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Risques chimiques au quotidien : éthers de glycol et polluants de l'air intérieur. Quelle expertise pour notre santé ? Compte-rendu des auditions (tome 2)

 

ACADÉMIE NATIONALE DE PHARMACIE

Site Internet : http ://www.acadpharm.org

Dr. Jean RABIANT, Président
Pr. Jean-Paul CHIRON, Secrétaire général
Pr. Bernard FESTY, Président de la commission santé et environnement Ancien Président du Conseil scientifique de l'Observatoire de la qualité de l'air intérieur (OQAI) Ancien Président de l'Association pour la prévention de la pollution atmosphérique (APPA)
Pr. Yves LEVI, Président de la Section des Eaux du Conseil supérieur d'hygiène publique de France (CSHPF), Directeur du laboratoire de santé publique environnement à l'université de Paris-Sud XI
Pr. Jean-Marie HAGUENOER, Ancien Directeur du laboratoire de toxicologie professionnelle et environnementale de l'Institut de santé au travail de Lille
Président de l'Association pour la prévention de la pollution atmosphérique (APPA)

(31 mai 2006)

Le Dr Jean RABIANT, Président de l'Académie nationale de pharmacie, puis le Pr. Jean-Paul CHIRON, ont rappelé que l'Académie nationale de pharmacie avait vocation à s'occuper de toute la chaîne du médicament, et qu'elle comprenait cinq sections : science-physique et chimie, pharmaco-toxicologie, biologie, industrie et dispensation des médicaments et que les membres de ces sections avaient des origines très diverses. En outre, il existe à l'Académie des commissions d'étude et des groupes de travail transversaux.

La commission santé et environnement de l'Académie de pharmacie est présidée par le Pr. Bernard FESTY qui va être remplacé à cette fonction par le Pr. Jean-Marie HAGUENOER ; le Pr. Yves LEVI en est également membre.

L'Académie compte 100 membres titulaires qui obtiennent l'honorariat à l'âge de 70 ans ou après vingt ans d'ancienneté académique, ce qui permet un rajeunissement des membres, soit 170 membres titulaires et honoraires. L'Académie compte également 120 membres correspondants nationaux (40 en Ile-de-France et 80 en province), 25 membres associés et 75 correspondants étrangers, dont 45 % dans des pays francophones. L'ensemble des membres de l'Académie représente 440 personnalités du monde pharmaceutique.

L'Académie tient une séance par mois sans compter ses séances thématiques dont les travaux sont publiés dans les Annales pharmaceutiques françaises. Une séance récente a concerné les biomarqueurs. Avant publication, les avis, recommandations et communiqués sont validés par des votes lors de séances non publiques.

Les saisines de l'Académie de pharmacie peuvent émaner soit des Autorités du ministère de la Santé et de la direction générale de la Santé en fonction d'une convention triennale, soit encore des sections, des commissions, ou d'un membre de l'Académie, ce qui permet à celle-ci d'exercer un rôle de veille.

Le Pr. Bernard FESTY a rappelé que la commission santé-environnement avait été créée il y a neuf ans au moment où le thème santé-environnement n'était pas encore perçu par les diverses instances concernées. L'Académie de pharmacie est bien placée pour faire progresser la culture pluridisciplinaire santé-environnement, notamment au moyen d'actions transversales indispensables. C'est ainsi que l'Académie a initié la récupération des médicaments non utilisés, s'est penchée sur les problèmes alimentaires (antibiotiques dans la nutrition animale...) et a évalué des risques, comme celui résultant des faibles doses de monoxyde de carbone. L'Académie a également étudié les allergies et la désensibilisation ainsi que l'asthme, les relations médicament et environnement, notamment la présence de traces de médicaments dans les eaux, thème qui préoccupe de plus en plus l'opinion publique. En outre, le volet environnemental de la mise sur le marché des médicaments va se développer. Tous ces thèmes d'étude ont résulté d'auto-saisines de l'Académie de pharmacie.

