation de la France dépend en partie de celle de ces voisins. Nous terminons nos auditions ce mois-ci. L'audition de M. Bertrand Barré, conseiller scientifique auprès de la présidente du directoire d'AREVA, vise à mieux nous faire comprendre le rôle primordial d'AREVA en la matière. Nous allons donc, Monsieur, commencer par vous écouter, puis nous vous poserons des questions.

M. Bertrand Barré, conseiller scientifique auprès de Mme Anne Lauvergeon, présidente du directoire d'AREVA - Merci, M. le président. Si vous le permettez, je vais commencer par me présenter ainsi qu'AREVA et ensuite, je positionnerai les activités d'AREVA par rapport à ces problèmes. Retraité du CEA, je suis actuellement conseiller scientifique au sein d'AREVA. Je suis également professeur émérite de génie atomique à l'Institut national des sciences et techniques nucléaires, où je donne un cours sur les filières comparées de réacteurs. Je suis aussi vice-président du comité scientifique et technique d'EURATOM. J'ai enfin participé au Forum européen de l'énergie et des transports, créé par Mme Loyola de Palacio et présidé par M. André Merlin. Ma compétence est donc principalement nucléaire et je ne saurai peut-être pas répondre à vos questions sur les autres activités d'AREVA. Dans ce cas, je vous ferai parvenir ultérieurement les documents nécessaires.

AREVA compte 60 000 collaborateurs, dont la moitié travaille en France et 20 % dans le reste de l'Europe, et elle recrute actuellement plus de 8 000 personnes par an. Son chiffre d'affaires avoisine les 10 milliards d'euros, répartis par tiers entre la France, le reste de l'Europe et le reste du monde. Le résultat opérationnel s'élève à plus de 500 millions d'euros et les dépenses de recherche et développement à près de 600 millions d'euros, ce qui représente donc un peu moins de 6 % du chiffre d'affaires.

Sur le sujet évoqué aujourd'hui, AREVA peut être caractérisée par son slogan « Nos énergies ont un avenir, un avenir sans CO2 ». Nous croyons effectivement qu'il n'y a pas de développement sans énergie, que les besoins de développement dans l'ensemble du monde sont encore considérables et que le risque climatique est une réalité. Dans ce contexte, si l'utilisation des combustibles fossiles continuait à croître pour fournir de l'énergie, cela poserait un problème planétaire. Nous nous trouvons donc confrontés au dilemme suivant : d'ici 2050, la consommation mondiale d'énergie va être multipliée par deux alors qu'il faudrait diviser par deux les émissions mondiales de CO2. Or, cet objectif semble difficile à atteindre quand, aujourd'hui, 80 % de l'énergie mondiale provient de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz. Il n'existe pas de solution miraculeuse et la mobilisation de toutes les connaissances s'avère nécessaire. L'action prioritaire consiste d'abord, à travers les comportements ou les progrès techniques, à influer sur la demande par l'augmentation de l'efficacité énergétique et la réduction des consommations d'énergie : cette approche permet des réductions immédiates des émissions de gaz à effet de serre. Il faut ensuite influer sur l'offre et augmenter la part des énergies n'émettant pas de gaz à effet de serre : le nucléaire et les énergies renouvelables. Mais comme ces efforts ne suffiront pas à régler le problème, accru par un inéluctable retour du charbon, notamment en Chine, il faudra enfin généraliser la capture et le stockage de gaz carbonique lorsque de telles actions seront réalisables, techniquement et économiquement.

Le problème comporte donc trois volets. AREVA se positionne sur le second en développant le nucléaire et les énergies renouvelables. Le groupe est principalement connu pour son rôle dans le nucléaire, secteur qui représente effectivement 70 % de ses activités. Les autres, provenant d'Alsthom, concernent la transmission et la distribution du courant et sont fondamentales pour la sécurité de l'alimentation électrique puisque l'énergie produite doit nécessairement être acheminée. Dans la logique de cette problématique, AREVA a enfin la ferme volonté de devenir producteur de certaines énergies renouvelables, essentiellement aujourd'hui l'éolien et la biomasse, mais aussi à l'avenir -des recherches en ce domaine étant menées de manière encore modeste aujourd'hui- la pile à combustible, dans l'optique de la future utilisation de l'hydrogène, exempte d'émission de gaz à effet de serre.

