Allez au contenu, Allez à la navigation

Actes du colloque Femmes résistantes, organisé le 27 mai 2014 dans le cadre de la première commémoration, au Sénat, de la Journée nationale de la Résistance

18 juillet 2014 : Actes du colloque Femmes résistantes, organisé le 27 mai 2014 dans le cadre de la première commémoration, au Sénat, de la Journée nationale de la Résistance ( rapport d'information )

Deuxième table ronde :
Biographies et témoignages

Présidence : Guy Krivopissko

Conservateur du Musée de la Résistance nationale de Champigny-sur-Marne

Intervenantes :

Témoignage de Colette Périès-Martinez

Ancien agent de liaison de l'Armée secrète de Haute-Savoie
puis du Maquis des Glières

Témoignage de Colette Lacroix

Ancienne du mouvement Forces unies de la jeunesse,
du Réseau « Pimento » et des Maquis de l'Ain

Corinne Bouchoux

Docteure en histoire, sénatrice de Maine-et-Loire, groupe écologiste

Claudine Lepage

Sénatrice représentant les Français établis hors de France, groupe socialiste

Corinna von List

Docteure en histoire,
chercheure associée à l'Institut historique allemand de Paris

Une vidéo d'interview de Mme Colette Périès-Martinez est projetée

1. Témoignages de Mmes Colette Périès-Martinez et Colette Lacroix

Guy Krivopissko, conservateur du Musée de la Résistance nationale de Champigny-sur-Marne

Lors d'un colloque organisé en 1975 par l'Union des Femmes françaises - dont il a été rappelé l'origine résistante à travers les comités populaires féminins - sur les femmes dans la Résistance, le résistant et historien de la Résistance Henri Noguères déclarait :

« Il en fut des femmes dans la Résistance comme il en est, quotidiennement, des femmes dans la vie. Elles y ont fait toutes ces choses qu'elles seules pouvaient faire, - ou qu'elles pouvaient faire en tout cas, indiscutablement mieux que les hommes. Elles y ont fait aussi, et tout aussi bien que les hommes, tout ce que les hommes faisaient »32(*).

Je pense que cette table ronde sera l'illustration parfaite de ces propos du résistant Henri Noguères. Nous entendrons d'abord successivement les témoignages des résistantes Colette Périès-Martinez et Colette Lacroix. Suivront les communications sur Rose Valland faite par la sénatrice Corinne Bouchoux, sur Sophie Scholl et la Résistance allemande effectuée par la sénatrice Claudine Lepage, et sur la résistante agente du SOE Pearl Witherington, présentée par l'historienne Corinna von List.

Ces communications seront prolongées par les témoignages des résistantes et déportées Jacqueline Fleury et Marie-José Chombart de Lauwe.

Madame Colette Péries-Martinez, je souhaite présenter très brièvement votre parcours en Résistance. Vous avez 20 ans en 1940 et vous habitez la Haute-Savoie. Vous grandissez dans une famille de hauts fonctionnaires de la République : votre père a été préfet. Après des études secondaires au lycée d'Annecy, vous suivez une formation médico-sociale à la Croix-Rouge et vous fréquentez un groupe de jeunesse chrétienne. Le refus de la situation créée par la défaite, l'occupation et la collaboration, est celui de toute votre famille. Jusqu'en 1942, avec votre soeur aînée et un groupe de jeunes filles, vous oeuvrez pour les prisonniers de guerre, puis vous franchissez un pas supplémentaire en devenant agent de liaison de l'Armée secrète et des groupes de combats des mouvements de Résistance, notamment du maquis des Glières. Vous transportez du courrier, des renseignements, vous planquez et exfiltrez des résistants et des soldats alliés, vous transportez de l'argent... Votre zone d'action est la Haute-Savoie, l'Ain, l'Isère ; vous allez jusqu'à Lyon, Avignon et Marseille.

Première question : quel évènement vous paraît invivable, insupportable au sens propre du terme, pour provoquer votre entrée en Résistance ?

Colette Périès-Martinez, ancien agent de liaison de l'Armée secrète de Haute-Savoie puis du Maquis des Glières

Je pense que c'est surtout de ne plus se sentir libre. Dans la rue, n'importe qui pouvait être arrêté. Annecy était devenue zone interdite et je ne pouvais pas accepter que des amis soient arrêtés, emprisonnés ou déportés. C'est une des raisons pour lesquelles que je me suis lancée en Résistance, mais nous étions quatre à faire partie d'un groupe catholique. Toutes les quatre, nous avons formé une équipe d'agents de liaison, sous la direction du général Vallette d'Osia. Nous dépendions de l'Armée Secrète.

Guy Krivopissko

Comme le disait Françoise Leclercq, « Pour entrer en résistance, encore fallait-il rencontrer la Résistance ». Pour vous, cela s'est passé comment ?

Colette Périès-Martinez

Je pense que dans notre groupe, nous nous sommes dit : « on ne peut accepter cette situation ». Nous avions des amis scouts, et la responsable des scouts d'Annecy voulait créer une équipe féminine d'agents de liaison, à la demande du général Vallette d'Osia : elle nous a alors demandé d'y participer.

Guy Krivopissko

Pour autant, on a rappelé les dangers, mais aussi cette infériorité dans laquelle votre situation de femme, de jeune fille, vous plaçait. Dans votre éducation, qu'est-ce qui vous a autorisée à désobéir ?

Colette Périès-Martinez

Être une femme était plutôt une supériorité dans la Résistance [applaudissements], car nous passions beaucoup mieux que les hommes. C'était à nous de le faire !

Guy Krivopissko

Mais dans votre éducation, avez-vous appris à penser par vous-même, à agir ?

Colette Périès-Martinez

Ah oui ! Mes parents tenaient beaucoup à ce que nous pensions par nous-mêmes.

Guy Krivopissko

Pouvez-vous rappeler les propos de votre père lorsque vous avez commencé à fréquenter ce groupe de jeunes chrétiennes ?

Colette Périès-Martinez

Comme j'aimais beaucoup mon père, quand j'ai voulu entrer dans ce mouvement de jeunes chrétiens, je lui ai demandé son accord. Il m'a dit : « Promets-moi une chose. Une fois par mois, ou tous les deux mois, demande-toi si tu penses encore par toi-même, ou si c'est le mouvement qui pense pour toi... » [applaudissements]. Je ne l'ai jamais oublié.

Guy Krivopissko

Colette Lacroix, vous avez 16 ans en 1940 et vous habitez dans l'Ain. Votre père est prisonnier. Vous êtes lycéenne au lycée Edgard Quinet et aussi au lycée Lalande, puisque la guerre réunit les deux établissements, celui de garçons et celui de filles. Je rappelle qu'à l'époque, vous êtes parmi les rares jeunes qui peuvent poursuivre des études secondaires (seuls 3 % d'une classe d'âge poursuit alors des études), ce qui était encore plus rare pour les jeunes filles. Votre premier refus est immédiat, ainsi que celui de toute votre famille. Ce sont d'abord des réactions spontanées, et qui se prolongent très vite au sein du mouvement « Libération Sud », de « Combat » et des « Forces Unies de la Jeunesse », ainsi qu'à partir de 1943 au sein du réseau de renseignement « Pimento », de l'Intelligence Service. Le responsable de ce réseau de renseignement pour l'Ain est Henri Gauthier ; il devient votre mari. Vous donnez naissance, durant l'Occupation, en 1944, à votre premier enfant.

