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Diversité sociale dans les classes préparatoires aux grandes écoles : mettre fin à une forme de « délit d'initié »

 

3. Généraliser un dispositif apparaît prématuré

Les initiatives engagées par les grandes écoles et les actions mises en place par le Gouvernement en vue de favoriser l'ouverture sociale des filières d'excellence, et notamment des classes préparatoires, ont suscité, comme la mission l'a souligné dans la partie II du présent rapport, de nombreuses réactions plus ou moins élogieuses. Elles ont eu le mérite, toutefois, par le large écho médiatique qui leur a été donné, de nourrir une véritable prise de conscience de la situation de « reproduction sociale » de l'élite.

Aussi, de nombreuses propositions ont émergé, ces derniers mois, dans le débat politique. Il s'agit notamment, sur la base de la suggestion formulée par le sociologue M. Patrick Weil, de permettre à un certain pourcentage des meilleurs lycéens de chaque établissement d'accéder aux classes préparatoires.

a) La proposition de M. Patrick Weil et ses déclinaisons
(1) Le principe : donner aux meilleurs élèves de chaque lycée un droit d'accès aux classes préparatoires

M. Patrick Weil, directeur de recherche au Centre national de recherche scientifique (CNRS), a développé, dans un récent ouvrage intitulé « La République et sa diversité. Immigration, intégration, discriminations », une réflexion sur les façons de renforcer l'égalité dans l'accès à l'élite scolaire, soulignant notamment, dans ce sens, la nécessité d'introduire de la diversité dans les grandes écoles. L'objectif, que partage pleinement la mission, est de ne pas se contenter « d'introduire un zeste de diversité, ciblée sur quelques établissements, tout en continuant de tenir de facto une grande majorité des élèves à l'écart de toute possibilité d'y accéder », au risque « de créer de la discrimination dans la discrimination ».

S'inspirant des politiques pratiquées en Californie, en Floride et au Texas, présentées dans l'encart ci-dessous, celui-ci suggère de mettre en place le dispositif suivant : « les meilleurs élèves de chaque lycée de France auraient un droit d'accès aux classes préparatoires aux grandes écoles et aux premières années des établissements qui sélectionnent à l'entrée ».

A partir du constat selon lequel quelque 40 000 places sont à pourvoir dans les premières années de classes préparatoires et des Instituts d'études politiques (IEP) de province et de Paris, ce qui représentent environ 10 % des bacheliers, M. Patrick Weil considère que « le pourcentage le plus propre à obtenir l'effet désiré devrait se situer au-delà de 5 %, à environ 7 % : il faut tenir compte de ce que certains bacheliers ne voudront pas bénéficier du droit qui leur est offert (s'ils veulent poursuivre des études de Droit ou de Médecine par exemple) et atteindre un pourcentage (60 à 70 % des places) qui laisse une marge de recrutement par d'autres voies (examen, sélection sur dossiers individuels) aux directions d'établissement. »

LES POLITIQUES PRATIQUÉES DANS LES ÉTATS DE CALIFORNIE,
FLORIDE ET TEXAS

Dans les trois Etats américains de Californie, Floride et Texas, parmi les plus peuplés des Etats-Unis (respectivement 38, 17 et 22 millions d'habitants), un pourcentage des meilleurs élèves de chaque lycée de l'Etat est admis en première année dans les universités de l'Etat qui sont - du moins pour le Texas et la Californie - parmi les meilleures universités du pays.

- En Californie, le pourcentage d'entrées automatiques est fixé à 4 % des meilleurs élèves de chaque lycée de l'Etat ; cela pourvoit environ 10 % des 28 000 places en première année ; la part des minorités a été maintenue au niveau où elle était la dernière année de l'affirmative action (19,1 % en 2002) ; selon le concepteur de ce programme, le plus gros problème pour l'extension de ce système de « pourcentage » est la forte inégalité de moyens et des élèves entre les lycées.

- En Floride, les 20 % de meilleurs élèves de chaque lycée entrent à l'université d'Etat. Le nombre d'étudiants « noirs » admis dans les meilleurs campus a augmenté (la proportion de ces étudiants atteint 40 %).

- Au Texas, le programme permet aux 10 % des meilleurs élèves de tous les lycées de l'Etat d'accéder aux universités publiques de leur choix ; cette procédure a été adoptée en réaction à la décision de la Cour fédérale d'appel, qui avait, en 1996, déclaré non conforme à la Constitution le programme d'affirmative action de la Law School de l'Université du Texas ; en cinq ans, ces « 10 Percenters » sont passés de 40 à 70 % des élèves de première année ; en 2004, la part des étudiants « blancs » est passée pour la première fois en dessous de 60 % ; une discussion a eu lieu sur l'éventuel effet d'éviction vers des universités prestigieuses d'autres Etats qu'aurait pu avoir ce système sur des étudiants des meilleurs établissements du Texas, ne faisant pas partie des 10 % de meilleurs élèves de leur lycée tout en étant de bon niveau ; or, une étude a montré que 75 % des élèves ayant terminé dans les 10 à 20 % des meilleurs de leur lycée sont entrés à l'université du Texas ou à l'université Texas A&M si tel était leur premier choix.

Source : « La République et sa diversité. Immigration, intégration, discriminations. », Patrick Weil, 2006.

Selon M. Patrick Weil, ce mécanisme, qui impliquerait de revoir les procédures de recrutement dans les classes préparatoires, présenterait plusieurs avantages :

- d'être « universel », et donc « de s'adresser à tous les lycéens de France, quel que soit leur lieu de résidence, Pointe-à-Pitre, Limoges, Aubervilliers ou Mulhouse » ; en effet, « pour ce qui est de l'accès à l'élite scolaire, l'exclusion et la relégation sont ressenties non seulement en banlieue, mais aussi en province et outre mer, chez tous les enfants des classes moyennes et populaires » ; c'est bien ce que votre mission a perçu au fil de ses travaux ;

- de donner « la possibilité aux équipes éducatives de chaque lycée de créer une dynamique positive, généralisant ainsi le phénomène que l'on a observé dans les lycées bénéficiant des accords avec les IEP de Paris et d'Aix ou avec l'ESSEC » ;

- de contribuer à « casser le processus de ségrégation urbaine qui voit les familles les plus dotées se concentrer près des lycées les plus cotés pour former ce qu'Eric Maurin appelle des « ghettos chics ». »