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A quoi sert le baccalauréat ?

 

PREMIÈRE PARTIE - UN « MONUMENT NATIONAL » EN PERPÉTUEL CHANTIER

Nul doute que le baccalauréat occupe dans l'imaginaire collectif français une place singulière. Tous les interlocuteurs rencontrés par votre groupe de travail se sont en effet accordés sur ce point : le baccalauréat, diplôme de référence dans les esprits en France, n'a pas à cet égard de réel équivalent étranger et il n'est pas d'autre pays où la fin de scolarité secondaire soit à ce point ritualisée. Sa nature d'examen essentiellement composé d'épreuves terminales se prête en effet parfaitement à la théâtralisation : la préparation des candidats, leur arrivée et leur sortie le jour des épreuves, la découverte des résultats, toutes ces étapes forment autant de repères médiatiques scénarisés par avance.

Mais le poids du baccalauréat dans les représentations collectives ne tient pas seulement à l'écho médiatique qu'il recueille. Il s'explique également par l'histoire du système scolaire français, où le baccalauréat a très tôt occupé une place majeure. Le « brevet de bourgeoisie » qu'il conférait est en effet très vite devenu le signe d'une ascension sociale et la condition requise pour exercer nombre de professions intellectuelles.

Sources : Jean-Baptiste Piobetta, Le baccalauréat de l'enseignement secondaire, Paris, Baillière, 1932 (jusqu'en 1876), puis Ministère de l'éducation nationale (à partir de 1881)

Dans une France où la démocratisation de l'enseignement secondaire a été relativement tardive, le baccalauréat a dès lors pu acquérir une aura particulière, qu'il a conservée aujourd'hui. Il faut en effet attendre l'issue de la seconde guerre mondiale pour voir croître de manière très significative le nombre de bacheliers.

Source : Ministère de l'éducation nationale

La croissance continue qui commence alors connaît une accélération nette au milieu des années 1980, sous le double coup de la création du baccalauréat professionnel et de l'objectif affiché par le Gouvernement de l'époque de voir 80 % d'une génération accéder au niveau du baccalauréat.

Proportion de bacheliers dans une génération (1851-2006)

Source : Ministère de l'éducation nationale

Aussi la place du baccalauréat dans la société française doit-elle d'abord se référer à son histoire. Celle-ci, à rebours de nos impressions immédiates, a été longue et tourmentée. Si nul n'est jamais parvenu à supprimer le baccalauréat, son existence et ses modalités ont fait l'objet de discussions constantes, s'achevant le plus souvent par une réforme de l'examen lui-même.

En 1937, Jean-Baptiste Piobetta, auteur d'une thèse monumentale qui reste pour l'heure le seul document d'ensemble disponible sur le sujet, dénombrait 1 361 textes officiels relatifs au baccalauréat sur la seule période 1808-1937. C'est dire que la forme de l'examen, loin d'être fixée, a fait l'objet d'ajustements permanents qui n'ont pas cessé depuis.

S'intéresser à l'histoire du baccalauréat, ce n'est donc pas seulement suivre l'étonnant destin d'un « monument national », selon la formule d'un ancien ministre de l'éducation nationale, c'est aussi suivre les transformations successives d'un examen-clef dont tous souhaitent qu'il garantisse un réel niveau de culture, sans toujours s'accorder pour autant sur la nature de cette culture et l'étalonnage de ce niveau.

C'est pourquoi votre groupe de travail a jugé nécessaire de se pencher plus avant sur cette histoire, en entendant notamment deux historiens spécialistes de ces questions, M. Antoine Prost, professeur émérite de l'université Paris-I, et M. Philippe Marchand, maître de conférences émérite de l'université Lille III.1(*) Votre rapporteur a eu également l'occasion de participer au second des trois colloques internationaux organisés à l'occasion du bicentenaire de l'État enseignant et consacré au baccalauréat et à la certification des études secondaires, qui s'est tenu à Lille les 14, 15 et 16 mai dernier.

A ces différentes occasions, un dialogue particulièrement riche a pu se nouer. Aux yeux de votre rapporteur, il y a tout lieu de s'en réjouir.

