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Diversité sociale dans les classes préparatoires aux grandes écoles : mettre fin à une forme de « délit d'initié »

 

b) Un dualisme né des « carences » de l'université

La naissance des « grandes écoles », et avec elle l'ancrage du caractère « dual » de notre système d'enseignement supérieur, est le produit d'une méfiance séculaire à l'égard de l'université, jugée a priori incapable de former les cadres scientifiques et techniques dont l'Etat, puis les entreprises, avaient besoin.

C'est ce que retrace M. Jacques Attali dans un rapport remis au ministre de l'éducation nationale en 19984(*) :

« En France, depuis dix siècles, le pouvoir politique s'est méfié si continûment des universités qu'il a toujours eu à coeur d'inventer des systèmes parallèles pour recruter les grands commis de l'Etat. (...) C'est par exemple pour faire pièce à l'université, inféodée à l'Eglise, engourdie dans la scolastique et assoupie par ses privilèges, que la monarchie inventa en 1530 le Collège de France et introduisit l'esprit de la Renaissance. C'est encore par méfiance à l'égard de l'obscurantisme universitaire que l'Ancien régime puis la Révolution inventèrent les « Ecoles spéciales », devenues par la suite « Grandes Ecoles », afin d'y recruter les principaux cadres militaires et techniques de l'Etat : l'Ecole des Ponts en 1747, l'Ecole des Mines en 1783, l'Ecole Polytechnique et l'Ecole normale supérieure en 1794. 

C'est en réaction contre la Révolution que l'Empire et la Restauration se méfièrent des grandes écoles, nées pour l'essentiel d'une initiative républicaine, et firent de l'université un lieu de formation des élites du nouveau pouvoir. (...) Au début du vingtième siècle, le balancier revint du côté des écoles : l'Etat, devenu bâtisseur et industriel, y chercha ses cadres techniques, au grand dam de l'université, qui ne sut pas se donner les moyens de former ces élites nouvelles. Depuis 1945, le clivage s'est encore aggravé. »

Toutefois, cette défiance ne joue pas à sens unique : c'est également celle de l'université, qui, comme le souligne M. Claude Allègre, ancien ministre de l'éducation nationale, a manifesté une « attitude de refus » à l'égard de la formation professionnelle, une forme de « répulsion pour la formation aux métiers » : « L'université ne forme pas, elle éduque. Elle n'apprend pas un métier, elle apprend à raisonner et à apprendre. Elle donne une culture générale. L'université traditionnelle ne conduit qu'à trois métiers principaux, ceux de juriste, de médecin, de professeur. (...) Ces métiers sont « nobles », ils demandent des élites. Leur préparation est avant tout culturelle et savante. »5(*)

Cette séparation historique des rôles entre, d'un côté, une université dévolue à la transmission d'un savoir abstrait et désintéressé et, de l'autre, des grandes écoles chargées de former les ingénieurs et les cadres des secteurs public et privé, n'est plus aussi stricte à l'heure actuelle. Le monde universitaire s'est peu à peu ouvert aux formations technologiques - avec la création des instituts universitaires de technologie (IUT) notamment - ou à vocation professionnalisante. Cette démarche se poursuit.

Ce rappel de l'Histoire apporte néanmoins un éclairage pertinent sur le débat récurrent de la « professionnalisation » des études universitaires, dont l'actualité est prégnante avec la publication, en octobre 2006, du rapport de la Commission du débat national « Université-Emploi », présidée par le recteur Patrick Hetzel6(*).

* 4 « Pour un modèle européen d'enseignement supérieur », rapport sous la direction de M. Jacques Attali, présenté au ministre de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie, 1998.

* 5 « L'âge des savoirs. Pour une renaissance de l'université. », Claude Allègre, 1993.

* 6 « De l'université à l'emploi », rapport remis au Gouvernement par M. Patrick Hetzel, recteur de l'académie de Limoges, et les membres de la commission du débat national Université-Emploi, octobre 2006.