Ainsi successivement, et parfois parallèlement, vous contribuez à des actions de propagande de la Résistance, mais aussi avec les maquis de l'Ain, ceux de l'Armée Secrète et les FTP. Vous effectuez des missions de liaison, vous planquez, exfiltrez des résistants et des soldats alliés, vous organisez, réceptionnez et répartissez les parachutages et participez même à la lutte armée, notamment à des sabotages ferroviaires. La zone d'action sur laquelle vous agissez est l'Ain et ses départements limitrophes, mais le réseau de renseignements vous conduit aussi à Toulouse.

Comme pour Colette Périès-Martinez, je vous poserai trois questions. Première question : quel évènement vous paraît à ce point insupportable que vous décidez de vous engager en Résistance ?

Colette Lacroix, ancienne du mouvement « Forces unies de la jeunesse », du Réseau Pimento et des maquis de l'Ain

C'est l'arrivée des Allemands. J'avais été témoin de l'arrivée des Espagnols chassés par Franco et j'avais trouvé leur situation épouvantable. Je m'étais alors dit que la situation qui nous attendait avec Hitler allait être du même genre. Donc il était obligatoire pour moi d'être contre cette situation.

Guy Krivopissko

Deuxième question : quand et comment rencontrez-vous la Résistance ?

Colette Lacroix

Très facilement. Chez le voisin de mes parents, Paul Pioda, qui est mort en déportation, j'ai rencontré Marcelle Appleton, grande résistante qui m'a demandé d'aller faire mon premier acte de Résistance en novembre 1940 en me cachant chez elle, pendant que des gens venaient fouiller sa maison.

Guy Krivopissko

Enfin, dans votre éducation, comme pour Colette Périès-Martinez, qu'avez-vous reçu qui vous engage à désobéir ?

Colette Lacroix

Mon père a été fait prisonnier, alors qu'il n'aurait pas dû l'être. Il est allé à Strasbourg, avec son unité - il était capitaine - pour se faire démobiliser (ils ne s'étaient pas rendus aux Allemands). Ils avaient reçu l'assurance qu'ils ne seraient pas faits prisonniers. Ce manque de respect de la parole donnée a contribué à me révolter.

Guy Krivopissko

Avez-vous appris à désobéir ?

Colette Lacroix

Ça n'était pas de la désobéissance, au contraire, mais une obéissance à mes idées.

Guy Krivopissko

Je vous remercie. [applaudissements]

Avec le bref résumé des parcours des deux Colette, vous aurez compris qu'il leur est impossible de faire le récit de toutes ces années de Résistance. Mais j'aimerais qu'elles nous racontent chacune - et cela reprendra le questionnement de Claire Andrieu ou la formule d'Henri Noguères - deux évènements, deux faits de Résistance : l'un qu'elles ont accompli à l'égal des hommes avec qui elles résistaient, et l'autre qu'elles ont accompli alors qu'elles seules, jeunes femmes, pouvaient l'effectuer. Colette Périès-Martinez, pendant toutes ces années de Résistance et dans toute votre action, quel fait de Résistance avez-vous accompli à l'égal d'un homme ?

Colette Périès-Martinez

Par exemple, un jour, je rentrais de Suisse avec un sac à main que j'avais fait moi-même en ficelle, avec une doublure pour y cacher beaucoup de papiers, et ça se voyait très bien. Le car a été arrêté par des policiers français - ils portaient le feutre et l'imperméable - et des Allemands, qui ont dit à tout le monde de descendre pour la fouille.

Je suis restée assise, bien sûr, avec mon sac, et un policier monte et me dit : « Pourquoi vous ne descendez pas ? ». Je lui dis : « Je suis cardiaque. Si vous me laissez pendant une heure debout au soleil, je meurs ». Nous avons discuté un petit peu, et au bout d'un moment je lui demande : « Pourquoi arrêtez-vous les femmes ? ». Il me répond : « Parce qu'il a des femmes qui portent des papiers ». Je lui dis : « Moi je n'aurais jamais le courage de cacher des papiers, puisqu'on risque sa vie. Je suis peureuse ». Il me répond : « Oui, vous n'avez pas une tête de terroriste... ». Et il m'a laissée tranquille ! [applaudissements]

Guy Krivopissko

Je sais aussi qu'au sein de votre réseau, vous avez participé à des activités de codage et de décodage de messages.

Colette Périès-Martinez

J'ai effectivement travaillé avec un officier parachuté de Londres et j'allais assez souvent l'aider à décoder, c'était assez amusant ! Il venait souvent à la maison pour effectuer la liaison radio avec Londres. J'ai continué à le voir après la guerre. Il était ennuyé en me disant : « Comme je suis très riche, pour les uns je serai un fils des deux cents familles à rejeter, et pour les autres je serai un ?sale Juif?». C'est un peu ce qui lui est arrivé...

Guy Krivopissko

Merci pour ce témoignage [applaudissements].

Colette Lacroix, même question. Parmi toutes les actions auxquelles vous avez participé, quelles sont les choses que vous avez réalisées à l'égal de vos compagnons hommes ? Et lesquelles avez-vous faites, qu'ils n'auraient pas pu accomplir, eux ?

Colette Lacroix

Par exemple, lorsque j'ai été chargée de surveiller Klaus Barbie. J'étais allée à Toulouse pour porter du matériel (du plastique, etc...) et là, j'avais rendez-vous avec mon patron anglais, le major Brooks. Il me dit : « Je viens d'entendre le message selon lequel le débarquement va avoir lieu aux environs de Sète. Je t'ai trouvé une place dans le train, dans le même compartiment que Klaus Barbie. Au moment du débarquement, il faudra pouvoir mettre la main sur lui, ne pas le quitter ». Ce n'était pas un homme qui pouvait le faire...

Malheureusement, à l'époque, nous n'avions pas de téléphones portables ! Et quand nous sommes partis dans le train, nous ne savions pas que le débarquement à Sète avait été annulé. Le train s'est arrêté aux environs de Sète, et j'étais dans le compartiment de Barbie. Au bout d'une demi-heure, je suis sortie dans le couloir, effarouchée, et j'ai dit aux gardes du corps de Barbie que j'avais peur. Ils ne savaient pas ce qui se passait. Au bout d'un moment, Barbie a sorti la tête de son compartiment pour savoir ce que je voulais, et ses gardes lui ont répondu que j'avais peur. « Qu'elle vienne dans mon compartiment ! », a-t-il dit.

