IV. MIEUX DÉFINIR ET RENFORCER LA FONCTION « HISTOIRE »

A. RENFORCER LA FONCTION HISTORIQUE DU SHD ET REVALORISER SON RÔLE AUPRÈS DES ARMÉES

La fonction histoire, essentielle à l'origine des services historiques des armées puis du SHD, semble avoir été progressivement marginalisée.

Une note de la délégation aux patrimoines culturels de la DPMA du 13 décembre 2010 définit ainsi de manière très restrictive la place de la recherche historique au sein du SHD : le SHD ne serait pas un organisme de recherche, mais un service d'archives comportant des chercheurs travaillant directement à partir des fonds et collections du service.

La lettre de mission adressée par le directeur de la DPMA au Général Olivier Paulus, chef de service de 2011 à 2013, est explicite. Alors que le décret n° 2005-36 du 17 janvier 2005 portant création du SHD précise que le service « contribue aux travaux relatifs à l'histoire de la défense », la recherche historique ne serait qu'une fonction support du coeur de métier « archives » et aurait pour objet principal de contribuer à leur valorisation à travers des actions culturelles ou pédagogiques, comme la mise en place d'un service éducatif chargé « de former les jeunes en leurs procurant les clefs de lecture des objets patrimoniaux que les archives conservent et, d'une manière plus générale, de les initier à des pratiques qui viennent compléter l'enseignement de l'histoire ».

Selon les directives de la DPMA, les chercheurs doivent être astreints à participer à l'accueil en bibliothèque et aux actions éducatives.

De même, est contestée l'intérêt des « staff-rides » 7 ( * ) , auxquels contribue le SHD pour le cours supérieur d'état-major (CSEM), ainsi que les activités d'enseignement dans les écoles militaires.

L'organisation actuelle du SHD est symptomatique de cette conception. Le centre de recherche historique du service est un simple département - le département recherche études enseignement (DREE) - du Centre historique des archives (CHA), situé à Vincennes.

Pourtant, la recherche historique au SHD constitue une mission autonome, qui doit également être au service des forces, et pas seulement de la valorisation des archives auprès du public, en contribuant à éclairer la formation des officiers, la réflexion stratégique et la planification des opérations.

L'intervention au Mali a démontré que les documents et les observations de terrain de l'époque coloniale pouvaient être directement utiles à la conduite des opérations. Le caractère stratégique du contrôle de la ville de Kidal a ainsi été évalué notamment à l'aune d'une analyse historique produite par les chercheurs du SHD.

Aux États-Unis, au Royaume-Uni, la recherche en histoire militaire, y compris sur des évènements très récents, est extrêmement valorisée.

Le Secrétaire à la défense américain, l'équivalent de notre ministre de la défense a directement auprès de lui un bureau historique, de même que chacune des armées et que l'État-major général.

Les historiens militaires participent activement à la formation des officiers, aux réflexions stratégiques et à la planification des opérations.

L'histoire en appui des opérations

« [...] Le Dépôt de la guerre, créé par Louvois en 1699, n'était pas uniquement destiné à la conservation inerte des archives. Il formait une gigantesque base de données dans laquelle puisaient les chefs militaires et politiques pour préparer de nouvelles opérations. Louis-Alexandre Berthier, le chef d'état-major de Napoléon Ier, le savait mieux que quiconque, lui qui avait appris le métier d'ingénieur géographe aux côtés de son père, Jean-Baptiste, qui organisa le Dépôt de la guerre comme un véritable outil opérationnel. À cette époque, on était persuadé que Frédéric II de Prusse avait perdu la bataille de Kolin (18 juin 1757) parce qu'il n'avait pas pu disposer des cartes du théâtre d'opération.

