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Villes du futur, futur des villes : quel avenir pour les villes du monde ? (Enjeux)

9 juin 2011 : Villes du futur, futur des villes : quel avenir pour les villes du monde ? (Enjeux) ( rapport d'information )

LES SCENARII DES PROSPECTIVISTES

Appliquer une réflexion prospective à l'évolution future des villes est un exercice difficile, car -on l'a vu- les problématiques urbaines sont multiples : transports et mobilités, préoccupations climatiques, urbanisme et aménagement du territoire, quartiers, technologies du futur, attractivité, démographie et migration. Il n'existe que peu d'études globales de prospective sur les villes et le sujet est différent selon que l'échelle est mondiale, européenne ou française.

Pour autant la réflexion prospective appliquée au phénomène urbain a une histoire. Elle a nourri toute l'utopie depuis le XIXème siècle, aussi bien la Cité industrielle de Tony Garnier, le Familistère de Guise, la cité jardin de Howard, la Ville Radieuse de Le Corbusier ou encore la Metropolis de Fritz Lang.

Plus proche de nous, en 1997, une note du Centre de prospective et de veille scientifique du ministère de l'Equipement et des transports 165(*), rédigée par Thérèse Spector sur « la Prospective et la ville : un état des lieux », identifiait plusieurs scenarii d'évolution possible :

le scenario des mégapoles, « villes multimillionnaires, zones de peuplement urbain qui croissent en dehors de tout appel économique et qui induisent, du fait du rassemblement humain, une économie de type informelle, une économie « invertie » ;

le scenario des villes globales, « centres de commande de l'économie mondiale, fonctionnant en réseau horizontal entre grandes villes, au détriment de relations verticales avec leur arrière-pays, voire ignorant ces relations » ;

- le scenario des villes petites ou moyennes, « indépendantes les unes des autres, vrais ou fausses petites villes ou nouveaux villages correspondant à un besoin qu'a l'homme de se situer dans un espace mesurable et repérable, de voir son espace de la vie courante, de l'autonomie quotidienne ».

Cette évolution n'a pas été contredite par les faits. Le phénomène s'est poursuivi en tendance et s'est même amplifié. Les mégapoles tendent à devenir des nappes urbaines sans limites clairement identifiables. A côté de ces immenses mégapoles du Sud, des villes globales aux dimensions de la planète, personnalisent dans leurs skylines la vitrine de la mondialisation du monde des affaires et de la finance. Enfin une multitude de villes petites ou moyennes créent de nouveaux réseaux de ville au sein des métapoles renforçant l'attractivité des centres.

Cette richesse prospective des années 90 reste d'actualité : les travaux de François Ascher sur la surmodernité de la Metapolis 166(*), de Philippe Haeringer sur la mégapolisation du monde 167(*), de Pierre Veltz sur les réseaux des économies d'archipel 168(*), d'Olivier Mongin sur la mort de la ville 169(*), de Christian de Portzamparc sur le troisième âge de la ville ou de Saskia Sassen sur les villes monde comptent parmi les fondamentaux à partir desquels se développe la réflexion sur les villes du futur.

Le scenario imaginé par Thierry Gaudin en 1990, « 2100 récit du prochain siècle » 170(*), reste une réflexion intellectuellement stimulante. Selon ce scenario, le monde urbain vivrait d'ici à la fin du XXIème siècle trois scenarii successifs :

les années 2000-2030 seraient celles de la montée des « sauvages urbains » du fait de l'exode massif des paysans vers les mégapoles, de l'extension planétaire de la pauvreté, de la désintégration sociale, de la montée des intégrismes religieux, de l'affaiblissement du contrôle social, de la puissance des systèmes maffieux régnant sur l'économie informelle ; il faut reconnaître que cette vision de 1990 sur la décennie en cours est loin d'être toujours contredite par les faits ;

les années 2030-2060 seraient celles du déclin des mégapoles, dont les habitants chercheraient à s'échapper pour rejoindre les petites ou les moyennes villes, constituées en réseaux et disposant de moyens de transport plus humains ; ce second scenario n'est pas à exclure ; il est en partie confirmé par les travaux de l'Institut Mc Kynsey qui prévoit une montée en puissance des villes moyennes aux dépens des grandes métapoles dont l'efficience économique pourrait diminuer du fait de l'absence d'efficacité des grands réseaux, notamment de transports collectifs ;

les années 2060-2100 seraient celles des villes invisibles : « Le pouvoir municipal reprend un nouvel essor, les villes se spécialisent et, par ce moyen deviennent mondiales. Certaines sont construites dans les océans ou dans l'espace. La civilisation des loisirs est à son apogée et chaque ville joue sur sa spécificité. Le citadin nomade vit un mouvement migratoire qui se combine aux festivités proposées par les villes de la planète. Les lieux d'élection se développent de façon organisée ou spontanée donnant naissance à une ville ou à une agglomération éphémère. Ainsi émergent les villes invisibles en pleine lumière... » 171(*).