Dans ces conditions, le Pr. Bernard FESTY a considéré comme évident que la commission santé-environnement de l'Académie de pharmacie soit à même d'aider l'OPECST. A cet égard, même si l'Académie n'a pas mené d'études spécifiques sur les éthers de glycol, elle a étudié la gestion des produits chimiques domestiques dont les problèmes posés par les accidents domestiques, le continuum entre le produit chimique de base, le cosmétique et le médicament et, enfin, l'élimination de ces produits.

Le Pr. Yves LEVI a rappelé que le pharmacien était avant tout un praticien multidisciplinaire ; il a souligné que les facultés de Pharmacie de Paris-V et de Paris-XI avaient créé un master Evaluation et Gestion des risques sanitaires liés à l'environnement.

Il a insisté sur l'intérêt d'évaluer les nano et micropolluants et également sur la difficulté de cet exercice qui requiert beaucoup d'objectivité. Il a relevé aussi la complexité de l'étude des mélanges de polluants alors que, jusqu'à présent, les risques liés aux produits étaient considérés plutôt d'après leur usage à forte dose.

Le Pr. Bernard FESTY a ajouté que les eaux contiennent également des sous-produits suite à leur désinfection, ce qui implique des études combinant des connaissances en microbiologie et en chimie. Le Pr. Yves LEVI qui a dirigé des laboratoires étudiant les légionelles a indiqué que, jusqu'à la crise provoquée par celles-ci, ces laboratoires n'avaient pas disposé de réels crédits. A propos des mélanges de nano et micropolluants de l'environnement, il a relevé que tout le monde en France hésite à s'y attaquer alors que les Allemands s'y intéressent beaucoup.

En sa qualité d'ancien Président du Conseil scientifique de l'OQAI, le Pr. Bernard FESTY a observé que la mise en place de cette structure n'avait pas été assez réfléchie au départ, alors que l'air intérieur contient quantité de produits et qu'il s'agit là d'une vraie difficulté pour les toxicologues.

Le Pr. Jean-Marie HAGUENOER a souligné que les bureaux d'étude n'étaient pas toujours compétents pour les milieux complexes et leurs effets sur l'homme.

Le Pr. Bernard FESTY a fait remarquer que l'Académie de pharmacie était plus proche de la veille scientifique et du développement de la culture santé-environnement tandis qu'il lui était plus difficile de pratiquer une expertise pointue qui exige beaucoup de travail collectif et donc des délais importants.

A cet égard, le Pr. Jean-Paul CHIRON a rappelé qu'à l'occasion de la commémoration du bicentenaire de l'Académie nationale de pharmacie, le 20 novembre 2003, l'Académie avait été saisie par le Président de la République sur le thème « Le pharmacien et la santé publique en France ». Ce rapport, remis en novembre 2005, a exigé beaucoup de concertations préalables. Le Pr. Yves LEVI a insisté sur le fait que l'AFSSA et l'AFSSET avaient eu besoin de deux ans et demi pour mener à bien un rapport d'expertise complet sur les cyanobactéries et cyanotoxines dans les ressources en eau.

De même, le Pr. Jean-Marie HAGUENOER a rappelé que le Comité de la prévention et de la précaution du ministère de l'Ecologie et du développement durable se réunit une fois par mois et, en général, il a besoin d'un an et demi à deux ans pour émettre une recommandation, car des auditions lui sont indispensables.

A propos des éthers de glycol, il a précisé que l'expertise collective de l'INSERM et ses recommandations de 1999 n'avaient peut-être pas été suivies d'effets. Ces éthers de glycol se retrouvent actuellement dans les milieux domestiques et sont donc présents aussi dans l'air intérieur. Certains de ces éthers de glycol ont été testés mais pas tous, quant aux effets des faibles doses, leur dosage n'est pas facile et ils ne sont pas pris en considération dans la plupart des inventaires de pollution intérieure.