Les différents pays européens sont interconnectés. Ces interconnexions se révèlent absolument nécessaires à la mutualisation des équipements de réserve et de secours et permettent de tirer profit, dans certains cas, de décalages horaires dans les demandes d'énergie. Dans le cadre de la liaison en courant continu entre la France et le Royaume-Uni, l'énergie est majoritairement transportée de la France vers le Royaume-Uni. Cependant, en cas de décalages dans les pics de consommation entre les deux pays, le courant peut parfois faire le chemin inverse. Les interconnexions sont donc essentielles, mais elles peuvent cependant constituer des points de vulnérabilité, surtout lorsqu'il s'agit de grandes interconnexions internationales, comme l'a illustré la grande panne connue par l'Italie en 2003.

La libéralisation du marché de l'énergie complique le problème. Les transports importants d'électricité d'un pays à l'autre génèrent une déperdition d'énergie mais également des surcharges de réseau que les opérateurs ne contrôlent pas et qu'il leur est par conséquent difficile de contrer. Ainsi, pour un appel de courant de l'Italie à partir de la Belgique, l'énergie ne transitera pas obligatoirement par la France, chemin le plus court, mais sans doute par l'Allemagne et la Suisse. Les électrons suivent en effet le chemin de moindre résistance et non le plus judicieux : ces échanges internationaux créent donc des surcharges inattendues et une vulnérabilité de l'ensemble des réseaux. Aussi le pôle « Transmission et Distribution » d'AREVA tente-t-il d'apporter aux gestionnaires de réseaux et aux producteurs des outils permettant d'analyser finement ces problèmes et d'y répondre.

Le développement de l'éolien soulève de nouveaux problèmes. En effet, les exigences de fourniture de courant sont très précises : en France, la fréquence du courant doit ainsi obligatoirement être de 50 hertz. Lorsque le réseau est surchargé, la fréquence baisse et la fourniture du courant doit alors être interrompue. Les exigences de voltage sont également très précises : si le voltage diminue trop, l'intensité augmente à puissance constante et des échauffements et des ruptures de câbles peuvent alors survenir ; si, au contraire, le voltage monte trop, des claquages d'isolant sont alors possibles. La marge de manoeuvre est donc étroite.

Le principal problème de la distribution électrique réside dans la faiblesse des capacités de stockage. Avec les stations de transfert d'énergie par pompage (STEP), des capacités de stockage pompé, qui utilisent le courant peu coûteux des heures creuses, existent, mais leur mise en oeuvre est longue -il faut remonter l'eau dans les barrages la nuit puis la passer dans les canalisations et dans les turbines pour répondre aux besoins de la journée- et des investissements d'envergure sont nécessaires.

Un autre problème réside dans la fourniture, en courant alternatif, en intensité et en différence de potentiel avec un décalage de phase précis, en phase entre les deux. Il faut ainsi fournir non seulement de la puissance active, qui correspond à l'effet Joule lorsqu'un fil est chauffé, mais aussi de la puissance réactive, qui permet la variation des champs magnétiques et donc l'induction et les moteurs. La puissance réactive est nécessaire mais pourtant non facturable : son acheminement a donc un coût très élevé. Le transport du courant alternatif exige un déphasage précis entre intensité et voltage. Le pôle transmission et distribution occupe une bonne place dans cet important système, essentiel bien qu'invisible. Ce domaine ne relève pas de ma spécialité mais j'estime que le passage au courant continu acquerra de l'importance dans les échanges internationaux. Ce dispositif est obligatoire entre la France et l'Angleterre : l'effet de capacité sous la mer aurait effectivement permis seulement la traversée de la puissance réactive, et pas celle de la puissance active. De la même manière, la Sardaigne est alimentée par l'Italie en courant continu, ce qui a du reste permis à l'île d'être épargnée par la grande panne qui a touché l'Italie en 2003 car, lorsque l'électricité passe par un redresseur onduleur, la chaîne infernale des écroulements est brisée.

AREVA offre aux électriciens utilisant l'énergie nucléaire un éventail complet de services qui, situé en aval des services offerts dans le domaine du transport et de la distribution, couvre l'ensemble de la chaîne à l'exception de la production de l'électricité et du stockage ultime des déchets : exploitation des mines d'uranium ; enrichissement ; fabrication du combustible ; conception et construction du réacteur ; reprise du combustible usé et récupération des matières recyclables ; conditionnement des déchets. AREVA occupe la position de leader mondial sur l'ensemble de la chaîne, son ambition étant de conserver cette position en occupant 30 % du marché. Cet objectif ambitieux est réalisable, compte tenu des importants développements attendus en Asie.