L'utopie rejoint l'oeuvre de l'imagination, de la science fiction ou de la poésie sur le très long terme. La prospective quant à elle présente une plus grande crédibilité sur des horizons temporels qui couvrent la vie d'une génération humaine. Il est probable que, appliquée au phénomène urbain, la réflexion prospective est suffisamment solide sur cette durée pour justifier les décisions stratégiques qui, prises aujourd'hui, permettraient d'infléchir les évolutions à horizon 2050.

L'atelier de prospective consacré aux villes du futur -qui a eu lieu au Sénat le 28 avril 2010- a permis d'aborder un certain nombre de questions sur les villes du futur et de formuler plusieurs scenarii. Jacques de Courson urbaniste et prospectiviste, Président de l'association « Urbanistes du monde », a en particulier identifié plusieurs questions et formulé plusieurs scenarii172(*) .

TROIS QUESTIONS PRINCIPALES

Le phénomène du développement urbain est-il nouveau dans l'histoire de l'humanité ? Est-il récent ou est-ce qu'il remonte à simplement deux siècles ?

- Faut-il, pour l'avenir, freiner ou accélérer la croissance des villes ? Serait-ce bénéfique pour leurs habitants ? Et y peut-on quelque chose ?

Où est le pouvoir ? Appartient-il aux élus locaux ? A quels niveaux ? Aux responsables des Etats ? Aux acteurs de la ville, dans leur diversité ?

SEPT SCENARII IMPROBABLES

1. Une Terre sans ville

Il y a d'abord un scénario qui paraît absurde, c'est une Terre sans ville, ou presque. Certains auteurs de science-fiction et certains ruralistes imaginent qu'on pourrait se passer des villes et qu'elles ne sont qu'un accident de l'Histoire. Qu'elles n'ont que deux siècles et que bientôt, on pourra s'en passer, les abandonner ou du moins rendre paysagères et rurales les villes existantes, particulièrement leur périphérie.

2. Deuxième scénario : détruire les villes existantes.

On s'y est employé à travers l'Histoire, les guerres et les catastrophes naturelles. On connaît des exemples - hélas - de villes qui ont disparu.

On peut aussi les abandonner et construire des villes nouvelles à côté des anciennes. C'est ce qui a été fait à Fès, c'est ce qui a été fait dans un certain nombre de grandes villes du Sud. C'est sur cette problématique de ville nouvelle en périphérie de ville ancienne détruite ou à moitié détruite ou en tous les cas en très mauvais état, que s'élabore -par exemple- un projet de ville nouvelle au Nord de l'aéroport de Kaboul.

3. Le scenario de la ville « contrainte »

Il y a un troisième scénario plus banal qui est de contenir ces villes, de limiter strictement leur développement et de développer -ou de maintenir- atour d'elles une ceinture verte. C'est aussi le scenario du développement durable par densification du territoire urbain en faisant de la ville sur la ville, c'est-à-dire reconstruire la ville du Sud sur la ville du Sud ; c'est le cas -par exemple- d'Hô-Chi-Minh-Ville et de Bogotá.

4. Quatrième scénario : dissoudre la ville dans le précaire

C'est le scenario de la « la ville en carton ».

Johannesburg, comme Bamako ou Montevideo s'étendent indéfiniment. La précarité de cette extension urbaine devient le système normal d'une structure lâche, sans règle ni contrainte, qui fonctionne en autogestion avec quelques quartiers préservés ici et là.

5. Cinquième scénario : concevoir des villes comme des forteresses.

C'est le scenario rêvé de certains architectes ou macro-architectes qui aimeraient que les villes denses et durables soient des villes-forteresses conçues selon les règles d'un urbanisme éternel, d'un urbanisme qui résiste au temps, aux modes, aux guerres et à l'Histoire. Beaucoup de princes et de rois ont souhaité construire de telles villes et en ont -effectivement- construit dans le monde.

6. Sixième scenario : les villes privées

Ce scénario est très souhaité par un certain nombre de grandes entreprises et de grands groupes d'ingénierie, qui voudraient que les villes du Sud soient considérées comme des entreprises ou plutôt comme des complexes de quartiers privés dont les services et les équipements seraient pour l'essentiel concédés à des entreprises urbaines. C'est une idée qui intéresse beaucoup les asiatiques, - notamment les Chinois -, pour la construction et la gestion de quelques unes des cinquante villes de plusieurs millions d'habitants qu'ils sont en train de construire sur la base d'un système de l'espace public largement conçu et géré par le secteur privé.