Toutefois, le Pr. Jean-Marie HAGUENOER a mis au point des dosages de métabolites urinaires suffisamment sensibles pour permettre l'évaluation des imprégnations par les éthers de glycol notamment pour l'étude chez les peintres de la Ville de Paris, menée par M. Luc MULTIGNER de l'INSERM. L'analyse de la spermatogenèse d'une cinquantaine de peintres a montré des corrélations très fortes entre l'exposition aux éthers de glycol et certains effets sur la spermatogenèse mais ces conclusions n'ont pas donné lieu à des publications à ce stade. Une étude analogue a été menée chez les peintres de la RATP, avec les mêmes résultats, mais les relations dose-effets ne sont pas encore analysées. Quoi qu'il en soit, à propos des éthers de glycol, il est impossible de généraliser, même si certains de leurs effets concernent la reproduction.

Le Pr. Yves LEVI a confirmé que l'Académie de pharmacie était prête à répondre ultérieurement à des questions approfondies de l'OPECST sur tous ces sujets.

Le Pr. Bernard FESTY a relevé qu'en matière de connaissance des produits des milieux domestiques, une demande très importante existait et qu'il ne fallait pas attendre d'avoir des connaissances approfondies sur les effets des substances pour inventorier les produits existants. Dans un premier stade, il conviendrait d'étudier les niveaux d'exposition, et de sélectionner les produits à cerner en priorité. Ainsi, le formaldéhyde est un produit très préoccupant car très présent, notamment dans le mobilier et en particulier dans le mobilier des écoles. Mais sur ce point nul ne sait que faire et aucun travail de la commission santé-environnement n'a été mené sur le formaldéhyde. Il a estimé ensuite que le benzène et le tabagisme passif mériteraient également des études approfondies.

Interrogé sur les effets associés que pourraient produire le passage d'un polluant par la partie incandescente d'une cigarette, le Pr. Jean-Marie HAGUENOER a déclaré que des oedèmes aigus du poumon ont été observés dans l'industrie métallurgique chez des ouvriers qui fumaient en présence de solvants chlorés utilisés pour éliminer les huiles de coupe avant soudage. Le Pr. Bernard FESTY a précisé que les interactions entre l'ozone (dégagée, par exemple, par un photocopieur) et les composés organiques volatils pouvaient créer des produits secondaires irritants et nocifs. Il a insisté sur le fait qu'une grande partie de la chimie de l'habitat demeurait inconnue actuellement et qu'il était possible de réduire les risques sans attendre les connaissances épidémiologiques. Il a estimé préférable de mener une bonne prévention plutôt que de faire de la fausse épidémiologie.

Le Pr. Jean-Marie HAGUENOER a estimé réalisable l'inventaire des produits chimiques domestiques : les émissions de poussière, de gaz, de composés organiques volatils et leurs combinaisons.

Le Pr. Yves LEVI a relevé l'intérêt d'analyser l'eau aux points d'usage dans les maisons dans la mesure où celle-ci a été en contact avec les matériaux constituant les réseaux intérieurs.

