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Diversité sociale dans les classes préparatoires aux grandes écoles : mettre fin à une forme de « délit d'initié »

 

LES PRINCIPALES PROPOSITIONS DE LA MISSION

I. LEVER L'AUTOCENSURE : AIDER LES JEUNES À OSER LES CLASSES PRÉPARATOIRES


· Proposition n° 1 - Améliorer l'information des élèves et des familles sur l' « éventail des possibles »
 :

diffuser, auprès des collégiens et de leurs parents, une plaquette présentant de façon synthétique les différentes filières de formation ;

consacrer l'heure de « vie de classe » en seconde et en première à une présentation des possibilités de poursuites d'études après le baccalauréat ;

généraliser le portail unique d'accès à l'enseignement supérieur.


· Proposition n° 2 - Remédier aux défaillances du système d'orientation des élèves :

mobiliser les services d'orientation et les sensibiliser à la réalité et à la diversité des classes préparatoires ;

inscrire l'aide à l'orientation au titre des missions des professeurs de collège et de lycée et l'intégrer à leur formation ;

dédier le conseil de classe du deuxième trimestre de terminale à l'orientation.


· Proposition n° 3 - Démystifier les classes préparatoires :

- développer les contacts directs entre professeurs de lycée et de classe préparatoire, et entre élèves et étudiants, dans le cadre de conventions entre établissements ;

- diffuser largement auprès des lycéens les informations relatives aux dossiers d'inscription en classe préparatoire ;

- mieux informer les lycéens des filières technologiques sur l'existence des classes préparatoires dont l'accès leur est réservé.

II. ENCOURAGER L'ACCÈS ET LE SUIVI DES ÉTUDIANTS DANS LES CLASSES PRÉPARATOIRES ET LES GRANDES ÉCOLES


· Proposition n° 4 - Restaurer l'équité territoriale, notamment en faveur des zones rurales et des banlieues : revoir l'implantation de l'offre de CPGE dans un double souci d'équité territoriale et de mise en cohérence des différentes filières du premier cycle d'études supérieures (CPGE, STS, IUT, premiers cycles universitaires...).


· Proposition n° 5 - Généraliser le tutorat :

- développer le tutorat, en l'étendant à tous les élèves volontaires dès la classe de seconde ;

mobiliser les équipes éducatives (en désignant un professeur référent), les cadres d'entreprises et les étudiants (en leur proposant une validation d'acquis sous la forme de crédits ECTS) ;

proposer à des jeunes en service civil volontaire de coordonner des activités de tutorat ;

- poursuivre l'accompagnement - notamment psychologique - des étudiants en CPGE et en grande école, et désigner pour chacun un tuteur référent, qui soit son « parrain ».


· Proposition n° 6 - Lever les handicaps financiers :

réviser le système des bourses aux étudiants ;

décontingenter les bourses au mérite attribuées par l'Etat ;

amplifier les bourses d'entreprises ;

mettre en place une caution publique des prêts aux étudiants issus de familles modestes ;

moduler le montant des frais de scolarité dans les grandes écoles en fonction des revenus des familles.


· Proposition n° 7 - Remédier à la pénurie d'offre de logements étudiants :

multiplier les internats, afin qu'à terme chaque lycée ayant des CPGE dispose d'une offre d'internat ;

- ouvrir les internats les fins de semaine et pendant les « petites » vacances ;

généraliser les partenariats avec les CROUS en vue de favoriser les mutualisations d'équipements en logements étudiants.

III. MULTIPLIER, MIEUX COORDONNER ET ÉVALUER LES EXPÉRIMENTATIONS


· Proposition n° 8 - Mobiliser les rectorats :

faire des recteurs les garants de la cohérence des actions menées sur leur territoire, le cas échéant en prenant appui sur une commission de régulation mise en place au niveau académique ;

- proposer aux établissements d'enseignement supérieur souhaitant s'engager dans des initiatives en faveur de l'égalité des chances un cadre d'accompagnement pour monter des projets et mobiliser des financements.