Le modèle vedette des réacteurs d'AREVA est le réacteur pressurisé européen (EPR), dont la construction a commencé en Finlande et débute en France. L'EPR est un réacteur dit « de troisième génération », sachant qu'il existe diverses définitions de celle-ci. Selon la mienne, ce sont des réacteurs conçus après l'accident de Tchernobyl, qui a conduit à réviser la philosophie même de sûreté : avant Tchernobyl, les réacteurs devaient comporter des risques très faibles de fusion du coeur, et ces risques devaient être minorés pour chaque nouveau réacteur mais la fusion du coeur étant considérée comme hors dimensionnement. Après Tchernobyl, une nouvelle contrainte s'est imposée : aussi faible que soit le risque d'une fusion de coeur, celle-ci ne doit pas entraîner un relâchement massif de radioactivité à l'extérieur. La leçon tirée de Tchernobyl, c'est qu'un relâchement massif de radioactivité est désormais inacceptable. La conception de l'EPR est donc fondée sur un réacteur similaire aux précédents mais comprenant une enceinte qui confine la radioactivité même en cas de fusion complète du coeur : le coeur fondu est solidifié ou mobilisé sur place, tous les systèmes de sécurité étant conçus pour que l'enceinte résiste à l'accident. L'EPR est également mieux protégé contre les agressions externes, ces protections ayant encore été renforcées après les attentats contre le World Trade Center en 2001. Mais AREVA dispose également d'autres modèles de réacteurs que l'EPR, qui s'avère trop gros pour certains clients avec ses 1600 mégawatts (MW) en version de base, inadaptée à certains réseaux restreints ou sans interconnections.

En partenariat avec le Commissariat à l'énergie atomique (CEA), dont c'est le rôle de mener la recherche à plus long terme, nous travaillons aussi sur la « Quatrième génération » de réacteurs, qui prendra le relais de l'EPR pour la fin du renouvellement du parc français et mondial. La génération IV procédera à une « approche système », c'est-à-dire à la refonte du système nucléaire dans son ensemble -le réacteur et son cycle du combustible- pour une optimisation globale. La loi 28 juin 2006 relative à la gestion des déchets comprend une clause qui astreint à continuer les recherches sur la séparation poussée et la transmutation, incluses dans le cahier des charges de la génération IV.

Le cycle du combustible connaît une forte relance, avec la prospection de l'uranium, une partie des recrutements d'AREVA étant d'ailleurs liée à cette relance. L'enrichissement au sein de l'usine d'Eurodif représente actuellement plus d'un quart du marché. Cette usine utilisant une technologie désormais considérée comme obsolète à cause de sa consommation trop élevée en électricité, nous construisons donc actuellement une nouvelle usine qui remplacera, à partir de 2012, l'actuelle usine Georges Besse et intégrera la technologie de la centrifugation qui demande cinquante fois moins d'énergie que la diffusion gazeuse pour enrichir la même quantité d'uranium : l'économie d'énergie réalisée est donc très intéressante. De ce fait, EDF va pouvoir disposer d'une partie de la production de la centrale de Tricastin, utilisée jusqu'à présent par l'usine d'Eurodif pour un ou deux tiers, selon les saisons. AREVA veut aussi se maintenir sur le segment de la fabrication de combustible, qui représente la partie la plus ouverte et la moins consommatrice d'investissements du cycle, mais cela ne constitue pas un problème de très long terme.

AREVA cherche également à consolider la philosophie même du traitement des combustibles usés et du recyclage. Avec l'usine de La Hague, le groupe occupe de loin la première place mondiale dans ce domaine mais les déboires de son concurrent britannique BNFL sont préoccupants. AREVA a transféré une partie de sa technologie vers l'usine japonaise de Rokkasho-Mura, en cours de démarrage. Une action importante est également menée aux Etats-Unis afin de les conduire à reconsidérer les décisions, prises en 1975 et 1976, consistant à abandonner cette voie. L'objectif d'AREVA est donc d'adapter ces procédés maîtrisés aux conditions technico-politiques propres aux autres pays.

