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La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ?

6 juillet 2011 : La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ? ( rapport d'information )
2. Des programmes européens essentiellement orientés vers la défense de théâtre

Les contributions européennes possibles à la future architecture de la défense antimissile du territoire européen peuvent être de deux ordres :

- celles déjà prévues pour la défense de théâtre, en liaison avec le programme ALTBMD ;

- des contributions additionnelles répondant au besoin propre de la défense des territoires.

C'est dans le domaine de la défense de théâtre que se situent les principaux programmes en cours, impliquant un nombre réduit de pays. Ils ont déjà été évoqués dans la présentation du programme ALTBMD.

S'agissant des systèmes terrestres à capacité antibalistique, on trouve en Europe trois cas de figure :

- la France et l'Italie ont coopéré pour la réalisation du SAMP/T, système sol-air reposant sur le missile Aster 30 ;

- l'Allemagne et les Pays-Bas ont acheté des systèmes américains Patriot PAC-331(*) ;

- l'Allemagne et l'Italie participent au programme MEADS en coopération transatlantique avec les Etats-Unis qui ont annoncé il y a quelques mois qu'ils n'iraient pas au-delà de la phase de développement.

Le programme MEADS, dont la France s'est retirée en 1995, visait à réaliser un système complet, aérotransportable et mobile de défense sol-air, y compris contre les missiles balistiques, comportant un lanceur et des intercepteurs, un radar de surveillance UHF, deux radars multifonctions de conduite de tir (Multifunction Fire Control Radar - MFCR) et un centre d'opération tactique pour la gestion de l'engagement, le commandement et le contrôle. La particularité du système MEADS est qu'il a été conçu pour pouvoir opérer en autonome ou pour intégrer d'autres systèmes de défense sol-air, notamment de défense antimissile (THAAD, Arrow, SM-3 ...), selon le principe « plug and fight ».

La réalisation de l'intercepteur prévu pour le MEADS (version évoluée du Patriot PAC-3 fonctionnant par impact direct - Missile Segment Enhancement MSE) était entièrement placée sous responsabilité américaine (Lockheed-Martin), mais les industriels européens (MBDA-LFK en Allemagne, MBDA Italie) avaient en charge d'autres composants du programme, notamment le radar de surveillance et le radar de conduite de tir.

L'Allemagne et l'Italie ont respectivement pris en charge 25 % et 17 % du financement de ce programme. La question se pose désormais de la meilleure façon de rentabiliser cet investissement à l'issue de la phase de développement qui doit s'achever par des essais en 2013.

En ce qui concerne les systèmes navals, aucun bâtiment de défense anti-aérienne européen ne dispose aujourd'hui de capacités anti-balistiques, cette fonction n'ayant généralement pas été prise en compte dans leur concept d'emploi.

D'une manière générale, on peut constater que si nombre des systèmes de combat navals - radars ou armements - sont communs à plusieurs types de bâtiments européens, chaque marine a effectué son propre choix, si bien qu'il existe aussi un grand nombre de différences dans l'équipement de ces bâtiments, sauf en ce qui concerne les frégates Horizon franco-italiennes32(*).

L'un des apports potentiels des frégates anti-aériennes à une défense de théâtre réside dans leur radar de veille. Seuls les Pays-Bas envisagent actuellement une évolution de leur radar à longue portée Smart L pour lui donner des capacités de détection des missiles balistiques en allongeant sa portée (autour de 2 000 km). Ce radar équipe également les frégates anti-aériennes danoises et allemandes, et il est extrêmement proche du radar S1850 en service sur les bâtiments britanniques et les frégates Horizon italiennes et françaises. En revanche, les bâtiments espagnols et norvégiens sont équipés du radar américain SPY-1.

Plusieurs types de bâtiments de défense anti-aérienne en service en Europe disposent du même système de lancement que les bâtiments américains équipés du système de combat Aegis (Allemagne, Danemark, Espagne, Norvège, Pays-Bas), mais aucun des pays concernés n'a pour l'instant envisagé d'équiper ces bâtiments d'intercepteurs de type SM-3 américains. Pour leur part, la France, l'Italie et le Royaume-Uni n'ont pas doté la version navale de l'Aster 30 d'une capacité antibalistique.

