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Jouets : la première initiation à l'égalité

11 décembre 2014 : Jouets : la première initiation à l'égalité ( rapport d'information )

ANNEXES

1.- Liste des personnes auditionnées

2.- Comptes rendus des auditions

Annexe 1 
Liste des personnes auditionnées

     

Date

 

Page

     

Jeudi 20 novembre 2014

Mme Mona Zegaï, doctorante en sociologie au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris - Cultures et sociétés urbaines (CRESPPA-CSU) à l'Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis et Mme Astrid Leray, fondatrice du cabinet Trezego .............

81

- M. Michel Moggio, directeur général de la Fédération française des industries Jouet - Puériculture (FJP) .......................................

95

     

Jeudi 27 novembre 2014

Table ronde : L'impact des jouets « genrés » sur le développement des enfants ...............................

103

- Mme Anne Dafflon Novelle, docteure en psychologie sociale

- M. Jean-François Bouvet, agrégé de sciences naturelles, docteur d'État ès sciences (neurobiologie), auteur de « Le camion et la poupée. L'homme et la femme ont-ils un cerveau différent ? »

- Mme Brigitte Grésy, secrétaire générale du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, auteure de « La vie en rose. Pour en découdre avec les stéréotypes ».

     

Jeudi 4 décembre 2014

- M. Jean Kimpe, délégué général de la Fédération des commerçants spécialistes des jouets et produits de l'enfant (FCJPE) et M. Franck Mathais, porte-parole ..................

123

     

Annexe 2
Comptes rendus des auditions

Thème :
Le constat : des jeux pour enfants de plus en plus « genrés »

Audition de
Mme Mona Zegaï,
doctorante en sociologie au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris - Cultures et sociétés urbaines (CRESPPA-CSU) à l'Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis,
et de Mme Astrid Leray, fondatrice du cabinet Trezego

(20 novembre 2014)

Présidence de Mme Chantal Jouanno, présidente

Mme Chantal Jouanno, présidente. - Nous accueillons ce matin Mona Zegaï et Astrid Leray.

Mona Zegaï est doctorante en sociologie et a travaillé en particulier sur les stéréotypes et l'inégalité entre filles et garçons dans les industries de l'enfance.

Astrid Leray est la fondatrice du cabinet Trezego, et auteure d'études sur les représentations genrées à l'oeuvre dans les catalogues de jouets, qui portent sur les catalogues de 2013.

Il s'agit de la continuité des travaux effectués par notre délégation, et plus particulièrement par notre collègue Roland Courteau, sur les stéréotypes masculins et féminins dans les manuels scolaires. Le Haut Conseil à l'égalité vient également de publier un rapport sur la lutte contre les stéréotypes filles-garçons, mais ce rapport n'aborde pas la question des jouets. Or les jouets sont déterminants dans la construction de l'identité des enfants.

Je m'étais intéressée, dans le cadre d'un rapport sur l'hypersexualisation, aux codes vestimentaires et physiques utilisés dans les jouets. Selon certains sociologues, la banalisation de codes issus de la pornographie se retrouve notamment dans certaines marques de poupées pour petites filles : c'est dire si le sujet est important.

Certains experts auditionnés dans le cadre de notre travail sur les manuels scolaires avaient remarqué l'importance des représentations « genrées » dans les jeux, et principalement dans les jeux vidéo. Je souhaitais que la délégation traite ce sujet en amont des fêtes, afin qu'elle soit présente dans le débat médiatique que peuvent susciter les industries de l'enfance au moment de Noël. La délégation ne s'étant reconstituée que récemment, après le renouvellement de septembre, notre rapport paraîtra juste avant Noël.

Roland Courteau et moi-même sommes co-rapporteurs de ce travail, dont cette audition est la première.

Vos analyses à toutes deux se rejoignent. Vous avez effectué le constat que la mise en oeuvre de la séparation des sexes dans les jouets est un phénomène récent, que vous faites remonter aux années 1990. Dans mon travail sur l'hypersexualisation, j'avais également noté le retour de codes hypersexualisés à cette même époque, dans la mouvance du « porno chic » qui se retrouve dans l'industrie du luxe. En outre, vous constatez que la séparation entre jouets pour filles et jouets pour garçons ne cesse de s'amplifier, et qu'elle concerne aussi les jeux vidéo.

Je vous propose de revenir sur ces deux affirmations en nous expliquant comment vos analyses vous ont conduites à cette conclusion. Dans un second temps, nous vous poserons quelques questions.

Mme Mona Zegaï, doctorante en sociologie au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris - Cultures et sociétés urbaines (CRESPPA-CSU) à l'Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis. - Je ferai quatre constats au sujet de l'industrie du jouet.

En premier lieu, le jouet est rarement « genré » en lui-même : un poupon, une Barbie ou une voiture ne s'adressent pas particulièrement à une fille ou un garçon. C'est le discours des acteurs sociaux qui assigne un sexe à un jouet ou à des activités. Les parents jouent un rôle dans cette assignation, ainsi que les professionnels de la petite enfance, qui refuseront par exemple à un garçon de jouer avec un poupon. Le rôle des fabricants est souvent minimisé à cet égard. Ils créent pourtant pour les petites filles des jouets roses dans des boîtes roses, avec des photos de filles et des argumentaires de vente du type « Fais comme Maman ! ». Les distributeurs placeront en outre ces jouets dans des rayons et rubriques intitulés « filles », de couleur rose et décorés de photos de filles. Les distributeurs ne diffusent cependant pas tous autant des stéréotypes de genres.

La distinction entre jouets pour garçons et jouets pour filles est généralement plus marquée dans les catalogues et les magasins de la grande distribution que dans la distribution spécialisée, à l'exception d'enseignes comme Toys?R?Us ou King Jouet. Les enseignes s'adressant aux milieux sociaux moyens ou favorisés distinguent moins explicitement le genre que les autres magasins. Par exemple, le catalogue du Bon Marché offre aussi des jeux (coloriages, etc.) et les couleurs sont moins marquées.

En deuxième lieu, le sens commun nous invite à croire à une marche continue vers l'égalité entre les sexes, mais la réalité est tout autre. Une enquête historique montre que le marché du jouet segmente de plus en plus son offre en fonction du sexe des enfants et diffuse donc de plus en plus des stéréotypes de genre. J'ai étudié des catalogues du XXème et du début du XXIème siècles et j'ai remarqué que le tournant s'effectuait dans les années 1990. Les catégories « garçons » et « filles » sont devenues majoritaires, alors qu'auparavant elles étaient rares ; les jouets étaient regroupés par types de jouets (poupées, voitures) et non en fonction du sexe de l'enfant.

Les couleurs, qui sont arrivées dans les catalogues dans les années 1950, servaient peu, par le passé, à identifier le sexe considéré approprié pour les jouets. Le rose s'est progressivement imposé pour les filles, et le bleu pour les garçons, même si ceux-ci ont une palette de couleurs plus variée. À ce propos, les manuels de marketing recommandent de bannir le rose des univers pour garçons.

Les photographies d'enfants et les argumentaires de ventes sont importants également à analyser. Auparavant, les argumentaires évoquaient les caractéristiques du jouet, il y avait peu de photos d'enfants. Avec le développement du marché du jouet, et donc des catalogues, les assignations de genre à un jouet, à une activité se sont multipliées. On trouve de ce fait des argumentaires de vente du type « Aide Maman à chasser la poussière dans toute la maison ! », accompagnés d'une photo de petite fille, qui destine clairement cette activité ménagère à un sexe plutôt qu'à l'autre.

L'un des éléments qui ont contribué à la séparation des filles et des garçons est le développement extraordinaire des licences ces dernières années (Barbie, Hello Kitty, Monster High, Spiderman, Cars, Skylanders), qui sont commercialisées par plusieurs fabricants selon la nature des produits, en respectant un cahier des charges très précis...

Ce développement des licences renvoie à cette distinction des genres, car des licences sont pensées pour les garçons et d'autres pour les filles, et des univers distincts leur sont assortis. Ce constat d'un accroissement des stéréotypes de genres dans les années 1990 est parallèle à l'hypersexualisation que vous évoquiez, Madame la Présidente. La sociologue américaine Elizabeth Sweet l'a constaté en comparant les catalogues Sears de 1975 avec ceux d'aujourd'hui.

Par ailleurs, la segmentation de genre se développe, car elle permet aux entreprises de dégager plus de bénéfices dans la mesure où les jouets peuvent moins se transmettre au sein de la fratrie. Par exemple, les parents qui achètent un vélo rose à leur fille rachèteront souvent un autre vélo pour leur fils cadet. Ces pratiques vont d'ailleurs à l'encontre du développement durable en incitant à la surconsommation.

La segmentation se développe en particulier dans l'offre de jouets premier âge, et ce, dès la naissance de l'enfant. Par exemple, il existait autrefois une luciole verte qui servait de veilleuse ; on peut désormais en acheter une rose ou une bleue.

Désormais, les jouets se déclinent en deux couleurs pour les enfants : des ordinateurs roses ou bleus, Spiderman ou Barbie, les Playmobil «  City life » (pour filles) et « City action » (pour garçons). La gamme « Lego Friends » créée pour les filles les éloigne des autres Lego, qui sont désormais réservés aux garçons. Lego était autrefois mixte, mais ses acheteurs étaient surtout des garçons. Des gammes avaient déjà été créées pour les filles, dans les années 1980, mais n'avaient pas eu de succès.

Troisièmement, les spécialistes du marketing affirment que la société est inégalitaire et que le marketing ne fait que reproduire cette inégalité. Notamment, ce discours prétend que la petite fille voit sa mère faire le ménage et s'y identifie. Cet argument est erroné, car les jouets ne représentent pas la réalité. En effet, les filles et les femmes ne sont que rarement représentées dans la sphère productive dans les catalogues de jouets, alors que près d'un actif sur deux aujourd'hui est une femme. Inversement, les hommes ne sont jamais représentés dans le cadre de la sphère familiale. Ils ne sont jamais pères et n'effectuent aucune tâche ménagère, à l'exception du bricolage et du jardinage. Dans la réalité, 80 % des tâches domestiques sont effectuées par les femmes, mais les 20 % restants, qui incombent aux hommes, sont minimisés dans les catalogues.

Seules les activités ultra-féminisées ou masculinisées sont représentées dans les catalogues : ouvrier de chantier, pilote de rallye par exemple. Un pompier sur huit actuellement est une femme, selon les statistiques du ministère de l'Intérieur, mais aucune femme pompière n'est représentée par exemple dans les albums illustrés pour enfants. En comparant les chiffres des albums illustrés et la réalité, on y trouve 36 fois moins de femmes pompières que dans la réalité.

Le métier de médecin est désormais relativement mixte, mais les photographies des enfants représentés dans cette activité donnent l'impression que ce métier peut être exercé uniquement par des garçons. Les filles sont en revanche surtout représentées en infirmières : aucun garçon, d'après les jouets, n'est infirmier. Pourtant les femmes sont actuellement majoritaires dans les écoles de médecine, et inversement il existe des infirmiers : la réalité sociale est étouffée sous les stéréotypes.

L'industrie du jouet diffuse des stéréotypes de genre binaires, ce qui pose des questions sur leurs conséquences pour les enfants. Les univers féminins du jouet sont centrés sur le maternage, le ménage, l'apparence physique et les relations sociales entre amies, dans le cadre de jeux qui autorisent l'expression de sentiments. En revanche, les univers masculins sont axés sur la technique, le combat, la violence, la vitesse, le dépassement de soi. Pour résumer, chez les filles, on joue « avec », chez les garçons on joue « contre ».

L'image du corps est quant à elle sur-virilisée pour les garçons ; chez les filles prévalent minceur et fragilité. Les photographies d'enfants dans les déguisements montrent des garçons sur-virilisés, visage masqué, campés sur leurs jambes, le poing en l'air, dans des déguisements qui, parfois, représentent les muscles. Ces superhéros doivent combattre pour le bien. En revanche, les filles sont très frêles, dans des poses gracieuses, les doigts délicatement écartés. Elles sourient et n'ont jamais le visage masqué. L'aspect esthétique est favorisé, avec des déguisements principalement de princesses et de fées. Les déguisements de garçons renvoient quant à eux à des métiers très masculinisés.

Ces stéréotypes servent de base à un filtre de perception du monde. La psychologue Anne Dafflon Novelle explique que dans le processus de construction des connaissances sexuées, les représentations médiatisées comptent autant, sinon plus, que ce que vit réellement l'enfant dans son univers familial. Le rôle des jouets et des livres a été minimisé dans la socialisation de l'enfant, contrairement au rôle de l'école et de la famille, alors que ces objets font partie du quotidien des enfants. Ainsi, même si la vaisselle est répartie équitablement dans le couple parental, les enfants observeront que cette tâche domestique est « féminine » dans les livres et jouets qui leur sont destinés, et la considéreront donc comme une « activité féminine ». Le métier de pompier en revanche apparaît comme un métier d'homme.

En outre, les enfants développent des goûts, des aspirations, des aptitudes et des compétences différenciées. Les jouets étiquetés « garçons » permettent aux petits garçons, par exemple, de se dépenser physiquement, d'apprendre les rouages de la conduite automobile, le repérage dans l'espace, de développer un esprit de compétition, mais aussi un esprit d'équipe, du courage, de la combativité, ce qui induit un rapport au monde qui pourra être réinvesti dans leur vie future, qu'il s'agisse du choix de filières scolaires, de métiers ou de sports. La mise en danger de soi, notamment par la valorisation de la vitesse et des prouesses automobiles, peut ainsi avoir des conséquences importantes. Il s'agit d'un véritable façonnage des esprits et des corps. Mais on considérera que ces différences sont d'ordre strictement biologique, méconnaissant le processus de construction sociale qui a abouti aux résultats observés.

Les agents de socialisation sont multiples ainsi que les expériences vécues par les enfants, qui pourront en grandissant remettre en cause certaines normes. En cela, les parents et professionnels de la petite enfance ont également un rôle à jouer. Pourtant, dans le domaine du jouet, comme vous l'aviez remarqué à propos des stéréotypes dans les manuels scolaires, les acteurs se renvoient souvent la balle :

- pour les spécialistes du marketing, ce sont les parents qui jouent le premier rôle ;

- pour les parents, c'est le marketing qui est responsable ;

- pour les professionnels de la petite enfance, ce sont les parents et le marketing qui sont en cause.

Tous diffusent inconsciemment des stéréotypes de genre.

Devant ces constats, une mobilisation des pouvoirs publics apparaît nécessaire. Les stéréotypes enferment en effet les individus dans deux cases et contraignent leurs choix de vie, à la fois personnels et professionnels. L'association Egaligone évoque à ce propos « des stéréotypes en moins, des choix en plus ». Une réflexion d'ensemble ainsi qu'une politique volontariste permettraient de créer une société plurielle, qui favoriserait l'expression des différences et des spécificités de chaque individu, indépendamment de son sexe, pour plus d'égalité entre citoyens et citoyennes. À cet égard, ces réflexions m'ont conduite à formuler des recommandations dont je peux vous faire part si vous le souhaitez.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Nous évoquerons l'ensemble des constats que vous avez formulés avant de passer aux préconisations. Je donne donc la parole à Astrid Leray.

Mme Astrid Leray, fondatrice du cabinet Trezego. - Je ne suis pas sociologue, mais formatrice et consultante sur les questions d'égalité. J'interviens dans divers contextes, et notamment auprès des professionnels de la petite enfance. Dans ce cadre, je parle des jouets et des objets de socialisation. J'ai fait une étude en 2013 sur les catalogues de Noël en cherchant un outil de formation dans ce domaine. Les résultats en étant flagrants, cette étude a été diffusée.

Je précise, quand j'interviens en formation, que la construction identitaire de l'enfant s'effectue par étape. Une phase égocentrée intervient de 0 à 2 ans. Ensuite, l'enfant comprend qu'il existe des hommes et des femmes ; il passe alors à une phase « sexocentrée », pendant laquelle il observe son entourage. Il ne comprend cependant pas encore si la différence entre garçons et filles, hommes et femmes, est liée aux activités ou à l'apparence. L'impact des jouets sur le développement de l'enfant est alors décisif. Il comprend progressivement qu'une petite fille deviendra une femme, et un garçon, un homme. Vers 5 ans, il sait que l'on est une femme ou un homme pour la vie. Pendant la période où il cherche des réponses, il souhaite plaire aux adultes et ne réalise pas vraiment ce que signifie être un homme ou une femme. Il est alors très observateur et conformiste. Dans le cadre de la socialisation différenciée, les stéréotypes des jouets se recoupent avec les stéréotypes véhiculés par les livres et ceux exprimés par les adultes, par exemple à travers de petites phrases comme « qu'elle est jolie ! », ou « Il est turbulent, c'est un vrai petit gars ! ». L'enfant établit alors une sorte de tableau à deux colonnes, « masculin » et « féminin » dans lequel il coche ses observations. L'influence des jeux est alors très importante.

En étudiant des catalogues, j'ai constaté que ceux-ci établissaient des distinctions non seulement par les jeux, mais également par l'aspect des enfants montrés en train de jouer. Sur dix catalogues, seulement 33 % des pages n'étaient pas « genrées » : il s'agissait des jeux d'éveil et des jeux de société. Toutes les autres pages étaient roses ou bleues.

Toutefois, ces jouets n'existent pas seulement sous deux couleurs différentes, rose et bleu. Ils représentent également deux univers différents. Jusqu'à 18 mois, les jouets portent seulement des codes couleur différents. Ensuite, en ce qui concerne les jeux de construction, le petit garçon construit la ferme ou la ville, et la petite fille construit l'écurie des licornes ou le château des fées. Dès 18 mois, il existe une différenciation.

Par la suite, une dichotomie s'installe, avec des jeux à l'intérieur pour les filles et à l'extérieur pour les garçons, des jeux pour les filles caractérisés par un contexte d'amitié et de sécurité, et des jeux pour les garçons faisant appel au danger et à la compétition. À ce titre, j'ai noté que 20 % des garçons mis en scène dans les catalogues avaient une arme à la main. Aucun jeu ne stimule le « faire ensemble ». La coopération est réservée aux univers d'amitié ou aux jeux de marchande pour les filles, alors que les garçons sont dans la compétition. Cela crée deux univers différents : les enfants n'ont plus de terrain commun pour « vivre ensemble ».