L'uranium connaît aujourd'hui une situation de crise d'anticipation et de déphasage entre l'offre et la demande, situation malheureusement fréquente pour les matières premières. Entre 1984 et 2004, les prix ont été très bas : 10 dollars par livre d'oxyde d'uranium. Ce coût très faible s'explique par la conjoncture de l'époque, avec le contre-choc pétrolier et Tchernobyl qui ont entraîné le déclin des projections nucléaires : les programmes continuaient mais les projections, très volontaristes après les deux chocs pétroliers, se sont s'effondrées. Les électriciens, qui avaient constitué des stocks d'uranium en fonction de ces projections de la décennie 70, les ont réintroduits sur le marché à la suite des annulations des projets de futurs réacteurs. A cette conjoncture dans le domaine civil s'est superposée la fin de la guerre froide et de ses importants besoins militaires, qui a conduit les Etats-Unis et l'ex-URSS à mettre également sur le marché une partie de leurs stocks militaires. La combinaison de ces éléments a donc généré des perturbations importantes sur le marché de l'uranium : ainsi, il y a encore à peine cinq ans, la moitié de la consommation d'uranium des réacteurs ne provenait pas de l'uranium de production mais de sources secondaires telles que les stockages civils et militaires ou le recyclage. Les prix de l'uranium se sont ainsi maintenus pendant vingt ans, en dollars courants, à 10 dollars par livre d'oxyde d'uranium, ce qui a placé nombre de producteurs d'uranium dans une situation très difficile : certains ont disparu et beaucoup de mines ont été fermées, alors qu'elles disposaient encore de réserves, car elles fonctionnaient à perte, leur coût d'exploitation étant supérieur au prix de vente de l'uranium. La France a ainsi fermé sa dernière mine en mai 2001. Les mines fermées sont généralement envahies par l'eau et il est très compliqué de les rouvrir, pour des raisons humaines notamment -aussi cette option est-elle actuellement exclue. Les autres dépenses, telles que les investissements nécessaires à l'ouverture de nouvelles mines ou à l'exploration de l'uranium, ont été suspendues et, pendant toute cette période, il n'y a pas eu d'exploration : c'est d'ailleurs pourquoi les données disponibles aujourd'hui sur les réserves potentielles sont probablement sous-estimées.

En 2004, la situation a soudainement changé en raison du phénomène d'anticipation : en effet, des signaux prémonitoires d'une reprise généralisée du nucléaire dans le monde apparaissent depuis les années 2000. Aux Etats-Unis, un retournement de tendance a été constaté dès 1997 : alors que, jusqu'à cette date, certains électriciens arrêtaient encore des réacteurs, tous demandent depuis lors des extensions de durée de vie pour les réacteurs, et les obtiennent, par tranche de vingt ans. Aux Etats-Unis, la Nuclear regulatory commission (NRC) délivre en effet des autorisations par tranche fixe de quarante ans d'exploitation, voire de soixante ans pour la cinquantaine de réacteurs ayant bénéficié de mises à niveau. Le marché américain s'est en outre réorganisé : alors qu'il était auparavant très morcelé, avec 108 réacteurs détenus par 63 sociétés -soit moins de deux par société, ce qui est un fonctionnement bien loin d'être optimal puisque la logistique nucléaire engendre beaucoup de coûts fixes- un mouvement d'achat des centrales détenues par les petits propriétaires a commencé en 1997 si bien qu'aujourd'hui, six compagnies possèdent chacune un parc constitué de plus de dix réacteurs, exploité par conséquent de manière plus rationnelle, à la manière d'EDF ou de certaines compagnies japonaises. Les performances s'en trouvent donc spectaculairement améliorées et ces compagnies affichent dorénavant de très bons résultats. En 2000, lors du changement d'administration aux Etats-Unis, le marché et Wall Street se trouvaient ainsi prêts à accueillir la relance du nucléaire. Votée en 2005, la loi globale sur l'énergie, l'Energy Policy Act, comprend les éléments facilitant le redémarrage du nucléaire. Alors qu'aucun réacteur actuellement en marche aux Etats-Unis n'a été commandé après 1974 -ce qui constitue une traversée du désert importante pour le secteur-, le redémarrage semble désormais bien engagé : beaucoup d'entreprises déposent des procédures d'autorisation de site et de certification de modèle de réacteurs. AREVA participe à ce mouvement : nous sommes en cours de pré certification de l'EPR, qui intéresse deux électriciens en cas de réel redémarrage du nucléaire.

En Asie, une accélération du nucléaire est aussi constatée, notamment en Chine, en Inde, en Corée, à Taïwan et au Japon. En réalité, il ne s'agit pas d'un redémarrage mais de la confirmation d'une tendance jamais démentie. En revanche, la Fédération de Russie, après l'hibernation complète d'un programme auparavant très volontariste à la suite tant de Tchernobyl que de l'effondrement de l'URSS, connaît depuis 2001 un redémarrage de tous les chantiers. Du reste, selon moi, le concurrent le plus redoutable d'AREVA n'est pas General Electric mais Rosatom et Energoatom, qui bénéficient d'importants investissements issus du nucléaire militaire.