· Proposition n° 9 - Evaluer et valoriser les expérimentations :

mesurer les progrès accomplis en développant des outils statistiques au niveau national et académique, avec notamment un indice sur le nombre d'élèves envoyés en classes préparatoires par lycée ;

assurer le suivi du cursus dans l'enseignement supérieur des élèves ayant bénéficié d'une action de tutorat ;

compléter les indicateurs de performance de la mission « Recherche et enseignement supérieur » du budget de l'Etat, par la mesure de l'évolution de la représentation des origines socioprofessionnelles des étudiants dans les classes préparatoires ;

procéder à une évaluation globale des actions mises en oeuvre, identifier et mutualiser les bonnes pratiques en diffusant une « boîte à outils » aux réseaux d'étudiants-tuteurs.

IV. PROLONGER LA RÉFLEXION...


· Proposition n° 10 - Valoriser les synergies entre la filière classes préparatoires-grandes écoles et les autres voies de formation du premier cycle d'études supérieures.


· Proposition n° 11 - Conduire une réflexion sur les modalités de notation et d'évaluation des élèves de classes préparatoires.


· Proposition n° 12 - Rendre plus lisible et plus cohérente l'offre de formation en classe préparatoire : Engager une réflexion sur les possibilités d'aboutir à une organisation plus lisible et plus cohérente de l'offre de formation, en première année notamment.

I. UN DIAGNOSTIC PARTAGÉ : UNE ÉVOLUTION DÉFAVORABLE DE LA DIVERSITÉ SOCIALE DES CLASSES PRÉPARATOIRES AUX GRANDES ÉCOLES

Système hérité de l'Histoire, les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) occupent une place à part au sein du paysage de l'enseignement supérieur français. Elles constituent une sorte de « sas » intermédiaire entre les lycées, au sein desquelles elles sont (dans la plupart des cas) implantées, et les « grandes écoles », puisqu'elles ont pour vocation et finalité de préparer aux concours permettant d'y accéder.

Filières sélectives, attachées à la promotion d'une « élite scolaire » en future « élite sociale », dans les domaines économique, politique, scientifique et culturel, les classes préparatoires et, avec elles, les grandes écoles auxquelles elles conduisent, sont souvent regardées comme un lieu de production - voire plutôt de reproduction - d'une nouvelle « aristocratie étudiante ».

Elles constituent néanmoins une voie d'excellence scolaire, un cadre d'études privilégié, mais exigeant, réservé aux meilleurs bacheliers, et participant à la formation des ingénieurs, cadres, gestionnaires, professeurs ou chercheurs dont notre pays a besoin. C'est sans doute pour cela que la question de la diversité sociale et de l'égalité des chances trouve un écho particulier s'agissant de l'accès aux classes préparatoires.

Créées il y a plus de deux siècles afin de faire émerger, par le seul critère du mérite, une nouvelle élite républicaine, les grandes écoles et les classes préparatoires répondent-elles encore à ce principe fondateur ?

Il serait possible d'en douter, tant celles-ci sont régulièrement accusées d'être un lieu de plus en plus fermé aux jeunes issus des milieux les moins favorisés, légitimant, par leur mode d'accès reposant sur le concours, une large reproduction sociale. La restriction de l'accès à cette filière sélective serait-il le symptôme le plus visible d'un échec de la démocratisation de notre Ecole et d'une panne de l'« ascenseur social » ?

Votre mission d'information a cherché à confronter cette forte présomption à la réalité des faits, après une présentation historique et un état des lieux du système « grandes écoles - classes préparatoires », qui apparaît plus complexe et diversifié qu'on ne le laisserait parfois supposer.

A. DES CLASSES PRÉPARATOIRES AUX GRANDES ÉCOLES : PRÉSENTATION D'UN SYSTÈME SÉLECTIF

1. Il était une fois les classes préparatoires... : bref historique d'un modèle d' « élitisme républicain à la française »

a) Une raison d'être : faire émerger une nouvelle élite par le mérite

« Fer de lance » de l'école laïque et républicaine, les classes préparatoires, inséparables des concours aux grandes écoles auxquelles elles préparent, se mettent en place dès le XVIIIe siècle.

