DES INCIDENTS RÉVÉLATEURS D'UN PROFOND MALAISE
AU SEIN DE L'ÉCOLE DE LA RÉPUBLIQUE

I. DES INCIDENTS RÉVÉLATEURS D'UN PROFOND MALAISE AU SEIN DE L'ÉCOLE DE LA RÉPUBLIQUE

A. LES INCIDENTS LORS DE LA MINUTE DE SILENCE EN JANVIER 2015 : UNE RÉALITÉ INDISCUTABLE, MAIS INSUFFISAMMENT QUANTIFIÉE

La minute de silence organisée le 8 janvier 2015 dans les établissements scolaires a donné lieu un peu partout à différents incidents, dont le nombre a provoqué une émotion légitime.

Conformément à la proposition de résolution qui l'a créée 4 ( * ) , il appartenait à la commission d'enquête de vérifier le nombre et la nature de ces incidents.

1. Une analyse statistique difficile du fait de remontées aléatoires
a) Des incidents sous-évalués

Sur le fondement des remontées déclaratives des services académiques, le ministère de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche a estimé leur nombre à deux cents .

Toutefois, le ministère a précisé que ce chiffre ne concernait « que les incidents qui n'ont pu être réglés par les enseignants dans le cadre de la classe » et qu'ainsi « ils ne constituent donc pas un recensement exhaustif de l'ensemble des difficultés qu'ont pu rencontrer les équipes éducatives » 5 ( * ) . Ces réserves ont été corroborées par la directrice générale de l'enseignement scolaire (Dgesco), Mme Florence Robine, lors de son audition : « Ce sont ces incidents [graves], qui n'ont pas pu être réglés en interne, qui sont remontés au ministère » 6 ( * ) .

La réalité est très supérieure au chiffre initialement communiqué par le ministère.

À partir des documents obtenus auprès du ministère, ainsi que des informations obtenues à l'occasion de ses déplacements, la commission d'enquête a eu connaissance d'au moins quatre cents incidents survenus à l'occasion ou à la suite de la minute de silence du 8 janvier.

Il convient de préciser que le recoupement des incidents dont la commission d'enquête a eu connaissance et qui ne figurent pas dans les relevés académiques , ainsi que l'extrapolation des chiffres obtenus directement auprès des académies , amènent le rapporteur de la commission d'enquête à considérer que le nombre véritable d'incidents est très certainement bien plus élevé, voire dans un ordre de grandeur supérieur .

La majorité des cas recensés par votre rapporteur consistent en provocations, en injures et en menaces verbales , de gravité variable. Certains relèvent de la provocation adolescente et sont souvent le fait d'élèves perturbateurs ou ne mesurant pas bien le sens des propos qu'ils tiennent. En revanche, de nombreux relevés d'incidents font état de propos constitutifs de délits comme l'incitation à la haine ou l'apologie du terrorisme . Il convient de noter qu'une petite minorité d'incidents sont liés à des discours ou des actes racistes envers les musulmans ou les immigrés. Enfin, également minoritaires, des relevés d'incidents font état de déclarations d'allégeance à l'islamisme radical de la part d'élèves, voire de violences physiques.

Quelques exemples d'incidents recensés à la suite des attentats de janvier

Dans une école de l'académie d'Amiens, un enfant de cinq ans se présente à l'école vêtu d'un treillis, parlant en arabe et faisant le geste du « V » de la victoire.

Dans un collège de l'académie de Paris, une élève en classe de troisième déclare en cours, alors que le professeur achevait la lecture de la lettre de la ministre et annonçait la minute de silence à venir en fin d'heure : « ils l'ont bien cherché » ; « ils ont réussi leur coup » ; « je suis fière de ceux qui les ont tués » ; « ils ont bien fait » ; « il ne fallait pas se moquer de la religion ». Dans un autre collège de la même académie, une élève de troisième a déclaré qu'elle ne souhaitait pas participer à la minute de silence. Elle est sortie de classe à midi, huit à dix camarades l'ont suivie.