Au-delà de l'existence d'univers différents, la technicité à laquelle font appel les jouets est différente selon que l'on considère les jeux pour filles ou les jeux pour garçons. Dans les catalogues de jouets, les jeux pour filles sont pour la plupart autorisés à partir de trois ans (poupées, maquillage, dessin) ; ils n'évoluent pas beaucoup, même si, en fonction de l'âge, les filles auront des attitudes différentes envers ces jouets. En revanche, pour les garçons, il existe un apprentissage technique, les jouets sont de plus en plus complexes à utiliser, avec des distinctions précises selon les âges. Par exemple, le « Lego Friends » destiné aux filles est recommandé à partir de 4 ans, alors que les Lego pour garçons diffèrent selon des tranches d'âges allant de 5 ans à 12 ans, et connaissent une évolution technique croissante. Un talkie-walkie pour fille, à partir de trois ans, comporte un seul bouton. Pour les garçons, il existe un modèle simple, à partir de trois ans, et un modèle plus complexe, à partir de six ans. La technicité s'apprend à travers les jeux des garçons, auxquels les filles n'ont pas accès.

En tant que formatrice, je sensibilise les professionnels de la petite enfance au fait que le jeu n'est pas uniquement ludique, mais est également un objet d'apprentissage. Pour les filles, les jeux sont centrés sur la coopération et la verbalisation, alors que ceux des garçons sont axés sur la technique et la compétition. Les enfants ne reçoivent donc pas les mêmes armes pour trouver leur place dans la société.

J'utilise pour ma part le système de classification « ESAR », qui vient du Québec et qui permet de classifier les jeux selon les catégories suivantes :

- « E » correspond aux jeux d'exercice (éveil, développement moteur pour développer des activités sensorielles, olfactives, oeil-main) ;

- « S » regroupe les jeux symboliques (la marchande, les déguisements, la création d'univers symboliques) ;

- « A » correspond aux jeux d'assemblages (Lego, par exemple) ;

- « R » réunit les jeux de règles (football, jeux de société).

On s'aperçoit que les jeux de filles sont des jeux d'imitation (déguisement, marchande) et de coopération et se trouvent uniquement dans la catégorie des jeux symboliques. On stimule donc les filles sur une seule catégorie. Les jeux de filles en assemblage sont les puzzles et les Lego, mais les « Lego Friends » ne mettent pas du tout en avant la phase de construction dans leur démarche marketing, ce qui importe est le jeu « entre amies ». La publicité pour les Lego de garçons insiste en revanche beaucoup sur la construction. Actuellement, la segmentation marketing des jouets ne permet pas aux filles d'accéder à certains apprentissages.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rappporteure. - Ce constat n'est pas réjouissant. Nous écoutons donc maintenant vos préconisations.

Mme Mona Zegaï. - Nous faisons toutes deux des constats semblables. Les jouets pour garçons évoluent davantage que les jouets pour filles en fonction de l'âge, ils suivent donc l'évolution psychologique des garçons, qui restent en outre plus longtemps dans l'univers du jouet, alors que les filles sont éloignées du jouet et renvoyées plus tôt vers les contingences quotidiennes.

Sur le plan économique, je formule quatre propositions.

En premier lieu, il convient d'encourager les fabricants à concevoir des produits non stéréotypés, proposés dans des espaces de vente non stéréotypés. Plusieurs mesures entrent en jeu pour cela :

- supprimer la signalétique « filles » et « garçons » au profit de rubriques par spécialité et par âge, pour que chaque jouet puisse être investi par les deux sexes sans ségrégation de genre. Certaines enseignes font déjà cet effort ;

- mettre fin au code couleur rose-bleu (sur le modèle de la licence « Tim et Lou » chez « La Grande Récré », qui est orange, mauve et verte) et inviter les acteurs à investir une large palette de couleurs ;

- mettre en scène conjointement des garçons et des filles sur les boîtes de jouets, dans les catalogues, sites internet et publicités télévisées, quel que soit le jouet proposé, et porter une attention particulière aux postures des enfants, qui sont très souvent caricaturales ;

- féminiser et masculiniser les noms de métiers et d'activités, sur le modèle des offres d'emploi : « infirmier-infirmière ». En effet, un garçon peut difficilement s'investir dans un déguisement présenté comme un déguisement d'« infirmière ». Les stéréotypes passent par le langage et ce dernier peut favoriser l'identification et la projection comme l'empêcher ;

- demander aux enseignes distributrices d'informer leurs vendeurs sur la nécessité d'éviter d'orienter les clients en fonction du sexe de l'enfant, mais plutôt en fonction de ses goûts. Je me suis fait embaucher chez Toys?R?Us comme vendeuse pour étudier de l'intérieur ce magasin et je n'ai eu aucune formation en ce sens.

La mise en place de ces mesures pourrait être favorisée par le développement de cabinets de conseil oeuvrant pour l'égalité femmes-hommes, qui pourraient orienter fabricants et distributeurs vers la suppression des stéréotypes de genre. Cette action pourrait être conduite en partenariat avec les syndicats professionnels.

La deuxième proposition consiste à mettre en place une charte de bonnes pratiques auprès des fabricants et distributeurs pour limiter la segmentation marketing en fonction du sexe des enfants. Cette charte vaudrait pour les jouets, leurs boîtes, les catalogues, les publicités télévisées et les sites internet. La signature de cette charte engagerait les entreprises à suivre certains grands principes, dont la mise en oeuvre serait vérifiée, et leur permettrait d'obtenir un label qui pourrait prendre la forme d'un logo apposé sur leur catalogue, attestant que l'égalité entre les sexes fait partie de leurs préoccupations. En 2009, le catalogue « La Grande Récré » comportait notamment la charte du spécialiste en jeux et jouets : l'enseigne s'engageait à valoriser le jeu et le jouet qui favorise l'éveil, l'épanouissement de l'enfant et le développement de son imagination et de ses capacités intellectuelles, ainsi que son apprentissage à la vie en société. Cette charte s'est progressivement réduite, puis a disparu. Actuellement, les bonnes pratiques ont disparu des catalogues, pour des raisons inconnues.

Le catalogue « 123 Familles » affirme cependant les engagements de l'enseigne dès la première page. « La Grande Récré » a en revanche diffusé un guide sur les fabricants français : l'égalité entre les sexes n'y est jamais mentionnée.

La troisième proposition a pour objet d'encourager et de valoriser les initiatives qui remettent en question les stéréotypes de genre et ouvrent le champ des possibles des enfants, comme « Tim et Lou », la coopérative Système U ou Smoby, qui représentent quelques garçons avec des poupons. Un site internet gouvernemental pourrait médiatiser ces bonnes pratiques. Il pourrait également être envisagé de mettre en place un système de « name & shame » qui favoriserait l'implication des consommateurs, sur le modèle du site « Macholand », monté par une équipe de féministes pour pointer les publicités sexistes, et qui comporte un formulaire pour écrire directement à l'entreprise qui a diffusé cette publicité. L'entreprise mise en cause retire généralement l'élément incriminé. En effet, les enseignes sont soucieuses de leur image de marque. Les pratiques commerciales qui luttent contre les stéréotypes, notamment en Suède, ont été obtenues des enseignes à la suite de critiques et de plaintes des consommateurs sur les réseaux sociaux.

La quatrième proposition concerne les acheteurs publics pour les crèches, les centres sociaux, les centres aérés ou les ludothèques et salles de jeux, qui se fournissent en jouets auprès des grandes enseignes. Il pourrait leur être imposé un cahier des charges pour ne choisir que des fournisseurs qui mènent une politique volontariste en faveur de l'égalité entre les sexes, par exemple en préférant acheter une cuisine rouge et grise plutôt que rose, et des poupons et accessoires de puériculture qui seraient dans d'autres couleurs que le rose.

Dans les ludothèques, bien que les ludothécaires cherchent à favoriser le jeu libre, il arrive qu'un espace entier soit rose.

L'achat par les bibliothèques municipales de livres pour enfants remettant en question les stéréotypes de genre pourrait être favorisé, et les ludothèques pourraient recevoir des consignes afin de favoriser la mixité dans le jeu. L'Association des ludothèques en Ile-de-France (ALIF) a réalisé un documentaire « Jeux de genre » et propose une mallette pédagogique sur ce sujet. L'ALIF affirme que les ludothèques sont des lieux atypiques, développant le concept de « libre jeu », c'est-à-dire la proposition de tous les types de jeux pour tous les publics, et l'assurance pour chacun de pouvoir se diriger librement vers le jeu de son choix. Les ludothécaires sont des professionnels qui favorisent l'activité ludique sans la contraindre : ainsi, les garçons jouent avec des « jeux de filles », les grands avec des jeux de petits. Les ludothèques permettent donc à tous l'accès aux jeux de leur choix, sans jugement. Il conviendrait donc peut-être de favoriser le développement des ludothèques, qui peuvent permettre aux enfants de découvrir des jouets qu'ils n'ont pas à leur domicile.

Dans le domaine de la formation et de la recherche, je formule trois propositions.

En premier lieu, je recommande d'introduire des modules d'enseignement sur les stéréotypes de genre et les inégalités entre les sexes pour favoriser une prise de conscience et une réflexion chez les acteurs concernés. Ces cours existent, mais sont peu développés. Ce module pourrait être enseigné dans des formations en économie et marketing, dans les universités et les écoles de commerce.

Des enseignements dans les écoles élémentaires et préélémentaires amèneraient les enfants à s'interroger sur les stéréotypes par des moyens interactifs. En les incitant à expérimenter l'ensemble de la gamme de jouets proposés, on leur ouvrirait le champ des possibles. Ce travail peut être mené par des associations.

Ces modules pourraient également être introduits dans la formation des futurs professionnels de la petite enfance et de l'enseignement, pour que les professionnels prennent conscience de leurs propres stéréotypes, afin d'éviter qu'ils les diffusent involontairement aux enfants par leur discours et leur comportement. À ce titre, les parents ont également des stéréotypes.

Il convient d'insister sur les conséquences des stéréotypes de genre : les garçons investissent plus la technique et l'orientation dans l'espace, ce qui peut avoir des conséquences sur les choix professionnels futurs, alors que les filles sont plus entraînées à développer l'aspect verbal et social.

Ces formations pourraient prendre place dans les Écoles supérieures du professorat et de l'éducation (ESPE) et l'ensemble des formations liées à la petite enfance [certificat d'aptitude professionnelle (CAP) petite enfance, diplôme d'État d'éducateur de jeunes enfants (DEEJE), ludothécaire, assistant-e « maternel-le », pédiatre] et dans l'offre de formation continue et dans le cadre des reconversions professionnelles.

La deuxième proposition consiste à réaliser des campagnes d'information, par exemple sous forme d'affiches mettant en question les stéréotypes de genre dans les lieux d'accueil de la petite enfance, pour interpeller les professionnels et les parents. Dans la presse spécialisée marketing [Revue du jouet ou Kazachok (licences)], des articles, encadrés et images sensibiliseraient les professionnels à la question de l'égalité. Les institutions promouvant l'égalité pourraient également être présentes lors des forums « Kid Expo » ou « Trad'Expo ».

Dans les médias, des campagnes humoristiques pourraient aussi sensibiliser le grand public.

Enfin, il serait opportun d'encourager la recherche scientifique sur l'égalité entre filles et garçons en sociologie, économie, marketing, histoire, anthropologie. Des financements publics y participeraient. Ils pourraient également s'adresser à des associations qui oeuvrent pour l'égalité (Centre Hubertine Auclert, Egaligone, Adequations), afin qu'elles mènent chaque année une étude des catalogues de jouets pour mesurer les évolutions. La diffusion des résultats de ces travaux de recherche doit être encouragée, notamment en diffusant des livrets, ou sous forme d'expositions ou de documentaires.

Pour favoriser l'égalité, il est en outre nécessaire d'expliquer au grand public ce qu'est le genre. À ce titre, le documentaire de l'ALIF mériterait d'être diffusé, ainsi que la mallette pédagogique à destination des professionnels de la petite enfance.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Je vous remercie.

Mme Astrid Leray. - L'idée de charte me semble particulièrement intéressante. Une classification des jouets en fonction de l'âge et non du sexe encouragera la liberté de choix. Les enjeux sont cependant surtout économiques, et l'industrie du jouet continuera son marketing rose et bleu tant que les jouets qui correspondent à ces stéréotypes se vendront. En Suède, la mobilisation des parents a obtenu de Toys?R?Us des catalogues non genrés : chaque jeu porte un visuel sur lequel figurent une fille et un garçon. En Angleterre, une association a obtenu que les enseignes suppriment les rayons « filles » et « garçons ».

Les évolutions en Suède et en Grande-Bretagne montrent que les réactions des consommateurs permettront de faire évoluer l'industrie du jouet. Il faut faire comprendre aux parents que les jeux ont un impact sur les enfants, alors qu'aujourd'hui les parents sont convaincus de la dimension affective du jeu : ils veulent faire plaisir à l'enfant. Aller à l'encontre de certaines normes, par exemple en offrant des Lego à une petite fille au lieu d'une Barbie, risque de ne pas produire un effet de plaisir immédiat, mais l'enfant pourra être contente, après, d'avoir réalisé une belle construction. Les consommateurs doivent être sensibilisés à l'impact du jeu sur le développement de l'enfant et ses compétences. La prise de conscience de cette influence est essentielle.

Mme Mona Zegaï. - L'initiative de l'association britannique est intéressante : « Pink stinks », qui existe en Angleterre ou en Allemagne, désigne les jouets sexistes sur les réseaux sociaux.

« Hyper U » et « Super U » en 2012 et 2013 ont réalisé des catalogues qui présentaient des garçons avec des poupons et des filles avec des voitures télécommandées. Certains ont parlé d'inversion des genres, alors que ces images étaient minoritaires, en fait, dans le catalogue. Cette initiative a été perçue comme positive dans la presse et les enseignes en ont pris note. À Noël 2013, Toys?R?Us a supprimé les pages « filles » et « garçons » pour proposer une organisation par types de jouets, probablement suite à cette affaire. En 2013, des critiques violentes à caractère raciste et homophobe ont été émises sur Twitter au sujet d'une image de garçon berçant un poupon noir, ce qui véhicule également des stéréotypes.

Le discours sur l'impact ou l'absence d'impact du jeu sur le développement de l'enfant est donc contradictoire. On s'inquiète par exemple que le garçon qui joue avec des poupons devienne homosexuel. Le contrôle social s'exerce davantage envers les garçons. Les filles peuvent accéder aux jouets des garçons, alors que l'inverse est réprimé.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Comment expliquer cette bascule dans les années 1990 dans plusieurs pays, et la montée de la violence entre garçons et filles dans les écoles, avec une forte séparation des groupes de garçons et de filles ? J'avais, dans le travail dont j'ai parlé, analysé le jouet uniquement sous l'angle de l'hypersexualisation, mais il apparaît qu'il contribue aussi à créer des univers différents dès la plus jeune enfance, ce qui pourrait expliquer cette violence. À ce titre, le livre La fabrique des garçons révèle l'ampleur du contrôle social qui s'exerce sur les garçons. Cette radicalisation dès la petite enfance s'explique.

Par ailleurs, le « name & shame » est une initiative du gouvernement britannique, qui a connu peu de retentissement en France.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Quelques préconisations rejoignent celles que nous avions faites au sujet des manuels scolaires : le label, la formation, les commandes publiques. Un palmarès des fabricants me semble difficile à mettre en place, mais le label est une excellente proposition et je vous en remercie.

Après 1990, en France et aux États-Unis, les jouets ont été sexuellement différenciés, ainsi que certains livres. Quel a été le facteur déclenchant de cette évolution, en plus des licences ? Ce phénomène semblait en effet moins marqué avant 1990.

Il existe une réelle volonté au Parlement d'accroître l'égalité entre femmes et hommes. Toutefois, les stéréotypes sexistes se développent parallèlement dans les jouets et les manuels scolaires. Le monde de l'enfance aujourd'hui est-il plus inégalitaire que la réalité ?

La famille est-elle en mesure de corriger ces situations de représentation médiatisée par les catalogues et les jeux vidéo ?

Mme Corinne Bouchoux. - J'ai élevé deux enfants à dix ans d'écart, et j'ai conservé les catalogues de jouets de cette époque. Je n'avais pas pris la mesure de la rupture qui s'est produite alors qu'il existe une illusion d'égalité dans la société. Vos exposés nous ont fait prendre conscience de cela.

Mon département, le Maine-et-Loire, est assez rural. J'ai fait la tournée des écoles pour observer les temps d'activités périscolaires (TAP) et j'ai constaté que, dans de petites communes à faibles moyens, des ateliers extraordinaires avaient été montés, par exemple « roller, motricité et poésie », « jeux, jeux de société et vidéo » avec des équipes d'animation qui ont un vrai projet mixte, très simple, qui a été accepté par les familles. Ces projets remarquables reposent sur l'éducation populaire et sur l'accord des familles. Envisagez-vous des modules sur les TAP ?

Je souhaite également insister sur la violente injonction à l'hétérosexualité pour les garçons. Certains garçons, hétérosexuels mais peut-être un peu efféminés en apparence, ou aimant jouer à certains jeux jugés peu virils, vivront une scolarité difficile en subissant des injures à caractère homophobe. Ces garçons - d'anciens élèves me l'ont dit - sont stigmatisés dans le système scolaire. Vos préconisations sont très intéressantes, mais les premiers à suivre ces pratiques égalitaires en souffriront, peut-être, pendant leur scolarité. Comment gérer cette contradiction, qui me semble forte et problématique ?

Mme Maryvonne Blondin. - Mes propos rejoindront ceux de Mme Corinne Bouchoux.

À vous entendre, j'ai cru revenir des dizaines d'années en arrière. Dans les années 1970, quand mes enfants sont nés, ces codes couleur n'existaient plus : le jaune, par exemple était une couleur assez répandue. Je n'avais pas mesuré cette fracture qui s'est opérée dans les années 1990. J'ai regardé les jouets et livres de mes enfants et j'ai constaté que mon fils jouait plus avec des poupées que ma fille. Je suis donc très surprise de ce que vous dites.

Les recherches scientifiques iront-elles jusqu'à la recherche sur les zones actives du cerveau des filles et des garçons ? On prétend qu'ils sont différents et que les connexions se font autrement.

L'éducation populaire et les « maisons pour tous » assurent un travail important. Le week-end dernier a eu lieu, dans mon département, la manifestation « À vous de jouer », à laquelle les familles et les structures d'éducation populaire ont participé. La différence entre les jouets n'existait pas : tout le monde jouait ensemble. Ces pratiques pourraient être développées dans le cadre de l'éducation populaire. Au sujet de l'importance des bibliothèques, nous avons visité, avec la commission de la Culture, la bibliothèque de Stockholm, où des petits enfants évoluent entre les livres sans différence liée au sexe. Cet exemple est à développer en France.

Que pensez-vous du film Les garçons et Guillaume, à table ! ? L'éducation particulière de Guillaume a conduit à son comportement.

Par ailleurs, avez-vous étudié les jeux des enfants intersexués ? Cette problématique se développe et est difficile à appréhender.

