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Risques chimiques au quotidien : éthers de glycol et polluants de l'air intérieur. Quelle expertise pour notre santé ? Compte-rendu des auditions (tome 2)

 

CENTRE INTERNATIONAL DE RECHERCHE SUR LE CANCER - CIRC - OMS

Site Internet : http://www.iarc.fr

Dr. Peter BOYLE, Directeur
Dr. Vincent COGLIANO, Chef du groupe Identification et évaluation des cancérogènes
Dr. Paolo BOFFETTA, Chef du groupe Epidémiologie gènes-environnement
Dr Eva STELIAROVA-FOUCHER, Chercheuse, Equipe Données du cancer, groupe Analyses et interprétation de données
M. Nicolas GAUDIN, Directeur de la communication

(8 février 2007)

Le Dr. Peter BOYLE a indiqué que les cancers augmentaient et davantage pour des causes inconnues que du fait de la pollution (de l'eau ou autre) de nombreuses études montrant notamment que les diverses expositions aux polluants domestiques ne semblent pas entraîner de cancers.

Il a précisé que le CIRC était sur le point de terminer, en collaboration avec les Académies de Médecine et des Sciences un rapport sur les causes des cancers en France répertoriant tous les cancérogènes connus et les conditions d'exposition à ceux-ci.

Le CIRC et les deux académies convergent pour affirmer que le tabac, l'alcool, les infections sont les principales causes connues de cancer. Certes, il demeure beaucoup de causes inconnues mais elles sont probablement responsables d'une minorité parmi le nombre de cancers constatés. Le rôle des pollutions serait réel mais faible, ce qui s'inscrit à l'opposé des déclarations du Pr. Dominique BELPOMME.

Le CIRC s'intéresse particulièrement aux facteurs de risques et à la prévention. Il emploie 250 personnes originaires de 45 pays et mène des études sur l'ensemble des continents, y compris des études particulièrement intéressantes en Inde, en Chine et en Afrique. Son approche est davantage épidémiologique qu'expérimentale, il s'agit d'une épidémiologie intégrée au laboratoire qui va donc au-delà de questionnaires.

Le Dr. Peter BOYLE a relevé que la France est relativement faible en épidémiologie par rapport à ses voisins car elle mélange les questions d'épidémiologie et celles de santé publique, souhaitant toujours associer médecine et santé publique et ne formant pas les meilleurs médecins en santé publique.

Pour le Dr. Peter BOYLE, la France a besoin d'une école de santé publique comme Harvard aux Etats Unis d'Amérique plutôt que de masters en santé publique.

En effet, il serait souhaitable d'officialiser d'autres postes que ceux de médecins, à savoir des épidémiologistes ou des spécialistes en sciences sociales. En France, même les biostatisticiens sont des médecins, ce qui n'est pas le cas dans les autres pays du monde.

Par ailleurs, le Dr. Peter BOYLE a estimé très bon le niveau français de sciences de laboratoire comme la génétique, la chimie ou encore celui des ingénieurs, notamment en mathématiques.

Evoquant ensuite l'INSERM, l'InVS, le CNRS et l'AFSSET, le Dr. Peter BOYLE s'est interrogé sur le rôle de chacun d'entre eux et a estimé que quelqu'un devrait prendre la responsabilité de clarifier leurs attributions respectives, d'autant qu'il a observé que l'InVS était parfois d'un avis différent de celui de l'AFSSET. A cet égard, il a indiqué que le rapport sur la canicule établi par l'INSERM pouvait constituer un excellent modèle de remise en cause.

Le Dr. Peter BOYLE a ensuite rappelé que, par rapport à la pollution de l'air, la première substance cancérogène à étudier était le tabac dans l'habitat des particuliers. Il a relevé qu'en Irlande, après le changement de législation prohibant le tabac dans les lieux publics, le pourcentage de foyers non fumeurs était passé de 20 % à 80 % et ce sont les petits enfants qui en profitent en premier à travers la décrue de l'asthme et des bronchiolites.