Dans un lycée professionnel de l'académie de Toulouse, une classe de certificat d'aptitude professionnel (CAP) composée pour plus de moitié de garçons issus de l'immigration nord-africaine a réagi de manière très agitée. De nombreux élèves ont indiqué qu'ils ne feraient pas la minute de silence car « les gars de Charlie ont insulté le Prophète, ils ont dit que le Coran était de la merde, ils n'ont pas volé ce qui leur arrivait et on ne fait pas tout ça quand on tue des Palestiniens ». Un élève a indiqué que « si j'avais dix-huit ans je serais déjà en Syrie pour me battre ».

Source : Remontées des services académiques

Mme Christine Guimonnet, secrétaire générale adjointe de l'Association des professeurs d'histoire-géographie (APHG), témoignait ainsi devant la commission d'enquête qu'« un collègue a rapporté que dans une classe, un élève affirmait que la liberté d'expression l'autorisait à dire que le génocide arménien n'avait pas existé, un autre qu'il était interdit d'insulter le Prophète, et tous deux que les membres de Charlie Hebdo l'avaient bien cherché. Dans une autre classe, des élèves ont réagi contre ce qu'ils estimaient être les deux poids, deux mesures, appliqués aux catholiques et juifs d'une part, et aux musulmans d'autre part » 7 ( * ) .

Il semble que la plupart des incidents ont été réglés par la discussion avec les enseignants ou , pour les incidents les plus graves, par la voie disciplinaire normale , c'est-à-dire par la convocation auprès du conseiller principal d'éducation (CPE) ou du chef d'établissement. Les familles ont, dans la majorité des cas, été également convoquées.

b) Que recouvre le terme incident ? Une appréciation trop subjective

La définition d'un incident est complexe et variable. Les remontées académiques et les témoignages obtenus rendent compte d'une grande diversité de situations.

Les enseignants, souvent eux-mêmes émus, ont été confrontés à des élèves en situation de choc et d'incompréhension. Un certain nombre d'élèves, en particulier de confession musulmane, ont exprimé un malaise important. L'opinion selon laquelle le « blasphème » justifiait les assassinats, les différentes théories du complot, ou encore le parallèle entre les caricatures de Charlie Hebdo et les propos de Dieudonné sont, de l'aveu des enseignants, des lieux communs dans les discussions avec les élèves.

La définition de l'incident apparaît ainsi particulièrement difficile et largement subjective, d'autant qu'il convient de distinguer les propos manifestant un rejet des valeurs de la République et ceux liés à de la provocation adolescente. Un certain nombre d'enseignants ont déclaré être moins préoccupés par des propos relevant de l'insolence que par l'approbation silencieuse dont ont fait preuve certains de leurs élèves .

Lors de son audition 8 ( * ) , la directrice générale de l'enseignement scolaire désignait par incidents « des refus exprimés, des paroles répréhensibles et qui tombent sous le coup de la loi ou du règlement intérieur ».

Or il semble que quand bien même certains de ces propos relèveraient de l'apologie du terrorisme ou de l'incitation à la haine, beaucoup n'ont pas été considérés comme des incidents ou n'ont pas été signalés comme tels.

Ainsi, quand M. Philippe Watrelot, enseignant dans un lycée de l'Essonne et président du Cercle de recherche et d'action pédagogiques (CRAP), faisait état de « quasiment aucun incident : tout juste quelques tags et des objections dans les discussions » 9 ( * ) , M. Iannis Roder, enseignant dans un collège de la Seine-Saint-Denis, témoignait que « dans mon établissement, la minute de silence a été émaillée d'incidents. Je ne sais pas de quoi on parle quand on fournit le chiffre officiel de deux cents incidents au niveau national, mais si l'approbation de ce qui s'est passé le 7 janvier est considérée comme un incident, on doit être, dans mon seul établissement, à quarante ou cinquante incidents » 10 ( * ) .

c) Des remontées aléatoires

Plusieurs éléments amènent votre rapporteur à considérer que le nombre d'incidents recensés par la commission d'enquête, déjà bien supérieur à celui du ministère, reste lui-même une estimation a minima .