Je suis revenue dans le compartiment de Barbie, et nous avons passé plusieurs heures ensemble. Nous sommes arrivés en fin de compte à Lyon, où nous sommes allés dans un restaurant où il a été accueilli à bras ouverts. Au moment de son procès, j'avais presque envie d'aller révéler le nom de ce restaurant, mais je ne l'ai pas fait... Comme Barbie avait envie d'aller plus loin, j'ai prétexté d'aller aux toilettes, et je me suis sauvée comme j'ai pu. Voilà ! [applaudissements]

Autrement, pour faire sauter des trains, des ponts, nous n'agissions pas différemment des hommes. La première fois que j'ai fait sauter un pont, j'ai eu horriblement peur parce qu'une grosse pierre est tombée juste à côté de moi. C'était sur le pont du Suran, dans le département de l'Ain, entre Bourg et Pont-d'Ain.

Guy Krivopissko

Le temps nous est compté, mais j'espère que nous aurons un temps d'échanges avec la salle pour que vous puissiez continuer de questionner les deux Colette.

Nous poursuivons l'évocation de ces femmes en Résistance avec l'itinéraire de Rose Valland, à laquelle Corinne Bouchoux, sénatrice et historienne, a consacré de nombreuses études. La figure de Rose Valland est aujourd'hui bien connue, et est beaucoup moins caricaturale que ne l'a montrée le film Le Train33(*), où ce personnage était interprété par Suzanne Flon.

2. Rose Valland, la Résistance au musée (Corinne Bouchoux, sénatrice de Maine-et-Loire)

Corinne Bouchoux, historienne, sénatrice de Maine-et-Loire, groupe écologiste

Quelques mots sur Rose Valland. On avait demandé à Lucie Aubrac de faire une conférence sur Rose Valland en 1998, mais elle s'était aperçue qu'elle avait en réalité assez peu d'éléments sur elle. Je me suis donc penchée sur son itinéraire atypique, mais qui reprend des éléments qui ont été évoqués tout à l'heure.

Née en 1898 à Saint-Étienne de Saint-Geoirs dans un milieu modeste (son père est charron, sa mère ne travaille pas), elle fait l'École normale d'institutrices - c'est déjà une expédition - et là, on la découvre talentueuse. Elle part faire les Beaux-Arts à Lyon, puis elle s'enhardit et arrive à Paris dans les années 1930 ; elle y étudie l'histoire de l'art. Elle gagne chichement sa vie et se retrouve en 1940, par un concours de circonstances qui a été étudié depuis, au musée de Jeu de Paume au moment où vont commencer les pillages et les spoliations.

Entre 1940 et 1944, elle va se livrer à une forme singulière de résistance : elle ne sauvera pas des vies, mais contribuera à sauver des biens. Au quotidien, elle met en fiches ce que font les nazis. Elle va réussir - c'est un travail minutieux, patient - à noter les destinations des oeuvres d'art qui partent vers l'Allemagne. Elle va parvenir aussi, via Jacques Jaujard, à en informer la Résistance. C'est une résistance totalement atypique : elle est seule et prend des notes34(*).

On a su depuis quelle avait été son existence : c'est une existence singulière parce qu'elle ne sera pas réellement inquiétée, même si elle a été menacée plusieurs fois. À la Libération, incorporée à l'armée française et à l'armée américaine, elle est sur le terrain pour éviter que ne soient bombardés les endroits où sont cachées les oeuvres d'art. Elle fera ensuite le choix, là aussi atypique, de vivre en Allemagne entre 1945 et 195335(*), avec deux missions essentielles : assurer le retour des oeuvres d'art, mais aussi la reconstruction des musées allemands. Elle avait déjà le souci de l'Europe, l'idée de la paix, tout en conservant la mémoire de ce qui s'était passé...

Pour revenir à ce qui a été dit tout à l'heure sur la reconnaissance de ces femmes résistantes, Rose Valland a reçu assez tôt toutes les décorations possibles, les distinctions françaises, américaines puis allemandes. Elle a donc reçu tous les honneurs au titre de son activité de résistante36(*). Néanmoins elle est restée en dehors des réseaux de sociabilité de la Résistance, parce qu'elle a vécu en Allemagne après la guerre principalement, peut-être aussi parce qu'elle avait un mode de vie différent : elle vivait avec une femme, avec qui elle est restée jusqu'à la fin de ses jours. Elles ont travaillé ensemble après les années 1960 sur le dossier des restitutions, qui leur tenait à coeur.

Je voulais vous faire partager cet itinéraire qui a été déformé par deux fois, dans le film Le Train37(*) et de façon plus caricaturale dans le film plus récent, américain38(*), qui en fait une personne à la moralité douteuse, ce que n'était pas Rose Valland.

Rose Valland a mis ses compétences au service d'une forme de Résistance du quotidien, mais qui a quand même permis de sauver un grand nombre d'éléments du patrimoine artistique et des collections privées, en particulier les biens des Juifs qui avaient été spoliés. Il était donc important de ne pas l'oublier dans ce colloque.

Guy Krivopissko

Je vous conseille de lire l'ouvrage que Corinne Bouchoux a consacré à Rose Valland : Rose Valland, la Résistance au musée39(*). Il y a eu une exposition au Centre d'histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon40(*) consacrée à Rose Valland, qui a même eu les honneurs d'une bande dessinée41(*)...

Au coeur du système nazi, la Résistance est celle de ces jeunes étudiants du groupe de la Rose Blanche à Munich, dont Claudine Lepage, sénatrice, va nous dresser le portrait. Avant de lui laisser la parole pour cette présentation de Sophie Scholl, j'évoquerai brièvement son homonyme Dora Scholl, résistante antinazie réfugiée en France, qui oeuvre au « travail allemand », infiltre la Wehrmacht et travaille à la démoralisation des soldats, à leur passage à la Résistance.

Je crois que cette évocation des résistances franco-allemandes était nécessaire et je donne la parole sans plus tarder à Claudine Lepage.

3. Sophie Scholl, une résistante allemande (Claudine Lepage, sénatrice représentant les Français établis hors de France)

Claudine Lepage, sénatrice représentant les Français établis hors de France, groupe socialiste

Elle avait 22 ans, elle était étudiante en biologie et philosophie. Elle a été arrêtée le 18 février 1943 pour avoir dispersé des tracts dans les couloirs de l'Université de Munich. Son procès a eu lieu quatre jours plus tard et elle a été guillotinée quelques heures après. Elle était allemande, elle s'appelait Sophie Scholl.

Sophie a douze ans lorsqu'Hitler prend le pouvoir en Allemagne, le 30 janvier 1933. Malgré une éducation chrétienne imprégnée d'humanisme, elle entre, comme ses frères et sa soeur, dans les organisations de Jeunesse hitlérienne. Rapidement désabusés par le manque de sens, à leurs yeux, du rituel propre à ces organisations, les enfants Scholl s'en éloignent. Dès 1936, les deux frères de Sophie s'engagent dans une organisation de jeunesse parallèle, créée en 1929 et interdite dès l'arrivée d'Hitler au pouvoir car elle promeut la culture et l'ouverture sur le monde. Il s'agit d'une organisation masculine, mais Sophie est influencée par l'expérience qu'y vivent ses frères.