S'agissant de la défense antimissile territoriale, les contributions volontaires européennes sont pour l'instant des plus réduites.

Le Royaume-Uni et le Danemark abritent de longue date des radars à très longue portée participant au réseau d'alerte avancée mis en place par les Etats-Unis lors de la guerre froide. La mise à niveau de ces radars a été engagée par les Etats-Unis en corrélation avec le développement de la défense antimissile territoriale. S'agissant du radar de Fylingdales dans le Yorkshire, un premier accord secret a été signé en 1985 entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni et les Etats-Unis, et un second l'a été en 2003. Un accord similaire a été conclu avec le Danemark en 2004 pour le radar de Thule, au Groenland. Ces radars participent à l'alerte en cas d'attaque du territoire américain en provenance de l'Est ou du Moyen-Orient. Par ailleurs, la base britannique de Menwith Hill est également intégrée dans le réseau de communication des satellites d'alerte américains.

Dans le cadre de l'EPAA, la Roumanie doit accueillir sur la base de Deveselu, au sud-ouest de Bucarest, le système américain Aegis Ashore composé d'intercepteurs terrestres SM-3, dont le déploiement est prévu en 2015. La Pologne doit abriter le second site en 2018.

La localisation du radar en bande X AN/TPY-2, indispensable à la transmission des données de poursuite aux bâtiments Aegis, n'a toujours pas été établie. Pour des raisons techniques, le choix des Etats-Unis s'était porté sur la Turquie, mais celle-ci s'est montrée réticente et une autre localisation, sans doute au bord de la mer Noire, est recherchée.

Hormis l'implantation d'infrastructures américaines, la seule annonce de contribution d'origine européenne entrant véritablement dans le champ de la défense antimissile territoriale provient jusqu'à présent de la France et concerne l'alerte avancée, avec les projets de satellite d'alerte et de radar très longue portée prévus par le Livre blanc. La décision de lancement des programmes n'est cependant pas encore intervenue.

Pour le Livre blanc français, cette capacité d'alerte avancée doit être interopérable avec les moyens de nos alliés et partenaires, la réalisation du satellite d'alerte étant engagée « si possible en coopération ». Des démarches ont été engagées en ce sens, mais elles n'ont pas trouvé d'écho pour l'instant, bien que l'alerte avancée présente un intérêt stratégique du point de vue de la défense antimissile territoriale en participant à la surveillance de la menace et en permettant une certaine autonomie dans l'appréciation des situations.

Il n'est pas absurde de penser que l'Agence européenne de défense (AED) aurait pu servir de cadre à des réflexions et travaux communs sur les implications pour l'Europe de la défense antimissile balistique et les moyens, pour les pays européens volontaires, de coordonner et fédérer leurs efforts. La mission de l'AED n'est-elle pas de développer les capacités de défense des pays de l'Union européenne, de promouvoir la recherche et technologie de défense et la coopération en matière d'armement, de renforcer la base industrielle et technologique de défense européenne ? On sait que faute de volonté politique des Etats, l'Agence est jusqu'à présent restée cantonnée dans des taches modestes et pour certains de nos partenaires, les questions touchant à la défense collective n'ont pas à être abordées dans les enceintes de l'Union européenne. Son absence du débat est vraisemblablement délibérée.

On constate finalement que le débat sur la défense antimissile du territoire européen s'est engagé au sein de l'OTAN dès 2002, puis accéléré à partir de 2007 avec les projets de déploiements américains en Europe, sans que les Etats européens ne se soient véritablement mobilisés, individuellement ou collectivement, pour influer sur la définition de ce projet et décider la forme de leur contribution.


* 31 L'Espagne et la Grèce disposant pour leur part du Patriot PAC-2 sans réelle capacité antibalistique.

* 32 Voir dans l'avant-propos « Notions liminaires » la présentation des frégates de défense anti-aérienne.