Interrogé sur l'identité des équipes qui procèdent à des expérimentations supposées diverses, le Pr. Jean-Marie HAGUENOER a répondu que peu d'équipes en France étaient à même de mener des expérimentations animales qui sont très coûteuses. Cependant le CEA, l'INRS à Nancy et l'INERIS le font. Le Pr. Yves LEVI a relevé que la situation était analogue à l'étranger, tout en soulignant qu'une telle expérimentation était indispensable pour les médicaments et pour les produits chimiques. Le Pr. Jean-Marie HAGUENOER a rappelé qu'il était exclu de tester les produits chimiques sur l'homme même si des expositions étaient réalisées de facto dans le milieu professionnel. Le Pr. Bernard FESTY a estimé que, pour tester les effets des faibles doses, une expérimentation sur plusieurs années était indispensable et que l'évaluation de l'air des milieux domestiques était extrêmement complexe à mettre en place, d'où des lacunes dans ces deux domaines. Le Pr. Jean-Marie HAGUENOER a noté que, dans les études épidémiologiques comme dans l'évaluation individuelle des expositions en milieu professionnel, les doses d'exposition étaient attribuées de manière un peu aléatoire et corrigées ensuite. En réalité, seule une centaine de produits chimiques a fait l'objet d'une évaluation des doses internes assez complète. Le Pr. Bernard FESTY a cité le benzène, dont nul ne sait s'il est nocif à la concentration de 5 microgrammes par mètre cube puisque les études relatives aux effets du benzène sur le travailleur sont menées sur des concentrations de 10 à 300 mg par mètre cube, seuil qui induit des dangers. C'est à partir de ces niveaux que sont extrapolés les effets pour les faibles doses.

Interrogé sur la multiplicité des structures et sur l'identité des études servant à fonder diverses expertises, le Pr. Yves LEVI a reconnu que la difficulté consistait à rechercher dans toutes les structures des experts indépendants et disponibles. De plus, même si la compétence des personnes consultées est certaine, la rapidité de leurs réactions est parfois ralentie par la lourdeur des structures en charge des comités d'experts auxquelles elles appartiennent.

Le Pr. Bernard FESTY a noté que la mode était à la création successive d'agences d'évaluation des risques mais que, derrière ces structures, il fallait posséder une connaissance, française et étrangère, et des équipes de jeunes chercheurs. Le caractère successif de ces créations lui est apparu critiquable. Par exemple, c'est d'abord l'InVS qui a évalué le risque environnemental, puis l'AFSSA, puis l'AFSSET, cette dernière structure faisant l'objet de critiques. En outre, souvent, leurs missions apparaissent comparables.

Le Pr. Yves LEVI a déploré l'absence de visibilité des positions de la France à Bruxelles, contrairement à celles des Allemands ou des Britanniques. Il a souligné le grand problème résultant de l'absence de reconnaissance de l'activité d'expertise publique nationale dans le cadre de la promotion de carrière des enseignants-chercheurs et des chercheurs en France, ceux-ci étant condamnés à se focaliser sur des recherches très pointues pour émerger. Il a aussi attiré l'attention sur la toxicologie française qu'il a jugée sinistrée, alors qu'en deux ans il serait possible de faire émerger une génération de jeunes, si un signal politique était donné associé à la création d'emplois. Il a observé que le CNRS et l'INSERM étaient peu intéressés pour évaluer les produits.

Face à ces lacunes, le Pr. Bernard FESTY s'est demandé s'il ne faudrait pas créer en France un institut de l'environnement appliqué.

En réponse à une question sur l'Appel de Paris, le Pr. Yves LEVI a jugé impossible d'être totalement pour ou totalement contre ; il a indiqué que l'Académie nationale de pharmacie en avait débattu et qu'il lui avait semblé indispensable que des résultats scientifiques, objectifs et rigoureux d'évaluation des risques liés aux produits incriminés soient apportés, et enfin, que soit favorisée l'expertise collective, plus objective que l'expertise individuelle.

Documents de référence :

« Allergie et environnement », article des « Annales pharmaceutiques françaises », n° 6, tome 57, novembre 1999

« Le monoxyde de carbone CO et la santé environnementale : le CO est-il nocif aux concentrations urbaines actuelles ? », article des « Annales pharmaceutiques françaises », n° 5, tome 61, septembre 2003

« Environnement et médicaments », article des « Annales pharmaceutiques françaises », n° 6, tome 61, novembre 2003

Compte rendu des activités de l'Académie nationale de pharmacie, 2005

- « Le pharmacien et la santé publique en France », rapport de l'Académie nationale de pharmacie, octobre 2005

- Compte rendu de la séance publique annuelle de l'Académie nationale de pharmacie, janvier 2006