Les prémices des grandes écoles « à la française » se trouvent dans l'institution militaire, qui est la première, sous l'Ancien régime, à mettre en place des concours pour l'accès aux corps techniques des armes savantes du Génie, de l'Artillerie et de la Marine. En 1692, est ainsi institué un examen pour l'admission au Génie, sous l'impulsion de Vauban selon lequel « personne ne doit être reçu dans les fortifications par faveur ou par recommandation. Il faut que le mérite seul et la capacité des gens leur attirent les emplois. »

Plusieurs écoles sont ensuite créées en vue d'assurer la formation des officiers et ingénieurs : l'Ecole des ingénieurs-constructeurs des vaisseaux royaux en 1741, l'Ecole royale des Ponts-et-Chaussées en 1747, l'Ecole royale du Génie de Mézières en 1749, l'Ecole des Mines en 1783... L'Ecole militaire, fondée à Paris en 1751, puis les douze écoles royales militaires de province qui la remplacent en 1776, accueillent des boursiers du roi, qui se préparent au métier d'officier des armées.

Dès cette époque, il existe des établissements spécialisés pour la préparation des concours, qui sont pour la plupart des institutions privées.

Le terme de « grande école » fait son apparition à partir de la Révolution française, avec notamment la création, par le mathématicien Gaspard Monge et le physicien Lazare Carnot, de l'Ecole Polytechnique en 1794. Cet établissement, auquel Napoléon a accordé un statut militaire en 1804, a vocation à organiser le recrutement et la formation préalable des ingénieurs de l'Etat, en amont des écoles d'application (Mines, Ponts-et-Chaussées, Ecole du génie et de l'artillerie, Ecole de la Marine...).

La même année, est fondée, par décret de la Convention, l'Ecole normale supérieure, chargée de former les futurs enseignants : il s'agit alors de créer à Paris « une Ecole normale, où seraient appelés, de toutes les parties de la République, des citoyens déjà instruits dans les sciences utiles, pour apprendre, sous les professeurs les plus habiles dans tous les genres, l'art d'enseigner. »

Le système de recrutement par concours s'étend progressivement à l'ensemble des administrations techniques, avec la création, comme le montre l'encadré suivant, de grandes écoles tout au long du XIXe siècle.

L'HISTOIRE DES GRANDES ÉCOLES : QUELQUES JALONS CHRONOLOGIQUES

- 1818 : création du concours d'entrée à l'Ecole normale supérieure.

- 1819 : création de l'Ecole spéciale de commerce et d'industrie de Paris (l'actuelle Ecole supérieure de commerce de Paris ESCP-EAP), par Vital Roux.

- 1821 : création de l'Ecole nationale des Chartes.

- 1824 : création de l'Ecole royale des eaux et forêts (dite Ecole Forestière).

- 1826 : création de l'Institution royale agronomique de Grignon.

- 1829 : création de l'Ecole centrale des arts et manufactures, pour la formation des ingénieurs civils.

- 1833 : loi Guizot - création des Ecoles primaires supérieures, à la sortie desquelles (à l'âge de 16-17 ans) recruteront pendant longtemps les Ecoles d'arts et métiers, l'Ecole supérieure de physique et chimie industrielles de Paris, l'Ecole centrale de Lyon (créée en 1857), etc.

- Milieu du XIXe siècle : création d'écoles de commerce à Lyon et dans les autres villes portuaires (Marseille, Bordeaux, Rouen).

- 1871 : création de l'Ecole Libre des Sciences politiques, en réaction à la « faillite des élites », jugées responsables de la défaite de 1870.

- 1881 : création de l'école des Hautes Etudes Commerciales (HEC), comme école de commerce « supérieure », par la Chambre de commerce de Paris.

- 1896 : loi Liard - création d'instituts d'enseignement supérieur technique au sein des universités.

- Fin du XIXe/début du XXe siècle : création d'écoles de commerce dans la plupart des grandes villes, par les Chambres de commerce et d'industrie, mais aussi les municipalités.

- 1906 : création d' « HEC Nord » (Ecole de Hautes Etudes Commerciales du Nord), devenue aujourd'hui EDHEC (implantée à Lille, Nice, Paris et Londres).

- 1920 : le concours remplace l'examen pour l'entrée à HEC, et progressivement dans d'autres écoles de commerce.

- Après 1945 : création de nouvelles écoles pour former les cadres de la fonction publique (Ecole nationale d'administration, Ecole nationale de la magistrature, Ecole nationale de la santé publique...). Création des Instituts d'études politiques à partir du modèle de l'Ecole Libre des sciences politiques, qui est nationalisée. Transformations des instituts universitaires en écoles nationales supérieures d'ingénieurs (ENSI).

