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La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ?

6 juillet 2011 : La défense antimissile balistique : bouclier militaire ou défi stratégique ? ( rapport d'information )

CHAPITRE II

DES NATIONS EUROPÉENNES PEU IMPLIQUÉES,

UN DILEMME POUR LA FRANCE

S'agissant de la protection du territoire européen, il reviendrait logiquement aux pays européens d'élaborer les réponses aux questions clefs de la coopération avec la Russie, du commandement de la future défense antimissile balistique et des moyens nécessaire à son fonctionnement.

Or, non seulement la question n'a jamais été abordée dans les instances spécifiquement européennes, mais à l'OTAN, un grand nombre d'Etats européens se comportent davantage en spectateurs d'un scénario écrit par d'autres qu'en acteurs de leur propre sécurité.

L'absence de marges de manoeuvre financières, les interrogations sur la réalité de la menace et le sentiment que la protection américaine va de soi expliquent cette attitude prudente, laissant aux Etats-Unis la maîtrise du calendrier et la mise en oeuvre effective du système.

Pour la France, la passivité ne constitue cependant pas une option, car elle comporte plus d'inconvénients que d'avantages.

I. DES NATIONS EUROPÉENNES PEU IMPLIQUÉES

A. L'ABSENCE DE VISION COMMUNE ET DE RÉPONSE CONCERTÉE EUROPÉENNE

1. La défense du territoire européen contre les missiles balistiques : une idée américaine, des degrés d'appropriation très divers parmi les nations européennes

La protection du territoire européen contre les missiles balistiques n'est pas une idée d'origine européenne. Cet objectif défini à Lisbonne est paradoxalement l'aboutissement d'une démarche initiale exclusivement conçue pour la protection du territoire américain.

Avec l'entrée en fonction de George W. Bush en 2001, les Etats-Unis revoient leurs projets de défense antimissile dans un sens plus ambitieux, en établissant un lien conceptuel avec la protection des pays alliés et amis. C'est l'origine de la réflexion qui s'engage à l'OTAN après le sommet de Prague de 2002.

Les pays européens ne manifestent pas alors d'appétence particulière pour un système qui leur paraît financièrement hors de portée et dont l'utilité et l'efficacité restent à démontrer.

Mais de nouvelles initiatives américaines, quelques années plus tard, les amènent à endosser l'objectif d'une défense antimissile territoriale.

L'évolution s'est faite en trois temps. Dans un premier temps, l'administration Bush considère que la protection du territoire américain nécessite, outre les deux sites d'intercepteurs prévus aux Etats-Unis, un troisième site en Europe (radar en République tchèque, intercepteurs en Pologne). Dans un deuxième temps, afin de rendre cette démarche plus acceptable au plan politique, elle indique que ce troisième site assurera aussi la protection d'une partie du territoire européen, les zones non couvertes pouvant éventuellement être protégées par un programme complémentaire réalisé sous l'égide de l'OTAN. Dans un troisième temps, l'administration Obama abandonne le projet de troisième site et propose son « approche adaptative phasée » pour l'Europe (EPAA) en inversant les termes de la proposition : les premières phases de l'EPAA, réalisées d'emblée dans le cadre de l'OTAN, permettront une protection progressivement étendue du territoire européen, avant de contribuer, dans la phase ultime, à la protection du territoire américain.

Si le projet de troisième site (administration Bush) et l'EPAA (administration Obama) constituent deux manières bien différentes de protéger le territoire européen contre les missiles balistiques, elles ont en commun que les Européens n'ont pris aucune part à la conception de l'une comme de l'autre.

Dans ces conditions, il n'y a rien d'étonnant à l'absence de réelle vision commune européenne sur un projet pourtant destiné à la protection du territoire européen.

Globalement, les nations européennes ont été plutôt satisfaites de voir les Etats-Unis clairement placer leur initiative dans le cadre de l'OTAN. Bien qu'elles n'aient pas d'elles mêmes véritablement exprimé un besoin de protection de leurs territoires et de leurs populations contre les missiles balistiques, elles ont admis la pertinence de cet objectif, d'autant plus qu'il paraît pouvoir être réalisé à moindre coût, grâce à une contribution volontaire des Etats-Unis.

Le fait que cette protection du territoire européen soit pratiquement offerte par les Etats-Unis dispense en quelque sorte les Européens de forger leur propre vision et les met en tout état de cause en position délicate pour discuter, et a fortiori contester, l'architecture proposée et les modalités de mise en oeuvre.

Plusieurs pays, parmi les nouveaux membres, ont surtout vu dans les déploiements envisagés par l'EPAA, qu'il s'agisse d'intercepteurs ou de radars, la perspective d'un ancrage physique de moyens américains sur leur propre sol, témoignage visible des assurances de sécurité apportées par le grand allié.

La plupart des pays qui se déclarent préoccupés par la menace balistique et soucieux que le futur système assure une protection efficace de leur territoire et de leur population ne semblent pas pour autant envisager de contribution nationale propre.

La position turque est paradoxale. La Turquie s'est opposée à toute désignation de la menace dans les textes adoptés à Lisbonne. Dans le même temps, elle insiste pour que la totalité de son territoire soit protégée par la future défense de l'OTAN. Dans la mesure où l'EPAA, du moins dans ses premières phases, semble ne pas pouvoir couvrir certaines portions du territoire turc, elle souhaite la mise en place par ses alliés de l'OTAN, le cas échéant sur financements communs, de moyens de protection complémentaires. Mais pour autant, elle ne veut pas accueillir sur son sol le radar en bande X américain indispensable à la mise en oeuvre de l'EPAA.

Enfin, plusieurs pays européens de l'OTAN étaient déjà engagés dans des programmes de défense antimissile, bien avant que celle-ci n'ambitionne la protection des territoires et des populations de l'Europe. Ces programmes conduits par des pays disposant de capacités industrielles (Allemagne, Italie, France, Pays-Bas), en national, en coopération européenne ou en coopération transatlantique, sont essentiellement orientés vers la défense de théâtre. Ils illustrent la grande variété des choix opérés - en ordre dispersé - par les pays concernés, et ne s'intègrent que partiellement dans la problématique de la défense des territoires et des populations.