En réponse à une question sur la nocivité des microparticules de diesel, le Dr. Peter BOYLE a indiqué que le CIRC publierait une monographie sur les diesels dans le futur et qu'en 2008 une réévaluation de tous les cancérogènes de la classe 1 serait effectuée. Il s'agira là de la centième monographie du CIRC. En conclusion, le Dr. Peter BOYLE a rappelé que le CIRC avait lancé une alerte sur l'amiante dès 1974.

Le Dr. Vincent COGLIANO, chef de l'équipe des monographies du CIRC, a souligné qu'en trente-cinq ans d'existence le CIRC avait analysé 900 substances, dont plus de 100 cancérogènes, et 300 "probablement cancérogènes" ou "peut-être cancérogènes".

Le Dr. Vincent COGLIANO a insisté sur le tabac qui demeure la première substance dangereuse, et, quant à la pollution intérieure, la deuxième est le radon. Il a indiqué que l'EPA estimait que 70 à 90 % des cancers du poumon non professionnels résultaient du tabagisme actif ou passif, 10 % du radon et le reste des autres produits chimiques. Quant à l'uranium, il a précisé qu'aucun cancer ne lui était attribué, tandis que le formaldéhyde dégagé par les produits du bois fabriqués, notamment des bois collés dans les meubles, est cancérogène.

Interrogé sur les remontées des informations élaborées par le CIRC aux ministères de la Santé des différents pays membres, M. Nicolas GAUDIN, directeur de la communication du CIRC a précisé qu'il existait un accord entre le CIRC et la revue The Lancet Oncology qui, dans le mois suivant l'évaluation organisée par le CIRC, publiait le résumé de celle-ci. De même, le CIRC informe de ses travaux la presse de tous les pays ainsi que les représentants des Etats membres. En France, l'Institut national du cancer, le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Santé sont informés et il est à noter que la communication entre les ministères des Affaires étrangères et celui de la Santé fonctionne bien. M. Nicolas GAUDIN a rappelé que le CIRC n'était pas prescripteur mais seulement informateur et que presque tous les travaux du CIRC pouvaient être consultés sur son site Internet (www.iarc.fr).

A propos des méthodes employées par le CIRC pour déclarer cancérogène une substance, le Dr. Vincent COGLIANO a précisé qu'il s'agissait d'abord d'évaluer les résultats des études épidémiologiques puis des expériences sur les rats, les souris soumis à des substances particulières complétées par les résultats des études génétiques. Les études épidémiologiques peuvent être des études de cohortes, où une comparaison est effectuée entre un groupe de travailleurs exposé et un groupe non exposé. Enfin, des études cas-témoins sont menées concernant par exemple les leucémies, le poumon ou le sein. Des comparaisons entre les témoins possédant les mêmes caractéristiques (âge, sexe, catégorie socio-économique) sont opérées pour évaluer leurs expositions.

Interrogé sur les difficultés éventuellement créées aux expérimentations du fait de la législation relative à la protection des animaux, le Dr. Vincent COGLIANO a rappelé que les Etats-Unis d'Amérique, le Japon et la Corée autorisaient ce genre d'expérience. Il a rappelé également qu'en 2009, dans l'Union européenne, seraient interdites les études relatives aux cosmétiques utilisant les animaux et qu'en 2013 cette interdiction frapperait toutes les substances chimiques si d'autres méthodes étaient possibles à cette date, ce qui n'est pas exclu. Sinon, il restera les trois pays déjà cités pour accomplir ces expériences. A ce sujet, le Dr. Boyle avait auparavant précisé que le CIRC ne disposait plus d'animalerie et ne mène donc plus ce type d'expériences.

Le Dr. Vincent COGLIANO a rappelé le danger de la combustion du charbon utilisé dans des espaces confinés, sans évacuation des fumées pour le chauffage et la cuisine en Chine ainsi que celui de la fumée de bois qui dégage des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), du benzène, du formaldéhyde et du butadiène. De même, la cuisine à la poêle et la friture sont des cancérogènes probables à l'intérieur. En revanche, il n'existe pas d'étude sur l'utilisation du barbecue même si celle-ci ne pose pas de problèmes à l'extérieur. Il n'existe pas davantage d'étude sur le téflon (composé perfluoré) qui persiste dans l'environnement, ce qui inquiète les Verts.