En effet, certaines académies, à l'instar de celle de Dijon, sont surreprésentées dans les remontées d'incidents au regard de leurs caractéristiques démographiques et sociales. Ceci s'explique en grande partie par les différences en matière de « seuil de sensibilité » des établissements et des académies, pour reprendre l'expression de Mme Florence Robine, qui précise qu'un « incident à Dijon n'est, par exemple, pas la même chose qu'un incident aux Mureaux ou à Vénissieux » 11 ( * ) . Il ne fait aucun doute que dans les établissements ayant un « seuil de tolérance » plus élevé que la moyenne, un certain nombre d'incidents n'ont pas été relevés et n'ont pas été signalés.

Deuxièmement, les chefs d'établissement demeurent peu enclins à signaler les incidents , de peur de ternir la réputation de leur établissement ou d'en être tenus responsables. Si, comme le déclarait Mme Marie-Monique Khayat, proviseur du lycée Jean-de-la-Fontaine, à Paris, « les choses sont plus faciles aujourd'hui », « les proviseurs ont longtemps hésité à faire remonter des incidents par peur d'être taxés de ne pas savoir y faire ou de mettre leurs enseignants en difficulté » 12 ( * ) .

Ce constat est corroboré par M. Luc Ferry, philosophe et ancien ministre, pour qui « les chefs d'établissement sont souvent réticents à signaler les difficultés, par peur de donner une mauvaise image de leur collège » 13 ( * ) . Ainsi, au cours des déplacements et des auditions, un certain nombre d'incidents absents des remontées académiques ont été portés à la connaissance du rapporteur.

Toutefois, M. Philippe Tournier considère « que ce phénomène appartient au passé. Le fait que des incidents aient été signalés lors de la minute de silence en est la preuve » 14 ( * ) .

La même logique semble être à l'oeuvre au sein des corps d'encadrement supérieur - inspecteurs d'académie et recteurs . Si l'ensemble des recteurs rencontrés ont indiqué avoir fait remonter l'intégralité des incidents signalés, l'un d'entre eux a exprimé sa conviction de n'avoir pas eu connaissance de la majorité des incidents, quand un autre a estimé que toutes les académies « n'avaient pas joué le jeu ». Là encore, la surreprésentation de certaines académies dans les relevés d'incidents tend à accréditer cette hypothèse.

Troisièmement, les enquêtes informelles - et sans prétention scientifique - font apparaître une proportion d'incidents supérieure à celle indiquée par le ministère . L'enquête de l'Association des professeurs d'histoire-géographie (APHG) auprès de ses membres recense onze cas d'incidents, souvent peu graves, sur 147 réponses 15 ( * ) . De même, 14 % des réponses à une enquête menée par la Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public (PEEP) auprès de ses membres faisaient état d'incidents à l'occasion de la minute de silence. Les témoignages recueillis lors des déplacements sur le terrain corroborent cette impression.

Cette imprécision a quelque chose de surprenant pour un ministère qui, par définition, gère d'énormes effectifs et qui, comme tel, devrait disposer d'outils et de procédures statistiques performants. Or, tel n'est pas le cas.

Votre rapporteur a, par exemple, pu constater plusieurs insuffisances, notamment le fait qu'un certain nombre d'incidents, pourtant graves, survenus le 8 janvier n'aient été portés à la connaissance du ministère qu'après un délai de six ou sept jours.

Dès lors, votre rapporteur considère éminemment nécessaire l'amélioration de l'appareil statistique du ministère de l'éducation nationale en la matière .