Au printemps 1937, Sophie et ses frères et soeur sont arrêtés par la Gestapo pour être interrogés. Sophie, qui n'a que 16 ans, est relâchée dans la journée mais l'emprisonnement de ses frères et de sa soeur la marque et l'empreint de fierté, sans qu'elle soit toutefois, comme ces derniers, d'ores et déjà en rupture totale avec le National-Socialisme. La lecture d'ouvrages interdits par le régime a une importance particulière dans le chemin qui conduit Sophie à la Résistance. Elle permet à la jeune fille de se forger un esprit civique, ce que cherchait précisément à empêcher le régime, interdisant les livres contraires à l'« esprit allemand ».

Les évènements qui conduisent à la Deuxième Guerre mondiale, de l'Anschluss à l'invasion de la Pologne, renforceront cette prise de conscience42(*). Son premier acte de Résistance est l'occasion pour elle de partager avec d'autres le rejet du régime, puisqu'elle se procure les livres prohibés auprès d'un groupe d'amis qui prend rapidement une place significative dans sa vie.

Sophie obtient son baccalauréat en mars 1940, mais doit, avant de commencer ses études, effectuer deux ans de travaux obligatoires dans une garderie d'enfants. Ce n'est donc qu'au mois de mai 1942 qu'elle débute ses études à Munich. Elle y retrouve son frère Hans, alors que celui-ci commence à organiser, avec trois autres étudiants, des actions de résistance passive pour mobiliser contre le régime, en diffusant des tracts dans l'Université.

Le moment précis auquel Sophie fut intégrée au groupe de la Rose Blanche, mouvement de résistance estudiantin créé autour du professeur Kurt Huber, n'est pas connu avec certitude. S'il est probable que la jeune fille en ait été dans un premier temps tenue à l'écart par son frère qui voulait la protéger, elle a rapidement pris part aux actions.

Au cours de l'été 1942, le groupe se sépare. Sophie doit travailler dans une usine de munitions tandis que certains garçons sont appelés sur le front russe. La jeune fille assiste par ailleurs au procès de son père, jugé pour avoir parlé imprudemment de ses convictions politiques au travail. Ces expériences renforcent les étudiants dans leurs convictions ; ils reprennent leurs actions lorsqu'ils reviennent à l'Université à l'automne. Le rôle de Sophie au sein du groupe s'accroît. Dès le début de l'année 1943, l'effet des tracts commence à se faire sentir parmi les étudiants de l'Université de Munich, et ils se rebellent davantage.

En février 1943, c'est la défaite de Stalingrad. Le danger s'accroît, mais le groupe veut communiquer cette nouvelle, qui ravive l'espoir de la chute d'Hitler. La Rose Blanche édite alors un tract à ce sujet. Ce sera le dernier. En effet, alors qu'Hans et Sophie le dispersent dans les couloirs de l'Université de Munich le jeudi 18 février 1943, le concierge les surprend et les dénonce à la Gestapo. Sophie et Hans nient, mais la fouille de leurs chambres d'étudiant est accablante. Le procès a lieu quatre jours plus tard, devant le tribunal populaire, en présence des parents Scholl. Il dure cinq heures. Sophie, son frère Hans et l'un de leurs camarades, Christoph Probst, sont condamnés à être exécutés. Ils sont guillotinés le jour même, en fin d'après-midi.

Sophie Scholl ne fut pas la seule femme résistante en Allemagne. Cependant, elle est un symbole important de la Résistance, comme en témoignent de nombreux ouvrages, documentaires et films consacrés au mouvement de la Rose Blanche. [applaudissements]

Guy Krivopissko

Nous continuons ces présentations de femmes étrangères avec Corinna von List, qui évoquera l'agente du Special Operation Executive (SOE), Pearl Witherington (« Marie » ou « Pauline » selon ses pseudonymes), qui n'est pas tout à fait anglaise puisqu'elle est née à Paris.

4. Pearl Witherington, une agente franco-britannique au Special Operation Executive (Corinna von List)

Corinna von List, docteure en histoire, chercheure associée à l'Institut historique allemand de Paris43(*)

Je vais vous faire un petit portrait de Pearl Witherington qui concerne uniquement ses activités dans la Résistance, faute de temps pour la présenter de manière plus complète.

Elle est née en 1914, à Paris en effet, mais elle est ressortissante britannique : je vous le précise car en tant que telle, elle est menacée directement d'internement administratif par les autorités allemandes en 1940. Elle est scolarisée à Paris jusqu'à l'âge de 17 ans, puis suivra un cours de dactylographie et obtiendra un diplôme linguistique de la Chambre de commerce britannique : elle est donc parfaitement bilingue.

Puis elle sera employée à l'ambassade de Grande-Bretagne à Paris jusqu'en 1940, date de l'arrivée des Allemands à Paris. À la fin de 1940 elle s'enfuit en Angleterre avec sa mère et ses trois soeurs cadettes : toute la famille est menacée d'internement administratif. À partir de juin 1943, elle sera agente du Special Operation Executive (SOE) : pour cela, elle recevra une formation classique, que passent tous les agents des services secrets britanniques. Elle reçoit des résultats particulièrement positifs à ces tests. Voici l'appréciation des services secrets britanniques : « Personne particulièrement apte à effectuer cette mission. [...] Très soucieuse de la sécurité. Elle possède des qualités de leader. »44(*)

Pour effectuer ses missions sur le terrain, elle reçoit une fausse identité, au nom de Geneviève Touzalin. J'ai trouvé dans son dossier personnel d'agente du SOE ce document qui prouve qu'elle était très bien entraînée à la signature de cette fausse identité.

Signature de Pearl Witherington
sous la fausse identité de Geneviève Touzalin

Sa première mission sera celle d'agent de liaison et chef-adjoint du réseau « Stationer SOE » (« stationer » veut dire « papetier » en français). Elle est parachutée le 22 septembre 1943 en France dans la région de Châteauroux. On voit sur cette carte que le réseau Stationer couvre un terrain particulièrement vaste, avec trois zones d'activité principales qui se trouvent autour de Châteauroux, de Clermont-Ferrand et de Tarbes. À la mi-octobre 1943, elle remplace temporairement le chef du réseau Stationer45(*), rappelé à Londres afin de réorganiser le réseau.

Il y a un détail intéressant que j'ai trouvé dans son dossier personnel : elle avait son domicile officiel clandestin à Limoges, c'est-à-dire hors des zones d'activité principales du réseau.

Après l'arrestation du chef du réseau « Stationer », le 1er mai 1944, elle prend l'initiative de subdiviser ce réseau. Par la suite, elle prendra la tête du réseau « Wrestler », également un réseau SOE, de mai à septembre 1944. À ce titre, elle réorganise et commande le maquis dans le département de l'Indre et organise un nombre importants de parachutages, fournissant les armes et munitions nécessaires au maquis au moment du débarquement. Son maquis réussit ainsi à repousser une violente attaque allemande effectuée par un régiment SS Panzergrenadier.