I. LA NAISSANCE DU BACCALAURÉAT

Si le baccalauréat, sanction des études supérieures et premier grade de l'enseignement supérieur, ne naît officiellement que le 17 mars 1808, ses origines sont plus anciennes encore, puisque le baccalauréat apparaît au sein des universités médiévales. Ce grade vient alors sanctionner des études essentiellement dirigées vers les arts libéraux : grammaire, rhétorique, philosophie, mais aussi sciences et mathématiques. Mais malgré cet ancrage universitaire, la « secondarisation » du baccalauréat est déjà une réalité, puisque les collèges tenus par des ordres religieux, notamment jésuites, ont progressivement développé une forme d'enseignement largement indépendante de l'université. Le baccalauréat ouvre alors la porte des facultés supérieures de théologie, de droit et de médecine.

La refondation impériale du système éducatif, qui porte essentiellement sur le secondaire et le supérieur, reprend une large part de cet héritage. Les lycées sont en effet les héritiers directs des collèges antérieurs. Quant au baccalauréat, il deviendra la sanction des études supérieures tout en restant un grade universitaire, dont la collation revient en conséquence à l'université.

Cette interpénétration originelle du secondaire et du supérieur via le baccalauréat permet également de garantir le monopole de l'Université. D'une part, seules les facultés peuvent conférer les grades ; d'autre part, les candidats devront, pour se présenter au baccalauréat, être en possession d'un certificat d'études attestant qu'ils ont effectué leurs deux dernières années de scolarité dans un établissement reconnu par l'Université.

Bien que sa création n'ait pas toujours été regardée avec faveur, le baccalauréat s'impose rapidement. Son passage, et bientôt sa préparation, deviennent un point de passage obligé pour tous les jeunes hommes qui se destinent à des études supérieures. De ce fait, le baccalauréat est en mesure de remplir son premier but : définir le niveau des études secondaires partout dans le pays. Sans doute y a-t-il alors de fortes différences dans la pratique régionale, mais la contrainte symbolique que représente la collation par le supérieur permet néanmoins d'établir relativement vite sa réputation d'examen difficile et d'harmoniser a minima les enseignements dispensés.

EXTRAIT DU DÉCRET IMPÉRIAL PORTANT ORGANISATION DE L'UNIVERSITÉ DU 17 MARS 1808

Titre III. - Des grades des facultés, et des moyens de les obtenir

§ 1er. - Des grades en général

Art. 16. - Les grades, dans chaque faculté, sont au nombre de trois ; savoir : le baccalauréat, la licence, le doctorat.

Art. 17. - Les grades seront conférés par les facultés, à la suite d'examens et d'actes publics.

Art. 18. - Les grades ne donneront pas le titre de membres de l'Université ; mais ils seront nécessaires pour l'obtenir.

§ 2. - Des grades de la faculté des lettres

Art. 19. - Pour être admis à subir l'examen du baccalauréat dans la faculté des lettres, il faudra : 1° être âgé au moins de seize ans ; 2° répondre sur tout ce que l'on enseigne dans les hautes classes des lycées.

§ 3. - Des grades de la faculté des sciences mathématiques et physique

Art. 22. - On ne sera reçu bachelier dans la faculté des sciences qu'après avoir obtenu le même grade dans celle des lettres, et qu'en répondant sur l'arithmétique, la géométrie, la trigonométrie rectiligne, l'algèbre et son application à la géométrie.

La définition du baccalauréat reste alors sommaire : l'examen est oral et porte sur l'ensemble de ce que l'on enseigne dans les « hautes classes des lycées », c'est-à-dire les classes de rhétorique et de philosophie.

Il s'agit là toutefois du seul baccalauréat ès lettres. Le même grade est en effet délivré par les facultés des sciences mathématiques et physiques, mais pour s'y présenter, il faut avoir été reçu au baccalauréat ès lettres et répondre, au surplus, à des questions portant sur l'arithmétique, la géométrie, la trigonométrie rectiligne, l'algèbre et son application à la géométrie.