Mme Brigitte Gonthier-Maurin. - Cet exposé est extrêmement enrichissant pour nous. Je suis sensible à l'idée de privilégier la formation des professionnels que vous avez évoquée, notamment dans les ESPE. C'est un aspect décisif de la lutte pour l'égalité, que nous avons mis en avant à la délégation dans le cadre d'autres travaux.

Avez-vous une idée de la place des femmes en tant que créatrices de jouets ? Comment sont-elles impliquées dans les politiques de choix par les fabricants ? Des femmes qui repéreraient des stéréotypes pourraient intervenir. Nous sommes en effet tous porteurs de stéréotypes. Un travail sur les politiques de fabrication des jouets et jeux serait opportun. Nous savons certes que les femmes n'accèdent pas aux postes de responsabilité, bien qu'elles soient présentes dans les entreprises. L'industrie du jouet échappe-t-elle à ce constat ?

Mme Astrid Leray. - Nous avons également des difficultés à cibler les raisons qui sont à l'origine du virage constaté dans les années 1990. Elles sont probablement multiples. En premier lieu, le marché du jouet se développe et cherche à atteindre un grand nombre de consommateurs en créant des « niches ». En outre, la réceptivité des consommateurs est liée à notre propre représentation. Il n'est pas anodin que ce virage soit intervenu après les années 1970. En effet, l'égalité fait peur. À notre époque, on milite pour les droits des femmes ; des pionnières poussent les portes et inversent la donne, permettant à l'égalité de se mettre en place. Au début du XIXème siècle, les femmes élevaient les enfants et les hommes nourrissaient la famille. Avec ces rôles très définis, les enfants pouvaient être tous habillés en blanc et porter des cheveux longs, quel que soit leur sexe. Cela n'affectait pas leur identité. Désormais, les femmes peuvent s'investir dans la sphère privée, mais aussi dans le domaine professionnel, politique ou associatif, et les hommes peuvent prendre des congés parentaux. Les frontières sont moins marquées. De ce fait, nous sommes peut-être rassurés de marquer des codes sur les tout-petits.

Mme Mona Zegaï. - Des avancées sont toujours accompagnées de retours en arrière et d'un retour aux valeurs traditionalistes. Les rôles de chaque sexe n'étant plus écrits à l'avance, le retour de valeurs traditionalistes influe sur les achats des consommateurs. Par exemple, des Lego ont été créés pour les filles dans les années 1970 autour du thème des tâches ménagères. Ils n'ont pas fonctionné à l'époque, alors qu'ils ont du succès de nos jours. On observe également ce phénomène dans les livres et la presse pour enfants, avec le retour d'une presse pour les filles dans les années 1990. Des jeux vidéo développés pour les filles spécifiquement ont également fait leur apparition dans les années 1990. Par exemple, « Miss Pac-man » a un noeud dans les cheveux et porte des vêtements très sexualisés, à dominante rose.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Je suis étonné que ce phénomène ne soit pas limité à la France.

Mme Mona Zegaï. - Le marché est mondialisé. Un documentaire « Princesses, pop stars et girlpower » réalisé par Cécile Denjean a été diffusé sur ARTE récemment. Le « girlpower » a été repris par le marketing au début des années 1990. Ces groupes de « girlpower » proclament être des femmes fortes, mais avec une nature féminine (les « Spice Girls » notamment). La « rosification » de la société commence également à cette époque, ainsi que l'hypersexualisation des petites filles.

Mme Astrid Leray. - Les jouets ne sont pas nécessairement aussi inégalitaires que la société, dans laquelle l'inégalité se manifeste aussi par des femmes violées ou battues, mais ils sont plus segmentés que dans la réalité. En effet, les hommes et les femmes parviennent à travailler ensemble, alors que les jouets créent deux univers distincts ; les filles et les garçons ne peuvent donc trouver un terrain commun. L'enfant étant observateur, la famille ne parvient pas à contrebalancer ce phénomène, parce que ses copains, la publicité, les livres, la télévision, la crèche, les enseignants lui montrent également des modèles. Malgré l'égalité dans le couple et le partage des tâches ménagères qui peut lui être donné en exemple dans sa famille, l'enfant subira les stéréotypes de toutes parts. En revanche, il parviendra peut-être plus facilement à les remettre en cause.

Mme Mona Zegaï. - Dans la famille, 80 % des tâches domestiques sont accomplies par les femmes, comme je le disais. L'organisation du travail domestique au foyer est un observatoire de l'inégalité des genres pour l'enfant. Lors d'un entretien avec deux enfants hors de la présence de leurs parents, je leur ai montré des catalogues de jouets. Les garçons n'ont pas aimé les jouets ménagers, disant qu'ils étaient réservés aux filles, non pas parce que les jouets et les pages étaient roses, mais parce qu'ils ont constaté que leur mère passait l'aspirateur ou faisait la vaisselle, et que leur grand-mère faisait des travaux de couture. Les enfants assignent ainsi un genre aux jouets lorsque ceux-ci imitent la réalité sociale qu'ils observent. Les parents peuvent donc contribuer involontairement à développer des stéréotypes chez leurs enfants. Si leur mère fait la cuisine, les enfants intègrent que la cuisine relève des femmes.

Au cours d'une autre expérience, j'ai proposé des jouets à des enfants, à répartir sur trois tables : garçons, filles et mixtes. Parmi une quinzaine de groupes de quinze collégiens, la plupart ont placé la cuisine rouge, grise et noire sur la table des jouets mixtes. Ils ont justifié cette décision par le fait que le père faisait aussi à manger le week-end ; même si la confection du repas n'est pas quotidienne, ils ont observé que la cuisine n'était pas que pour les femmes. En outre, ils ont cité les émissions de téléréalité qui montrent des hommes et des femmes qui cuisinent. Ces émissions ont une influence sur les enfants.

Les parents peuvent également « corriger » certains aspects, notamment des parents très diplômés avec un fort capital culturel. La fille de huit ans d'une femme très diplômée, chercheuse en sciences de l'éducation et spécialisée dans les questions de genre, n'avait aucun goût pour le rose et les poupées, mais aimait les dragons. Il s'est avéré que ses parents étaient adeptes des jeux de rôles ; la petite fille savait qu'elle aurait des sujets de conversation avec ses parents en s'intéressant aux dragons. Le père voulait lui interdire les poupées Barbie pour des raisons de sexualisation, mais la mère a jugé que l'interdit pourrait, au contraire, exercer un effet attractif sur elle. Ils ont donc suscité un rejet de ces poupées en les qualifiant par exemple de « cruches », ce que la petite fille a repris dans son discours en s'appropriant ces goûts transmis par les parents. Les parents ont donc un rôle non négligeable sur l'ouverture du champ des possibles de leurs enfants.

L'étude d'une sociologue sur les mangas montre que la lecture de mangas n'est pas interdite par les parents des classes favorisées, mais qu'ils recommandent également d'autres lectures par ailleurs. Ces parents ont des stratégies pour ouvrir le champ des possibles de leurs enfants, notamment au moment de Noël.

Les parents sélectionnent par exemple dans la liste de Noël les jouets qui correspondent à leurs valeurs. Les autres membres de la famille, notamment les grands-parents, jouent également un rôle. Les parents leur demanderont d'acheter des vêtements plutôt que des jouets, ou répartiront les jouets entre les membres de la famille, pour éviter des achats de jouets qui ne leur plaisent pas. En revanche, les parents des catégories sociales moins favorisées veulent surtout faire plaisir à leur enfant. L'objectif est qu'il ne manque de rien.

Les enfants développent parfois aussi des stratégies : ils s'adressent aux grands-parents pour obtenir des jouets que les parents leur refusent, par exemple un jouet en forme d'arme ou un déguisement de « Monster High ». Bien que les grands-parents soient choqués par ces jouets, qu'ils peuvent juger violents ou vulgaires, ils les achètent pour faire plaisir à leurs petits-enfants.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Aurélie Mardon a également constaté que les stratégies vestimentaires étaient extrêmement clivées socialement, ce qui confirme vos propos.

Mme Christiane Kammermann. - Je suis pour la féminité, tout en étant pour l'égalité pour certaines choses.

Vous évoquiez les vendeurs qui demandaient aux parents le sexe de l'enfant pour orienter leur choix de jouets. Je trouve cette réaction normale. En effet, parmi mes cinq enfants, les filles se tournaient spontanément vers les poupées, et les garçons vers les vélos ou les armes. Je l'ai observé. Nous avons vécu au Liban au moment de la guerre et mes garçons voulaient des armes, ce que nous, leurs parents, nous leur refusions, compte tenu de l'environnement. Nous leur en avons cependant achetées, ce qui a d'ailleurs choqué mes parents en France.

Ces propos étaient très intéressants, mais, pour ma part, je ne suis pas d'accord avec tout.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Je vous remercie pour cet exposé très complet et riche.

L'intervenant suivant représente la Fédération du jouet et des articles de puériculture. Pour information, les autres fabricants de jouets n'ont pas été disponibles pour venir témoigner à cette table ronde.

Je rappelle que lorsque je préparais mon rapport sur l'hypersexualisation, les journaux féminins avaient également refusé de participer aux travaux.

Thème :
Le constat : des jeux pour enfants de plus en plus « genrés »

Audition de M. Michel Moggio,
directeur général de la Fédération française des industries
Jouet - Puériculture (FJP)

(20 novembre 2014)

Présidence de Mme Chantal Jouanno, présidente

Mme Chantal Jouanno, présidente. - Michel Moggio, vous êtes directeur général de la Fédération française des industries du jouet et de la puériculture. Vous représentez donc aujourd'hui les fabricants de jouets et d'articles de puériculture.

Nos travaux portent sur les stéréotypes masculins et féminins dans les jeux et jouets, faisant suite aux travaux de Roland Courteau sur les stéréotypes dans les manuels scolaires. Nous avons pour objectif de publier le rapport juste avant Noël.

Notre constat est frappant : dans les années 1990, les stéréotypes masculins et féminins se sont développés dans les jouets, comme d'ailleurs dans d'autres secteurs. Nous souhaiterions connaître votre avis sur ce sujet et votre analyse de cette évolution. Par ailleurs, les fabricants de jouets ont-ils conscience de l'impact que cette différenciation entre filles et garçons peut avoir sur le développement des enfants, et comment l'intègrent-ils ? En outre, nous avons des interrogations sur la manière dont le développement des jouets est décidé : qui participe à la sélection de ces jouets ?

M. Michel Moggio, directeur général de la Fédération française des industries Jouet - Puériculture (FJP). - Notre fédération représente les fabricants de jouets qui opèrent en France, qu'ils soient internationaux ou français, qu'ils fabriquent ou non en France. Notre marché couvre donc environ 80 % des ventes de jouets sur le territoire français et nous représentons des fabricants d'origines diverses, ce qui a son importance pour des sujets plus culturels.

Je souhaite revenir sur la manière dont les fabricants créent des jouets. Ce marché essaie en effet de correspondre à la demande des consommateurs et d'anticiper des tendances. Les jouets qui se trouvent sur les étagères sont le résultat de ces processus de développement. Le désir de l'enfant guide prioritairement les fabricants, car le marché est encombré : au Salon de Nuremberg, un million de jouets sont présentés. Dans ce vaste univers, les fabricants cherchent à capter l'attention des enfants. Les jouets essaient d'être le reflet des intérêts des enfants dans une société donnée. Cet intérêt se forge en fonction de la personnalité de l'enfant, de son environnement, des adultes, des pairs ou de l'école.

Nous considérons que les jouets sont les outils du jeu. L'importance du jeu dans le développement de l'enfant, psychologique ou cognitif, est reconnue. Les fabricants essaient donc d'apporter les meilleurs outils pour ce développement. En outre, le jeu dure toute la vie : l'âge moyen du joueur de jeux vidéo est 38 ans, ce qui dépasse largement la période de l'enfance. Les industries proposent donc une large gamme de produits qui couvrent une grande palette d'activités ludiques. La clef d'entrée pour les fabricants est la fonction du jeu et non le genre du joueur. Il existe des jouets d'usage, de création, d'imagination ou symboliques. La déclinaison s'effectue par le jeu en lui-même.

Par ailleurs, un quart du marché mondial est lié aux jouets sous licence. Les fabricants concluent des contrats avec des sociétés de divertissement comme Disney, qui en est l'exemple dominant. Ils proposent à l'enfant des produits et des personnages qui correspondent à des situations que celui-ci voit dans les produits culturels (films, livres, sériées télévisées), internationaux ou locaux, comme par exemple « Petit Ours brun ».

Les jouets communs à plusieurs générations font partie des « recettes » des fabricants à la création. En effet, le jouet est également un outil de transmission par lequel les parents passent des valeurs à leurs enfants. Certains jouets transcendent les modes, comme le Monopoly ou les Lego qui ont maintenant 50 ans. Quand des jeux sont appréciés par plusieurs générations, il est toujours possible pour les fabricants de les adapter pour les générations suivantes.

La technologie est aussi un aspect important des jouets et jeux. Les fabricants travaillent avec des équipes de développement internes, mais de nombreux inventeurs travaillent également sur des concepts intellectuels (jeux de société) ou technologiques (toupie customisée ou balle rebondissante), qui sont ensuite édités. Une communauté d'inventeurs professionnels ou amateurs sollicite les industriels du jouet pour leur proposer leurs concepts. Par tradition, le jouet a toujours intégré l'image de la technologie que les enfants voient dans les mains de leurs parents : par exemple, les tablettes jouets. Auparavant, les magnétophones à cassettes pour petits imitaient ceux des adultes. Le jouet est donc plutôt « low-tech ».

L'innovation joue un rôle très important dans ce marché - chaque année, un jouet sur deux est nouveau - avec un budget de recherche et développement de 4 % à 5 % dans les grandes sociétés. L'origine des jouets peut donc être très diverse.

Les fabricants utilisent aussi des grilles sur l'acquisition de compétences, surtout pour les jouets préscolaires, s'agissant notamment des jouets qui développent la motricité fine. Les équipes étudient par tranche d'âge l'acquisition des compétences intellectuelles et motrices et essaient de proposer des jouets qui peuvent contribuer à développer ces compétences.

Par ailleurs, nous savons grâce à des études comment fonctionnent les familles lorsqu'elles achètent des jouets. Pour près de 90 % des parents, le jouet est un outil de plaisir pour l'enfant. Ils recherchent donc la satisfaction de l'enfant en répondant à ses souhaits (la liste au Père Noël) ou en imaginant qu'un certain jouet lui fera plaisir. Au sujet des listes de Noël, les études montrent que l'enfant obtient environ la moitié des jouets qu'il a inscrits sur sa liste. Les parents ou les grands-parents complètent cette liste, de préférence avec des jouets qu'ils connaissent, par exemple un Monopoly. La société Hasbro vend donc encore 500 000 Monopoly par an, bien que tous les foyers en soient déjà équipés depuis longtemps. Les parents cherchent donc à faire plaisir à leur enfant, sans pour autant toutefois écouter tous ses souhaits.

Le prix est le deuxième facteur de choix. En dehors de Noël, les parents choisissent des jouets inférieurs à 10 euros pour récompenser leur enfant, par exemple à l'occasion d'une bonne note. Le prix est en revanche d'environ 30 euros à Noël.

Enfin, deux tiers des parents déclarent choisir des jouets en adéquation avec l'âge de l'enfant. Les fabricants sont fortement sollicités pour les rassurer sur ce point.

Les fabricants prennent donc en compte ces trois grands critères de choix.

La fédération encourage un « régime varié », car les jouets ont différentes fonctions. Un enfant qui adore les Lego doit également recevoir d'autres jouets, même si les Lego ont l'avantage de développer la rigueur et les techniques de construction. Les jeux de société permettent notamment à l'enfant d'appréhender les règles et de déterminer les gagnants et les perdants.

Depuis 2012, en partenariat avec le ministère de l'Éducation nationale, nous avons développé un programme dénommé « Les espaces ludiques en milieu scolaire » qui consiste en la création de kits de jouets, l'un destiné aux écoles élémentaires et l'autre aux écoles maternelles. Ces jouets ont pour objectif de couvrir les besoins en jouets symboliques, d'imitation, de rôle, d'imagination, de construction et de règles. Cette expérience est intéressante pour nous. Ces kits sont en effet utilisés dans le cadre périscolaire et les enfants sont libres d'utiliser la soixantaine de jouets mis à leur disposition. La frontière entre les jeux de filles et de garçons s'estompe complètement lorsque les enfants sont certains de ne pas être observés : des garçons jouent avec des poupées et des dînettes et les filles jouent avec des véhicules, par exemple. Ils jouent également dans la mixité, de manière naturelle. Ces kits répondent aux nouveaux rythmes scolaires de manière économique pour certaines communes. En outre, l'enseignant observe que les enfants sont plus disponibles pour l'étude après avoir joué et que les tensions entre les clans s'apaisent dans les classes.

S'agissant du genre, je ne partage pas l'idée qu'il existe désormais davantage de jouets « genrés ». En revanche, le choix de jouets est beaucoup plus vaste. Pour les industriels, un jouet mixte représente un courant d'affaires supérieur à un jouet « genré ». Le jouet mixte est la meilleure réponse d'un point de vue économique.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - En êtes-vous certain ?

M. Michel Moggio. - Oui. Les jeux de société sont très partagés entre garçons et filles. La catégorie du jouet préscolaire (0-3 ans), qui représente un quart du marché en France, n'est que peu ou pas « genrée » ; il s'agit notamment des porteurs et des tapis d'éveil.

Après 4 ans apparaissent les jouets « genrés », comme les poupées et les véhicules. Toutefois, certains fabricants font l'effort de conquérir l'autre partie de la clientèle. Par exemple Lego, qui a cherché pendant des années une formule susceptible de plaire aux filles et a développé avec « Lego Friends » des thèmes plus féminins, qui ont du succès auprès des filles. « Lego Friends » permet aux filles d'entrer dans la catégorie du jeu de construction. Le corps de gamme de Lego est « Lego City », qui présente toutes les activités d'une ville, qui ne sont pas « genrées », mais pour que les filles s'intéressent à Lego, d'un point de vue commercial, il a été nécessaire de proposer une thématique plus adaptée aux filles. Playmobil, qui s'adressait aussi principalement aux garçons, a également fait l'effort de décliner son offre pour disposer d'une gamme spécifiquement destinée aux filles.

En revanche, les jouets pour filles ne sont pas nécessairement caricaturaux : Barbie, produit souvent décrié, a eu de nombreuses professions, depuis 1963 avec la Barbie femme d'affaires, jusqu'à la Barbie aviatrice. En 2010, les filles ont dit vouloir une Barbie ingénieure informatique, que Mattel a fabriquée. Les jouets sont effectivement le reflet de la société.

