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Risques chimiques au quotidien : éthers de glycol et polluants de l'air intérieur. Quelle expertise pour notre santé ? Compte-rendu des auditions (tome 2)

 

Pr. BERNADETTE BENSAUDE-VINCENT

Site Internet : www.u-paris10.fr/61665447/0/fiche...

Professeur d'histoire et de philosophie des sciences à l'Université Paris X - Nanterre, Auteur de plusieurs ouvrages sur la chimie, son passé et son devenir, Membre de l'Académie des technologies et du Comité d'éthique du CNRS

(10 mai 2006)

Le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a tout d'abord rappelé que les problèmes actuels relatifs aux impacts des produits chimiques ne doivent pas être considérés comme une crise passagère. La chimie possède une longue histoire au cours de laquelle elle a souvent été en conflit avec la culture dans laquelle elle s'est développée.

Globalement, les chimistes ont participé à la promotion de la technique dans la civilisation occidentale. Ils complètent la nature, voire s'opposent à la nature.

Historiquement, les chimistes promeuvent le droit à l'artifice en permettant de préférer les produits artificiels à la nature, tout comme le font, par exemple, dans leur secteur, les mécaniciens avec des instruments de levage rendant possibles des constructions extraordinaires. Le clonage hérite des mêmes problématiques. Mais une question demeure : à quelle condition une culture peut-elle accepter l'artifice ?

Les produits dits naturels sont déjà profondément artificiels, car ils sont le fruit du travail des hommes. Il n'existe pas de produit naturel absolu ; le problème est donc relatif. A chaque fois, on ne fait qu'« un pas de plus », il n'y a jamais « rien de neuf » et ceci est un argument majeur, constamment utilisé par les promoteurs des nouvelles technologies.

Mais il appartient à la société civile et au politique de fixer des seuils et de déterminer des plafonds notamment grâce à des comités d'éthique.

Le progrès a trop longtemps agi comme un dictateur, un bolide qui avancerait à sa propre vitesse et l'homme n'aurait qu'à suivre... Avec le débat sur les nanotechnologies, on retourne au scientisme du XXe siècle, époque où les rues de la Science, du Progrès et de l'Industrie ont abondé, la chimie participant à la promotion du progrès comme valeur.

Les programmes sur les nanotechnologies sont conduits dans une certaine culture de la compétition dans un contexte de globalisation. En effet les sciences en général ne sont pas vierges de valeurs philosophiques et morales. Les techniques produisent non seulement des biens ou des machines mais aussi des valeurs. Ainsi, des questions se posent actuellement au Japon qui sont les conséquences des options japonaises de l'ère Meiji, lorsque les Japonais disaient ne prendre du progrès occidental « que le chemin de fer mais pas les valeurs »...

Le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a alors souligné le conflit de valeurs existant entre :

les industriels qui recherchent le profit,

les chercheurs qui sont tendus vers l'avancement des connaissances,

le public qui veut se protéger.

Ce conflit montre la nécessité d'un débat toujours recommencé. S'y ajoute le problème du développement accéléré d'autres valeurs et d'autres cultures. A propos de la tendance de l'OPECST à n'écouter que des personnes réputées légitimes, le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a noté que le système anglais, différent du nôtre, vise à intégrer de plein droit des organisations non gouvernementales (ONG), à leur donner la parole sur des risques sanitaires et sociaux. C'est ainsi que des révélations sur les nanotechnologies ont été faites par une ONG, le Woodrow Institute, sur 212 produits contenant déjà des nanotechnologies. La Royal Society a adressé des demandes au politique, l'Académie des sciences française ne l'a pas fait. Au Royaume-Uni, il a tout de suite été admis d'intégrer des citoyens et des ONG dans le débat pour donner la parole à ceux qui ne l'ont jamais, car leur voix est attentive aux risques sanitaires et sociaux et aux valeurs à défendre.

Un autre modèle européen pourrait également inspirer la France : les Pays-Bas où le Pr. Arie RIP* a été l'un des promoteurs de l'« évaluation constructive de la technologie » (« constructive technology assessment ») dans les années 1980. Cette évaluation a débuté avec l'industrie chimique.

De son côté, l'Office parlementaire allemand commande des études à des universitaires.

Le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a ensuite rappelé qu'au Royaume-Uni, une loi protège les « donneurs d'alerte » contre leur hiérarchie. Elle a estimé que cela serait utile en France dans les laboratoires scientifiques. Le Comité d'éthique du CNRS, auquel appartient le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT devrait rendre un avis sur les nanotechnologies allant dans ce sens afin de protéger, non seulement les donneurs d'alerte, mais encore les chercheurs qui ont des « états d'âme ».

Interrogée sur la propriété du savoir créé dans un laboratoire de recherche, le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a relevé que, en chimie, selon un pourcentage difficile à vérifier, 50 % des thèses seraient sous embargo. Si cela était vrai, cela signifierait que les jeunes chercheurs seraient des otages de leur firme. Elle a alors souligné que la loi d'orientation sur la recherche lui semblait dangereuse d'un point de vue éthique, l'invention, le silence et le secret pouvant être achetés.

En réponse à une question sur les comportements des industriels de la chimie, le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a estimé que l'intimidation est permanente, même si le lobby chimiste évolue et qu'heureusement des évolutions se dessinent. Ainsi, l'actuel président de l'Académie des technologies est un chimiste à l'esprit plutôt ouvert, retraité de chez Rhône-Poulenc.