Le travail cartographique réalisé par les ingénieurs géographes constituait un matériau utile, même lorsque les cartes étaient périmées. Celles-ci, en effet, ne sont pas de simples photographies du territoire. Elles en sont une lecture, une interprétation. Elles racontent une histoire, qui peut être complétée par d'autres sources qui sont celles de l'histoire militaire : les mémoires, les reconnaissances et les journaux des marches et des opérations, institués en 1874. Après la défaite de 1870, on savait que le témoignage des opérations présentes nourrirait l'histoire et la réflexion stratégique de l'avenir. De fait, dans le sillage de l'École supérieure de Guerre, créée en 1876-1880, la pensée militaire s'enracina dans la réflexion historique. Contrairement à une idée couramment admise, l'exploitation de l'histoire par les penseurs militaires de la période 1870-1914 ne fut pas caricaturale. Elle se révéla, au contraire, d'une incroyable richesse et donna naissance à une grande profusion d'idées nouvelles. C'est la transcription doctrinale de cette profusion qui fut défaillante, en réduisant le modèle napoléonien à quelques mots d'ordre réducteurs. Cette simplification d'une réalité complexe était le contraire de l'exercice critique auquel nous invite la science historique. [...]

Aujourd'hui, c'est un autre danger - celui de l'amnésie - qui guette la pensée militaire. Le lien entre les opérations en cours et l'histoire des conflits passés s'est considérablement distendu. Les archives du Service historique de la défense apparaissent souvent comme les vestiges d'un temps révolu. Elles ne sont pas connectées aux circuits du retour d'expérience et aux sphères opérationnelles. L'amnésie d'aujourd'hui crée ainsi les conditions de celle de demain. Il n'y a, à cela, aucune fatalité. Pratiquée avec méthode, rigueur et esprit critique, l'histoire peut encore nourrir la pensée militaire. »

Source : Hervé Drévillon, extraits de « L'histoire en appui des opérations », Armées d'aujourd'hui, n° 381, juin 2013

Selon les dernières indications transmises à vos rapporteurs, le ministère de la défense a récemment été décidé de renforcer la compétence du SHD en matière de recherche historique, dans le respect de sa mission archivistique. Pour cela, lui sera transféré le pôle historique de l'Institut de recherche stratégique de l'école militaire (IRSEM).

L'IRSEM, dont la création a été formalisée par un arrêté du 15 octobre 201 0 , est un centre de recherche de niveau ministériel, issu de la fusion du Centre d'études en sciences sociales de la défense (C2SD), du Centre d'études et de recherches de l'enseignement militaire supérieur (CEREMS), du Centre d'études d'histoire de la défense (CEHD) et du Centre des hautes études de l'armement (CHEAr).

En pratique, trois postes vont être transférés de l'IRSEM au SHD, dont un de professeur des universités, qui prendra la tête du nouveau pôle histoire du SHD et sera également directeur scientifique du SHD. À ce titre, il aura une mission d'animation de la politique de la recherche, associant les historiens, mais aussi les conservateurs. Le pôle histoire sortira du CHA pour être directement rattaché au chef du SHD, et concerner ainsi l'ensemble des centres du SHD. L'importance de la démarche historienne pour la réflexion stratégique sera réaffirmée.

Vos rapporteurs approuvent cette évolution et souhaitent que la nouvelle organisation ainsi définie soit mise en place rapidement.

Cependant, pour éviter que les mêmes errements se reproduisent, il convient de revenir sur la tutelle exercée par la DMPA, qui, jusqu'ici, a plutôt oeuvré dans le sens d'une restriction, voire d'une extinction, de l'activité de recherche historique menée par le SHD. Il importe notamment que le budget de fonctionnement du pôle histoire soit géré par le SHD et non directement par la DMPA.

Recommandation n° 15 : renforcer la fonction historique du SHD et revaloriser son rôle auprès des armées.


* 7 Inaugurées au XIX e siècle par les Prussiens sous l'appellation d' « historische Geländebesprechungen », puis reprises par les armées britanniques et américaines sous le terme de «staff ride», les études historiques sur le terrain ont été introduites, en France, aux Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan en 2003 puis au CSEM en 2004, avec le concours du SHD.

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