7. Dernier scénario : les villes de la science-fiction

C'est le scenario de l'impossible : il faut construire les villes là où elles n'ont encore jamais été construites : par exemple au Sahara du fait de la disponibilité de l'énergie solaire ou sur d'autres planètes. Ou encore construire des choses qui ne s'appelleraient pas des villes : par exemple des nappes urbaines de plusieurs millions d'habitants qui n'auraient plus aucun lien commun avec les villes traditionnelles, concentriques ou en damier.

*

* *

La mission prospective du ministère de l'Écologie, de l'énergie du développement durable et de la mer, s'est penchée de son côté, sur les scenarii d'évolution vers la ville post-carbone qui pourraient s'inscrire dans ces évolutions prévisibles pour lutter contre le changement climatique et réduire les émissions de gaz à effets de serre.

Dans le cadre de cette étude, la mission a analysé les relations entre la consommation d'énergie dans les transports, la densité et la structure urbaine (mono centrique ou polycentrique). Les schémas suivants résument ces relations et permettent de faire avancer la réflexion sur le défi écologique futur des mégapoles dans le monde.

L'analyse de la structure des déplacements intra-urbains conduit ainsi à envisager trois types principaux de cheminement pour aboutir à la ville post-carbone en fonction des incertitudes futures telles qu'elles peuvent être perçues à l'heure actuelle :

1. La valorisation intelligente des opportunités externes ;

2. Le renouvellement massif des infrastructures urbaines ;

3. La reconfiguration des formes urbaines et des modes de vie.

A partir de ces trois cheminements, différents scenarii de la ville post-carbone sont envisagés :

1. L'opportunisme intelligent ;

2. La créativité carbone ;

3. De nouvelles infrastructures climatiques et énergétiques ;

4. La « Biopolis » ;

5. La ville « contenue » (le nouvel urbanisme climatique) ;

6. La sobriété volontaire.

Philippe Cahen, sur la base de sa méthode prospective intuitive et non déductive, a imaginé de son côté 14 scenarii dynamiques pour la ville de 2035. Pour lui, un scenario dynamique est une hypothèse d'un futur en rupture probable plutôt que possible, « haïssable plutôt que probable : un scenario dynamique est par nature provocateur : le tout Etat, le tout Vert, le tout marque, le tout consommateur, le tout techno, le tout gratuit etc. ».

Pour écrire ces scenarii dynamiques, il a procédé à quelques constats en matière de démographie, de budget des ménages, d'emploi, de formation et recherche, de transports de proximité, de pauvreté, de minorités et de violence, d'attractivité de la ville auxquels il a ajouté quelques constats plus subjectifs en matière de transports à longue distance, de santé, de logement, de commerce ou de lutte contre l'obésité.

CONSTATS FRANCE

Variables « ville »

« 2035 » généralisé

Démographie

. Le rapport entre le « je »/moi et le « nous »/société

. Imaginer les forces de la multi ethnie

. Perte de richesse permanente

Santé

. Etre une ville « avec » plutôt qu'une ville « sans »

Logements

. Le coût de l'idéal individuel et collectif

. Le prix de la proximité

. Préserver le pouvoir d'achat

L'emploi

. Le travail local

. Le travail dé-local

. Le travail télé-local

Le commerce

. Le coeur battant de la ville

. Les coeurs battants de la ville

. L'économiseur/le low-cost

Source : Philippe Cahen, La ville en 2035, Présentation au Centre d'Analyse Stratégique, 30 mars 2010

CONSTATS MONDE

Variables « monde »

« 2035 » généralisé

La terre et l'eau

. Productivisme

. Artificialité

. Priorité au local

. Qualité du rapport à son environnement

L'énergie

. Tout est inépuisable

. Continuons à fonctionner comme aujourd'hui, on trouve toujours
 une solution

. Toute solution serait définitive

La pollution

. Fatalité de la pollution

. L'interventionnisme d'Etat est insuffisant

. La conscience globale des obligations

Les technologies
de demain

. Le tout techno

. Le tout homme

. Équilibre Homme-Machine

L'Homme « 2035 »

. L'Homme technologique

. La création permanente

Source : Philippe Cahen, La ville en 2035, Présentation au Centre d'Analyse Stratégique, 30 mars 2010

Pour Philippe Cahen, il n'y a pas de réponse type sur l'avenir des villes à horizon 2035, car les géographies et les cultures des villes sont marquées ; le développement des villes dépend aussi largement des volontés et des convictions comme le montre l'exemple de Bilbao. Chaque ville aura sans doute un futur entre ces 14 scenarii dynamiques qui peuvent être regroupés autour de quatre dominantes principales :