Quant à l'Europe, elle connaît une situation très particulière. C'est en effet la région du monde où, simultanément, il y a le plus de nucléaire, qui assure plus de 30 % de la fourniture en électricité, mais aussi la contestation la plus importante de cette source d'énergie. Cependant, si cette contestation s'est progressivement renforcée jusqu'aux événements ayant eu lieu entre 1990 et 2000, on assiste depuis à un renversement visible, affiché en Grande-Bretagne, en Slovénie, aux Pays-Bas, en Finlande... Il semble évident que la Suède n'arrêtera pas tous ses réacteurs en 2010, alors que cette mesure avait été votée en 1980. En Allemagne, avant les dernières élections générales, l'Union chrétienne démocrate (CDU) et l'Union chrétienne sociale (CSU) avaient annoncé qu'elles remettraient en cause la loi de sortie du nucléaire : mais si la coalition actuelle n'évoque plus ce sujet qui la divise, la position du gouvernement allemand semble toutefois avoir changé tant au niveau européen qu'à celui du G8 puisqu'il a levé son veto à l'évocation du nucléaire dans les communiqués du G8. L'Allemagne n'a pas encore ressenti le poids de la loi de sortie du nucléaire puisque seules deux petites centrales ont pour l'instant été arrêtées, en anticipant à peine leur durée de vie. Les arrêts plus importants doivent intervenir à partir de 2009, avec notamment celui de la centrale de Biblis-A. Or, des consultations locales ayant été menées, les autorités envisagent actuellement, avec l'assentiment des populations, de repousser cette échéance, ce qui laisse à penser que les électriciens allemands parient que la loi n'entrera jamais en vigueur. Il faut préciser qu'en application de cette loi, qui autorisait les électriciens à se répartir le nombre précis de milliards de kilowatts-heure nucléaires qu'ils avaient le droit de produire, ils ont choisi, au début, de préserver les centrales les plus récentes et d'arrêter les plus anciennes. Désormais, on constate qu'ils font l'inverse, augmentant la durée de vie des centrales les plus anciennes pour conserver ainsi les plus récentes pour le futur : pour beaucoup d'analystes, ce changement d'attitude signifie que les électriciens allemands estiment que la loi ne sera pas appliquée. Cette exégèse est largement partagée.

Reste que plusieurs pays européens conservent cependant leurs positions anti-nucléaires. Au sein de l'Union européenne (UE), certains d'entre eux adoptent des positions militantes et cherchent à arrêter le nucléaire, y compris dans les autres pays : l'Autriche est à la tête de ce mouvement qui regroupe également la Grèce, le Luxembourg, le Danemark et l'Irlande, cette dernière étant toutefois en train d'évoluer sur ce thème. L'Autriche a ainsi imposé des conditions drastiques aux pays nouvellement membres de l'UE qui, pour pouvoir l'intégrer, ont en effet dû s'engager à arrêter un certain nombre de leurs réacteurs. Or, si certains de ces engagements étaient largement justifiés, d'autres l'étaient moins : ainsi, la centrale bulgare de Kozlodouï possédait en 1992 des réacteurs en très mauvais état d'entretien, ce qui rendait indispensable l'arrêt des deux premières tranches. Mais, après que l'UE et la Bulgarie ont investi près de 500 millions d'euros pour mettre à niveau les tranches 3 et 4, les Bulgares sont obligés de les arrêter pour respecter leurs engagements européens, alors même que leur nouvelle centrale de Bellene n'est pas encore construite. Enfin, parmi les pays qui produisent de l'énergie nucléaire, l'Espagne est celui dans lequel l'opposition de l'opinion publique est la plus virulente.

Reste que la reprise du nucléaire est quand même fortement anticipée aujourd'hui. Les électriciens cessent donc de vendre leurs stocks d'uranium et de nombreux achats d'anticipation sont effectués. Or, l'industrie de l'uranium est actuellement en piètre état et n'est pas en mesure de répondre à la demande. En 2004, les prix ont augmenté raisonnablement, de 10 à 30 dollars par livre d'oxyde d'uranium, et cette hausse a suffi à donner le signal de relance généralisée de l'exploration, non seulement par les anciens producteurs mais aussi par des start up. Mais l'ouverture d'une mine prenant entre de dix et quinze ans, le déphasage est complet et dès lors, après vingt ans de stagnation à 10 dollars, les prix spots s'élèvent désormais à plus de 100 dollars. Certes, ces prix spots ne correspondent qu'à une fraction assez faible des marchés, la plupart des contrats étant des contrats à long terme qui ne suivent pas cette envolée déraisonnable des prix. J'estime personnellement que le prix raisonnable s'établit autour de 30 dollars puisque celui-ci permet à la fois de produire, d'explorer et de mettre en service. A mon avis, le prix actuel de 100 dollars correspond ainsi à un pic qui ne perdurera vraisemblablement pas. D'ailleurs, nous avons connu une situation comparable en 1974, lorsque le redémarrage du nucléaire a été fortement anticipé après la première crise pétrolière. En 1975, la somme de tous les programmes officiels existants dans le monde conduisait à une capacité nucléaire potentielle totale de 1 800 gigawatts (GW) -alors que je rappelle qu'il n'y a eu que 370 GW de réalisés effectivement : cette anticipation ayant généré parallèlement des prévisions d'augmentation de la demande d'uranium et des contrats d'enrichissement, les prix de l'uranium ont alors considérablement augmenté, atteignant 4  dollars en 1978 -ce qui surpasse le prix d'aujourd'hui-, avant de chuter environ deux ans plus tard.