Pour les fabricants, certains types de jouets attireront davantage les filles ou les garçons. En ce qui concerne les jeux créatifs, les bracelets élastiques ont surtout attiré les filles, mais aussi des garçons. Les jeux créatifs sont joués par 85 % des filles et 60 % des garçons. Les jeux de plein air et les jeux de société sont également très partagés.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - 85 % des filles jouent à des jeux créatifs, mais avez-vous le pourcentage de jouets « genrés » en marketing ?

M. Michel Moggio. - Par exemple, 70 % des filles jouent avec des poupées et seulement 2 % des garçons. Les fabricants ne sont donc pas enclins à développer des poupées pour garçons. L'équivalent de la poupée, pour le garçon, est la figurine de super-héros. Les produits mixtes sont développés en priorité, et certaines catégories sont « genrées », comme la poupée ou la figurine. Nous avons pour objectif d'ouvrir au maximum les possibilités pour les enfants. La fédération incite les parents à parler avec leurs enfants, à découvrir leurs goûts et à ne pas les freiner dans leurs goûts. Par exemple, nos communications disent aux parents qu'il est positif que les petits garçons fabriquent des bracelets.

Il convient de comprendre que cette industrie souhaite offrir le spectre le plus large de propositions.

Par ailleurs, chaque année, de grandes surprises apparaissent sur le marché, comme les bracelets élastiques qui ne sont pas le reflet d'une démarche marketing. Un inventeur de métier a fabriqué des bracelets et a trouvé un public pour certaines raisons, mais ce succès n'était pas prévu. Il est difficile d'anticiper les modes et les fabricants sont souvent les premiers surpris. Personne n'avait anticipé la mode des poissons-robots par exemple. Dans l'édition des livres, les goûts du public ne sont pas non plus faciles à distinguer.

Selon une étude, deux tiers des parents pensent cependant que la mixité n'est pas assez développée, et demandent une offre plus importante de jouets mixtes. Les fabricants prennent en compte ce retour qui vient de la société.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Vous représentez les fabricants de 80 % des jouets en France. Toutefois, ces entreprises sont en majorité étrangères.

M. Michel Moggio. - Les principales entreprises du marché sont étrangères, à part Smoby.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Les choix et évolutions de tendances sont donc internationaux et ne relèvent pas des fabricants en France. Comment les choix de jouets s'effectuent-ils ? Existe-t-il des cabinets qui identifient ces tendances ?

M. Michel Moggio. - Les grandes sociétés ont toutes des équipes de marketing interne. Hasbro ou Mattel ont des « fun labs » en préscolaire, dans lesquels les enfants sont mis en situation sur des idées de jouets, pour étudier l'ergonomie du jouet. Certains fabricants utilisent les cabinets de tendance, mais la tendance ressort surtout de l'univers du divertissement. Par exemple, nous savons d'ores et déjà que la sortie du film Star Wars aura une influence majeure. Le marché est très global, avec toutefois des spécificités locales. Les grands intervenants sont internationaux et cherchent à développer des jouets qui plairont au plus grand nombre. Un développement local existe également, avec des sociétés qui cherchent à s'adapter aux goûts du pays, par exemple les jouets en bois en France ou des licences locales. Les fabricants ne sont pas tous américains : Lego est danois et Playmobil est allemand. Les fabricants asiatiques ont une forte spécialisation dans l'électronique.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - On retrouve les stéréotypes sexistes dans le marketing, les catalogues, la disposition de rayons jouets ciblés « filles » ou « garçons ». Selon certaines études, seulement 35 % des jouets, jeux et catalogues ne seraient pas « genrés ». Il nous a été dit que 66 % des jouets étaient « genrés » pour des raisons économiques, soit le contraire de ce que vous affirmez.

Les fabricants sont-ils conscients que les stéréotypes enferment les enfants dans des champs de possibles restreints, ce qui aura des conséquences sur leur avenir ?

S'agissant des préconisations, seriez-vous d'accord pour qu'un label soit attribué aux fabricants exemplaires ?

M. Michel Moggio. - Nous sommes en désaccord sur le pourcentage de produits « genrés ». En effet, sur les huit catalogues de Noël que nous avons étudiés, totalisant 1 224 pages, nous avons trouvé 700 pages mixtes, 208 pages « filles » et 197 pages « garçons ». Les jouets préscolaires et de plein air sont mixtes et la tendance est plutôt à la mixité. Les pages identifiées « filles » ou « garçons » seraient donc en diminution. Les catégories les plus sexualisées sont les poupées et les figurines. Dans l'exécution, les fabricants et les distributeurs sont vigilants sur la représentation. Par exemple, une cuisine Smoby ne sera pas systématiquement représentée avec une fille ni placée dans les pages « filles ».

Notre analyse aboutit à 60 % de jouets « non genrés » et 40 % de jouets « genrés ».

Le consommateur doit être guidé pour entrer dans un catalogue, parfois très épais. Les fabricants paient pour apparaître dans les gros catalogues et veulent donc avoir de la visibilité. Le fabricant et le distributeur débattent donc sur la meilleure représentation du produit. Un produit « poupée » sera donc placé dans les pages « filles », car les parents et enfants qui cherchent des poupées consulteront ces pages en premier lieu. Le choix n'est pas motivé par le sexe, mais par le comportement supposé du parent ou de l'enfant devant le catalogue ou en magasin. Les consommateurs ne veulent pas perdre de temps dans les magasins, et doivent donc être guidés pour que leur achat soit facilité.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Les fabricants de jouets sont-ils sensibilisés aux problèmes posés par les stéréotypes masculins et féminins ?

M. Michel Moggio. - Les fabricants fournissent souvent les photos et sont vigilants sur les photos qui pourraient avoir un contenu non approprié. Dans l'exécution, malgré des gammes Lego peu « genrées », cette marque n'a jamais réussi à convaincre les filles d'acheter des Lego. Leur succès auprès de celles-ci n'est arrivé qu'avec des boîtes adaptées aux filles, de couleur violette et rose, avec des activités différentes des autres boîtes. La recherche de la mixité incite les fabricants à développer des thèmes différents des thèmes destinés aux garçons.

Les labels sont pléthoriques en puériculture, et les parents estiment qu'ils n'ont plus de signification. Il est préférable de développer une gamme large adaptée à l'ensemble de la cible et se montrer vigilant à éviter de véhiculer des stéréotypes sexistes. Le label n'est pas non plus un argument marketing, car le genre n'est pas fondamental parmi les critères de choix des parents.

Mme Maryvonne Blondin. - Vous avez évoqué trois critères de choix, notamment l'adéquation à l'âge de l'enfant. Ne croyez-vous pas qu'un parent n'indique pas également le sexe de l'enfant lorsqu'il cherche un jouet en magasin ?

M. Michel Moggio. - Le sexe n'entre pas dans les critères de choix, selon notre étude.

Mme Maryvonne Blondin. - Quelle est la proportion de femmes travaillant dans les laboratoires de recherche des fabricants pour la conception de jouets ?

M. Michel Moggio. - Je n'ai pas de statistiques sur ce sujet. Ce métier est très féminisé dans les fonctions recherche, développement et marketing. En revanche, ce n'est pas le cas dans les fonctions de direction des sociétés, car aucune femme ne dirige actuellement les premières sociétés mondiales. Toutefois, autrefois, une femme a dirigé Mattel.

Mme Corinne Bouchoux. - Vous avez dit qu'il ne fallait pas freiner les enfants dans leurs goûts. Or, nous savons que les goûts ne sont pas naturels, mais relèvent d'un apprentissage socio-historique issu d'un contexte et d'interactions. Le goût des enfants est donc construit par les manuels scolaires, le partage sexué des tâches domestiques. Or l'inégalité du partage des tâches domestiques et de la direction des entreprises influera nécessairement sur la construction des goûts.

Les jeux permettent certes d'apprendre les règles, mais vous avez également dit qu'ils permettaient de déterminer les perdants et les gagnants. Nous baignons dans un espace idéologique où l'apprentissage est plus valorisé que la coopération. Il s'agit donc de l'inculcation d'un modèle.

Ma ville est jumelée avec Bamako, ville avec laquelle nous avons un partenariat sur plusieurs thématiques, dont les jeux et les jouets, qui implique des échanges de pratiques sur les jeux et jouets. Avec la pénurie qui règne à Bamako, il n'existe pas de répartition des jouets entre filles et garçons. La pratique du recyclage des jeux à construire par les enfants permettraient en outre de valoriser les valeurs de coopération et de construction, ce que votre fédération pourrait favoriser. Les enfants sont en effet demandeurs de co-construction. En Afrique, des idées pourraient intéresser les fabricants. Y réfléchissez-vous ?

M. Michel Moggio. - L'industrie suit plutôt une démarche de renouvellement. Toutefois, l'économie change, et les valeurs de l'économie circulaire toucheront également l'industrie du jouet de la puériculture.

Des marchés de seconde main existent cependant déjà. Un million d'annonces de jouets paraissent par an sur « Le Bon Coin ». Des initiatives de location et de mise en commun existent aussi. Les fabricants n'ignorent pas ces modèles. En outre, l'industrie essaie de rendre aux enfants - car elle « profite » de leurs achats - par la participation à des programmes caritatifs.

S'agissant de la co-conception, il est difficile de déterminer l'intérêt réel que l'enfant porte à un jouet, parce que les enfants n'ont pas de recul critique et sont toujours contents d'un jouet lorsque nous les interrogeons lors de la phase de création. Toutefois, les fabricants commencent à s'interroger.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Le phénomène des licences a été souligné lors de la précédente audition. Or, elles indiquent une forte séparation entre filles et garçons. Ce marché est-il en forte expansion ?

M. Michel Moggio. - Le marché des licences représente environ un quart du marché du jouet, mais n'est pas en forte expansion. Son importance varie selon les grands événements qui interviennent certaines années, comme Star Wars. La licence rassure le commerce et l'industrie, car elle assure la visibilité des produits. Les enfants et les parents connaissent la licence et seront incités à acheter ce produit. Il est vrai que les licences sont généralement « genrées ».

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - L'étaient-elles dans les années 1990 ?

M. Michel Moggio. - L'offre a explosé. Il est difficile de comparer la situation actuelle avec celle des années 1980, où l'offre de films et dessins animés pour les enfants était plus rare.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Confirmez-vous qu'une évolution commence ?

M. Michel Moggio. - Je confirme une prise de conscience. Les fabricants sont conscients depuis plusieurs années de la sexualisation des jouets et s'imposent des limites. Les fédérations ont un retour par les ONG et les consommateurs, qui est actuellement nul sur ce sujet. S'il existe bien des jouets pour filles et des jouets pour garçons, ils ne doivent pas être un véhicule de stéréotypes ou figer la société.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Des progrès restent à faire.

M. Michel Moggio. - Certes, mais nous militons pour la liberté de créer. Un produit à succès cette année est une poupée qui communique sur internet via Siri (assistant vocal développé pour les I-phones) en cherchant des réponses sur Wikipédia aux questions qu'on lui pose. Le fabricant a choisi de sortir une version poupée - qui devrait avoir du succès à Noël - ce qui le coupe de la cible des garçons. Cette société a donc prévu un robot qui aura la même fonction mais qui attirera davantage les garçons. Le jouet « genré » est une limite à l'expansion de ce type de produit, ce qui est emblématique du fonctionnement du marché.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Je vous remercie d'avoir accepté de participer à cette audition.

M. Michel Moggio. - Je reste à votre disposition.

Table ronde
L'impact des jouets sexuellement différenciés sur le développement des enfants

Audition de
Mme Anne Dafflon Novelle, docteure en psychologie sociale,
M. Jean-François Bouvet,
agrégé de sciences naturelles, docteur d'État ès sciences (neurobiologie), auteur de
« Le camion et la poupée. L'homme et la femme ont-ils un cerveau différent ? »,
et de Mme Brigitte Grésy,
secrétaire générale du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle
entre les femmes et les hommes,
auteure de « La vie en rose. Pour en découdre avec les stéréotypes »

(27 novembre 2014)

Présidence de Mme Brigitte Gonthier-Maurin, vice-présidente

Mme Brigitte Gonthier-Maurin, présidente. - Avant toute chose, je vous prie d'excuser Chantal Jouanno, notre présidente, retenue par un autre engagement.

Nous poursuivons aujourd'hui nos auditions consacrées aux stéréotypes masculins et féminins dans les jeux et jouets, en recevant :

- Anne Dafflon Novelle, docteure en psychologie, et auteure notamment d'un ouvrage intitulé « Filles-garçons : socialisation différenciée ? ». Vos recherches portent sur la construction de l'identité sexuelle, les représentations du féminin et du masculin dans la littérature de jeunesse et, plus largement, sur la sociologie différenciée des filles et des garçons. Elles nous seront donc aujourd'hui grandement utiles pour comprendre l'impact de jouets sexuellement différenciés sur la construction identitaire des enfants ;

- Jean-François Bouvet, agrégé de sciences naturelles et docteur d'État ès Sciences (neurobiologie). Vous êtes l'auteur de l'ouvrage « Le camion et la poupée. L'homme et la femme ont-ils un cerveau différent ? » consacré à l'analyse des travaux scientifiques sur les différences cérébrales entre hommes et femmes ;

- Brigitte Grésy, dont je ne sais s'il est utile de la présenter encore, tant elle est une fidèle de nos travaux. Vous êtes notamment secrétaire générale du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes et l'auteure d'un ouvrage intitulé « La vie en rose. Pour en découdre avec les stéréotypes ». C'est à ce titre que nous vous recevons.

Notre première table ronde, au cours de laquelle intervenait notamment Mona Zegaï, nous a permis de confirmer notre intuition d'une accentuation de la différenciation des jouets selon qu'ils sont proposés aux filles ou aux garçons.

Nous souhaitons aujourd'hui prolonger notre travail en analysant avec vous l'impact de cette différenciation sur la construction identitaire des futurs adultes auxquels s'adressent aujourd'hui ces jouets.

Je propose que nous entendions d'abord nos intervenants, puis nous laisserons la parole à Roland Courteau, co-rapporteur avec notre présidente, Chantal Jouanno.

Mme Anne Dafflon Novelle, docteure en psychologie sociale. - Pour évoquer l'impact des jouets dans la socialisation des filles et des garçons, j'aborderai au préalable quelques aspects du développement de l'enfant, en particulier la manière dont il construit ce que signifie être une fille ou un garçon.

Premier point, donc : comment se construit l'identité sexuée ?

Dans les premières années de sa vie, l'enfant est convaincu que le sexe est déterminé par des indices socioculturels. Pour lui, être une fille ou un garçon se détermine par le fait d'avoir les cheveux longs ou courts, de porter une jupe ou un pantalon ou encore de jouer avec une poupée ou des petites voitures. Le socioculturel fait le sexe. Par conséquent, l'enfant est convaincu que l'on peut changer de sexe en fonction des situations. Si l'on habillait un garçon de 4 ans en robe de princesse au carnaval, il serait certain de devenir une fille, puis de redevenir un garçon une fois enlevé son costume. De même, si un homme se changeait pour s'habiller en femme face à un groupe de jeunes enfants, il deviendrait provisoirement une femme à leurs yeux. Il n'existe pas de permanence du sexe avant que l'enfant ait terminé la construction de l'identité sexuée, vers l'âge de 5 à 7 ans.

Vers 5 à 7 ans, l'enfant a intégré le fait que le sexe est stable à travers les situations et qu'il est déterminé de manière biologique. Il a compris que c'est en fonction de l'appareil génital que l'on est une fille ou un garçon. Avant cet âge, l'enfant pense que le fait d'avoir les cheveux courts ou longs est bien plus déterminant pour savoir si l'on est une fille ou un garçon que les différences biologiques qu'il a par ailleurs observées.

Le jeune enfant est donc extrêmement rigide face au respect des codes sexués en vigueur et cherchera à éviter de se livrer à des activités ou d'adopter des comportements étiquetés du sexe opposé. S'il en adoptait les codes, il se présenterait aux autres comme étant un enfant du sexe qui n'est pas le sien. Il tricherait, ce qu'il n'a pas le droit de faire. Nous percevons d'ailleurs ici le lien avec le développement du jugement moral de l'enfant. Ainsi, les jeunes enfants utilisent massivement les étiquettes du masculin et du féminin.

Il convient dès lors de comprendre la manière dont les enfants construisent leur réseau de connaissances par rapport au masculin et au féminin. Le premier facteur à considérer tient à l'observation par l'enfant de son environnement. Pour chaque objet, activité ou comportement, l'enfant observe autour de lui s'il est plus souvent associé aux hommes et aux garçons, ou aux femmes et aux filles. S'il voit une activité plus souvent effectuée par les premiers, il l'étiquettera comme une activité masculine, et inversement. Dans un second temps, l'enfant adopte pour lui-même les activités, objets et comportements qu'il aura associés à son propre sexe.

Ce processus statistique fait appel à l'observation de la réalité (à travers la famille, la crèche, par exemple), mais également à l'observation de personnages fictifs dans les représentations de la réalité, telles que la littérature enfantine, les dessins animés, les publicités, les manuels scolaires, les jouets et les catalogues de jouets. Or les représentations de la réalité sont beaucoup plus stéréotypées que la réalité elle-même.

Prenons l'exemple d'un enfant vivant dans une famille dans laquelle les parents se partagent les tâches ménagères. Il voit son père et sa mère prendre en charge la vaisselle à tour de rôle. Pourtant, même dans ces conditions, l'enfant associera la vaisselle comme une activité de femme. Dans la littérature enfantine, il trouvera en effet pléthore d'images de femmes, un tablier autour de la taille, faisant la vaisselle. Dans les catalogues et les magasins de jouets, il verra que les dînettes et les petits tabliers sont vendus au rayon « filles ». De même, dans les publicités, il notera que les produits ménagers sont utilisés par des femmes : quand les hommes interviennent, ce sont généralement les experts qui ont créé le produit ou le lave-vaisselle le plus performant. Au final, en termes statistiques, l'activité « vaisselle » est beaucoup plus souvent associée aux femmes et aux filles qu'aux hommes et aux garçons. Le fait que son propre père fasse la vaisselle ne suffit pas à renverser la construction des connaissances de l'enfant et ce, même si en termes affectifs, son père compte beaucoup plus que ces représentations.

Deuxième point : la sexuation des jouets.

Le monde du jouet n'est pas un monde mixte. La simple visite d'un magasin de jouets suffit à mettre en évidence le cloisonnement qui existe entre les jouets pour filles et les jouets pour garçons : le rose d'un côté, le bleu de l'autre.

Parlons d'abord du jouet en fonction du sexe de l'enfant auquel il est destiné.

