C. LES RECHERCHES SUR LE COMPORTEMENT ENVIRONNEMENTAL DE LA CHLORDÉCONE

La poursuite de cet effort de recherche a une double importance.

Il conditionne assez largement une partie de l'activité du secteur primaire des îles puisque, sur la base de ces travaux on peut caractériser la contamination des milieux naturels et avancer des préconisations de mise en culture, de maintien des élevages aquacoles ou de réglementation de la pêche maritime.

Mais, au-delà, l'ensemble de ces recherches a vocation à encadrer l'avenir environnemental des îles, confrontées à un polluant destiné à y résider entre 60 ans et 7 siècles suivant la nature des sols sur lesquels il a été épandu. Et, dans ce cadre, l'étude du mode de migration de la molécule du sol aux autres composants du milieu naturel est un des préalables à l'exploration des possibilités de son éradication.

1. Les transferts de la molécule dans les milieux naturels

a-Les projets Chlordexco-soil et Chlordexco-trans

Le projet Chlordexco est une réponse groupée du CIRAD, de l'INRA, de l'IRD, de l'université des Antilles et de la Guyane et du Forschung Zentrum de Jülich (RFA) à un des appels d'offres du programme de l'ANR « contaminants, écosystèmes et santé ».

Il comprend quatre chapitres dont deux visent à étudier le comportement de la chlordécone (et d'autres pesticides) dans le sol et ses migrations dans les bassins versants : Chlordexco-soil et Chlordexco-trans.

L'ANR a doté l'ensemble du projet de 800 000 euros de crédits sur les exercices 2008-2009-2010.


• Chlordexco-soil

L'objectif de Chlordexco-soil qui fait suite aux travaux menés par M. Woigniez 48 ( * ) pour le compte de l'IRD est de faire progresser la réponse à trois types d'interrogations :

- l'explication de la capacité des sols à retenir les pesticides par les propriétés physiques dépendant de la structure porale et des constituants minéralogiques des andosols et des nitisols ;

- la détermination de la distribution des pesticides, en fonction de la nature et de la biodégradabilité des matières organiques, au sein des fractions d'agrégats organo-minéraux ;

- et enfin, l'examen des modes de libération et de transfert des molécules en conditions macroscopiques de flux et selon les types de sol, pour affiner les valeurs des coefficients de partage entre l'eau et les compartiments de la phase solide. Ces coefficients seront les paramètres d'une modélisation des transferts en vue de simuler la disponibilité de la molécule vis-à-vis des plantes et de la contamination des eaux.


• Chlordexco-trans

L'objectif de chlordexco-trans est d'approfondir les connaissances sur les modes de migration de la chlordécone (et d'autres pesticides) dans les bassins versants sur deux types de sol (andosol et nitisol), sur des gradients d'altitude différents, et en fonction des différences de pluviométrie (de 2 à 8 m/an).

Plus précisément, il s'agit :

- d'analyser les voies de transport de la chlordécone et ses interactions spécifiques avec la matrice des milieux poreux traversés, ceci en fonction de la variabilité pédo-climatique au sein des bassins versants antillais,

- de développer une modélisation des transferts spatialement distribuée, qui intègre les processus de mobilisation des molécules pesticides par les eaux en fonction du profil des sols et des mécanismes hydrologiques de transport. Le développement d'une telle modélisation est un enjeu de recherche important. Il pose le problème d'une représentation équilibrée des processus à différentes échelles spatiales (profil, réseau hydographique, aquifère, bassin) et en fonction des conditions climatiques (crue, sécheresse).

C'est plus spécifiquement une équipe du laboratoire de l'INRA de Montpellier spécialisée dans l'étude des interactions « sol-hydrosphère » qui mènera ce projet.

b- L'étude du CEMAGREF sur l'ubiquité de la molécule entre le réseau hydrographique et les milieux marins

Cette étude a pour objet de caractériser le potentiel de contamination des terres polluées sur la séquence « sol-réseau hydrographique-milieu marin ». Trois zones de la Baie du Robert en Martinique ont été sélectionnées en fonction :

de la présence antérieure de bananeraies abandonnées depuis au moins huit ans ;

de la présence de nitisols à fort potentiel de transfert ;

de l'existence de bassins versants soumis à une érosion ;

des enjeux économiques de la zone car la Baie Robert est une zone de ressources piscicoles et aquacoles.

Une évaluation des « stocks » de départ a été effectuée en mélangeant des échantillons composés (en localisation et en profondeur).

A compter de ces données sur la contamination de départ, des stations de mesure ont été implantées dans les rivières pour évaluer les teneurs en chlordécone de l'eau, des matières en suspension et des sédiments, ainsi que la turbidité des eaux pour calibrer le transport solide par charriage.

Ces mesures sont effectuées mensuellement et après chaque crue.

Cette étude est toujours en cours.

c- Les études et les projets d'étude du BRGM sur l'état des nappes phréatiques en Martinique

Les nappes phréatiques représentent un enjeu important en Martinique ; elles constituent une réserve encore très peu utilisée (5 % de la ressource en eau potable contre 60 % en métropole).