Les chiffres officiels relatifs à la réserve d'uranium disponible dans le monde, qui émanent de l'Agence pour l'énergie nucléaire (AEN) de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), et de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), sont des compilations de données fournies à ces agences par les Etats : l'AEN a été la première à publier le « livre rouge », compilation des données fournies par les Etats de l'OCDE et mises à jour tous les deux ans, tandis que l'AEIA, basée à Vienne, s'est jointe à l'AEN pour fournir depuis quatre ans un bilan plus complet comportant des données de l'ensemble des pays du monde. La précision de ces informations n'est cependant pas homogène selon les pays. De plus, les ressources minérales, telles que l'uranium, se différencient des ressources pétrolières ou gazières en ce qu'elles se trouvent dans des gisements dont la teneur varie progressivement et non concentrées dans des poches précises : l'augmentation du prix de l'exctraction induit donc l'augmentation des réserves. Ainsi, il existe plusieurs catégories de ressources qui dépendent du prix à payer pour extraire l'uranium, exprimé en dollars par kilo d'uranium -40, 80 ou 130 : chaque fois que l'on est prêt à payer plus cher, on comptabilise de nouvelles ressources ayant un coût d'extraction plus élevé. Les ressources « assurées », dont le gisement est clairement défini, et les ressources « déduites », rattachées aux précédentes, constituent la catégorie des ressources « identifiées », notion voisine de ce que les pétroliers appellent les ressources « prouvées + probables ». Les ressources identifiées, dont le coût d'extraction est inférieur à 130 dollars par kilo, représentent 4,8 millions de tonnes d'uranium, chiffre qu'on pourra comparer à ceux de 2005 concernant la production -40 000 tonnes- et la consommation -67 000 tonnes, en raison du recours aux sources secondaires. Quant aux ressources dites « ultimes », qui regroupent les ressources « identifiées », les ressources « complémentaires » et une part de ressources « spéculatives », celles dont l'emplacement exact n'est pas connu mais dont l'existence est présumée par les études géologiques, elles représentent de 15 à 22 millions de tonnes. Ces réserves sont donc importantes. Il est également avéré que plus de 22 millions de tonnes d'uranium sont contenus dans les phosphates : des ateliers appendices d'extraction d'uranium peuvent donc être mis en place dans les usines d'engrais superphosphates. L'eau de mer recèle également de l'uranium, mais je suis assez sceptique sur la possibilité économique de le récupérer. Quoiqu'il en soit, les ressources ultimes représentent donc au bas mot 15 millions de tonnes, ce qui signifie que, pour une consommation actuelle d'environ 70 000 tonnes par an, elles permettront le fonctionnement des réacteurs nucléaires pendant... deux siècles ! Bien entendu, le développement rapide du nucléaire devrait augmenter la capacité installée de 400 GW à 1 000 ou 2 000 GW et, par conséquent, la consommation annuelle d'uranium, ce qui raccourcit donc la durée assurée par les ressources ultimes.

Mais, dans ma vision, l'uranium durable passe par le recyclage complet, c'est-à-dire la surgénération prévue par les études sur la génération IV des centrales nucléaires. La génération III a son créneau mais elle n'est pas éternelle et, si le nucléaire se développe selon les anticipations, le passage à la génération IV s'avérera nécessaire. Or, la surgénération permet d'extraire cinquante à cent fois plus d'énergie de la même quantité d'uranium : ainsi, pour faire fonctionner pendant quarante ans un réacteur de génération II ou III, on aura accumulé 5 000 tonnes d'uranium appauvri, résidu des opérations de fabrication de ses combustibles. Ce même réacteur aura en outre engendré un stock stratégique de 20 tonnes de plutonium. Cet inventaire de plutonium permet de démarrer un réacteur surgénérateur de même puissance, qui brûlera désormais une tonne d'uranium appauvri par an, le plutonium jouant alors en quelque sorte le rôle d'un catalyseur. Les résidus des réacteurs de génération III pourraient donc alimenter les réacteurs de génération IV pendant... 5 000 ans ! La réutilisation d'une même quantité d'uranium multiplierait donc par cinquante ou par cent la capacité de production d'énergie.