- la dominante par l'environnement 

1. La ville industrieuse et technologique ;

2. La ville innocente ;

3. La ville consciente et consciencieuse ;

4. La ville mitage ;

- la dominante par le vécu

5. Vivre avec moins ;

6. La ville multiethnique ;

7. La ville et la nature ;

- La ville par ses structures

 8. La ville et les transports ;

 9. La ville sans transports ;

10. La ville privée ;

11. Le coeur de la ville, les coeurs de la ville ;

12. La ville en concurrence ;

- La ville absolue

13. Le tout Etat ;

14. Le tout Homme.

Au cours d'un atelier de prospective tenu au Sénat le 2 décembre 2010, M. François Bellanger, fondateur du Think-Tank « Transit City » a évoqué plusieurs basculements en cours qui permettent d'imaginer d'autres scenarii de rupture :

1. La fin du mall et du modèle de l'hypermarché.

Le modèle de l'hypermarché périphérique, du rond-point et de la zone pavillonnaire est né aux Etats-Unis dans les années 50 à la suite de la production de masse des automobiles individuelles. C'est ce modèle qui a été copié dans le monde entier, et tout particulièrement en France, par la grande distribution.

Mais des signes apparaissent déjà qui montrent l'obsolescence de ce modèle : aucun centre commercial ne s'est plus ouvert aux Etats-Unis depuis la crise de 2008. Avec un prix de l'essence à 1,50 euros le litre, les hypermarchés de la région parisienne ont perdu 15 % de leur chiffre d'affaires. Les sociétés Nexity et Bouygues ne vendent plus de maisons individuelles au-delà de 30 kilomètres de Paris. C'est le retour du local et du commerce proximité.

2. L'inversion des références automobiles.

Les enfants d'aujourd'hui, interrogés sur la mobilité, répondent qu'elle se résume à leur paire de baskets et à leur téléphone alors que la génération de leurs parents évoquait plutôt la voiture. Même si ce n'est pas conscient, la voiture représente en France le marqueur d'une population relativement âgée. L'âge moyen de l'acheteur d'une voiture neuve en France est de 54 ans, contre 52 ans voilà 2 ans et 50 ans voilà 4 ans. La voiture ne correspond plus autant que par le passé aux imaginaires des enfants actuels alors que notre production urbaine continue d'être fondée sur la voiture.

3. Une évolution des modèles de mobilité urbaine individuelle.

Des travaux de prospective ont été lancés pour imaginer la voiture du futur. C'est une voiture qui s'apparente au rickshaw des pays asiatiques, mais qui roule à l'électricité. Le moteur électrique constituera une véritable révolution industrielle. C'est ce qu'a compris General Electric qui est devenu depuis peu le premier acheteur de voiture électrique au monde avec l'objectif de les vendre demain comme un abonnement de téléphonie mobile, les constructeurs automobiles devenant à terme de simples fournisseurs de terminaux.

Dans les pays pauvres, le rickshaw intervient dans une logique pré-voiture alors qu'il apparaît, au sein des pays riches, dans une logique post-voiture. Des événements sud-sud se produisent qui n'entrent pas dans les ratios communément admis car, demain, dans l'hypothèse où l'on vivrait dans un monde comptant deux milliards de riches, deux milliards de personnes qui aspireront à l'être et cinq milliards de pauvres, la planète sera dominée par la pauvreté et la rareté.

Ces basculements sont à l'oeuvre ; on peut en voir les traces dans certains signaux faibles qui accompagnent la crise prévisible de l'énergie fossile, de l'automobile à moteur thermique, du commerce de périphérie, de certains types de loisirs énergivores ou destructeurs de l'environnement. Ils annoncent des périodes de transition qui seront sans doute longues et difficiles en termes d'adaptation des modes de vie, de transport, d'habitat, de construction ou de loisirs. Ils annoncent une société qui devra être plus économe, plus frugale, mais aussi plus efficace et certainement plus solidaire.


* 165 Thérèse Spector, La prospective et la ville : un état des lieux, Ministère de l'équipement, des transports et du logement, direction de la recherche et des affaires scientifiques et techniques Note du centre de prospective et de veille scientifique, 2me trimestre 1997

* 166 F. Ascher, Métapolis ou l'avenir des villes, Ed. Odile Jacob, avril 1995

* 167 P. Haeringer, la mégapolisation du monde. Du concept des villes à la réalité des mégapoles in géographie et cultures. L'harmattan, n0 , juin 1993

* 168 P. Veltz, Mondialisation, villes et territoires - l'économie d'archipel. Economie en liberté, PUF février 1996

* 169 Olivier Mongin, Vers la troisième ville ? Paris, Hachette 1995

* 170 Sous la direction de Thierry Gaudin, 2100 récit du prochain siècle, Payot, 1990

* 171 Thérèse Spector, La prospective et la ville : un état des lieux, Ministère de l'équipement, des transports et du logement, direction de la recherche et des affaires scientifiques et techniques Note du centre de prospective et de veille scientifique, 2me trimestre 1997

* 172 voir Tome III