Interrogé sur la pertinence des alertes lancées par les associations de consommateurs, le Dr. Vincent COGLIANO a répondu que le point de départ de toute évaluation doit être la publication d'études épidémiologiques ou de laboratoire, et si les préoccupations du public sont toujours prises en compte, elles sont fréquemment trop nombreuses et diverses pour qu'on réagisse à chacune d'entre elles individuellement, notamment en l'absence de données scientifiques à l'appui de ces craintes. En outre, une étude épidémiologique prend en moyenne trois à cinq ans, et peut parfois durer jusqu'à une trentaine, voire une cinquantaine d'années. Certes, il existe une alternative à travers des expérimentations menées sur les animaux mais il n'existe plus beaucoup de laboratoires menant ce type d'expériences contrairement à la pratique d'il y a une vingtaine d'années. Lorsqu'il est impossible d'attendre une telle durée, comme en ce qui concerne le téléphone portable et la préoccupation qu'il suscite chez certains, le CIRC a coordonné des études ayant des protocoles analogues pour combiner leurs résultats et, cette année, il publiera une étude définitive sur ce thème.

M. Nicolas GAUDIN a estimé que certains soucis du public constituaient des sortes de commandes mais que le CIRC évitait de communiquer après chaque étude lorsque le message risquait d'être brouillé et qu'il était d'ailleurs impossible de mener toutes les études nécessaires.

Le Dr. Paolo BOFFETTA a indiqué que les études disponibles sur les centrales nucléaires n'avaient pas démontré avec certitude l'existence d'un risque pour les personnes vivant à proximité des centrales nucléaires, ce qui ne revient pas à dire que l'absence de tels risques soit démontrée, que peu d'études ont été menées sur les incinérateurs, mais l'InVS a lancé des projets en ce sens. Il est possible que, s'il existe une augmentation du risque liée à ces centrales et incinérateurs, elle soit trop modeste pour être identifiée avec certitude. Il a précisé que le CIRC menait plutôt des études internationales que des études françaises.

A propos des pays performants en matière de veille sanitaire, le Dr. Paolo BOFFETTA a précisé qu'il s'agissait là d'un problème majeur pour les pays en voie de développement qui pâtissent de la pollution environnementale la plus importante tout en ne disposant ni d'expertises locales ni de ressources pour mener des recherches, tel est le cas en particulier de l'Inde, du Brésil et de la Chine : il s'agit là d'effets sur la santé en général qui dépassent le cadre des recherches sur le cancer.

De leur côté, les pays scandinaves sont les plus sensibles à l'importance de la veille sanitaire ; ce sont eux qui accordent le maximum d'argent à la recherche et à la recherche environnementale et qui rencontrent le moins de problèmes.

La France se situe à mi-chemin entre ces deux pôles : à cet égard, en dépit d'atouts en toxicologie, en génétique et malgré de bons groupes en épidémiologie, la France en général reste quelque peu à la traîne derrière l'Amérique du Nord, le Royaume-Uni, la Scandinavie, les Pays-Bas et l'Italie.

Le Dr. Paolo BOFFETTA a signalé que les Etats-Unis d'Amérique menaient des études sur le benzène en Chine où l'exposition est importante. Il a relevé qu'à ses yeux il serait plutôt préférable d'y agir pour limiter ces expositions et qu'il existait plusieurs niveaux de protection selon les pays pour les cancérogènes soupçonnés.

A une question sur les interactions entre diverses substances et sur l'effet des mélanges de substances, le Dr. Vincent COGLIANO a estimé que l'évaluation de ces interactions était difficile à mener comme dans le cas de l'amiante et du tabac.

Le Dr. Paolo BOFFETTA a noté qu'il existait parfois des interactions produisant des substances dangereuses ; ainsi pour le tabagisme passif, sa composition change avec le temps.

Le Dr. Vincent COGLIANO a observé que les émissions de diesel, cancérogène probable, comportaient 10 % de particules ce qui pose un problème dont la portée ne sera connue réellement que dans une quinzaine d'années. Il a souligné à cet égard deux difficultés : d'abord les pétroliers ne fournissent pas les formules des carburants, ensuite, la composition des émissions varie en fonction du véhicule et de la température ambiante.