Le statut du 16 février 1810 vient « normer » plus avant l'examen, en prévoyant qu'il est organisé par les doyens des facultés au cours de deux sessions, l'une dans les quinze derniers jours de l'année, l'autre dans la quinzaine précédant l'ouverte des facultés. Les examinateurs sont au nombre de trois, dont l'un au moins est professeur de faculté, les deux autres membres pouvant être choisis au sein du corps des proviseurs et des censeurs.

L'examen est oral. Il dure une demi-heure au moins, trois quarts d'heure au plus. Les questions portant sur l'ensemble des disciplines enseignées dans les deux dernières années de lycée, elles se déroulent de manière ininterrompue et abordent successivement les différents domaines qui figurent à son programme.

A l'issue de la délibération, immédiate, les noms des nouveaux bacheliers sont proclamés.

Dès 1809, première année où l'examen est organisé, c'est le cas de 31 candidats. L'année suivante, ils sont 656 reçus au baccalauréat ès lettres et 10 au baccalauréat ès sciences. En 1811, la barre des mille reçus est franchie et l'examen paraît déjà bien établi.

A. L'INCESSANTE SUCCESSION DES RÉFORMES

1. Un alourdissement continuel

De manière toute paradoxale, onze années à peine après la première session, le niveau de l'examen fait l'objet d'interrogations. On ne saurait mieux souligner que dans son principe, l'existence du baccalauréat, garant de la maîtrise de certaines connaissances et de certaines capacités, n'est plus discutée. Ce qui inquiète alors, c'est l'existence d'un même niveau d'exigence dans l'ensemble du pays, certaines facultés étant parfois réputées pour leur relative complaisance. Cette inquiétude est d'autant plus vive que l'ordonnance royale du 5 juillet 1820 fait de l'obtention du baccalauréat une condition nécessaire pour s'inscrire dans une faculté de droit et de médecine. Quant aux facultés de médecine, il faudra également avoir obtenu le baccalauréat ès sciences pour les fréquenter.

EXTRAIT DE L'ORDONNANCE ROYALE DU 5 JUILLET 1820

« Depuis longtemps, on se plaignait de la facilité que certaines facultés des lettres mettent à la réception des bacheliers, et nous devons avouer que nous avons quelquefois reçu des lettres ou des réclamations d'individus pourvus de ce grade par voie d'examen, et dont le style et l'orthographe offraient la preuve d'une honteuse ignorance...

Il faut donc prescrire les formations et les précautions les plus propres à prévenir une indulgence coupable, d'autant que désormais le grade de bachelier va ouvrir l'entrée à toutes les professions civiles et devenir par conséquent pour la société une garantie essentielle de la capacité de ceux qu'elle admettra à servir ».

Le baccalauréat devient donc la condition sine qua non pour accéder aux professions intellectuelles supérieures et embrasser les carrières publiques. En conséquence, le niveau des candidats et le contenu de leur culture deviennent une préoccupation constante. Dès 1820 s'inaugure le mouvement qui conduit inexorablement à introduire de nouvelles matières et de nouvelles épreuves : le statut du 13 septembre 1820 prévoit ainsi que les interrogateurs pourront également poser des questions d'histoire et de géographie. Le règlement du 13 mars 1821 mentionne, quant à lui, les éléments des sciences mathématiques et physiques. Au même moment, un baccalauréat ès sciences physiques et naturelles est créé par le règlement du 25 septembre 1821, qui sera exigé à l'entrée des facultés de médecine, de la même manière que le baccalauréat ès sciences mathématiques est la condition d'accès aux facultés des sciences.

La culture attendue des aspirants bacheliers va ainsi en s'élargissant. Mais jusqu'en 1830, cet alourdissement ne se traduit pas par une évolution des épreuves : il s'agit toujours du « grand oral » qu'est en somme à l'époque le baccalauréat.

Ce n'est qu'en 1830 que le baccalauréat comporte pour la première fois une épreuve écrite. L'arrêté du 9 février 1830 dispose ainsi que « tout candidat sera tenu d'écrire instantanément un morceau en français, soit de sa composition, soit en traduisant un passage d'un auteur classique ».

* 1 Votre rapporteur tient à remercier tout particulièrement M. Philippe Marchand, dont la contribution écrite récapitulant les grandes étapes de l'histoire du baccalauréat lui a été extrêmement utile.