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Diversité sociale dans les classes préparatoires aux grandes écoles : mettre fin à une forme de « délit d'initié »

 

D. PROLONGER LA RÉFLEXION

Outre les propositions formulées ci-dessus, votre mission d'information évoquera certaines questions pour lesquelles elle n'a pas souhaité arrêter de position « définitive » mais esquisser des axes de réflexion.

Ces questions concernent l'offre de formation des classes préparatoires, leur positionnement au sein du système d'enseignement supérieur et enfin l'essence même de ces formations, à savoir leur contenu et leurs modes de notation.

1. Faut-il simplifier l'offre de formation des classes préparatoires ?

La complexité, voire les « subtilités », de l'offre de formation dans les classes préparatoires aux grandes écoles, telle qu'elle apparaît dans la présentation des différentes filières établie dans la première partie du présent rapport, contribue à entretenir une certaine forme d'opacité.

La forte spécialisation des filières conduit par ailleurs les élèves à devoir effectuer, dès la première année, des choix d'orientation qui les engagent pour la suite de leur parcours de formation.

Or, comme le montre l'initiative prise par le lycée Henri IV à Paris, qui tend à recréer une forme de propédeutique organisée autour d'un « tronc commun » et d' « enseignements d'orientation », l'ouverture des choix offre un cadre plus sécurisé et rassurant aux élèves issus des milieux modestes, qui, bien souvent, manquent de confiance en leur avenir. A l'inverse, une trop forte spécialisation peut être perçue comme conduisant à une impasse, en réduisant les possibilités de débouchés.

C'est pourquoi, à la faveur de la rénovation en cours de la filière littéraire des CPGE, la mission s'interroge sur l'opportunité d'engager une simplification de l'offre de formation dans les autres filières des classes préparatoires.


· La rénovation de la filière littéraire des classes préparatoires aux grandes écoles, qui sera engagée à partir de la rentrée 2007, avec la mise en place d'une première année d' « hypokhâgne » non déterminante, répond à l'objectif d'améliorer la lisibilité de ces classes, mais aussi d'élargir leurs débouchés, tout en favorisant leur ouverture sociale.

En effet, comme le précise la circulaire adressée le 2 mai 2007 aux recteurs et chefs d'établissement, « le mode actuel d'organisation contraint les élèves à opérer dès la première année un choix entre les hypokhâgnes préparant à l'Ecole normale supérieure (ENS) « Ulm » et celles préparant à l'Ecole normale supérieure « Lettres et sciences humaines » (LSH) à Lyon. Ce mode d'organisation s'est révélé, par la précocité même de l'orientation, pénalisant d'un point de vue pédagogique et constitue, par ailleurs, un frein à l'engagement des élèves modestes dans ce genre de parcours. »63(*)

Ainsi, la première année, organisée sous la forme d'un « tronc commun », permettra l'accès en seconde année aussi bien à des khâgnes « Ulm » qu'à des khâgnes « LSH ». En parallèle, une refonte des programmes est mise en oeuvre et une banque d'épreuves communes à plusieurs concours sera constituée à partir de la session 2009, de façon à harmoniser et simplifier le recrutement des ENS, tout en gardant leurs spécificités, et à élargir les débouchés de ces classes à d'autres établissements, comme l'Ecole des Chartes, les instituts d'études politiques et certaines écoles de commerce.

Enfin, cette réforme, qui est issue d'une réflexion conduite par le ministère de l'éducation nationale avec les deux écoles normales supérieures, en association avec les professeurs de classes préparatoires, sert de point d'appui à la volonté du Gouvernement d'ouvrir plus largement les classes préparatoires aux publics moins favorisés. La circulaire précitée le souligne de façon explicite : ainsi, cette réforme devra « entraîner un accompagnement pédagogique renforcé permettant un traitement différencié des élèves de première année » ; à cet égard, les recteurs et chefs d'établissement sont exhortés à « réinvestir les moyens qui seront dégagés grâce à la simplification et à l'harmonisation de ce dispositif au service de cet objectif. »


· Cet exemple amène la mission à s'interroger sur l'opportunité d'étendre, dans une certaine mesure, ce caractère généraliste et « non déterminant » de la première année de formation en CPGE aux autres filières, scientifiques et commerciales
.