Le Dr. Paolo BOFFETTA a signalé la difficulté d'estimation de la nocivité des émissions du goudronnage sur les travailleurs, étant donné que la composition de ces émissions varie et que l'industrie ne contrôle pas entièrement cette composition car cette dernière dépend aussi de conditions, comme la température d'application, par exemple.

Interrogé sur l'efficacité des pots catalytiques qui ne se manifeste que lorsque ceux-ci sont parvenus à une certaine température, le Dr. Paolo BOFFETTA a estimé qu'il était difficile de prendre en compte ce paramètre ; les études étaient donc plutôt menées sur les travailleurs des mines où fonctionnent des moteurs diesel ou encore sur les conducteurs de locomotive. De là, des extrapolations sont faites pour les autres personnes exposées.

A une question sur la cancérogénicité des nanomatériaux et sur le recours au principe de précaution par le CIRC, le Dr. Vincent COGLIANO a répondu que des recherches s'efforçaient d'identifier des marqueurs biologiques de mutation pour mener des études génétiques sans attendre trente ans, de telles études étant d'ailleurs possibles également chez les animaux. Quant au fait que les brevets pris sur les nanomatériaux pourraient handicaper la recherche, le Dr. Paolo BOFFETTA a précisé que le CIRC n'avait pas étudié les nanomatériaux mais qu'il savait que les nanotubes sont proches des fibres cancérogènes, aucune étude n'étant cependant en cours au CIRC.

M. Nicolas GAUDIN a indiqué que le CIRC menait ses recherches en fonction des priorités établies par son groupe d'évaluation composé de sommités scientifiques extérieures.

Le Dr Eva STELIAROVA-FOUCHER a rappelé que seuls les registres des cancers permettent la surveillance de l'incidence des cancers dans la population et de mesurer d'éventuels changements de façon objective.

Elle a poursuivi, en notant qu'en France, les registres du cancer n'ont pas accès aux données de mortalité. Même si tous les décès sont rapportés, centralisés et enregistrés au niveau national dans le respect des normes internationales, il n'est pas possible à l'heure actuelle de relier ces informations à celles d'un registre du cancer pour une même personne. Par conséquent, les données sur l'incidence du cancer et la survie des patients en France ne pourront pas être précises. Il est donc urgent de remédier à cette situation et de produire des données d'incidence fiables pour la France.

A une question sur les liens entre cancer et environnement et notamment sur l'influence des pesticides, le Dr Eva STELIAROVA-FOUCHER a remarqué que certaines études laissent penser qu'il existe un lien entre l'exposition aux pesticides et la leucémie chez les enfants, mais que les données ne sont cependant pas concluantes.

Le Dr. Vincent COGLIANO a noté que certains types de cancers augmentaient mais qu'il était difficile d'identifier une cause. De plus, cette croissance résultait-elle de nouvelles causes de cancer ou d'une meilleure détection de ceux-ci ? En revanche, il est possible de dire aujourd'hui que le recul de la consommation du tabac par les hommes entraîne une diminution des cancers. Par ailleurs, les cancers de l'estomac régressent. Des documents du CIRC font état d'un certain nombre de cancers prévisibles.

Interrogé sur les différences éventuelles entre les classements des substances cancérigènes opérés par le CIRC et les autres classements nationaux ou internationaux, le Dr. Vincent COGLIANO a répondu qu'il n'existait pas beaucoup de différences entres les divers classements et qu'aux Etats-Unis d'Amérique les classes étaient fixées par la loi et proches de celles du CIRC.

En terminant, M. Nicolas GAUDIN a rappelé qu'à l'occasion des Troisièmes rencontres parlementaires sur le cancer, présidées par le Pr. Jean-Michel DUBERNARD, député du Rhône, un état des lieux avait été dressé par le CIRC et il a suggéré que le Dr. Peter BOYLE puisse venir témoigner à l'occasion des prochaines journées.

Documents de référence :

- « Selected Scientific Activities 2006 », International Agency for Research on Cancer, Centre international de recherche sur le cancer