Cette situation se révélerait très intéressante pour la France. Si AREVA retraite un combustible usé pour le compte d'un électricien, ce dernier en reste le propriétaire : une fois le traitement effectué, AREVA restitue donc l'uranium, le plutonium et les déchets. Mais la situation est différente pour l'uranium appauvri qui, considéré comme un résidu, appartient à celui qui a réalisé l'opération d'enrichissement. Dès lors, si la France est pauvre en uranium naturel, elle est riche en uranium appauvri grâce à Eurodif et ses nombreux clients. Grâce à la surgénération, la France possède ainsi une réserve potentielle très importante et utile pour l'avenir, qui permet d'éviter que le nucléaire soit limité par les ressources minérales. Les ressources en uranium seraient limitées si les modèles de réacteurs n'évoluaient pas, mais le passage à la génération IV permettra de régler ce problème. Si la génération III a également contribué à réduire d'un faible pourcentage la consommation d'uranium pour même nombre de kilowattheures produits, le véritable changement d'échelle proviendra de la surgénération. Mais bien que la physique en soit connue depuis longtemps, sa technologie est difficile à maîtriser. Elle fait appel à des matériaux plus nobles, du fait du choix technologique du refroidissement par métaux liquides, et elle demeure plus chère : elle ne sera donc pas appliquée tant que les réserves en uranium ne poseront pas de problèmes.

M. Bruno Sido, président - Je suis contraint d'abréger cet exposé passionnant pour laisser du temps aux questions. Nous vous écouterons peut-être une autre fois sur un sujet comme la génération IV.

Mme Nicole Bricq - En attendant le futur recyclage de l'uranium, l'équilibre entre la demande et l'offre se fait encore sur les stocks : pouvez-vous nous dire pour combien de temps ? Je souhaite également revenir sur une question, illustrée par le phénomène de la production d'uranium, secteur très concentré entre les mains de quelques entreprises et très capitalistique. Pour le moment, c'est un enjeu majeur pour la sécurité de l'approvisionnement. Je voulais donc savoir comment se situe AREVA dans ce domaine.

M. Bertrand Barré - Le premier producteur mondial d'uranium est le canadien Cameco : le Canada possède en effet les ressources d'uranium les moins chères à extraire puisqu'elles y sont très concentrées. Troisième producteur et très proche du second, Rio Tinto, AREVA exploite 20 % des réserves mondiales. Producteur dans tous les pays - au Canada, dans des joint-ventures avec Cameco, au Niger, au Kazakhstan... AREVA explore également dans de nombreux pays, son intention de rester en tête dans ce domaine l'ayant conduit à effectuer d'importants investissements dès les premiers signaux de retournement du marché. La production était déjà considérable au Canada et au Niger, pays où l'exploration a été relancée car nous savions à l'avance que de forts prolongements de gisements identifiés existaient. AREVA est également présent en Ouzbékistan, en Mongolie... L'uranium présente l'avantage d'être géopolitiquement et géographiquement bien réparti : les plus importantes ressources se trouvent en Australie, puis au Kazakhstan et au Canada. Bien que n'ayant pas réussi à obtenir l'exploitation du gisement d'Olympic Dam en Australie, AREVA pourrait passer des accords avec la société ayant remporté ce marché, qui est spécialisée en mines polymétalliques et non en uranium. Le gouvernement australien serait par ailleurs intéressé pour obtenir un supplément de valeur ajoutée, laquelle pourrait se trouver dans la vente de concentré d'uranium purifié, voire d'uranium enrichi, espace stratégique dans lequel AREVA pourrait travailler.

M. Bruno Sido, président - Je souhaite vous poser une question relative à la sécurité de l'approvisionnement : évoquant le passage au courant continu, vous avez relevé que la Grande-Bretagne ou la Sicile n'ont pas été touchées lors des dernières grandes pannes, car elles ne se trouvaient pas en synchrone mais en courant continu, qui établit une barrière. La possibilité de passer au courant continu est certainement onéreuse, mais cela ne permet-il pas d'assurer une certaine sécurité ? Cette situation ressemble à celle d'un système informatique face à un virus : les protections nécessaires existent et sont coûteuses, mais elles ont une utilité.