Les jouets étiquetés « garçons » sont beaucoup plus nombreux et diversifiés. Ils renvoient massivement à la sphère professionnelle : la médecine, le monde de la sécurité (pompier, policier, militaire), les métiers de la construction et le monde du transport (voiture, camion, avion). Les jouets techniques (télescopes, microscopes) sont également disposés au rayon « garçons ». Les jouets vendus au rayon « filles » sont plus limités en quantité et en diversité. Ils sont réduits aux domaines domestique (nettoyage de la maison, cuisine), maternant (poupées) et esthétique (têtes à coiffer, boîtes de maquillage). Les aspects professionnels évoqués dans ces jouets se cantonnent essentiellement aux mondes de l'éducation, du nettoyage et des soins esthétiques.

Les jouets pour garçons sont largement tournés vers la résolution de problèmes. Ils intègrent les notions de début et de fin, et donc l'idée de progression, de réussite et de compétition. Les recherches réalisées dans le milieu familial soulignent d'ailleurs l'importance qu'attachent les parents à ce que leurs garçons terminent leurs jeux, et les terminent tout seuls. Les jouets pour garçons offrent par ailleurs beaucoup plus de possibilités de manipuler des objets dans un monde physique en trois dimensions que les jouets pour filles. Cette interaction avec l'environnement physique permet aux garçons de développer davantage de compétences spatiales, mathématiques et techniques.

À l'opposé, les jouets pour filles ne proposent généralement pas de début ou de fin. Il s'agit essentiellement de jeux d'imitation, consistant par exemple à imiter ses parents en train de faire la cuisine ou de faire les courses. Ces jouets favoriseront davantage la coopération et le développement de compétences verbales : jouant à plusieurs, les filles utilisent le langage.

De plus en plus de jouets, auparavant neutres, sont aujourd'hui déclinés en versions « fille » et « garçon ». Le secteur de la toute petite enfance est désormais envahi par des objets (tapis de sol, trotteurs, jouets d'éveil) « customisés » en fonction du sexe. Le petit vélo, auparavant basique, est désormais décliné en version « Spiderman » pour les garçons et « rose Barbie » pour les filles. Pour en trouver une version neutre, il faut se tourner vers les magasins spécialisés, pour un prix bien plus élevé. Au-delà du jouet lui-même, l'objet sexué porte des symboles qui renvoient à des dimensions masculin/féminin. Le vélo Spiderman intègre une gourde qui renvoie à l'univers sportif, tandis que la version rose du vélo comporte un panier à l'avant pour les courses et un siège à l'arrière pour le bébé. De la même manière, les Lego et les Playmobil, auparavant neutres, adoptent aujourd'hui des thèmes et des mises en scènes ultra-sexués.

Les motifs de la différenciation sexuée des jouets sont évidemment commerciaux. La sexuation permet aux entreprises du secteur de vendre deux fois plus, car il devient impossible de transmettre les jouets d'un frère à sa soeur et inversement.

Ensuite, les stéréotypes sont amplifiés par les publicités et, surtout, par les publicités télévisées, qui en constituent de véritables caisses de résonance.

[Anne Dafflon Novelle montre à la délégation diverses publicités pour jouets à parti de son ordinateur]

En ce qui concerne le son, vous l'avez remarqué, les publicités ciblant les filles proposent des voix de filles, les publicités ciblant les garçons des voix d'hommes. Ces dernières adoptent des musiques beaucoup plus fortes, rythmées et agressives. Pour les filles, les publicités optent davantage pour des musiques douces, voire « gnangnan ».

Le montage des images est également différencié. Fluides pour les filles, les plans sont plus rythmés, voire agressifs, pour les garçons.

Nous retrouvons automatiquement une ségrégation au niveau des acteurs : filles d'un côté, garçons de l'autre. Les filles sont souriantes et jouent entre elles, tandis que les garçons, visages fermés, jouent les uns contre les autres, dans des activités plus dynamiques. Nous retrouvons bien ici l'opposition compétition/coopération.

Une dichotomie est également constatée dans l'environnement, avec une opposition intérieur/extérieur, et l'opposition d'une nature féerique pour les filles à un monde hostile pour les garçons.

Le vocabulaire, vous l'avez compris, sur-amplifie ces stéréotypes. Dans les publicités destinées aux filles, le champ lexical évoque le monde de la mode, le glamour et la superficialité, avec des termes tels que « trop belle », « trop mignon », « super fun », « wow ! ». Toujours en lien avec la coopération, les thématiques de l'aide et de l'amour sont abordées à travers des injonctions telles que « Aide bébé... », « Donne un bisou... ». Du côté des garçons, les voix « off » adoptent un champ lexical guerrier : « combat », « destruction », « menace », « invincible », « ennemi », « arme », « maximum de puissance » ou encore « maximum de destruction ». Les injonctions données aux garçons sont tournées vers l'action : « à toi de conduire », etc.

Cette amplification des stéréotypes de genre existe également dans les catalogues de jouets, à travers les couleurs utilisées, les symboles proposés (paillettes, coeurs pour les filles, flèches pour les garçons) et les postures des enfants mis en scène.

Au vu de ce que nous avons vu du fonctionnement du développement de l'enfant, la sexuation des jouets et des publicités renforce automatiquement les représentations qu'ils se font des deux sexes. Pour les garçons, elle valorise l'autonomie, l'indépendance, l'action, la prise de risques, l'esprit de compétition et la technologie, insistant également sur la sphère professionnelle. Les notions de violence, de guerre et de destruction sont par ailleurs largement développées. Pour les filles, la sexuation valorise les notions de sécurité, de douceur, de confort, d'esthétisme et de coopération. La sphère privée est massivement mise en avant. Les filles sont représentées comme des personnes terriblement passives. Dès leur plus jeune âge leur est proposé un univers largement « nunuche ».

Le monde de l'enfance met ainsi en évidence deux sphères totalement opposées. Or les enfants utilisent ces représentations de façon massive, dans un premier temps pour décoder ce que doit être une fille et ce que doit être un garçon dans notre société, dans un second temps pour s'y conformer.

Troisième point : comment contrer l'influence de ces stéréotypes ?

Je terminerai par quelques points à garder à l'esprit lorsque l'on définit des actions visant à contrer l'influence des stéréotypes de genre.

L'âge de l'enfant, et donc son stade de développement, est une donnée essentielle à prendre en compte. Jusqu'à 5 à 7 ans, les enfants sont extrêmement rigides par rapport au respect des codes sexués. Leur demander frontalement d'adopter des activités étiquetées du sexe opposé ne fonctionnera pas. En revanche, il est possible d'agir sur la manière dont ils construisent leur réseau de connaissances en lien avec le masculin et le féminin. En ce sens, il est essentiel de leur présenter des modèles diversifiés de filles et de garçons, associés à des activités, des objets et des comportements différents, de manière positive et valorisée. Se limiter aux jouets de filles ou aux jouets de garçons réduit l'éventail de développement des compétences. Le « neutre » me semble être une fausse bonne idée : la présentation d'une petite voiture ou d'une poupée sur fond blanc, si elle n'amplifie pas les stéréotypes, ne permet pas d'expliquer que la petite voiture peut être utilisée par une fille et la poupée par un garçon. Dès l'âge de 2 ou 3 ans, les enfants sont déjà capables de distinguer les jouets de filles des jouets de garçons, même représentés sur fond blanc.

Entre 7 et 12 ans, les enfants se montrent plus flexibles et ouverts à tester des activités étiquetées du sexe opposé. Il est dès lors possible de mener des ateliers de réflexion, où il leur sera par exemple demandé de décortiquer des publicités et des catalogues de jouets pour repérer les stéréotypes. Ayant réalisé de nombreux ateliers de ce type, j'ai observé que lorsque l'on interroge les enfants sur les raisons de la sexuation des objets par l'industrie du jouet, l'un d'entre eux finit toujours par dire : « Mais, on se fait arnaquer ! ». Ils peuvent ensuite imaginer des solutions dans lesquelles ils « customisent » le vélo de leur frère ou de leur soeur, plutôt que d'en acheter un nouveau.

Mme Brigitte Gonthier-Maurin, présidente. - Merci Madame, pour cet exposé extrêmement intéressant, qui conforte l'idée que nous avions de la question à l'issue de l'audition de la semaine dernière.

Mme Brigitte Grésy, secrétaire générale du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, auteure de « La vie en rose. Pour en découdre avec les stéréotypes ». - J'ai réalisé pour la ministre des Droits des femmes, voilà maintenant trois ans, un rapport sur les structures d'accueil de la petite enfance. J'y ai analysé l'impact des stéréotypes sur la socialisation différenciée des filles et des garçons dans les crèches et chez les assistantes maternelles. C'est à ce titre que je souhaite intervenir.

Mon premier point concerne l'offre de jouets.

Tout d'abord, les stéréotypes sont amplifiés par les jouets.

Il convient d'interroger l'univers de l'industrie du jouet sans y projeter nos propres stéréotypes, mais d'étudier l'écart existant entre cette offre de jouets et la place réelle des femmes et des hommes dans la société, telle que mise en avant par les statistiques.

Par cette analyse, nous constatons bien que les productions industrielles de jouets donnent une représentation plus stéréotypée et inégalitaire que la réalité. Elles orientent les enfants vers une identité de sexe encore plus rigide. Seuls les secteurs d'activité les plus sexuellement différenciés dans la réalité sont représentés dans les jouets. Il est clair en effet que la majorité des hommes ne sont pas contraints, chaque jour, de répondre à des injonctions de conquête de l'espace ou de guerre.

Les jouets des garçons sont très largement orientés vers l'aventure, la vitesse, les voitures de course, la technologie, la médecine ou encore la construction. Les notions de vitesse et de prise de risques sont très majoritaires dans les injonctions faites aux garçons. L'offre de jouets pour les filles présente une grande limitation des champs professionnels, presque exclusivement centrés sur l'enseignement, le soin, le commerce (marchande), les services (hôtesse de l'air, secrétaire ou réceptionniste) et sur la mise en représentation de soi-même par l'esthétique. Les activités les plus représentées relèvent des domaines du maternel, du domestique et de l'esthétique. Cette représentation s'écarte évidemment de la réalité de la place des femmes dans la société. Aujourd'hui, 83 % des femmes âgées de 25 à 49 ans travaillent, même si elles sont limitées à 12 catégories professionnelles sur les 87 catégories recensées en France.

L'asymétrie totale entre jouets proposés aux garçons et jouets proposés aux filles résulte du fait que les garçons ne sont pas encouragés à se tourner vers les jouets féminins, on les en décourage plutôt. Nous retrouvons ici la balance différentielle des sexes dont parle Françoise Héritier. La binarité de l'offre de jouets est affectée d'un coefficient symbolique négatif à l'encontre des filles, car de manière générale, les jouets qui leur sont proposés se situent dans l'assistance des hommes (médecin/infirmière, patron/secrétaire).

Parlons ensuite de la segmentation « marketing ».

Il s'agit d'un phénomène récent qui, depuis les années 1990, a envahi les catalogues de jouets. Elle ne consiste pas en la division d'un même univers, ce qui consisterait à proposer des codes différents pour les mêmes jouets, mais en la création de deux univers distincts et, d'une certaine façon, incompatibles. La segmentation marketing résulte directement du développement des enseignes et des licences. En effet, les jouets mais également leurs produits dérivés sont sexués, ce qui pousse à une série d'achats en chaîne, qui creusent la différence.

La segmentation commerciale a entraîné une multiplication des scénarios « genrés ». On ne se contente plus de présenter les jouets, mais on les associe à des mises en scènes et à une différenciation entre filles et garçons de plus en plus grande. L'apparition du rose et du bleu ne date que de la seconde moitié du XXème siècle, avec l'avènement de la poupée Barbie. Auparavant, le blanc était la couleur des filles et des garçons jusqu'à l'âge de 5 ans, et le rose une couleur plutôt associée aux garçons, car une version pastel du rouge, couleur franche et virile. En Grande Bretagne, les mères choisissaient les couleurs en fonction des yeux des enfants : les enfants aux yeux bruns portaient le rose, les enfants aux yeux bleus des vêtements bleus.

Aujourd'hui, on associe aux jouets des photos mettant en scène des filles et des garçons, ainsi que des phrases qui accentuent encore les scénarios de présentation des jouets. Les enfants sont représentés dans des postures différentes : les petits garçons debout, jambes écartées et mains sur les hanches, les petites filles assises, dans des positions alanguies. Même la police de caractère est « genrée » : arrondie pour les filles, plus aiguë pour les garçons, avec des codes couleurs que l'on retrouve également dans les rayons des magasins. Autrefois, les jouets y étaient présentés par thème, ils le sont aujourd'hui par sexe.

La segmentation marketing revient à diviser pour mieux vendre, au détriment du « jouer ensemble » et du « vivre ensemble ». Ceci interroge notre modèle démocratique. Les fratries jouent moins ensemble, bien que, heureusement, la volonté de transgression des codes conduise les filles à prendre les jouets de leurs frères.

L'aggravation des clivages entre filles et garçons par l'offre sexuée est par ailleurs une invitation au consumérisme. Les jouets sont poussés dans le détail de la copie de l'instrument utilitaire, avec une visée consumériste forte. Il s'agit d'engager les enfants à acheter, plus tard, ces produits. Le sexisme est ici au service du consumérisme. À mon sens, ce point pose problème pour notre modèle démocratique.

Je voudrais aborder maintenant la question des stéréotypes selon le capital culturel des parents.

Aujourd'hui, le pouvoir de prescription des enfants en matière d'achat de jouets est plus important qu'il ne l'était avant. Les parents éprouvent davantage de difficultés à résister à la pression de leurs enfants, amplifiée par la publicité. Sur cet aspect, nous constatons une différence sensible en fonction des catégories sociales. Dans les familles au capital culturel plus élevé, le jouet est un objet de négociation : « Tu ne vas quand même pas prendre cette Barbie, tu vois bien qu'elle est ridicule, les femmes ne sont pas comme ça ! ». La négociation est moins présente dans les familles dont le capital culturel est moins élevé. Les catalogues de jouets dans les magasins spécialisés sont d'ailleurs moins « genrés » que dans les hypermarchés.

En 2012 et en 2014, nous avons observé des tentatives de remise en cause des catalogues « genrés » dans les magasins U. Néanmoins, ces tentatives ne concernent qu'une infime partie de l'offre de jouets. Dans son catalogue de jouets 2014, Intermarché propose encore une gamme de jouets « Au royaume des princesses » en rose et une gamme « Le parcours des héros ». Si la marque Oxybul a mis fin au rose et au bleu dans son catalogue et présente des filles chevauchant des dinosaures, elle conserve le code couleur en magasin.

Enfin, parlons de ce qu'impliquent les jouets « genrés ».

Avec la sexuation croissante des jouets s'esquisse un monde où les hommes et les femmes sont complémentaires dans la différence et la hiérarchie. Or l'enjeu de nos politiques en faveur de l'égalité est bien de dire si nous souhaitons un monde dans lequel les hommes et les femmes sont pairs ou un monde où ils sont complémentaires et inégaux.

Les inégalités de sexes sont aujourd'hui fortement essentialisées et radicalisées pour permettre la complétude. En associant aux hommes la connaissance et la direction et aux femmes le soin et l'assistance, les jouets offrent aux enfants la possibilité d'un apprentissage actif des catégories de genre et orientent leurs pratiques ultérieures vers une hiérarchie entre les sexes.

Ceci me semble dommageable pour notre société démocratique à trois titres.

En premier lieu, les filles et les garçons sont placés dans une posture différente par rapport à l'estime de soi et à la prise de risques. L'offre de jouets inscrit différemment les enfants dans l'assurance, l'ambition et le sentiment de légitimité, dont on sait qu'il est très important ensuite pour briser le plafond de verre et occuper correctement sa place dans la vie professionnelle. Les garçons sont placés dans la compétition, les filles dans la coopération. Si ces deux éléments sont valorisables dans la vie professionnelle, il est clair que l'apprentissage différencié favorise l'émergence des syndromes d'imposture, d'usurpation ou encore de « Cendrillon » dont on parle lorsque l'on aborde la place des femmes sur le marché du travail.

En second lieu, l'offre de jouets place les filles et les garçons différemment au regard de l'apprentissage du raisonnement analytique et spatial d'une part, et des compétences verbales d'autre part. Toutes les analyses indiquent que les jeux de construction et de manipulation, majoritairement portés par les garçons, induisent une appétence plus forte pour les aptitudes mathématiques et spatiales. A l'inverse, les jeux de rôle et d'imitation, auxquels sont vouées les filles, conduisent davantage à des compétences verbales.

Enfin, alors que l'apprentissage de l'autonomie pour les filles, notamment financière, représente un enjeu considérable, les jeux de rôle et d'imitation les orientent davantage vers une posture de conformisme. De manière générale, les jouets des filles :

- étouffent la créativité ;

- dérivent l'énergie des petites filles vers l'apparence ; elles sont vouées à se pomponner et à pouponner ;

- oriente l'énergie des filles vers le fait de servir ;

- et leur apprennent à utiliser la séduction comme moyen d'obtenir ce qu'elles veulent, à se regarder dans les yeux d'autrui au lieu de regarder directement le monde.

Voilà donc les points que je souhaitais souligner concernant l'univers du jouet, que j'ai tenu à analyser au regard de son influence négative en termes d'accès à la citoyenneté, de respect d'autrui et, in fine, de démocratie.

Mon deuxième point concerne les pratiques éducatives dans les modes d'accueil de la petite enfance.

Dans le cadre du rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) sur l'égalité entre les filles et les garçons dans les modes d'accueil de la petite enfance, nous avons analysé l'ensemble des travaux sur la question. Ceux-ci confortent notamment l'idée d'une approche « statistique » dans l'analyse que font les enfants de leur environnement, comme l'évoquait Anne Dafflon Novelle.

Tous les professionnels de la petite enfance que nous avons rencontrés nous ont affirmé être neutres, ne faire aucune différence entre les filles et les garçons. Je les crois, dans la mesure où la neutralité est un élément essentiel du service public.

Nous avons par ailleurs étudié un certain nombre de documents émanant des conseils régionaux et généraux. Jamais nous n'avons vu figurer les mots « sexe », « garçon » ou « fille ». Il est toujours fait référence à « l'enfant ». Si figurent des références au milieu social et aux différences culturelles, il n'est jamais fait allusion à la mixité des filles et des garçons. En d'autres termes, la prise en compte éventuellement différenciée n'est pas évoquée.