Or, les projections du Conseil général font état d'un ressaut de besoins à moyen terme élevé (estimé en 2015 à 70 000 000 m 3 /jour supplémentaire pour une consommation actuelle de l'ordre de 120 000 000 m 3 /jour) 49 ( * ) .

Cette augmentation de consommation correspondrait à environ 100 forages d'accès aux nappes souterraines.

Mais on doit mentionner qu'avant même l'examen de l'état des nappes, une première difficulté réside dans la géologie très fracturée des zones où la ressource est disponible. Elle pourrait être levée si on appliquait à la Martinique les techniques d'aéro-magnétisme permettant de faire un « IRM » de la géologie du sous-sol 50 ( * ) assurant que les forages seront effectués dans des zones exploitables.

Ce préalable posé, quel est l'état de contamination des nappes phréatiques de l'île ?

Le BRGM a mené sur 2007-2008 une première étude sur les « processus de transfert des phytosanitaires du sol vers les eaux souterraines dans le contexte hydrologique de la Martinique ».

Cette étude concernait quatre molécules (oxamyl, 2.4 D, diuron et glyphosate) et le transfert au travers de deux types de sol (andosol et nitisol).

Elle a montré que les pouvoirs de fixation des pesticides analysés étaient très forts dans les andosols (ce qui est dû à leur structure fractale comme l'a montré l'étude effectué sur la chlordécone par l'IRD) et que le risque de pollution des eaux souterraines variait en fonction des molécules (fort pour l'oxamyl; plus faible selon les sols pour les autres molécules).

En croisant ces résultats avec l'épaisseur de la zone non saturée (entre le sol et la nappe) et par le type de nappes (libre, captive, semi-captive), on pourrait ainsi aboutir à une carte de vulnérabilité des eaux souterraines à la pollution.

Actuellement, le BRGM monte un projet de recherche sur « l'évaluation des processus de transfert de la chlordécone du sol vers les eaux souterraines en Martinique ».

Il s'agirait d'évaluer les risques de contamination différée des nappes par la chlordécone :

- en caractérisant la variabilité spatiale et temporelle de la pollution ;

- en identifiant les facteurs explicatifs de cette variabilité depuis le sol jusque dans les nappes, en particulier en analysant les mécanismes de fixation et de remobilisation de la chlordécone dans les zones non saturées ;

- en analysant les mécanismes de fixation et de remobilisation de la chlordécone dans les zones non saturées.

Il serait souhaitable qu'une structure légère de coordination permette de coupler cette étude avec les projets Chlordexco (cf. supra) portant sur des thèmes proches.

d- La pollution des milieux marins

L'action 5 du « plan chlordécone » prévoit l'établissement d'un diagnostic de l'état de la faune aquatique marine.

Curieusement au regard de la situation géographique insulaire de la Guadeloupe et de la Martinique, c'est le domaine qui avait été le moins exploré jusqu'il y a peu.

Certes, une première étude avait été menée, en 2002, sur la Martinique, par l'IFREMER et le CEMAGREF pour identifier les risques de contamination des milieux marins, sur la base de 99 échantillons, sur 18 espèces et sur 27 sites, qui avait confirmé que les risques de pollution étaient plus importants au débouché des bassins versants contaminés.

Mais le nombre relativement faible d'échantillons examinés fait que cette étude ne pouvait pas être considérée comme conclusive.

Ceci, d'autant plus que la modélisation des risques de pollution en milieu marin est très délicate du fait de la très forte variabilité des facteurs qui gouvernent la contamination des espèces halieutiques .

C'est pourquoi l'IFREMER a conduit une étude beaucoup plus systématique de l'état et des voies de contamination de la faune halieutique en Martinique et en Guadeloupe

L'étude de l'IFREMER

En Martinique , des campagnes de prélèvement ont eu lieu entre mai et novembre 2008 (1ère campagne : 99 prélèvements ; 2ème campagne : 145 prélèvements). Ces prélèvements ont été géoréférencés et répartis par zones :

Des règles d'échantillonnage ont été établies pour mieux cerner les mécanismes de contamination. Ces règles sont assises sur :

- deux hypothèses concernant les voies de contamination (directe à partir du matériel particulaire, indirecte par les réseaux trophiques) ;

- et sur deux types de facteurs de contamination potentielle (le milieu de vie des animaux, la biologie des espèces).

Les hypothèses portant sur les milieux de vie concernent :

- la dépendance vis-à-vis des apports terrigènes immédiats (zone de contamination potentielle des bassins versants) ;

- la dispersion de la molécule sous l'effet de l'hydrodynamisme marin (systèmes abrités / systèmes battus) ;

- la variabilité temporelle, c'est-à-dire les apports directs du lessivage des sols des bassins versants (alternance saisons sèches et saisons humides).