Pearl Witherington est finalement l'une des rares femmes à avoir participé à des combats à un poste de commandement. C'était donc un vrai leader.46(*) [applaudissements]

Guy Krivopissko

Merci, Corinna von List, pour cette très belle présentation.

Marie-José Chombart de Lauwe, ce portrait ne vous évoque-t-il pas d'autres jeunes femmes parachutistes que vous avez connues au camp de Ravensbrück ?

Marie-José Chombart de Lauwe, présidente de la Fondation pour la mémoire de la Déportation

Je voudrais évoquer très rapidement - nous avons peu de temps - l'histoire de quatre jeunes parachutistes que nous avons connues à Ravensbrück. En Afrique du Nord, le général Merlin a créé un corps de transmission de femmes, parmi lesquelles un groupe a accepté de suivre (c'était d'ailleurs sa volonté) une formation complémentaire en Angleterre, pour être ensuite parachuté en France. Au sein de ce groupe, certaines ont été exécutées et, je le souligne, les quatre qui ont été déportées à Ravensbrück espéraient être transférées dans un camp de prisonniers de guerre. Mais elles ont été convoquées en janvier 1945 chez le commandant et elles ont été exécutées.

Guy Krivopissko

Je crois, Marie-José Chombart de Lauwe, que vous vouliez aussi parler d'une autre oubliée, avant de témoigner de votre propre histoire de Résistance.

Marie-José Chombart de Lauwe

Je porte la mémoire de femmes que j'ai connues personnellement. J'ai parlé de nos parachutistes, que l'on appelait les « Merlinettes », mais il y a un autre cas qui est typique des situations vécues par les femmes.

C'était à la prison de la Santé. Nous étions au secret. Ma voisine de cellule était France Bloch-Sérazin. Elle fabriquait des produits chimiques destinés à faire sauter les trains de munitions. Elle avait monté un petit laboratoire et elle a été arrêtée avec tout le groupe de Raymond Losserand. Nous sommes restées voisines de cellule, et nous communiquions par des lieux secrets, puisque nous étions isolées. Elle m'a donc raconté son histoire. Elle a participé aux groupes armés. Ce qui lui est spécifique, c'est qu'au procès, elle était la seule femme. Le matin, par mon oeilleton, je les avais vus passer alors qu'ils se rendaient à la Maison de la Chimie. De nombreuses condamnations à mort ont été prononcées. Les Allemands avaient dit : « Nous, nous sommes généreux, nous n'exécutons pas les femmes. ». Mais France disait qu'avec la charge qui pesait contre elle (elle était classée terroriste, juive et communiste : pour les Allemands, le pire !), elle aurait préféré être condamnée à mort avec ses camarades hommes. Les noms de ceux-ci figurent sur la cloche du Mont-Valérien qui porte les noms des fusillés : il n'y a que des hommes... Le sort de France Bloch-Sérazin s'est malheureusement achevé à Hambourg, où elle a été guillotinée, puisque tel était le sort spécifique réservé aux femmes.

Guy Krivopissko

Merci, Marie-José.

Avant que nous entendions le témoignage de Marie-José Chombart de Lauwe et de Jacqueline Fleury sur leur résistance, qui a continué au camp de Ravensbrück, une vidéo de présentation va être projetée.

5. La Résistance des femmes au risque de la Déportation : témoignages de Marie-José Chombart de Lauwe, présidente de la Fondation pour la mémoire de la Déportation, et de Jacqueline Fleury, présidente honoraire de l'Association nationale des Déportées et Internées de la Résistance

Une vidéo d'interviews de Mmes Chombart de Lauwe et Fleury est projetée

Guy Krivopissko

Marie-José, vous avez 17 ans en 1940 et demeurez dans les Côtes d'Armor où votre père est médecin. Vous souhaitez d'ailleurs embrasser cette profession puisque vous entamez des études de médecine en 1941 à Rennes. La Résistance est immédiate pour toute votre famille, vous participez tous aux activités du réseau de renseignement « Georges France 31 ». Vous êtes arrêtés le 27 mai 1942, condamnés à mort, peine commuée en déportation Nacht und Nebel47(*) et vous êtes déportés le 26 juillet 1943, votre père à Buchenwald, votre mère et vous à Ravensbrück.

Qu'est-ce que rester résistante en camp de concentration nazi ?

Marie-José Chombart de Lauwe

Résister en camp de concentration, c'est deux aspects : tenter d'abord de sauver des vies et, d'autre part, de rester des êtres humains dignes, face à la volonté de déshumanisation imposée par les SS.

Guy Krivopissko

Pouvez-vous donner quelques exemples ? Vous parliez de cette circonstance incroyable qui vous amène à vous occuper des enfants nés au camp.

Marie-José Chombart de Lauwe

Il se trouve que ma mère était sage-femme, mon père médecin pédiatre, et je commençais moi-même mes études de médecine. Tout naturellement, je figurais sur une liste qui avait été déposée au Revier48(*). Quand j'arrive dans cette pièce49(*), c'est la consternation. Ces bébés avaient l'air de vieillards. C'est quelque chose d'atroce et de douloureux. Pour sauver des vies, il faut faire appel à la solidarité dans le camp : il s'agissait de trouver du lait, de petites bouteilles... Une infirmière courageuse vole une paire de gants de caoutchouc dans laquelle on taille dix tétines... On essaie de faire survivre ces bébés coûte que coûte, ce qui est extrêmement difficile. Ils mouraient tous... J'ai également assisté à une solidarité extraordinaire entre les mères : celle qui avait encore du lait mais dont le bébé était mort le donnait à un bébé survivant... De nos trois bébés français survivants, le seul encore en vie aujourd'hui - c'est le plus vieux car il est né en novembre 1944 - a reçu du lait d'une femme tzigane. En définitive, le fait que cet enfant ait été nourri par des femmes de plusieurs nationalités est réellement un symbole de l'Europe. [applaudissements]

Guy Krivopissko

Vous souhaitiez aussi évoquer cette dignité que vous avez voulu conserver, cette humanité : rester un être pensant, digne.

Marie-José Chombart de Lauwe

Nous avions formé des groupes d'amies. On se réunissait quand il y avait un anniversaire. On fabriquait clandestinement et à grands risques des objets cadeaux, pour les donner à celles dont on fêtait l'anniversaire. Or sortir un petit bout de tissu d'un atelier, le broder à mon numéro50(*), c'était déjà prendre un risque énorme, mais nous le vivions au quotidien. Un autre groupe chantait et récitait des poèmes, et j'ai d'ailleurs connu à l'époque, puisque nous étions dans la même baraque, Germaine Tillion, qui avait déjà commencé à rédiger ses pièces qui donneraient lieu au Verfügbar aux enfers.