M. Bertrand Barré - Cette rupture de chaîne est très efficace : nous pensons qu'un tel dispositif se révélerait utile mais nous ne sommes pas décideurs. De tels procédés sont à l'étude et sont présentés par notre pôle Transmission et Distribution d'électricité (T&D), qui estime qu'en termes de sécurité des grosses interconnexions internationales, le passage en courant continu a des vertus.

M. Bruno Sido, président - Mais on lui oppose la solidarité et la fluidité du marché.

M. Bertrand Barré - Les investissements pour démoduler et remoduler seraient considérables. Quand il y a des traversées d'eau importantes, ces investissements sont réalisés car, en l'absence de passage au courant continu, le transport engendrerait trop de pertes en électricité. Initialement, le premier lien avec l'Angleterre était modeste, de l'ordre de 500 MW, puis il a quadruplé, pour la satisfaction de tous.

M. Michel Billout, rapporteur - Je souhaite poser une question annexe, qui concerne à la fois la politique industrielle d'AREVA dans l'enrichissement de l'uranium et le lien de coopération qui devrait peut-être exister de manière plus marquée entre deux entreprises partenaires, AREVA et EDF. J'ai récemment visité le site de Tricastin, où j'ai rencontré le directeur de la centrale nucléaire d'EDF et le directeur d'Eurodif, qui m'a indiqué qu'une nouvelle usine allait bientôt prendre la succession de l'usine actuelle. Il m'a semblé comprendre qu'en ce moment, les relations entre EDF et AREVA étaient difficiles puisque les tarifs de l'électricité vendue à Eurodif, très importants pour un site d'enrichissement d'uranium, ont été considérablement augmentés par EDF. Le site de Tricastin est un site parfaitement intégré : l'usine d'enrichissement et la centrale nucléaire ont été construites simultanément, puisque les deux tiers de la production de la seconde servent à alimenter la première. Or, on m'a dit que les conséquences d'une modification des tarifs seraient, d'une part, qu'AREVA se fournirait aujourd'hui auprès d'autres fournisseurs en électricité et, d'autre part, qu'une partie de l'activité liée au prétraitement de l'uranium appauvri, initialement prévue sur le site de Tricastin, se ferait désormais en Russie et non plus sur place, ce qui poserait des problèmes en termes de transport et de développement durable. Cette décision est-elle uniquement liée à ce problème tarifaire ? Dans ce cas-là, il semble assez absurde que deux entreprises phares de la France, qui ont le même actionnaire majoritaire, ne parviennent pas à s'entendre sur de tels problèmes, qui entraînent de telles conséquences.

M. Bertrand Barré - J'ai travaillé en tant que conseiller technique auprès de l'administrateur général du CEA de 1976 à 1980. A ce titre, j'ai été très impliqué dans l'aventure d'Eurodif. Cette entreprise était effectivement considérée comme commune, même si la situation commerciale était bien claire : vu la consommation d'électricité de la diffusion gazeuse, c'est uniquement grâce à ces tarifs particuliers et à la construction voisine de la centrale nucléaire que l'ensemble a pu fonctionner. A long terme, la question ne se posera plus car la nouvelle usine Georges Besse II va diviser par cinquante les besoins en électricité ! Mais il y a effectivement un différend en ce moment : une taxe de transport doit être désormais payée pour les 150 mètres nécessaires à traverser la rue et les responsables d'AREVA jugent cette taxe un peu abusive. Mais cela relève des négociations commerciales et l'affaire russe n'est en rien concernée par elles. L'uranium envoyé en Russie est récupéré lors du traitement des combustibles usés, avec un enrichissement résiduel de l'ordre de 0,9 % et une contamination en isotopes 236 : il possède donc la valeur neutronique de l'uranium naturel et doit être ré-enrichi. Mais le ré-enrichissement n'est techniquement pas souhaitable actuellement dans l'usine Georges Besse, qui ne dispose que d'une seule cascade pour ses 1 400 étages, alors que cette opération est facile à réaliser dans une usine de centrifugation disposant de multiples cascades dont quelques-unes peuvent, pour éviter les contaminations en isotopes, être dédiées au ré enrichissement. C'est donc une question de gestion qui a conduit à solliciter une installation russe, sachant que cette opération pourra être réalisée dans la future usine.

M. Bruno Sido, président - Merci pour cette réponse qui a le mérite d'être claire. Je vous remercie infiniment pour toutes les précisions que vous nous avez apportées et qui nous seront fort utiles pour la rédaction de notre rapport.