La spécialisation de la filière scientifique a répondu, à partir de 1994, à la demande des grandes écoles de diversifier leur recrutement, en s'ouvrant à des « profils » d'étudiants plus variés, qu'ils aient plus d'appétence pour l'abstraction mathématique ou pour les sciences d'application, comme la physique ou les sciences de l'ingénieur...

De fait, chaque type de formation conduit à des épreuves de concours différentes. Chaque école établit ensuite un « brassage » de ces étudiants, en proposant des modules de rattrapage dans certaines disciplines.

De même, les différentes voies - scientifique, économique et technologique - de la filière économique et commerciale sont « profilées » selon les caractéristiques des bacheliers qu'elles accueillent : les mathématiques sont dominantes dans la filière qui accueille en très large majorité des bacheliers scientifiques, tandis que la filière économique, sans être explicitement réservée aux bacheliers ES (économique et social), privilégie l'économie.

Si cette volonté de diversifier le recrutement des grandes écoles, en donnant leur chance à un plus grand nombre de bacheliers, à la fois technologiques et généraux, répond à une ambition louable, force est de constater que la complexité qu'elle a généré apparaît en partie contreproductive.

Pour un non initié, l'organigramme des classes préparatoires et des concours aux grandes écoles peut s'apparenter à un véritable dédale et à un univers « codé ». En effet, la spécialisation des filières n'est pas tout à fait exempte d'une forme de hiérarchie entre elles, qui s'affiche explicitement dans les classes « étoilées » de la voie scientifique par exemple. Ainsi, les stratégies des familles les plus initiés à ces rouages peuvent s'exercer à loisir pour affiner les choix d'orientation, en calculant, par filière, le ratio entre le nombre de places offertes aux concours dans les « très grandes écoles » et le nombre de candidats...

Par ailleurs, cette spécialisation conduit à une dispersion des moyens et des structures, qui n'apparaît pas optimale en termes de répartition cohérente de l'offre de formation et d'aménagement du territoire.

C'est pourquoi une réorganisation des premières années des filières des classes préparatoires autour de « troncs communs », sur le modèle de ce qui est conduit dans le cadre de la rénovation de la filière littéraire, faciliterait l'implantation de nouvelles structures « de proximité » que la mission appelle de ses voeux.

On relèvera, à cet égard, que pour les mêmes raisons de cohérence de l'offre de formation territoriale, les sections de classes préparatoires ouvertes dans les lycées français établis à l'étranger pratiquent une certaine « combinaison » des différentes spécialités.

Une simplification à l'extrême n'aurait pas de sens, notamment dans les filières scientifiques, qui sont organisées autour de grands « pôles » ayant chacun leurs spécificités, préparant l'un aux écoles d'ingénieurs, l'autre aux écoles nationales vétérinaires (les classes « véto ») et aux écoles d'agronomie (les classes BCPST, avec une dominante « biologie »). Elle conduirait à pénaliser, enfin, les bacheliers issus des séries technologiques, s'ils devaient être mêlés aux autres étudiants issus des filières générales.

Toutefois, des voies d'amélioration pourraient être envisagées, par exemple en regroupant les classes scientifiques de première année (MPSI, PCSI et PTSI), ayant vocation à déboucher vers les concours des mêmes écoles.

La mission demande qu'une réflexion soit engagée, en relation avec les grandes écoles et les professeurs de classes préparatoires, en vue d'aboutir à une organisation plus lisible et plus cohérente de l'offre de formation en première année, répondant au double objectif de la mission de favoriser à la fois l'équité territoriale et l'ouverture sociale dans l'accès à ces filières d'excellence.

* 63 Circulaire n°2007-102 du 2 mai 2007 relative à la rénovation de la filière littéraire des classes préparatoires aux grandes écoles (Bulletin officiel de l'éducation nationale n° 19 du 10 mai 2007).