Mais derrière cette neutralité affichée, certaines pratiques renvoient à des stéréotypes. Dans le cadre des activités libres par exemple, les professionnels n'interviennent pas et ne produisent donc pas directement de scénarios « genrés », mais les jouets qu'ils présentent aux enfants sont bien sexués ; par ailleurs le positionnement des jouets dans l'espace n'est pas neutre. Les enfants sont libres de choisir les activités qu'ils souhaitent, mais il est clair qu'ils reproduisent ce qu'ils observent ailleurs. J'ai en mémoire l'exemple d'une puéricultrice qui, à l'heure des activités, se demandait : « Qu'est-ce qu'on va mettre pour les garçons ? ». Elle leur a finalement proposé un atelier de bricolage...

Mon troisième point vise à déterminer des pistes d'action.

En définitive, les filles et les garçons n'apprennent pas la même chose à l'école et dans les structures d'accueil de la petite enfance. Il existe bien un « curriculum caché ».

Est-ce grave pour autant ? Ça l'est au titre de notre modèle démocratique, dans lequel nous ne voulons pas une complémentarité entre les hommes et les femmes, mais bien une parité. Ça l'est également au niveau économique. Au vu du taux de divorce observé dans la société, les femmes doivent accéder à l'autonomie financière. Alors que les jouets incitent les filles à s'identifier à des princesses attendant leur prince charmant, il devient essentiel, au regard des transformations sociétales récentes, de proposer aux filles des modèles d'identification leur montrant un champ des possibles le plus large possible.

À cet effet, je suis partie du « pari de la pensée ».

Il existe des différences sexuelles, biologiques et physiologiques évidentes. Du point de vue de la science, ces différences engagent-elles d'autres différences en termes de comportements, d'aptitudes et de qualités, au-delà de la simple différence des corps ? Sur ce sujet, je partage les thèses de Catherine Vidal sur la plasticité neuronale, soulignant le rôle clef de l'apprentissage. En m'appuyant sur un certain nombre de travaux, tels que ceux de Lise Eliot et d'Anne Fausto-Sterling, je fais, comme je le disais à l'instant, le pari de la pensée. Anne Fausto-Sterling a proposé une méta-analyse des travaux sur les répertoires comportementaux des enfants de 0 à 3 ans, qui souligne que l'émergence des différences entre les sexes (marquée par la préférence des jouets notamment) se situe vers 2 ans, soit à un âge où l'enfant a déjà eu des interactions avec son environnement. La différence la plus précoce concerne le tonus moteur, légèrement plus élevé chez les garçons nouveau-nés et qui devient statistiquement significative vers l'âge d'un an. Ces différences sont susceptibles de s'estomper par l'apprentissage. Des études récentes menées par Elizabeth Spelke montrent que les capacités à développer le sens des nombres et à se situer dans l'espace sont identiques chez les filles et les garçons.

Aucune étude corroborée scientifiquement ne permet aujourd'hui de mettre en évidence de différences fondamentales dans les aptitudes et les qualités. À supposer même que la science nous démontre le contraire d'ici dix à vingt ans, l'apprentissage semble central. Le pari de la pensée consiste à souligner combien il est important d'ouvrir l'ensemble du champ des possibles aux filles et aux garçons, et à lutter contre les clivages sexués qui renforcent des stéréotypes de sexes qui n'ont pas lieu d'être.

Comment orienter les politiques publiques de lutte contre les stéréotypes ?

Les politiques publiques doivent s'adresser à trois cibles.

La première est celle de l'État et des pouvoirs publics. Plusieurs actions peuvent être envisagées. Il convient bien sûr de mener des campagnes d'information, mais également de mettre en place un acte d'autorégulation avec tous les professionnels du jouet, pour qu'ils présentent les jouets par thèmes et non plus par sexes. Le financement peut par ailleurs constituer un levier intéressant, en travaillant par exemple sur les achats publics. Les arbres de Noël des collectivités sont financés par les pouvoirs publics. Il est impératif que des circulaires ou des textes limitent l'achat de jouets sexués dans ce cadre. Il est possible en outre de travailler sur des labels, bien que je ne crois pas réellement en cette solution. De manière générale, il convient de travailler à une diversification des jouets, plus que sur tout ce qui peut crisper et créer de la « panique identitaire ».

La deuxième cible est le personnel des crèches. Nous avons visité les fameuses crèches Egalia en Suède, qui proposent des jeux neutres, tels que des poupons de chiffon et des jeux de manipulation. Je ne sais s'il est opportun d'aller jusque-là, car l'imitation tient un grand rôle dans l'apprentissage. Mais il est évident qu'il faut travailler sur une réorganisation des jouets en crèche, en présentant par exemple un coin « maison » avec des poupées et des voitures, et non plus un coin « poupées » et un coin « voitures » séparés. Il s'agit de travailler, avec les personnels de crèches, à d'autres univers de jeu qui empêchent les clivages filles-garçons. Pour cela, il est essentiel de proposer des journées de formation sur les stéréotypes de sexe, comme le fait la crèche Bourdarias, ainsi que des kits éducatifs pour le personnel, tels que les kits proposés au Québec, extraordinairement bien réalisés.

La troisième cible est celle des parents, eux-mêmes extrêmement conditionnés. Mais chacun peut réfléchir à son acte d'achat. On peut également se soumettre une fois de temps en temps à des stéréotypes, sans culpabiliser. Je viens moi-même d'acheter un body rose à ma petite fille et je n'en ressens pas pour autant de culpabilité. Une piste intéressante est celle du « name and shame », qui me semble très efficace, tant les marques sont attachées à leur image. Cette pratique consiste à faire pression sur les marques par des messages, à travers des sites Internet tels que « Macholand » ou des associations, pour demander une offre de jouets plus diversifiée pour les filles et qui puisse les entraîner vers la prise de risques et l'autonomie, et peut-être une offre de jouets pour les garçons qui concerne davantage l'univers intérieur. Enfin, il me semble important de proposer des formations aux parents, à l'occasion, par exemple, de la journée d'acclimatation en crèche. Il s'agit avant tout de pouvoir discuter avec les parents.

Mme Brigitte Gonthier-Maurin, présidente. - Merci beaucoup. Avant d'écouter l'exposé suivant, je propose de poser une première question.

Mme Hélène Conway-Mouret. - Les stéréotypes que vous présentez me semblent émaner du modèle américain. La position du garçon rappelle celle du cow-boy ; la petite fille attachée à son apparence fait écho à l'image de la Barbie. Dans certains états américains, des jeunes filles reçoivent en cadeau d'anniversaire des soins esthétiques, voire de la chirurgie esthétique dès l'adolescence. Percevez-vous cette influence du modèle américain, que nous avons intégré et qui s'impose à nous aujourd'hui ?

Mme Anne Dafflon Novelle. - Je n'avais pas fait le rapprochement. Néanmoins, je partage votre constat, qui relève à mon sens davantage de la mondialisation, associée aux représentations stéréotypées dans le monde occidental.

Mme Brigitte Grésy. - Le clivage dont nous faisons état aujourd'hui trouve son origine dans l'avènement de la poupée Barbie.

Par ailleurs, le modèle américain a beaucoup influencé notre imaginaire collectif. Certaines études d'analyse comparée des dessins animés en Suède et aux États-Unis sont particulièrement intéressantes. En Suède, la mascotte des enfants, le « Bolibompa », est un personnage neutre. Il est l'équivalent de notre « Casimir » en France, qui pour sa part portait davantage les traits d'un personnage masculin. Les films d'animation importés des États-Unis présentent en revanche des modèles très sexués. Aussi, votre intuition me semble très juste.

Ce modèle s'impose effectivement à nous. Nous savons que les femmes américaines travaillent moins que les femmes françaises. Par ailleurs, il existe chez elles un désir de perfection dans la maternité, qui n'est pas forcément celui des Françaises.

M. Jean-François Bouvet, agrégé de sciences naturelles, docteur d'État ès Sciences (neurobiologie), auteur de « Le camion et la poupée. L'homme et la femme ont-ils un cerveau différent ? ». - La première question que je souhaite soulever est la suivante : est-il légitime de penser que des facteurs biologiques interviennent dans le choix des jouets ? Si tel est le cas, les stéréotypes de genres ne feraient qu'en renforcer l'action.

Je vais donc, dans un premier temps, vous présenter quelques études scientifiques sur les préférences face aux jouets.

Je ne suis pas un grand spécialiste du sujet, mais j'ai réalisé une revue de la littérature scientifique récente sur la question. Cette revue ne se veut pas exhaustive, mais permet de relever les différents types de publications susceptibles d'apporter des réponses.

Le premier type de publications regroupe les études réalisées sur les singes. Ces études cherchent à identifier, chez les primates, des préférences éventuelles pour des jouets dits féminins ou masculins. Nous disposons de trois études de ce type, ce qui est limité.

Une première étude, publiée en 2002 par Gerianne Alexander et Melissa Hines de l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA), porte sur des singes vervets. Trois catégories de jouets leur ont été présentées : des jouets typiquement masculins (camion coloré et balle rebondissante, bien que ce dernier jouet ne puisse être considéré comme uniquement masculin), des jouets typiquement féminins (poupée de chiffon) et des jouets neutres (livre d'images, peluche). Ces singes n'avaient pas été confrontés auparavant à des jouets humains. Il s'est avéré que les mâles montraient une forte préférence pour les jouets dits masculins et que l'intérêt des femelles se focalisait davantage sur les jouets dits féminins. Les deux sexes s'intéressaient par ailleurs aux jouets neutres. Le protocole expérimental de l'étude peut être discuté. En effet, ce type d'études est très compliqué à mettre en place.

Une deuxième étude publiée en 2008 a été réalisée sur des macaques rhésus par une équipe d'Atlanta. Deux types de jouets ont été présentés aux singes : des peluches et des jouets à roues. Les auteurs ont observé que les mâles montraient une forte préférence pour les jouets à roues. En revanche, les préférences des femelles se sont avérées bien plus variables.

Je n'évoquerai pas une troisième étude, qui à mon sens ne présente pas de résultats intéressants pour notre problématique31(*).

Nous comprenons bien la logique de ce type d'études. Dans la mesure où nous partageons des ancêtres communs avec les singes, qui remontent à 25 millions d'années pour les macaques, l'observation du comportement des singes peut révéler la part ancestrale des préférences respectives des garçons et des filles.

Un deuxième type d'études portent sur le comportement des enfants. Elles consistent à présenter un choix de jouets à de très jeunes enfants, alors qu'ils n'ont pas encore subi de pression culturelle trop importante. Dans le cadre d'un travail publié en 2009, l'équipe de Gerianne Alexander au Texas a ainsi présenté à des enfants de 3 à 8 mois, dans une sorte de théâtre de marionnettes, un camion d'un côté et une poupée de l'autre. Par un dispositif à infrarouges, l'équipe a pu déterminer l'objet fixant préférentiellement l'attention du bébé, en termes de direction du regard et de temps d'attention. Les résultats sont nets : les filles ont manifesté un intérêt plus marqué pour la poupée, les garçons pour le camion.

D'autres études ont cherché à déterminer l'impact des hormones sexuelles sur le choix des jouets. Une étude publiée en 1992, menée par Melissa Hines de l'UCLA32(*), a consisté à observer le comportement de filles de 3 à 8 ans qui ont élaboré, pendant leur développement cérébral, un taux anormalement élevé de testostérone du fait d'une maladie nommée hyperplasie congénitale des surrénales (HCS). Leur choix de jouets a été comparé à celui de filles non atteintes par cette maladie. Il est apparu très nettement que les filles souffrant d'HCS montraient un intérêt beaucoup plus marqué que les autres filles pour les jouets de type masculin.

Une étude publiée en 2011 a cherché à identifier le facteur déterminant entre le sexe du partenaire de jeux et le type de jeu. Les auteurs ont montré que les filles souffrant d'HCS privilégiaient les jeux de type masculin, même pratiqués avec une partenaire de jeu féminine. Le type de jeu apparaît déterminant, et non pas le sexe du partenaire.

Il a beaucoup été dit que le choix des jouets à roues chez les singes mâles ou chez les jeunes garçons était avant tout lié au niveau d'activité. En d'autres termes, les mâles et les garçons privilégieraient les jeux les plus mobiles et actifs. L'équipe de Gerianne Alexander a publié, en 2012, une étude portant sur un échantillon de 47 garçons et 37 filles âgés de 19 mois. Les auteurs ont démontré une absence de lien entre le choix des jouets et le niveau d'activité des enfants. Les enfants très actifs sur le plan moteur ne sont pas nécessairement ceux qui choisissent, de la manière la plus marquée, les jouets de type masculin. En revanche, un lien entre le taux de testostérone et le niveau d'activité des enfants apparaît.

Encore une fois, ce recensement de la littérature n'est pas exhaustif. Les études disponibles restent peu nombreuses à ce jour. Beaucoup d'entre elles mériteraient par ailleurs d'être reprises, en travaillant sur des échantillons plus importants. Ces études fournissent néanmoins des pistes intéressantes sur le plan de la connaissance du processus cognitif.

Abordons, dans un second temps les différences entre les cerveaux masculin et féminin.

Je ne partage absolument pas l'idée soulevée par Brigitte Grésy, selon laquelle il n'existerait pas d'études scientifiquement corroborées sur les différences entre les cerveaux de l'homme et de la femme. Cette idée, largement propagée en France, ce qui n'est pas le cas dans d'autres pays, est inexacte. Nous sommes d'ailleurs plusieurs à nous alarmer de cette manière récurrente de présenter les choses.

Ceci étant dit, il est vrai que la plasticité cérébrale joue un rôle fondamental : elle permet de potentialiser des aptitudes qualifiées abusivement de masculines ou féminines. C'est d'ailleurs l'unique point sur lequel je suis en accord avec Catherine Vidal.

En revanche, il n'est pas possible de dire qu'il n'existe aucune différence entre les cerveaux masculin et féminin. Pour autant, il est clair que ces différences ne permettent en rien de parler de complémentarité entre les sexes. Sur le plan des aptitudes, nous serons mieux armés en moyenne pour certaines tâches selon que nous sommes hommes ou femmes, mais cela ne fait pas de nous des êtres complémentaires.

Mme Brigitte Grésy. - Personne ne nie les différences entre les hommes et les femmes, pas même Catherine Vidal.

M. Jean-François Bouvet. - Catherine Vidal minimise ces différences.

Nous disposons aujourd'hui d'un certain nombre de travaux en IRM qui portent sur de très grands échantillons. Aux États-Unis, le National Institute of Mental Health (NIMH) a étudié la maturation cérébrale chez les garçons et les filles, sur un échantillon de près de 300 personnes depuis l'âge de 9 ans jusqu'à l'adolescence et l'âge adulte. L'étude, publiée en 2010, souligne très clairement des différences.

Une étude publiée en 2014 et portant sur les faisceaux nerveux, met en avant une différence, en moyenne, entre hommes et femmes dans la connectivité intra ou inter-hémisphérique, c'est-à-dire dans l'importance du trafic sur les voies cérébrales.

Au-delà de ces études, j'indiquerai que nous ne pouvons pas être identiques sur le plan cérébral, pour la simple raison que nous ne sommes pas génétiquement identiques. Sur les 25 000 gènes environ que nous comptons, quelques dizaines diffèrent selon le sexe. Parmi ceux-ci, le gène SRY, gène de la masculinité, détermine la transformation des ébauches des gonades en testicules. Or il a récemment été découvert que ce gène s'exprime dans le cerveau.

Par ailleurs, une publication récente dans la revue Nature souligne que plus d'une centaine de gènes que les hommes et les femmes ont en commun présentent une différence d'expression selon le sexe de l'individu. Il s'agit en particulier de gènes liés à des pathologies cérébrales.

Au vu de ces dernières connaissances, nous ne pouvons plus affirmer qu'il n'existe pas de différences cérébrales, ou que celles-ci sont extrêmement minimes. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que nos gènes s'expriment de différentes manières, dans la mesure où de nombreux gènes sont sous contrôle des hormones sexuelles. Si nous disposons tous des mêmes hormones sexuelles, leur quantité diffère profondément selon notre sexe. Or les hormones sexuelles agissent sur l'expression des gènes, par l'intermédiaire de récepteurs extrêmement nombreux dans le cerveau. Dès lors, nous ne pouvons pas être strictement identiques.

Sachant que les hommes et les femmes ont des cerveaux différents, il me semblerait scientifiquement plausible que des facteurs biologiques puissent orienter les enfants vers différents types de jouets, selon leur sexe. Cela ne signifie pas pour autant qu'il faille que les stéréotypes de genres renforcent cela de manière massive.

Je ne saisis pas les raisons pour lesquelles il faudrait recourir sans cesse à l'argument des cerveaux identiques ou quasi-identiques entre les hommes et les femmes. Dans les prochaines années, je suis certain que la science démontrera de manière encore plus radicale que ce n'est pas le cas. Il me paraît donc dangereux de fonder l'égalité des sexes sur ce postulat, le risque de cette approche étant qu'un tel fondement de l'égalité s'effondre avec l'avancée des connaissances scientifiques. Je ne pense absolument pas que le fait d'être identiques soit indispensable à l'égalité entre les hommes et les femmes et à la lutte contre les stéréotypes de genres. Il convient d'admettre que nous sommes différents. Encore une fois, différence ne signifie pas complémentarité.

Mme Brigitte Gonthier-Maurin, présidente. - Merci. Je cède la parole à Roland Courteau, co-rapporteur, pour ouvrir les échanges.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Merci à nos invités d'avoir répondu positivement à notre invitation. Vous avez apporté des réponses aux questions que nous nous posions et que je rappellerai si vous le permettez. Peut-être souhaiterez-vous, ensuite, compléter vos propos.

Lors de notre première table ronde, Mona Zegaï et Astrid Leray ont démontré l'accentuation de la différenciation sexuée des articles de jouets. Pour elles, le tournant a eu lieu dans les années 1980 et 1990. Partagez-vous ce constat ?

L'affirmation selon laquelle il n'y aurait pas de jouet « genré », mais une scénarisation des jouets en fonction du sexe des enfants auxquels ils sont destinés, vous paraît-elle juste ?

Selon vous, quelles conséquences cette différenciation peut-elle avoir sur le développement de l'enfant ?

Enfin, quelles préconisations vous paraissent envisageables pour lutter contre ces stéréotypes ? Sur ce point, Brigitte Grésy a tracé quelques pistes.

Mme Brigitte Gonthier-Maurin, présidente. -Je propose que nous regroupions les questions.

