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Risques chimiques au quotidien : éthers de glycol et polluants de l'air intérieur. Quelle expertise pour notre santé ? Compte-rendu des auditions (tome 2)

 

Dr MAURICE RABACHE

Site Internet : http://atctoxicologie.free.fr

Responsable des formations en toxicologie, Chaire de Biologie au Conservatoire national des Arts et métiers (CNAM)

(17 mai 2006)

Pour le Dr Maurice RABACHE, la toxicologie est une science d'interfaces (biologie-chimie-physicochimie). La formation en toxicologie au CNAM est une approche originale et il vaut mieux la nommer toxicochimie plutôt que toxicologie, la toxicité résultant de l'interaction entre des produits chimiques réactifs avec des cibles cellulaires. Souvent, dans les milieux du travail, les toxicologues sont des chimistes et des biochimistes qui ont rencontré dans leur carrière des problèmes de toxicologie.

Ainsi, le Dr Maurice RABACHE est-il venu à la toxicologie après avoir été docteur en nutrition, et après des études sur le lactose hydrolysé et ses effets sur le rat lorsqu'il est introduit dans son alimentation, les risques toxiques observés étant transposables à l'homme. Ces travaux, réalisés dans le laboratoire de biochimie du CNAM, ont conduit le Conseil supérieur d'hygiène publique de France (CSHPF) à interdire l'utilisation du lactose hydrolysé en remplacement des produits utilisés alors pour sucrer les jus de fruits. De même, M. André PICOT, chimiste chez Roussel-UCLAF, est devenu toxicologue après avoir été confronté à des défis toxicologiques.

Le Dr Maurice RABACHE a ensuite précisé que l'enseignement de la toxicologie dispensé dans les facultés de pharmacie ne répondait pas aux besoins de la toxicologie nutritionnelle et environnementale. Il a noté également que le diplôme d'études approfondies (DEA) national de toxicologie comportant des options (nutrition, environnement, pharmacie) ne débouche que sur de très restreintes perspectives d'emploi dans l'industrie, si ce n'est dans l'industrie pharmaceutique. En conséquence, les étudiants en toxicologie choisissent l'option pharmacie, ce qui a entraîné la disparition des deux autres options, d'où le déficit actuel en toxicologues dans les secteurs concernés.

Le Dr Maurice RABACHE a indiqué qu'il a mené ensuite des recherches sur les produits néo formés, c'est à dire ceux qui se forment aux cours des traitements technologiques des produits alimentaires, comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), les amines hétérocycliques, les chloropropanols et plus généralement les produits qui participent à l'aromatisation des aliments... Ces recherches ont conduit le Dr Maurice RABACHE à être expert au CSHPF puis à l'AFSSA, son salaire étant assuré par l'Education nationale du fait de son rattachement au CNAM. Mais en réalité, les travaux d'expertises étaient pris sur son temps personnel, avec des ordres de mission de l'Education nationale.

Le Dr Maurice RABACHE a ensuite évoqué certaines difficultés de la carrière de toxicologue, comme la non-prise en compte des rapports d'expertise dans la valorisation de cette carrière, les travaux étant effectués aux dépens des publications qui, elles, sont prises en compte et ceci même si la récente loi sur la Recherche vient d'imposer cette nécessaire prise en considération.

Au CNAM, la formation en toxicologie s'est développée à travers la collaboration des chaires diplômantes de biologie et d'hygiène et sécurité au travail. Les médecins du travail, les personnes responsables de la santé au travail dans les entreprises, les responsables-produits, les ingénieurs d'hygiène et sécurité du travail... ont ainsi pu bénéficier, ensemble, d'une formation en toxicologie. Cela est important au moment où la pluridisciplinarité est réclamée pour la santé-travail. Un projet de création d'une chaire de toxicologie est actuellement à l'étude.

Quant à l'équipe de toxicologie du CNAM, elle a été peu à peu démantelée par le non remplacement des postes occupés par des toxicologues lors de leur départ à la retraite. et, en l'absence de création d'une chaire officielle de toxicologie, chaque changement de professeur risque de remettre en cause l'enseignement de cette discipline.

Le Dr Maurice RABACHE a noté, à propos des financements de la recherche que, souvent, l'Education nationale finance les rémunérations tandis que les équipements, les produits et les matériels sont financés par les contrats de la communauté européenne et les contrats avec les industriels, parfois avec une participation du ministère de la Recherche. Les contrats importants sont le plus souvent le résultat de collaborations avec des Universités et des laboratoires du CNRS.

Interrogé sur la raréfaction des toxicologues, le Dr Maurice RABACHE a regretté que les pouvoirs publics ne semblent pas voir ce problème. Le Conseil pour les applications de l'Académie des sciences (CADAS) a mené, en 1999-2000, une étude sur la disparition de la toxicologie (« Etat de la recherche toxicologique en France », Académie des sciences, CADAS, rapport commun n°9, mars 1998) mais cet appel n'a pas du tout été suivi d'effet, comme si la toxicologie était un peu une science redoutée voire maudite par l'industrie.

Dans ce contexte, il a relevé que l'obtention d'un contrat européen ou français permet d'acheter des équipements, mais que le problème est davantage celui de la raréfaction des ressources humaines que celui de l'absence de contrats. D'autant que les équipes sont souvent petites, donc fragiles et rares sont celles qui possèdent une structuration forte. De plus, il n'existe pas de véritable niche d'emploi pour les toxicologues, si ce n'est occasionnellement auprès d'industriels, notamment ceux de l'industrie alimentaire, qui rencontrent des problèmes à résoudre d'urgence pour leurs produits haut de gamme.