Rire de nous-mêmes était également très important. Nous continuions ainsi à penser, face aux humiliations atroces qui nous étaient imposées. Voilà ce qu'étaient les femmes. Rester des êtres pensants, garder cette dignité, c'étaient cela, notre action continue, et ce sont ces valeurs essentielles : la solidarité et l'amitié, qui nous ont sauvées. [applaudissements]

Guy Krivopissko

Jacqueline Fleury, Marie-José parlait de ces petits objets [que vous vous offriez entre prisonnières], et vous en avez apporté quelques-uns. Peut-on les voir ?

Jacqueline Fleury, présidente honoraire de l'Association nationale des déportées et Internées de la Résistance

Ici, vous voyez les bijoux fabriqués dans le camp, à l'usine, avec des détritus, alors que c'était interdit. J'avais confectionné celui-ci comme cadeau pour l'une de mes compagnes. Là, ma cuillère, que j'avais fabriquée à l'usine aussi, au risque de me faire punir. Bien sûr, je n'ai pas tout apporté.

Guy Krivopissko

Voici aussi quelques-uns des journaux clandestins distribués par Jacqueline Fleury : Le Courrier de l'Air51(*), évidemment, Témoignage Chrétien52(*), ce qui est logique, et un numéro extraordinaire de Défense de la France, dont vous étiez membre, daté du 14 juillet 1943.

Jacqueline Fleury

Il a été distribué à la sortie du métro par quelques-uns de nos camarades, dont Geneviève de Gaulle.

Guy Krivopissko

Cela nous renvoie à la communication de Danielle Tartakowsky : ces femmes qui sont dans la rue, qui se montrent, non seulement pour protester mais aussi pour appeler à l'organisation et à la Résistance.

Quelques mots sur Jacqueline Fleury. Vous avez 16 ans en 1940, vous êtes lycéenne, comme Marie-José Chombart de Lauwe, et grandissez dans une famille durement et douloureusement touchée par la Première Guerre mondiale. Votre père est officier de l'armée française et la Résistance concerne toute votre famille. Votre frère agit au sein du réseau « Mithridate », votre père au sein de l'Organisation civile et militaire et vous-même à « Défense de la France ». À la suite de la répression qui frappe le mouvement à l'été 1943, vous continuez la résistance aux côtés de votre frère et de vos parents, au sein du réseau « Mithridate ».

Vous êtes arrêtés le 29 juin 1944, à l'exception de votre frère qui a pu s'échapper, et vous êtes déportés le 15 août 1944. C'est le dernier grand convoi de déportation de masse de résistants : 2 200 personnes, 546 femmes et 1 654 hommes. Nous touchons ici du doigt la bonté du général Von Choltitz, qui assume personnellement le départ de ce dernier convoi...

Votre père est déporté à Buchenwald, et comme Marie-José Chombart de Lauwe, vous êtes déportée à Ravensbrück, avec votre mère.

Comment reste-t-on résistante dans un camp de concentration nazi ?

Jacqueline Fleury

J'ai retrouvé ma mère à Ravensbrück. Cela a été un grand choc de la retrouver dans cet endroit abominable, et peut-être un choc encore plus dramatique pour elle. La première chose qu'elle m'a dite, et que j'aimerais que vous conserviez dans votre souvenir, c'est : « Il ne faut pas pleurer devant nos sadiques gardiens, car ne pas pleurer c'est encore résister ».

Tout cela allait continuer des mois durant, puisque nous avons été transportées dans des wagons à bestiaux dans quatre camps différents. Ravensbrück avait en effet, comme tous les grands camps, des camps satellites, et les déportés représentaient une main d'oeuvre très intéressante. Un déporté qui meurt, ça n'a aucune importance. On le nourrit peu ; il est vite remplacé. Nous craignions beaucoup ces transports, souvent très durs, surtout lorsque l'hiver s'installait. Il faisait un froid comme on n'en connaît plus maintenant. À travers l'aspect de ma mère, je voyais ce que nous devenions : mourant de faim, avec un corps qui se transforme. Heureusement, nous n'avions pas de glace pour nous regarder, parce que nous aurions peut-être été effrayées... C'est au travers de l'apparence de ma mère que je voyais notre déshumanisation. Ce qui m'a fait le plus souffrir pendant toute cette déportation, c'est d'avoir vu souffrir ma mère. Quand on souffre soi-même, on supporte. Mais voir souffrir quelqu'un qu'on aime au-delà de tout, c'est absolument insupportable. Je ne pardonnerai jamais cela.

Guy Krivopissko

Jacqueline, vous avez été dans quatre camps kommandos de Buchenwald, et toujours affectée dans des usines travaillant pour la machine de guerre allemande.

Jacqueline Fleury

Nous sommes un groupe de résistantes. Dans le premier kommando où nous sommes arrivées - on ne nous avait pas prévenues de ce que nous allions faire, nous ne savions pas à quoi nous allions servir, nous étions des « stücks » qu'on faisait travailler n'importe où -, nous devions nettoyer des obus qui avaient déjà servi, dans des bacs d'acide, sans aucune protection. Notre petit groupe de résistantes a décidé de refuser ce travail pour l'effort de guerre de l'ennemi que nous avions combattu en France.

Les structures des petits kommandos ressemblaient beaucoup à celles de camps plus grands, mais nous étions plus facilement repérables par nos SS surveillants et par les offizierin, ces femmes qui nous surveillaient. Il était donc extrêmement difficile d'échapper à un travail. Avec tout notre groupe, nous avons informé le commandant - nous avions une camarade qui nous servait d'interprète - que nous étions comme les militaires, et qu'il ne saurait dès lors être question de nous faire travailler pour l'armement de notre ennemi. Évidemment, nous étions très naïves, mais je pense que ce qui nous a sauvées est le fait d'avoir été très nombreuses.

Nous avons été remises dans des trains dans des conditions de transport épouvantables, pour repartir vers d'autres lieux.

Dans le deuxième kommando, nous avons découvert que nous devions fabriquer de petites pièces destinées aux V2 - nous ne savions pas trop ce que c'était, mais ce travail, lui aussi, nous a paru inacceptable. Certaines de nos camarades qui fabriquaient les pièces réussissaient à faire sauter leur machine, ce qui signifiait pour le reste du groupe un arrêt de travail important qui nous réjouissait.

Je me souviens qu'avec ma mère, nous devions vérifier de petites pièces avec des tournevis et trier les bonnes et les mauvaises pièces dans deux caisses. Je vous laisse penser ce que nous faisions de temps en temps, mais pas systématiquement, car cela aurait été extrêmement dangereux. Ce groupe de Françaises, qui travaillait si mal, a vu arriver dans le kommando le commandant de Buchenwald dont nous dépendions, et nous avons été punies.