Mme Corinne Bouchoux. - Il me semble que personne ne nie que des influences hormonales puissent induire des différences. L'intervention de Jean-François Bouvet, par ailleurs très éclairante, nous renseigne davantage sur ce qu'est la recherche américaine que sur notre sujet de ce matin. Il me semble que les origines des différences entre hommes et femmes, qu'elles soient hormonales, génétiques, culturelles ou historiques, importent peu. Il nous plaît à penser qu'en France, en vertu des principes affirmés en 1789 puis en 1946 et dans le Préambule de la Constitution de 1958, l'important est l'enjeu républicain d'une société égalitaire. Je m'interroge d'ailleurs sur le lien entre l'insistance des laboratoires américains à tout expliquer par la génétique et le lobby pharmaceutique, dont les enjeux sont très éloignés de notre débat. Permettez-moi d'en rappeler les termes : comment faire en sorte que les jeux et les jouets ne renforcent pas les stéréotypes existants ? Si le détour par la recherche américaine est très éclairant sur certains points, il me semble que pour notre instance, la cause importe peu, seuls les effets comptent. Ils ont été exposés dans les deux premières interventions. L'enjeu pour une démocratie est de construire des égaux sociaux.

Ayant élevé un garçon et une fille ayant aujourd'hui 34 et 24 ans, j'ai pu constater que quelque chose avait changé au cours de cette dernière décennie. Vous êtes en mesure de nous éclairer scientifiquement sur cette évolution, qui résulte de l'utilisation du marketing à grande échelle. Des jouets qui jadis étaient substituables quel que soit le sexe de l'enfant sont devenus, par la magie de l'économie, non substituables. L'industrie du jouet fabrique des différences pour vendre davantage. Étant adepte du développement durable, je vous remercie de toutes les pistes que vous pourrez nous proposer pour encourager le recyclage et pour transformer en jeu cette activité de recyclage des jouets de la première génération.

Mme Nicole Bonnefoy. - Nous percevons bien le poids de l'industrie du jouet et de la publicité, qui cultivent, entretiennent, voire renforcent, les stéréotypes.

Vous avez rappelé que des familles sont moins préparées que d'autres à lutter contre cet état de fait. Que pouvons-nous faire et à quel niveau agir ? L'école doit-elle intervenir ? Plus généralement, comment mieux armer les parents pour lutter contre cette situation ?

Mme Françoise Laborde. - Je partage le constat de Corinne Bouchoux sur l'évolution des jouets en dix ans. Comme vous l'indiquiez, Brigitte Grésy, l'idée n'est pas de se retenir systématiquement d'acheter du rose ou du bleu, mais de prêter attention aux stéréotypes que peuvent véhiculer nos actes d'achat. Une nièce, actuellement enceinte, m'a dit récemment qu'elle était contente que ce ne soit pas une fille : « Que ferais-je de tous les cadeaux roses qu'on m'offrirait ? ». Je lui ai répondu qu'à la place, elle recevrait du bleu. Elle a estimé que ce n'était pas pareil. J'ai compris qu'il restait du travail à accomplir, que les stéréotypes étaient très profondément ancrés, même chez les personnes a priori sensibles à la question.

De l'exposé de Jean-François Bouvet, je ne retiens qu'un point : le gène SRY s'exprime dans le cerveau des garçons. J'espère que l'on n'en reviendra pas à des thèses ancestrales, que l'on retrouvait notamment dans l'anthropométrie du XIXème siècle. J'estime que les études doivent nous permettre d'avancer dans le bon sens. L'enjeu est à présent d'étudier les aspects sociaux de l'égalité dans la construction personnelle de l'individu, plus que ses aspects physiques ou physiologiques. Nous sommes bien évidemment tous conscients que, physiologiquement, un homme reste un homme et qu'une femme reste une femme. Nous siégeons toutes et tous à cette Délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances pour traiter de l'aspect social de l'égalité.

Mme Brigitte Gonthier-Maurin, présidente. - Votre intervention nous a interpellés, Monsieur Bouvet. Personne n'affirme que les hommes et les femmes sont identiques. Comme Brigitte Grésy, je fais le « pari de la pensée » : l'apprentissage, l'éducation et les politiques publiques ont leur importance.

Un reportage diffusé cette semaine à la télévision présentait l'histoire d'un territoire occupé par des singes, qui fut séparé en deux par un bouleversement tectonique. Sur une partie du territoire, pourvu en nourriture, les bonobos ont développé une culture de paix. Sur l'autre versant de la faille, les chimpanzés ont développé une stratégie de guerre, car ils ne pouvaient accéder à la nourriture en quantité suffisante. La part de l'inné et de l'acquis est ainsi extrêmement difficile à déterminer.

Comme le soulignait Brigitte Grésy, l'important est de réfléchir à l'exigence démocratique que nous devons porter pour construire une société capable de répondre aux défis qui lui sont posés. Personne ne peut penser que l'humanité puisse survivre dès lors qu'elle renie ou exploite une partie d'elle-même.

M. Jean-Francois Bouvet. - L'objet de mon exposé était de proposer un point sur l'état des connaissances. Celui-ci ne remet absolument pas en cause l'intérêt de votre travail. Comme vous, je suis pour l'égalité des sexes et la lutte contre les stéréotypes. J'estime cependant que ce combat ne doit pas passer par la négation des différences. Catherine Vidal semble nier les différences entre les hommes et les femmes et considérer que la démonstration, par la science, de ces différences constituerait une menace pour l'égalité. Je ne partage pas cette approche.

Votre combat me paraît extrêmement juste. Néanmoins, il ne doit pas reposer sur des présupposés erronés.

Mme Brigitte Grésy. - N'étant pas neurobiologiste, je n'interviendrai pas dans le débat scientifique. Si Catherine Vidal avait été présente aujourd'hui, le dialogue aurait été tout-à-fait stimulant.

Il est vrai que nous constatons une accentuation du clivage entre hommes et femmes depuis dix à vingt ans. Or dans la vie réelle, les hommes et les femmes réalisent de plus en plus les mêmes activités. Ils ont la même vie, sauf bien entendu s'agissant de la double journée des femmes, inégalité contre laquelle nous nous battons déjà. Objectivement, dans les entreprises et ailleurs, nous observons bien que les qualités, les compétences et les aptitudes n'ont pas de sexe. On rencontre autant de femmes managers agressives et rigides que d'hommes pourvus d'intuition et de douceur. Mais plus les modes de vie des hommes et des femmes se rapprochent, plus ils investissent sur les marqueurs secondaires de leur sexe. Les prothèses mammaires n'ont jamais été aussi présentes, l'hypersexualisation n'a jamais été aussi forte, la mode « girly » n'a jamais été aussi répandue. Ces marqueurs sont en quelque sorte des antidotes à une panique identitaire croissante, que l'on retrouve par exemple dans le discours de personnes telles qu'Éric Zemmour.

Une crispation identitaire est en train de naître. Elle s'explique par le fait qu'objectivement, on voit bien que ce n'est pas parce que les hommes sont plus forts en masse musculaire qu'ils sont plus courageux, et que ce n'est pas parce que les femmes donnent naissance aux enfants qu'elles sont plus douces. Je pense qu'aucune étude scientifique ne démontre que les hommes et les femmes se comportent différemment dans la vie en fonction de facteurs biologiques.

Il m'a été dit que la troisième étude sur les singes démontrait justement que les femelles étaient davantage intéressées par les camions et les mâles par les poupées. Il m'a également été dit que la communauté scientifique rejetait ces études sur les singes, qu'elle considère comme peu sérieuses.

Nous savons bien que des différences entre les filles et les garçons s'observent dans l'hypothalamus, siège des fonctions de reproduction. Toutefois, rien aujourd'hui ne nous permet d'affirmer qu'il est normal que, professionnellement, les femmes soient davantage présentes dans les fonctions de ressources humaines ou la communication, sous prétexte qu'elles ont moins de testostérone, plus d'intuition, de doigté ou encore de liant social. Aujourd'hui, ce système d'équivalence entre des hormones, des gènes et des aptitudes n'est absolument pas démontré. La méta-analyse d'Anne Fausto-Sterling souligne bien que l'émergence des différences entre les sexes se situe vers l'âge de 2 ans en ce qui concerne la préférence des jouets.

Sans entrer dans une querelle scientifique, je vois bien que l'on brandit des singes quand cela nous arrange. Il convient d'être prudent. L'enjeu est à mon sens véritablement celui de l'apprentissage, afin de libérer le champ des possibles pour les filles et les garçons. La science finira-t-elle par démontrer que, finalement, les femmes sont plus douées pour le lien et les hommes pour la guerre ? Même dans les civilisations préhistoriques, nous savons aujourd'hui que les femmes ont souvent été dans des postures de risques et de mise en cause de leur corps extrêmement fortes.

Notre pari est double :

- nous voulons être pairs et non complémentaires ;

- notre identité sexuée repose aujourd'hui sur des injonctions terribles et souvent paradoxales, qui pèsent sur le sentiment d'efficacité personnelle des filles et occultent le champ des possibles des filles et des garçons.

Pour ouvrir l'entièreté du champ des possibles, au niveau des politiques publiques, seule l'approche partenariale et systémique peut être efficace, d'où l'importance du travail de votre délégation, à même de créer ce partenariat d'acteurs.

Il convient de travailler avec l'industrie du jouet, qui bien sûr fera tout pour conserver le clivage entre filles et garçons, car cela lui permet de doubler ses recettes. Il faut donc s'attendre à ce que cette industrie instrumentalise des recherches en tous genres, à l'image, dans le secteur de la santé, des études sur les médicaments, dont nous savons comment elles sont financées. À cet égard, j'invite notre pays à une extrême rigueur et à une extrême conscience de ce qu'est l'égalité des chances entre les filles et les garçons.

Il est essentiel d'activer le levier de la formation à l'égalité dans les crèches et de la formation des parents par le biais des crèches. Les structures d'accueil de la petite enfance sont en effet le seul endroit où il est possible d'approcher les parents, qui ne pénètrent plus dans l'enceinte des établissements une fois leur enfant à l'école primaire.

Enfin, les pouvoirs publics doivent mener un travail de sensibilisation. Ils doivent également travailler à un acte d'autorégulation avec les professionnels, comme cela a été fait pour les médias. Je crois beaucoup en cette solution, bien que l'ampleur des enjeux financiers soit susceptible d'en compliquer la mise en oeuvre. Il me semble toutefois difficile d'envisager d'aller jusqu'à l'adoption d'une loi.

M. Jean-François Bouvet. - S'agissant de l'étude sur les singes, que j'ai sous les yeux et que je mettrai volontiers à votre disposition, il est écrit dans le résumé : « Les mâles présentent une très forte préférence pour les jouets à roues ». Nous pouvons contester le protocole expérimental, mais pas les résultats.

Mme Brigitte Grésy. - Ces mâles devraient donc jouer à la poussette !

M. Jean-François Bouvet. - Par ailleurs, je précise que le champ des recherches en question évolue extrêmement rapidement. La méta-analyse d'Anne Fausto-Sterling porte sur des données déjà anciennes.

Mme Brigitte Grésy. - Elle date de 2012.

M. Jean-François Bouvet. - Elle ne prend pas en compte les études de 2014 et certainement pas celles portant sur l'expression des gènes.

En revanche, je suis entièrement d'accord avec vous pour dire qu'il ne faut surtout pas chercher de corrélation biologique entre les structures cérébrales et les aptitudes, que nos connaissances actuelles sur le cerveau ne permettent pas de détecter. Sur ce point, nous disposons uniquement d'indices33(*). L'étude que j'ai présentée plus tôt sur la maturation cérébrale des adolescents a montré que le lobule pariétal inférieur, impliqué dans l'orientation spatiale, présentait une maturation plus poussée chez les garçons.

Mme Anne Dafflon Novelle. - Cela ne remet pas en cause l'influence des facteurs sociaux.

Mme Brigitte Grésy. - Tout-à-fait, ces adolescents ont eu des interactions avec leur environnement.

M. Jean-François Bouvet. - Effectivement. Néanmoins, je n'arrive pas à croire à une telle prégnance de l'influence culturelle sur le développement d'un cerveau34(*). Pour autant, il serait ridicule d'en déduire une prédestination sociale des hommes et des femmes.

Mme Brigitte Grésy. - Il existe bien un risque que l'on en arrive là.

M. Jean-François Bouvet. - J'estime qu'il ne faut pas craindre la science. J'ai pour ma part confiance dans les faits. Vous avez tout-à-fait le droit, au regard de ces faits, de souligner la possibilité d'un conditionnement culturel.

S'il convient effectivement de rejeter l'idée d'un formatage indélébile au niveau du cerveau, il ne faut pas nier les évidences.

Mme Corinne Bouchoux. - Je vous ferai part d'une inquiétude, en tant qu'ancienne responsable des cursus dans une école d'ingénieurs. Dans le domaine de la formation, la France a adopté une approche par compétences. Si celle-ci peut constituer une opportunité d'élargir le champ des possibles pour tous les étudiants, je m'interroge sur le risque que le développement de cette approche dans l'enseignement supérieur ne conduise finalement à renforcer les stéréotypes, en raison du contexte de formatage croissant notamment dans les publicités.

Permettez-moi également de citer une réflexion extrêmement stimulante qui a vu le jour en Maine-et-Loire, dans le cadre des temps d'activités périscolaires (TAP). Dans un certain nombre d'écoles en milieu rural, des animateurs et animatrices montent des ateliers, avec les enfants, visant à déconstruire les stéréotypes en vue des cadeaux de Noël. On constate, dans ces ateliers, les différences importantes d'approche des stéréotypes entre les milieux sociaux. Dans les milieux favorisés, les parents sont plus à même de négocier avec leurs enfants concernant les jouets « genrés », tandis que dans les milieux populaires, où l'argent est plus rare, les parents sont beaucoup moins dans la négociation et davantage motivés par l'envie de faire plaisir.

Que pensez-vous de cette piste des TAP pour envisager des activités ludiques visant à déconstruire les stéréotypes ?

Mme Anne Dafflon Novelle - Cette piste me semble excellente. Ayant moi-même réalisé des ateliers dans différents milieux, j'ai pu constater à quel point, suivant le milieu socioculturel, les réactions des enfants pouvaient différer. Dans les milieux éduqués, les enfants perçoivent « l'arnaque » des jouets « genrés », ce qui n'est pas le cas dans les milieux plus défavorisés. J'insiste encore une fois sur la fenêtre, entre 7 et 12 ans, où les enfants sont très réceptifs aux réflexions sur les stéréotypes et où les ateliers fonctionnent extrêmement bien, avant une nouvelle phase de rigidité par rapport aux codes sexués à l'adolescence. Il est fondamental que les adultes aient été formés à ces questions.

La socialisation différenciée concerne tous les secteurs de la vie de l'enfant. Comme l'a souligné Brigitte Grésy, il extrêmement difficile de toucher le monde des parents. Or les recherches réalisées dans le monde de la famille montrent bien que, malgré une volonté de neutralité, les parents n'agissent pas de la même manière avec leurs filles et leurs garçons. Ces différences, qui peuvent paraître minimes, sont absorbées par les enfants pour se construire comme fille ou garçon.

Je préconise d'informer les parents, ne serait-ce que sur le fonctionnement du développement de l'identité sexuée de l'enfant, qui est trop peu expliqué. J'ai réalisé des recherches, auprès d'un large échantillon d'adultes, parents et non parents, sur les représentations de l'origine de la différence des comportements et des préférences entre les sexes. Les adultes qui ne sont pas parents sont convaincus que ces différences sont construites socio-culturellement. En revanche, les parents, en particulier ceux qui ont des enfants des deux sexes, se convainquent, au vue de l'évolution de leurs enfants, que l'origine de la différence entre les sexes est biologique. L'explication est la suivante. Ils observent des préférences et des comportements différents entre leurs enfants, mais sont eux-mêmes convaincus qu'ils agissent de la même manière envers leur fils et leur fille. De même, ils ne sont pas conscients de la prédominance de la société dans son ensemble dans la construction de l'identité sexuée. Ils en concluent donc que les différences sont inscrites dans les gènes. Au-delà du choix des jouets, plus tard, au moment des choix d'orientation socioprofessionnelle, si leur enfant veut se tourner vers un domaine pionnier ne correspondant pas aux représentations de son sexe, les parents ne l'encourageront pas dans cette voie. En termes de recommandations, nous pourrions imaginer de subventionner les entreprises qui intègrent, dans les catalogues de jouets, un encart explicatif de ce fonctionnement.

Mme Nicole Bonnefoy. - Il conviendrait également de former les pédiatres à ces questions.

Mme Anne Dafflon Novelle. - Effectivement. Plus largement, il faudrait former tous les professionnels qui touchent au monde de l'enfance.

Mme Brigitte Grésy. - J'avais imaginé un pacte éducatif pour l'enfance, qui réunisse les professionnels de la petite enfance, les pédiatres, les infirmières et les centres de protection maternelle et infantile (PMI), lieux de socialisation importants qui en outre sont financés par les pouvoirs publics.

Nous observons aujourd'hui un phénomène de « sexisme bienveillant » en entreprise, selon lequel les femmes seraient naturellement plus aptes à la communication et au lien. On réintroduit donc une division sexuée des tâches, les hommes étant tournés vers la finance, la stratégie et le leadership et les femmes vers les ressources humaines et la communication. Ce phénomène est extrêmement dangereux. Pour attirer de nouveaux clients et les fidéliser, la nouvelle gouvernance exige rigueur et intuition, mais en aucun cas la rigueur masculine et l'intuition féminine. Or aujourd'hui, nous assistons à la création de « monstres androgynes » et à l'avènement d'une notion de « couple idéal », composé d'un homme et d'une femme, présentés comme complémentaires, au sommet de l'entreprise.

Nous sommes face à l'impératif catégorique de « désétiqueter » les compétences. Dans cette perspective, nous pourrions imaginer, dans les TAP, ou comme l'ont fait la crèche Bourdarias et les crèches suédoises, de réunir de temps en temps les enfants en groupes non mixtes. Il serait ensuite possible d'interagir avec les garçons, par exemple sur l'expression des sentiments, et d'interagir avec les filles, par exemple sur l'apprentissage du ballon (apprendre à développer le bras). Pour « désétiqueter » les compétences, il s'agit bien de faire un pari de la pensée : nous sommes tous capables de tout faire.

Enfin, je n'ai pas peur des études scientifiques, dans la mesure où l'ouverture du champ des possibles est une exigence de notre contrat démocratique.

Mme Brigitte Gonthier-Maurin, présidente. - Je vous remercie pour ce débat passionnant. Merci encore à nos interlocuteurs de s'être prêtés à cette réflexion.

Audition de
M. Jean Kimpe, délégué général de la Fédération des commerçants spécialistes des jouets et produits de l'enfant (FCJPE),
et de M. Franck Mathais, porte-parole

(4 décembre 2014)

Présidence de Mme Chantal Jouanno, présidente

Mme Chantal Jouanno, présidente. - Nous entendons MM. Jean Kimpe et Franck Mathais, respectivement directeur général et porte-parole de la Fédération des commerçants spécialistes des jouets et produits de l'enfant (FCJPE). La période est particulièrement chargée à l'approche des fêtes de Noël, et je vous remercie d'avoir bien voulu répondre à notre invitation, d'autant qu'aucun des responsables de grandes enseignes que votre fédération représente n'est venu faire valoir son point de vue devant notre délégation, probablement à cause de la charge de travail occasionnée par la période. Les sociologues que nous avons interrogés au cours des deux précédentes réunions ont pointé du doigt la responsabilité des méthodes de marketing associées à la vente des articles de jouets - notamment le packaging et la publicité - dans l'accentuation des stéréotypes de genre depuis les vingt dernières années. Quel regard portez-vous sur ce constat ?