Les hypothèses liées à la biologie des espèces sont les suivantes :

- régime alimentaire (situation dans les réseaux trophiques)

benthophage, carnivore-piscivore, détritivore, filtreur, planctonophage, herbivore,

- comportement dans les masses d'eau

très côtier, bentho-démersal, pélagique côtier, pélagique hauturier,

- modalités de vie

sédentaire / migration au cours du cycle de vie, déplacements trophiques, ceci afin d'évaluer l'influence des types de mise en contact avec des milieux contaminés,

- taille des individus

petits / gros (jeune / âgé)

ceci pour mesurer l'effet de bioaccumulation dans les organismes ou au cours de la vie de l'espèce, en fonction d'effets éventuels du changement de régime alimentaire,

- critères de sélection des espèces

importance dans la pêche (env. 180 espèces exploitées),

caractéristiques biologiques des espèces.

Les résultats de ces campagnes sont donnés par le tableau suivant 51 ( * ) :

Au total, ces résultats font apparaître :

- des concentrations fortes en chlordécone dans les cônes de déjection des zones les plus atteintes (Nord-ouest atlantique, Centre atlantique, Baie de Fort-de-France) ;

- une corrélation étroite des résultats avec la biologie des espèces et donc une forte contamination des détritivores et des prédateurs supérieurs sédentaires :

- une contamination variable des espèces migrantes entre la mer et la côte (thazards) ;

- une variabilité de contamination des carnivores intermédiaires, en fonction de leur zone d'implantation ;

- une faible contamination des herbivores broyeurs (notamment ceux liés au milieu corallien).

La liste ci-après donne des exemples de ces résultats :

Source : IFREMER

Par ailleurs, un échantillonnage a été effectué sur des poissons d'élevage marins nourris artificiellement (bar des Caraïbes) qui sont indemnes de contamination.

En Guadeloupe, 144 prélèvements ont été effectués sur un échantillonnage semblable à la Martinique. Les premiers résultats sont les suivants :

Si la présence de la chlordécone est assez largement distribuée, les seules zones où elle dépasse la LMR (20 ug/kg) se situent aux débouchés des zones bananières.

La nécessité de poursuivre les études sur les milieux marins

La pêche artisanale est plus importante en Guadeloupe qu'en Martinique. Elle y représente 1 300 emplois dont 30 % de pêche au large, 80 millions € de CA annuel (soit 3 % du PIB de l'île) et une composante non négligeable de son autosuffisance alimentaire (10 millions de tonnes pêchées sur 16 millions de tonnes consommées), ce qui représente un pourcentage d'autoapprovisionnement élevé (62 %), rarement atteint dans les îles.

La double nécessité de maintenir cette activité et de protéger les consommateurs implique une extension forte des dispositions du « plan chlordécone » au milieu marin.

Le comité des pêches guadeloupéennes, entendu par vos rapporteurs, a fait des propositions sur ce point qui semble pertinentes.

Celles-ci visent en particulier :

- à établir une cartographie marine de la pollution, en parallèle à l'amélioration de la cartographie terrestre ;

- à renforcer considérablement le volume d'analyses de produits de la mer pour le porter à 750 dans chacune des îles. La variabilité des facteurs de contamination en milieu marin, la dynamique particulière du milieu supposent qu'une connaissance aussi précise de la pollution qu'en milieu terrestre soit établie. Ceci notamment pour éviter que des mesures d'interdiction de pêches (sur des zones ou des espèces) trop larges et indifférenciées soient édictées ;

- à mener, sur la base de ces mesures, des études précises sur la dynamique de la pollution en milieu marin ;

- à transposer pour les autoconsommateurs de poissons ou pour ceux qui se les procurent dans des circuits de distribution courts, le programme JAFA (jardins familiaux) ;

- et, à assurer, le cas échéant, le redéploiement de certaines pêches vers des lieux exempts de contamination.

a- L'étude de la contamination de la faune des eaux continentales

Mme Monti, chercheur à l'Université des Antilles et de Guyane, a mené des recherches sur le degré de contamination de la faune aquatique guadeloupéenne par la chlordécone.

Les rivières de la Guadeloupe sont des milieux très turbulents, caractérisés par une forte turbidité des eaux (causée par des évènements climatiques qui brassent les sédiments et font remonter la chlordécone déposée dans le lit des rivières).

Cette étude a, notamment, mis en évidence trois faits :

1- le degré de contamination des rivières est très variable.

Source : D. Monti - UAG

bioconcentration de la chlordécone atteint des coefficients très importants dans les rivières polluées.

Par exemple, dans la rivière Grande Anse où la concentration de la chlordécone atteignait 3,2 ug/l ; on constate une concentration :

- jusqu'à 848 fois plus forte pour les crustacés vivant dans les matières en suspension ;

- jusqu'à 1 531 fois plus forte pour les omnivores ;

- et jusqu'à 12 313 fois plus forte pour les carnivores.

(3) La bioconcentration de la molécule est doublement corrélée avec le niveau des animaux dans la chaîne alimentaire et avec la résidence des animaux dans les milieux calmes.

* 48 Travaux cités au chapitre I de cette étude.

* 49 Soit 58 % d'accroissement des besoins.

* 50 Cette action qui est inscrite au programme national du BRGM coûterait 500 000 €, chiffre à référer au coût d'un seul forage en profondeur (200 000 €).

* 51 Étant précisé que les chiffres 2, 3, 4 caractérisent une place croissante dans les niveaux trophiques et que DN signifie détritivores et Aut (autres).

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