Quelques jours après, nous sommes parties dans un autre convoi, vers un autre kommando près de Leipzig. Nous étions là avec 1 300 Juives hongroises qui travaillaient dans une usine d'armement, tandis que dans notre baraque de fortes têtes, nous travaillions à faire des routes. Nous traînions le rouleau. Quand la route était terminée, on la défonçait. Nous abattions des arbres dans la forêt, ce qui avec notre gabarit - à l'époque, nous n'avions quasiment plus de nourriture - était presque impossible. Mais le pire que nous avons vécu dans ce kommando, c'est d'avoir à vider des wagons de charbon pendant douze heures, alors que nous n'avions même plus de forces pour soulever une pelle. Ces journées étaient absolument horribles. Lorsque nous rentrions dans nos baraques, nous n'avions ni savon ni vêtements pour nous changer.

Le 13 avril 1945, nous avons été réunies sur la place d'appel en colonnes cinq par cinq avec un morceau de pain, et nous sommes parties pour effectuer l'une de ces horribles « marches de la mort », comme nous les avons appelées entre nous. Nous verrons mourir beaucoup de nos compagnes non seulement du fait de ces marches hallucinantes, mais aussi du fait des bombardements et des mitraillages. Nous marcherons jusqu'au 9 mai. Je crois que j'ai dit l'essentiel.

Guy Krivopissko

Jacqueline, merci infiniment pour ce témoignage. [applaudissements]

Toutes les deux, vous employez les mots « soeur » et « amitié », et vous dites, Jacqueline, qu'il faudrait inventer un mot encore plus fort pour définir les liens qui nous unissaient.

Jacqueline Fleury

Je ne l'ai pas trouvé...

Guy Krivopissko

Marie-José, je pense aussi que l'un des ressorts qui vous soutenaient pour rester en vie, pour continuer, c'était la volonté de survivre pour pouvoir témoigner. Est-ce que je résume bien ?

Marie-José Chombart de Lauwe

Oui, c'était important pour nous de témoigner car nous avons connu à Ravensbück les pires crimes contre l'humanité, en dehors de ce que nous subissions au quotidien, qui relevait déjà de crimes atroces contre la dignité de l'homme. Par la suite, les crimes contre l'humanité ont été définis au procès de Nuremberg.

Je voulais évoquer ici les crimes des médecins nazis. Dans notre baraque des Nacht und Nebel, il y avait des jeunes filles polonaises qui étaient victimes d'expérimentations médicales. Elles avaient de grandes plaies ouvertes du genou à la cheville, sur lesquelles les médecins testaient différents médicaments. Je ne peux pas raconter toute l'histoire. Les jeunes filles que nous avons côtoyées ont connu des souffrances atroces - certaines sont mortes pendant ces opérations, d'autres ont été exécutées -, mais quelques-unes ont été sauvées à la fin : certaines ont été changées de numéro [pour leur permettre d'échapper à ces traitements], un groupe de prisonnières russes les a aidées, et les victimes ont pu témoigner de cette horreur. J'ai été témoin, lors du procès de Schuren, de l'évocation de l'expérience menée sur des petites filles tziganes qui ont été stérilisées. Le responsable d'ailleurs a admis avoir castré aussi des hommes : « C'étaient des tziganes », disait-il... Voilà l'idéal nazi !

À la Fondation pour la mémoire de la Déportation, nous étudions l'application d'une telle doctrine dans les camps de concentration. C'est l'aboutissement le plus parfait de l'horreur nazie, de cette idéologie de haine de l'autre et de hiérarchie des races. C'est ce travail que nous poursuivons aujourd'hui pour faire comprendre où cette haine peut aboutir. C'était ma mission d'expliquer ce que nous avons subi.

Nous avons d'ailleurs, avec l'Amicale de Ravensbrück et l'ADIR, rédigé un ouvrage qui s'appelle Les Françaises à Ravensbrück53(*), toutes tendances confondues, de Geneviève de Gaulle à Marie-Claude Vaillant-Couturier, une femme médecin y a aussi participé. Nous avons fait un travail méthodique, sérieux, fondé sur des témoignages vérifiés, pour poser cette base essentielle de notre expérience collective de ces crimes contre l'humanité. Ça, c'est un livre de femmes qui témoignent jusqu'au bout. [applaudissements]

Guy Krivopissko

Nous avons cinq minutes pour échanger avec la salle.

Lise Graff

Je suis résistante et alsacienne. J'ai travaillé pour l'Office of Strategic Services américain en Allemagne. Bilingue, je circulais comme je voulais puisque j'avais la nationalité allemande. On m'avait chargée de communiquer l'endroit où se trouvaient les défenses de l'armée allemande dans toutes les villes, pour les transmettre à l'OSS américain. J'ai été arrêtée et je suis passée en conseil de guerre devant M. Freisler, le même qui a condamné Sophie Scholl. J'ai par miracle échappé à la peine de mort, car je suis passée en jugement le 19 juillet 1944, la veille de l'attentat contre Hitler. À Berlin, en prison, j'ai rencontré une résistante française d'origine russe, emmenée par la suite à Plötzensee, dont on ne parle d'ailleurs jamais. C'était la prison d'exécution dans laquelle on décapitait les prisonnières, parmi lesquelles 225 Françaises. Je retourne souvent à Plötzensee pour y apporter des fleurs.

Guy Krivopissko

Merci infiniment. Y a-t-il un autre témoignage, ou des questions à nos anciennes résistantes ?

Charles Sancet

Je suis membre de la direction nationale de l'Association nationale des anciens combattants de la Résistance (ANACR) aux côtés de Mme Cécile Rol-Tanguy, et suis par ailleurs secrétaire général de l'association Libération Nationale PTT-ANACR. Je suis l'auteur d'un livre intitulé Les femmes des PTT et la Seconde Guerre Mondiale ; permettez-moi d'en dire deux mots. Dans cet ouvrage, j'ai voulu sortir de l'anonymat 224 postières, téléphonistes et télégraphistes de 83 départements, pour leur rendre hommage. 98 d'entre elles furent déportées, 24 ne revinrent pas - parmi celles-ci 6 Juives, gazées dès leur arrivée à Auschwitz, l'une d'elles avec sa petite fille de trois ans. J'ai d'ailleurs intitulé un des huit chapitres Femme regardée comme juive, en référence à l'article 1er de la loi du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs.

Il était nécessaire, 70 ans après, de faire connaître ce que fut le courage, l'héroïsme et l'efficacité de simples employées des PTT, dans un secteur qui était stratégique. Les communications et les transmissions de l'ennemi furent écoutées, des lettres de dénonciation de résistants furent interceptées, des liaisons avec les maquis furent assurées. Je n'ai pas oublié pour autant les grandes figures féminines de la Résistance dans les PTT, notamment Simone Michel-Lévy, l'une des six femmes Compagnons de la Libération.

En avant-propos de mon livre, j'ai cité une phrase d'une résistante du Doubs, Mathilde Filloz, âgée de bientôt 102 ans le 1er juillet 2014. Au cours d'un colloque en 1984, elle avait déclaré : « Les femmes sont ainsi, elles ont fait des choses aussi belles, aussi grandes, aussi difficiles que les hommes, mais elles ne l'ont pas dit ».