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Lors de notre première série d'auditions, Mona Zegaï et Astrid Leray nous ont démontré l'accentuation de la segmentation du marché du jouet en fonction du sexe de l'enfant, notamment à partir des années 1980-1990. Le marketing y a beaucoup contribué, dans le cadre d'un marché mondialisé ; la généralisation des licences, aussi. Les grandes enseignes des distributeurs de jouets ont-elles conscience du rôle que jouent leurs produits dans la construction identitaire de l'enfant ? Les équipes prennent-elles en compte cette dimension, notamment lorsqu'elles disposent les jouets dans les magasins ? Êtes-vous soumis à la loi des fabricants et du marché mondial, et conservez-vous une marge de manoeuvre dans la présentation des articles de jouets en magasin ? Il semblerait que certaines enseignes - en particulier dans la grande distribution - proposent des jouets plus stéréotypés que d'autres ; plus on monte en gamme, moins l'offre serait stéréotypée. Partagez-vous ce constat ? Enfin, pour faire bouger les lignes, certains suggèrent l'élaboration d'une charte de bonne pratique, dont le respect conditionnerait l'attribution d'un label de qualité aux fabricants et aux distributeurs. Une autre initiative possible serait d'imposer des cahiers des charges exemplaires aux collectivités publiques pour leurs achats de jouets, notamment lors de l'organisation des arbres de Noël. Ces propositions vous paraissent-elles réalistes ?

M. Jean Kimpe, délégué général de la Fédération des commerçants spécialistes des jouets et produits de l'enfant (FCJPE). - La différenciation sexuée des articles de jouets s'est effectivement accentuée depuis les années 1980, notamment à cause de la publication assistée par ordinateur (PAO) qui a révolutionné l'impression des catalogues et élargi les possibilités du marketing. Il y a eu une révolution des catalogues : photographies en couleurs, utilisation de mannequins enfants, scénarisation des produits... La sexuation des jouets existe depuis toujours ; le marketing l'a simplement rendue plus évidente.

M. Franck Mathais, porte-parole de la Fédération des commerçants spécialistes des jouets et produits de l'enfant (FCJPE). - Les jouets ont d'abord été distribués par les grands magasins et les commerçants de détail, puis par la grande distribution, à partir des années 1960. Dans les années 1980, les enseignes spécialisées ont fait leur apparition, dont la plus ancienne, « JouéClub », puis en 1989 le numéro 1 du jouet, Toys?R?us. Enfin, plus récemment, les grandes marques internationales ont pénétré le marché français - Mattel, notamment, avec les poupées Barbie, en 1969, mais aussi les figurines « Star Wars », en 1977, ou le « Trivial Pursuit », en 1974 - par la voie des importations, puis par le développement de filiales. Le marketing s'est répandu pour rendre l'offre attractive au plus grand public possible. Le marché est arrivé à maturité dans les années 1990, avec la diffusion de marques reconnues par le public, comme Lego ou Playmobil, le développement des jouets dérivés des séries TV et le début des licences : « Casimir », en 1977, a été le plus gros succès de licence française. La montée en puissance des grandes marques internationales et du commerce spécialisé a achevé de transformer le commerce du jouet. Alors que les hypermarchés vendent des jouets surtout à Noël - 50 % de leurs ventes se font dans les deux derniers mois de l'année, dont 35 % en décembre - les commerçants spécialisés vendent des jouets toute l'année. Nous ne sommes pas des distributeurs, mais des commerçants, c'est-à-dire que nous sélectionnons une offre pour la proposer à nos clients.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Vous représentez 45 % des parts de marché en France.

M. Franck Mathais. - La bascule s'est faite en 2000. Aujourd'hui, le commerce du jouet en France est assuré aux trois-quarts par des entreprises familiales qui ont décidé d'investir face à des hypermarchés. En développant leur réseau, ces entreprises ont progressivement gagné des parts de marché, et le circuit spécialisé est passé devant les hypermarchés. La progression de leurs ventes se poursuit, malgré la montée en puissance de la vente sur internet.

M. Jean Kimpe. - Les commerçants spécialisés ont été capables de développer une offre plus large que celle des hypermarchés. Ils ont entre 10 000 à 12 000 références disponibles toute l'année, contre 2 000 à Noël et 1 000 dans l'année pour les hypermarchés.

M. Franck Mathais. - On achète des jouets surtout pour les anniversaires, c'est-à-dire tous les jours de l'année. Le commerce spécialisé a construit son offre sur l'anniversaire, en la diversifiant pour toucher tous les types de familles. La disposition des produits est en libre-service pour inciter les clients potentiels à acheter, avec toutefois des prestations d'assistance pour ceux qui le souhaitent. Ce modèle s'est construit dans les années 1980, la plus ancienne enseigne étant celle de « JouéClub » créée dans les années 1970.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Lorsqu'elles mettent en place l'aménagement intérieur ou extérieur d'un magasin, souvent organisé autour d'un rayon pour les garçons et d'un autre pour les filles, les grandes enseignes de distribution prennent-elles en compte l'influence des jouets dans la construction identitaire de l'enfant ?

M. Franck Mathais. - Nous allons même plus loin. Nous considérons que le jouet est essentiel à l'épanouissement de l'enfant. Une charte du commerce spécialisé est affichée dans nos magasins pour le rappeler. Notre objectif constant, c'est l'épanouissement de l'enfant. La proposition et la sélection des produits sont au coeur de notre métier ; nous veillons, par exemple, à leur qualité et à leur disponibilité. La question identitaire participe de cet ensemble. Nous y réfléchissons régulièrement, et nous consultons des experts au niveau des fédérations ou des différentes enseignes. Cependant, nous sommes des commerçants, et notre offre doit pouvoir être décodée par ceux qui se rendent dans nos magasins. L'univers du jouet est particulier, en ce qu'il s'adresse aux enfants, par l'intermédiaire des adultes. Mais quel adulte connaît le « Temple du phoenix de feu » de Chima ? Certaines marques ont une grande notoriété, mais le produit qui fait l'actualité de l'enfant n'est pas forcément connu de l'adulte, qui a besoin de conseils. En organisant les rayons de nos magasins, nous cherchons à rendre notre offre plus lisible pour les consommateurs. Nous leur assurons un certain confort d'achat, selon la formule « zéro effort = maxi-confort ».

M. Jean Kimpe. - En moyenne, un client passe de quinze à vingt minutes en magasin, pour acheter des jouets. Le défi, pour le commerçant, c'est que la personne trouve vite et facilement ce qu'elle cherche. Les magasins ne sont pas organisés autour d'un univers pour les filles et d'un autre pour les garçons, mais par tranches d'âge.

Mme Michelle Meunier. - Et pas par codes couleurs ?

M. Franck Mathais. - Non, pas par codes couleurs. Les magasins peuvent s'étendre sur 300 à 4 000 m2, la moyenne étant de 1 200 m2. Ils sont à taille humaine, et doivent pouvoir être décodés d'un regard. Ils tournent autour de 10 000 références de produits, regroupés selon deux critères : la tranche d'âge ou le type d'activité.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Selon quel ordre : d'abord par tranches d'âge et ensuite par activités ? Les jeux de société sont souvent regroupés, sans qu'il y ait de distinction par l'âge.

M. Franck Mathais. - Le marché du jouet n'est pas binaire, mais multicritères. Les jeux de société sont regroupés dans une même section, où ils sont rangés par tranches d'âge. Les poupées, également, sont regroupées : il se trouve qu'elles sont roses ! Nous faisons avec ce que les fabricants nous proposent ; or, il n'y a que des emballages roses... Par ailleurs, 75 % des clients achetant des jouets sont des clientes.

M. Jean Kimpe. - Notre marge de manoeuvre est limitée. Il y a vingt ou trente ans, les acteurs français tenaient 80 % du marché du jouet. Ils n'en représentent plus que 6 %. À l'ère de la mondialisation, il devient difficile d'avoir une influence pour faire évoluer les produits.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Vous avez dit que les jouets avaient toujours été sexués. Pourquoi le sont-ils davantage aujourd'hui ?

M. Jean Kimpe. - Nous vivons dans un monde sexué.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - L'évolution est flagrante.

M. Franck Mathais. - La société a évolué ; la répartition des rôles entre les hommes et les femmes a changé. Le monde du jouet reproduit celui des adultes, sous forme imaginaire. Un jouet a du succès quand il parvient à s'inscrire parfaitement dans l'actualité de l'enfant. Il y a quinze ans, considérant que 90 % de la demande de jouets d'imitation des tâches ménagères étaient destinés à des petites filles qui voulaient faire « comme maman », les fabricants n'avaient pas jugé rentable de lancer une gamme destinée aux garçons. Il faut dire que, les études de l'Institut national d'études démographiques (INED) le montrent, les tâches ménagères restent assumées par les femmes pour une très large part. Certaines enseignes ont toutefois créé une ligne de jouets d'imitation neutre, la demande se faisant plus pressante. Ils ont donc pris en compte les nouveaux besoins qui s'exprimaient. Ce produit s'est tellement bien vendu que les autres enseignes ont ensuite fait évoluer leur packaging, produisant des boîte à couture ou des boîtes de bricolage neutres. Les produits évoluent selon les besoins de la demande. Nous ne pouvons pas anticiper. Une proposition trop avant-gardiste n'aura pas de succès auprès des consommateurs, car le jouet est prescrit par l'enfant. L'adulte ne veut pas prendre le risque que le jouet déplaise à l'enfant. On ne peut pas aller contre la volonté d'un enfant.

Un industriel qui produit des poupées conçoit un objet qui servira à jouer à la maman, et qui s'adresse par conséquent aux filles, les futures mamans. Pour maximiser ses ventes, dans une logique concurrentielle, il cherchera à réunir tous les codes qui plaisent aux petites filles. D'où l'uniformisation dans l'offre des produits. Les couleurs sont un code comme les autres. Pourquoi est-ce le rose pour les filles et le bleu pour les garçons ? Je n'en sais rien... mais c'est la même chose pour les chambres d'enfant !

M. Jean Kimpe. - Les couleurs ne codifient pas forcément un comportement particulier lié au jouet. Certains jouets sont roses, alors qu'ils ne relèvent pas spécifiquement d'une activité considérée comme féminine. Il existe des arcs qui ont été déclinés en plusieurs couleurs, pour des filles et des garçons partageant une même activité. En multipliant les couleurs, l'industriel vend plus d'arcs. C'est la même chose pour les consoles de jeux.

M. Franck Mathais. - Les industriels ont deux cibles : les filles et les garçons. Ils peuvent choisir de créer un produit transversal, ou décider d'augmenter leur potentiel de ventes, en ciblant l'une et l'autre des populations. On a ainsi lancé un jouet à tirer avec des balles en mousse, d'abord destiné aux garçons. En créant une gamme pour les filles, le fabricant a augmenté son chiffre d'affaires de 30 %. Il a accru son potentiel de vente en segmentant son offre. C'est la même chose pour les tablettes tactiles, déclinées en rose et bleu.

Mme Hélène Conway-Mouret. - Ce marketing n'est-il que le fait des industriels ? Certains pays se voient-ils imposer des normes et des valeurs qui ne sont pas initialement les leurs ? Le rose et le bleu sont-ils un code partagé partout dans le monde ? Je pense par exemple à l'Amérique latine ou à l'Océanie.

M. Franck Mathais. - Mattel est une société américaine, qui a son siège près de Los Angeles. Dans les années 1980, les poupées Barbie destinées au marché français étaient fabriquées en France par Smoby, dans le Jura. C'était l'époque où les approches commerciales étaient segmentées par pays. On est ensuite passé à l'échelle du continent, puis à celle du monde. Autrefois les poupées Barbie étaient lancées d'abord aux États-Unis puis sortaient dans les autres continents. Les poupées Barbie sont désormais les mêmes dans tous les pays : la même Barbie est lancée partout en même temps. Le monde du jouet n'échappe pas à la mondialisation.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - La norme américaine s'applique-t-elle partout ? Est-elle reprise par tous les fabricants ?

M. Jean Kimpe. - Elle est devenue quasiment universelle.

M. Franck Mathais. - Les fabricants de jouets français font 80 % de leur chiffre d'affaires en France, dans un marché qui représente 3,2 milliards d'euros. C'est peu par rapport au reste du monde. Ils sont à l'écoute de leurs clients et peuvent initier un certain nombre de variations par rapport au modèle dominant. Leur poids reste faible, néanmoins. Quant à nous, nous ne sommes que des intermédiaires. Notre métier, c'est la sélection des jouets que nous vendons.

Mme Hélène Conway-Mouret. - Avez-vous un pouvoir sur les marques ?

M. Franck Mathais. - Aucun.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Vous avez dit que les fabricants de jouets français tenaient 6 % du marché. Pouvez-vous nous citer quelques marques françaises ?

M. Franck Mathais. - Ecoiffier, Smoby, Jemini, JeuJura, Stratosphère éditions, Métabois, Dujardin, Juratoys, Joustra...

M. Jean Kimpe. - Pour la plupart, ce sont d'anciens géants du jouet, réduits à la portion congrue.

M. Franck Mathais. - Nous menons une politique de soutien active à leur égard. Nous les valorisons dans nos catalogues, car ils n'ont pas les moyens de financer des campagnes publicitaires à la télévision.

M. Jean Kimpe. - Nous le faisons aussi par raisonnement économique. L'hyperproduction de quelques marques internationales obligerait les commerçants à accepter leurs prix, sans possibilité de les négocier.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Pourriez-vous revenir sur la charte du commerce spécialisé ?

M. Franck Mathais. - Cette charte a été écrite en 2003. Elle figure sur le site de notre fédération.

M. Roland Courteau, rapporteur. - Que pensez-vous de notre proposition de charte des bonnes pratiques ?

M. Franck Mathais. - Quelle serait sa valeur ajoutée ?

M. Jean Kimpe. - Les acteurs du marché du jouet ne la prendront en compte que si elle procure une valeur ajoutée. Il faut trouver un point d'accroche pour les motiver.

M. Franck Mathais. - La sexuation des jouets n'est pas un sujet pour nos clients. Il y a quinze ans, les marchands de jouets organisaient leur catalogue autour d'une section consacrée au premier âge, une autre aux filles, une autre aux garçons, une autre aux jouets de plein air, et une autre aux jouets vidéo. Ils ont modifié leur formule, pour s'adapter aux changements de la société. Cela n'a suscité aucune réaction chez les consommateurs. Le « Made in France », voilà un vrai sujet qui les intéresse. Comment justifier un nouveau label ? Quel impact aura-t-il sur les consommateurs ? Le marché du jouet est en croissance régulière : + 2,3 % sur les cinq dernières années. La segmentation entre filles et garçons a une valeur ajoutée pour les industriels, même si elle induit des inconvénients pour les commerçants, car cela prend deux fois plus de place en rayon. Nous nous plions à l'approche marketing des industriels, car au final, c'est le client qui décide.

Mme Hélène Conway-Mouret. - En fait, le client n'a pas le choix...

M. Franck Mathais. - Si : il y a des poupées bleues !

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Les consommateurs sont influencés par le marketing et par la publicité.

M. Franck Mathais. - Les poupées du début du XXème siècle étaient déjà sexuées.

M. Jean Kimpe. - La manière dont l'industrie est aujourd'hui structurée - avec la distribution des mêmes produits sur plusieurs continents - réduit l'efficacité d'un label.

M. Franck Mathais. - Le label serait-il attaché aux produits ou aux commerçants ?

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Il s'agirait d'un label de qualité portant sur les produits. Vous n'y avez pas l'air favorable. Quelles seraient vos propositions pour améliorer la situation ?

M. Franck Mathais. - Nous accompagnons les évolutions de la demande de nos clients. Dans certains secteurs, ces évolutions sont notables. Quand il n'y a pas de demande, il n'y a pas lieu de changer les choses. Établir un label au niveau européen serait sans doute plus efficace : un continent pèse plus qu'un pays. Mais l'Europe se préoccupe surtout des normes de sécurité pour les jouets. Elle répond là à une vraie préoccupation des parents.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Et que pensez-vous des cahiers des charges exemplaires que nous souhaiterions imposer aux collectivités ?

M. Franck Mathais. - Le marché des collectivités est un petit marché, qui représente une part minime du marché français. Il est important, néanmoins, en termes d'image. Les collectivités ont pesé, par exemple, dans la démocratisation du « bio ». Ce pourrait être un levier intéressant.

M. Roland Courteau, co-rapporteur. - Seule l'éducation pourra faire évoluer les mentalités. On ne peut pas imposer un jouet à son enfant, mais on peut l'éduquer pour qu'il ait un comportement différent.

M. Franck Mathais. - A-t-on mesuré scientifiquement l'impact que pouvait avoir la sexuation des jouets ? C'est là, la vraie question.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Une étude a été menée, et l'impact est réel.

M. Franck Mathais. - En tant que commerçants, nous prenons évidemment en compte le bien-être de l'enfant, mais nous ne sommes pas des scientifiques. Dans le passé, il est arrivé que certaines enseignes choisissent de ne pas vendre tel ou tel type de jouets, pour des raisons de morale ou de sécurité. Elles ont assumé leur position, malgré les pertes financières qui en découlaient. Un engagement est possible de notre part. Ce genre d'études a le mérite de nourrir notre réflexion en interne.

M. Jean Kimpe. - Un des effets inattendus de l'étude dont vous parlez a été de mettre en avant le nombre de jouets en forme d'armes vendus en magasins. Nous pourrons corriger cela, dès l'année prochaine, dans nos catalogues.

Mme Chantal Jouanno, présidente, co-rapporteure. - Je vous remercie, Messieurs, pour les réponses que vous nous avez apportées.


* 31 Cette étude concerne des objets non façonnés par des humains, en l'occurrence des bâtons trouvés dans la nature, et utilisés pour jouer par de jeunes chimpanzés (note de Jean-François Bouvet).

* 32 et de Theri Berenbaum, de la Chicago Medical School (note de Jean-François Bouvet).

* 33 Ces indices sont fournis par l'imagerie médicale (note de Jean-François Bouvet).

* 34 L'étude en question montre clairement l'influence des récepteurs cérébraux sur cette maturation (note de Jean-François Bouvet).