Elle a rappelé ensuite que le leitmotiv des grands groupes de la chimie demeure : « On ne nous aime pas ! » et estimé qu'ils devraient faire plus que de repeindre en vert leurs arguments et renoncer à réaliser toujours le même petit film terrifiant sur le thème « que seraient les hommes sans chimie ? », dans lequel on meurt à trente ans, où on ne peut se vêtir, etc....

Déjà, en 1962, le livre « Le printemps muet » (« Silent spring »), première attaque contre le DDT, de Rachel CARSON, biologiste marine - à l'origine du mouvement environnementaliste - avait déclenché contre lui des campagnes hostiles et très coûteuses. Son auteur avait compris que pour traiter de ce problème culturel, il convenait d'utiliser le mythe et la fable.

Mais, il y a eu assez de campagnes publicitaires, assez de communication et de marketing. C'est pourquoi le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a souhaité que soient changées les pratiques de la chimie, tout d'abord dans leur conception, en allant au-delà du marketing et du slogan ; réglementation et normalisation venant ensuite. Il faudrait revenir au XVIIIe siècle en concevant un produit « du berceau à la tombe », notamment en intégrant son recyclage. Il conviendrait également de penser le devenir des produits mis sur le marché, leur recyclage ou leur dispersion dans l'environnement. Le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a indiqué que ce discours est de plus en plus accepté par les chimistes, même si les réactions de certains grands groupes de la chimie dans les colloques et congrès, c'est toujours « Déshabillez-vous et voyez ce que vous êtes sans la chimie ! »

Quant à adhérer à REACH, les industriels n'y sont pas encore prêts et demeurent sur la défensive.

Le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a noté qu'en tenant ce discours, et même sans posséder le moindre pouvoir, elle est applaudie par les industriels. Mais il est vrai que de tels propos contribuent également, en quelque sorte, à cautionner la chimie.

Ainsi, lorsqu'elle dit : « Vous devriez être les leaders du mouvement écologiste, prendre exemple sur les chimistes du XVIIIe siècle : organiser, pour des raisons économiques, le recyclage de tout. Ne soyez pas sur la défensive, soyez au contraire les pionniers ! », les directeurs responsables des matières premières, surtout, sont intéressés et écoutent attentivement de tels propos car ils savent que les chimistes ont un passé, une histoire à prendre en compte.

Interrogée sur la possibilité de concevoir un cycle chimique du produit sans pour autant concevoir simultanément une protection de la personne exposée, le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a constaté que, lorsque les industriels ont le choix entre la mise en oeuvre d'une telle protection et une autre solution, les industriels préfèrent payer des taxes ou construire des usines délocalisées, en Chine par exemple. Toutefois, les risques sont évalués par les assurances et la perspective de procès constitue une garantie de bons comportements lorsque la santé humaine est en jeu.

L'argument des emplois est souvent brandi dans ce cas : « On pollue pour créer des emplois ; voulez-vous tuer la chimie européenne et donc supprimer des millions d'emplois ? », ce qui est un vrai problème.

Comment dialoguer dans ces conditions ?

Lorsque la logique de production l'emporte sur les impératifs de protection de la santé, il faut faire connaître de tels faits, grâce aux médias, même si les chimistes critiquent les alarmes lancées par les médias.

Le public est en mesure de comprendre, mais il faut lui expliquer - comme dans les conférences de citoyens. C'est coûteux en termes de temps et d'énergie, mais l'irrationalité du public est un mythe.

Enfin, le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a rappelé que le but des entreprises étant de réaliser des profits à court terme et celui des consommateurs de protéger leur santé, il faut accepter et reconnaître le conflit, créer des structures de dialogue ; y donner la parole à tous en envisageant tous les scénarios possibles et recourir à des expertises multiples.

En réponse à une question sur l'Appel de Paris lancé par le Pr. Dominique BELPOMME, le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a estimé que la cause qu'il défend est légitime, mais que sa démarche ne l'est pas. En effet, son argumentation est faussée par des fautes de logique élémentaires qui sautent aux yeux et ruinent sa cause, comme récemment dans une publication sur la maladie d'Alzheimer et l'aluminium. Pour elle, le Pr. BELPOMME « fait recette » sur les cancers des enfants.

Dans son affrontement avec le Pr. Gérard OURISSON, à l'honnêteté reconnue, le Pr. BELPOMME est apparu sincère et émotionnel ; il a compris que le problème des risques inclut de l'émotionnel et pas seulement du rationnel. Il a recueilli pour sa pétition les signatures des biologistes de l'Académie des Sciences tout en suscitant l'opposition des chimistes de cette même Académie.

Par-delà les problèmes liés au risque, existent des enjeux culturels. Par exemple, pour les nanotechnologies, il s'agit de rien moins que de projets de société tendant à dépasser l'homme et qui en appellent à la technologie, à la biologie et aux sciences cognitives. Il serait important que la Commission européenne comprenne cet enjeu.

A propos du rôle de l'AFSSET, le Pr. Bernadette BENSAUDE-VINCENT a jugé que c'est à nouveau le monopole de l'expertise qui pose problème. A ses yeux, le système de la démocratie représentative - par opposition à la démocratie participative - bat de l'aile et doit être renforcé pour retrouver une légitimité. Même si la société civile est dépolitisée, il faudrait pourtant que la population se sente à nouveau concernée.

* Arie RIP est professeur à l'Université de Leyde (Pays-Bas) et secrétaire de l'European Association for the Study of Science and Technology (EASST).

Documents de référence :

« Faut-il avoir peur de la chimie ? », Bernadette BENSAUDE-VINCENT, Les empêcheurs de penser en rond, 2005