Il s'agit tout à la fois de perfectionner la formation des cadres techniques et militaires et de démocratiser leur recrutement : aux critères de naissance ou de noblesse qui prévalaient jusqu'alors dans la sélection aux écoles des armes savantes (l'autorisation de passer les examens était accordée à ceux justifiant la parenté avec un officier notamment...), se substitue le seul critère du mérite.

Dans le même temps, les pensions préparatoires privées disparaissent à la faveur de la création des lycées en 1802, abritant chacun une « classe de mathématiques transcendantes », rebaptisée en 1809 « classe de mathématiques spéciales »3(*), préparant aux concours de l'Ecole Polytechnique, puis de l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, de l'Ecole navale ou de l'Ecole forestière, etc. Cette date marque la naissance des classes préparatoires.

Dans un souci égalitaire, le concours, public et ouvert à tous, est dans un premier temps organisé dans une vingtaine de villes, les examinateurs se déplaçant pour venir interroger les candidats. Toutefois, la préparation se concentre très largement à Paris - d'où sont issus deux tiers des admis à Polytechnique - et dans quelques autres grandes villes.

D'abord exclusivement scientifiques, les classes préparatoires se diversifient avec la création, vers 1875-1880, des classes littéraires de « rhétorique supérieure » : jusque vers 1890, les bacheliers préparaient le concours de l'Ecole normale supérieure en retournant en classe de rhétorique (actuelle classe de première), les professeurs leur donnant des exercices plus difficiles qu'aux élèves non bacheliers ; le lycée Louis-le-Grand, à Paris, créa ensuite pour ces élèves une classe de « première supérieure », avant laquelle s'est insérée la classe de « lettres supérieures » ; ce système fut adopté par le lycée Henri IV et devint la règle au cours des années 1930.

En parallèle, en 1886, la Chambre de commerce de Paris met en place une année préparatoire à l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales (HEC).

A la fin du XIXe siècle, les classes préparatoires scientifiques accueillent environ 10 000 élèves. C'est à cette époque que se forge un vocabulaire spécifique à ces classes, qui constitue un « argot scolaire » que se propose de décrypter l'encadré suivant.

L' « ARGOT SCOLAIRE » DES CLASSES PRÉPARATOIRES

Un vocabulaire spécifique aux classes préparatoires s'est développé au cours de leur histoire plus que centenaire. Voici un petit lexique de cet « argot scolaire ».

Bizuth : élève de première année de classe préparatoire.

Carré (ou kharré) : élève de deuxième année (dans les classes littéraires). Il devient un cube s'il redouble sa deuxième année, un bica (bicarré) s'il la triple. Dans les classes scientifiques, on parle de « 3/2 » (trois demies) pour les élèves de deuxième année et de « 5/2 » (cinq demies) pour ceux qui redoublent leur deuxième année.

Hypokhâgne et Khâgne : respectivement la première et la deuxième année de classe préparatoire littéraire (officiellement dénommées classes de « lettres supérieures » et de « première supérieure »). Les élèves sont les hypokhâgneux et les khâgneux. Ce terme, utilisé à partir de 1880, devrait son origine à une moquerie des étudiants des classes scientifiques à l'égard de leurs homologues plongés dans les études classiques, futurs normaliens ou universitaires, qui seraient en mauvaise forme physique, avec les genoux cagneux, c'est-à-dire osseux et tournés en dedans.

Taupe : classe préparatoire scientifique (on parle aussi d'hypotaupe en première année, ou plus communément de « maths sup », puis « maths spé » en deuxième année). Les élèves sont les taupins. Terme hérité du vocabulaire minier, le taupin est celui qui travaille aveuglément, telle la taupe. Dans les classes à dominante biologie et les classes Veto, les élèves sont appelés les bios ou les agros.

Epiciers : élèves des classes préparatoires économiques et commerciales (ces classes étant les épices).

Colles (ou khôles) : interrogations orales servant de préparation aux concours. L'examinateur est le colleur.

Thurnes : chambres d'internat ; ceux qui partagent la chambre sont les cothurnes.

- X : l'Ecole Polytechnique (désigne aussi le polytechnicien). Caractère emprunté à l'algèbre, ce surnom pourrait également trouver son origine dans les canons croisés figurant sur le blason de l'école.

* 3 Il en existe une classe dans tous les lycées jusqu'à la première moitié du XIXe siècle, soit dans une cinquantaine d'établissements.