Je terminerai par ces mots prononcés par Yvette Gueguen-Sibiril, résistante déportée des Côtes du Nord, qui disait : « Soyons fières de ce que les femmes ont fait durant cette période. Nous avons lutté avec notre sensibilité, avec notre coeur, mais aussi avec notre lucidité ». [applaudissements]

Marie-José Chombart de Lauwe

Simone Michèle-Lévy était une postière qui a joué un rôle essentiel. Elle avait été transférée au kommando d'Holleischen et, avec deux compagnes, elle a fait sauter une grosse machine qui a paralysé l'industrie allemande. Elles ont reçu une bastonnade publique, avant d'être pendues toutes les trois dans des conditions effroyables, avec un fil de fer.

Jacqueline Fleury

Yvette Gueguen-Sibiril était l'une de mes compagnes, et je l'ai parfaitement connue.

Guy Krivopissko

Pour une fois, j'étais le seul homme à la tribune au milieu de témoins extraordinaires... Je remercie les deux sénatrices et Corinna von List. Avant de passer à la troisième table ronde, je souhaiterais qu'on applaudisse une dernière fois, mais debout, les quatre résistantes !

[L'assistance se lève et applaudit]


* 32 Actes du colloque Les Femmes dans la Résistance, tenu les 22 et 23 novembre 1975 à Paris (Grand Amphithéâtre de la Sorbonne) à l'initiative de l'Union des Femmes françaises, Éd. du Rocher, p. 57.

* 33 Film de John Frankenheimer sorti en 1964, avec Burt Lancaster, Paul Scofield, Jeanne Moreau et Suzanne Flon. Les notes suivantes sont de Corinne Bouchoux.

* 34 L'action de Rose Valland pendant l'Occupation est désormais connue. En 1961 paraît chez Plon Le front de l'art 1939-1945, son récit, réédité en 1997 puis en 2014 (Le front de l'art : défense des collections françaises, 1939-1945 (Éd. Réunion des musées nationaux)). Par ailleurs, des articles lui rendent hommage (en 1965 dans Elle et en 1979 dans Le Dauphiné libéré). En 1995, deux ouvrages marquants alertent sur le sujet des spoliations et le rôle de Rose Valland : The Rape of Europa : the Fate of Europe's Trasures in the Third Reich and the Second World War (Lynn Hunt Nicola, Éd. Vintage) et Le musée disparu : enquête sur le pillage d'oeuvres d'art en France par les nazis (Hector Feliciano, Éd. Gallimard). En 2008 paraît Rose Valland, résistante pour l'art, de Frédéric Destremau (Éd. musée dauphinois, préface d'André Vallini).

* 35 Dans la zone d'occupation française puis en RFA.

* 36 Ce n'est cependant que dans les années 1990 qu'un collège puis une place de son village natal, Saint-Étienne de Saint-Geoirs, ont été baptisés de son nom. Le site Internet qui recense les quelque 2 000 oeuvres dites MNR (Musées nationaux Récupérations) porte aussi le nom de Base Rose Valland. Il faut pourtant attendre 2005 pour qu'une plaque à son nom soit apposée au flanc droit du jeu de Paume.

* 37 Ce film, qui a connu un grand succès, tant en France qu'aux États-Unis, a été diffusé plusieurs fois à la télévision française, dont une présentation aux Dossiers de l'écran en 1975, avec un débat entre plusieurs invités, parmi lesquels Rose Valland ; un enregistrement audio de cette émission existe encore à ce jour.

* 38 Monuments Men, film américano-allemand de George Clooney sorti en 2014 ; adaptation cinématographique de Monuments Men, livre de Robert M. Edsel, collectionneur américain qui a aussi créé la Fondation Monument men. Ce film fait découvrir de manière romancée le rôle de Rose Valland au Jeu de Paume : elle n'a pas en réalité eu de frère résistant assassiné et donc pas de frère qui aurait « volé » un camion d'oeuvres d'art, elle n'a pas été emprisonnée à la Libération non plus.

* 39 Bouchoux, Corinne, Rose Valland, La Résistance au Musée, Paris, Geste éditions, Archives de Vie, 2006, 134 p.

* 40 « La dame du Jeu de Paume. Rose Valland sur le font de l'art », 2010.

* 41 « Rose Valland, Capitaine Beaux-Arts », bande dessinée, Éd. Dupuis.

* 42 À son ami Fritz Hartnagel, militaire, Sophie Scholl écrit des lettres contre la guerre, et notamment cette phrase : « Je trouve que la justice est toujours plus importante que tous les autres attachements, souvent sentimentaux », affirmant ainsi pour première fois qu'elle considère que l'on peut s'opposer à la patrie à laquelle on est attaché, si cette patrie suit une voie qui ne nous convient pas (note de Mme Lepage).

* 43 Les notes sont de Mme von List.

* 44 TNA, HS 9/355/, non folioté.

* 45 Maurice Southgate.

* 46 Sources :

- Pearl Witherington Cornioley, Hervé Larroque, Kathryn J. Atwood, Code name Pauline. Memoirs of a World War II special agent. Chicago, 2013 (Women of action).

- Marcus Binney, The women who lived for danger. The agents of the Special Operations Executive. New York, Harper Collins, 2002.

- The national Archives (TNA), Kew (Angleterre, HS 9/356, HS 9/355/2, Dossier personnel Pearl Witherington.

* 47 Nacht und Nebel : catégorie de déportés destinés, en application d'un décret du 7 décembre 1941 signé par le maréchal Keitel, à disparaître sans laisser de traces : aucune information ne pouvait être donnée sur leur lieu de détention ou sur leur sort.

* 48 Abréviation du mot allemand Krankenrevier, dispensaire. Dans les camps de concentration, le Revier était un baraquement destiné aux prisonniers malades. Le personnel médical était le plus souvent sélectionné parmi les prisonniers.

* 49 La pouponnière de Ravensbrück ou « Kinderzimmer » a été créée en septembre 1944, quand les Allemands ont autorisé les naissances à Ravensbrück. Avant cette date, les femmes enceintes étaient, en fonction du terme de leur grossesse, avortées de force ou leur enfant était tué à la naissance.

* 50 Mme Chombart de Lauwe fait allusion au mouchoir que ses compagnes lui avaient offert pour son anniversaire, brodé à son numéro et orné du triangle rouge des prisonnières françaises (voir la vidéo projetée avant cette séquence).

* 51 De 1940 à 1944, la Royal Air Force diffuse sur la France occupée des tracts et des journaux, parmi lesquels le Courrier de l'Air ; 78 numéros de ce journal auraient ainsi été déversés sur la France occupée.

* 52 Le premier Cahier du Témoignage Chrétien paraît clandestinement à Lyon en novembre 1941 ; le Courrier du Témoignage Chrétien paraît à partir de mai 1943.

* 53 Chombart de Lauwe, Marie-José (dir.), Amicale de Ravensbrück, Association des déportées et internées de la Résistance, Les Françaises à Ravensbrück, Paris, Gallimard, 1970, 350 p.