Au niveau international il existe des interfaces entre la toxicologie et l'épidémiologie, ces deux disciplines étant souvent complémentaires. Par exemple, une étude récente menée aux Pays-Bas a révélé le danger lié à l'acrylamide dans certains aliments en raison des propriétés toxiques connues tandis qu'une étude épidémiologique au contraire concluait à l'absence de danger. En réalité, l'acrylamide est très nocive pour le système nerveux périphérique, elle est très réactive et peut se lier fortement à l'ADN mais son effet cancérogène n'est pas établi.

Au sujet des substances domestiques dangereuses, le Dr Maurice RABACHE a cité en premier lieu le formaldéhyde présent dans tous les compartiments de la vie professionnelle et personnelle, notamment dans les colles - par exemple comme « accélérateurs de prise » lors de la vitrification des parquets, - les produits d'entretiens ménagers, les retardateurs de flamme bromés... . Des accidents graves ont même pu être déplorés à cause de parquets vitrifiés. Il a cité également le benzène, toxique bien connu, l'antimoine présent à des concentrations cent fois supérieures dans les eaux vendues en bouteilles plastiques ce qui est à noter, même si la toxicité de ce produit n'est pas évidente.

Evoquant ensuite les produits ménagers et les cosmétiques, il a estimé qu'ils n'étaient pas dangereux pris individuellement (à l'exception de certains colorants pour les cheveux), mais qu'ils pouvaient l'être en multi-exposition à des doses faibles, pour lesquelles les outils actuels de la toxicologie ne sont pas pertinents. C'est pourquoi, la protéomique et la génomique et d'autres approches devraient être développées pour améliorer la connaissance de ces produits.

Le Dr Maurice RABACHE a insisté sur l'utilité de la toxicologie prédictive et le manque d'outils de mesure à son service.

Il a signalé ensuite les dangers éventuels des nouvelles techniques de stérilisation par flash haute énergie de lumière blanche, flashs brefs et intenses qui sont très efficaces mais qui produisent des précurseurs de produits néo formés de la toxicité desquels il est nécessaire de s'inquiéter. Il a signalé ensuite qu'il était favorable à la technique des micro-ondes qui génère peu de produits toxiques (mais attention aux ondes électromagnétiques) et qu'en revanche il était possible d'améliorer les barbecues - en l'occurrence, ce n'est pas l'aliment grillé qui est dangereux mais les contaminants des fumées issues des jus en contact avec la source de chaleur. Le gril vertical et d'autres techniques évitent cela.

Interrogé sur la possibilité de trouver des canaux de diffusion pour les conseils quotidiens indispensables à l'utilisation de produits courants, le Dr Maurice RABACHE a reconnu qu'il était difficile d'agir au niveau des industriels et qu'il fallait donc communiquer davantage avec le public. Se pose alors un problème de perception des dangers par le public. A cet égard, il a recommandé la consultation du site Internet et du forum qu'il anime : http://atctoxicologie.free.fr.

Le Dr Maurice RABACHE a ensuite déploré que les agences ne traitent pas bien ces problèmes, sans pouvoir préciser si cette imperfection résultait de conflits d'intérêt : en effet comment être indépendant lorsque les contrats sont intégralement financés par les industriels ?

Il a rappelé qu'à l'occasion d'un colloque sur les nanotechnologies tenu au CNAM il y a deux ans, la tendance dominante chez les physiciens et promoteurs de ces technologies consistait à dire : « on vit dangereusement mais on va de l'avant ». Il est vrai que le CNAM a toujours eu des liens privilégiés avec l'industrie mais cela ne devrait pas l'empêcher, bien au contraire, de continuer à jouer un rôle important en toxicologie.

Le Dr Maurice RABACHE a aussi attiré l'attention sur les perturbateurs endocriniens, qu'il a jugé important de surveiller, et sur les retardateurs de flamme qui sont des produits dangereux. A cet égard Schneider a anticipé en demandant à ses commerciaux de ne plus acheter les produits renfermant des polybromés, en particulier pour les produits destinés au grand public. Il a enfin attiré l'attention sur les bisphénol A et F très présents dans l'environnement.

Par ailleurs, le Dr Maurice RABACHE a insisté sur l'importance qu'il y a à constituer des équipes pluridisciplinaires composées, par exemple, d'un ingénieur de sécurité, d'un médecin, de responsables-produits... Il a également noté qu'en retirant le mercure des plombages dentaires et de l'alimentation, l'autisme pourrait reculer ; certes, même s'il finit par être éliminé, le mercure est essentiellement un toxique, particulièrement pour le système nerveux central y compris au stade foetal.

Au total, le Dr Maurice RABACHE s'est montré très réservé sur l'efficacité des institutions françaises pour promouvoir la toxicologie dans ces domaines, admettant que des méthodes alternatives étaient indispensables. Il a aussi relevé l'intérêt d'analyser les toxiques dans divers milieux par le recours à des microorganismes « sentinelles » - techniques peu chères - même non conventionnelles aujourd'hui.

En conclusion, le Dr Maurice RABACHE a estimé que la réglementation REACH a mis « la charrue avant les boeufs » en n'assurant pas le développement de techniques alternatives car s'il était bien de tester les produits, il fallait s'assurer, simultanément, de l'existence de techniques validées. C'est pourquoi un budget européen pour renforcer les techniques alternatives devrait être dégagé. Quant au critère du tonnage retenu pour soumettre ou non telle substance à l'analyse il est tout simplement non pertinent, ce qui n'est pas très étonnant dans la mesure où les discussions européennes ne sont pas essentiellement scientifiques.

Document de référence :

- « Etat de la recherche toxicologique en France », Académie des sciences, CADAS, rapport commun n° 9, mars 1998