Le remplacement en 2007 du système informatique de recueil des actes de violence SIGNA par l'enquête SIVIS 16 ( * ) a marqué le passage d'un recensement exhaustif des actes de violence à une logique d'enquête sur échantillon. De plus, ces logiciels ne portent que sur les actes graves de violence et ne prennent pas en compte les comportements attentatoires aux valeurs de la République .

Enfin, votre rapporteur estime nécessaire d'inciter les chefs d'établissement , les inspecteurs d'académie - directeurs académiques des services de l'éducation nationale (IA-DASEN) et les recteurs à rendre compte de l'ensemble des incidents graves , notamment ceux concernant les atteintes aux valeurs de la République et à la laïcité.

PROPOSITION DE LA COMMISSION D'ENQUÊTE

Mise en place dans l'enseignement public d'un système de remontée directe des incidents jusqu'au ministère

Cela étant, il convient de ne pas tomber dans le catastrophisme : si le nombre réel des incidents est très certainement bien supérieur à celui publié par le ministère de l'éducation nationale , ces incidents concernent une petite minorité d'établissements et, à l'intérieur de ceux-ci, une minorité d'élèves .

En effet, l'importance des faits doit être rapportée au nombre des 52 580 écoles et des 12 183 établissements du second degré que compte le service public de l'éducation 17 ( * ) . Même minoritaires, ces faits n'en demeurent pas moins graves et alarmants .

2. La minute de silence : un exercice contesté

Les incidents qui ont émaillé l'organisation de la minute de silence le 8 janvier 2015 n'ont pas été une nouveauté, mais au contraire une occurrence de plus dans un phénomène jusqu'alors minimisé voire volontairement tu ou ignoré .

a) La perturbation des recueillements, une réalité jusqu'alors passée sous silence

En effet, les précédents moments de recueillement organisés dans les établissements scolaires - trois minutes de silence au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, une minute de silence après les attentats de Madrid en 2004 et ceux perpétrés par Mohammed Merah en 2012 - ont également été perturbés par des incidents.

C'est ce qu'affirmait M. Philippe Tournier devant la commission d'enquête : « les faits constatés ne sont, en effet, ni les premiers, ni les plus graves que l'école ait connus ces dernières années. Toutes les minutes de silence organisées dans les établissements scolaires ont fait l'objet d'incidents. Ainsi, lors des attentats de Toulouse, ces faits étaient plus nombreux et, d'une certaine manière, plus sérieux » 18 ( * ) .

Ce constat est corroboré par des enseignants, à l'instar de M. Loys Bonod, pour qui « les professeurs n'ont pas été surpris par l'ampleur des réactions des élèves, car nous en parlons depuis longtemps. Dès le 11 septembre 2001 ou lors des émeutes de 2005, nous avons pu connaître des situations analogues » 19 ( * ) . Mme Gabrielle Déramaux affirmait également qu'à l'occasion des minutes de silence de 2001, « mes élèves ont entonné des chants palestiniens. Jeune professeure, interdite devant leur réaction, je les ai laissé chanter. Personne à l'époque n'a parlé de ces incidents. Et pourtant, ils furent aussi nombreux » 20 ( * ) .

M. Jean-Pierre Obin, inspecteur général de l'éducation nationale, a rappelé à la commission d'enquête qu'« à Aubenas, le principal m'a indiqué que les minutes de silence consécutives aux attentats de New York et de Madrid avaient été gravement perturbées, y compris depuis l'extérieur de l'établissement. On m'a même signalé des chants à la gloire de Ben Laden dans un car de ramassage scolaire. Mais à l'époque, on ne nous a pas crus ! » 21 ( * ) .

Ces faits ont été systématiquement minimisés ou occultés , parfois par les enseignants et les chefs d'établissement eux-mêmes, souvent par l'administration du ministère de l'éducation nationale, pour des raisons évidentes : refus d'admettre une réalité dérangeante, volonté délibérée d'éviter d'alarmer ou de « jeter de l'huile sur le feu », avec toujours « pas de vagues » en maître-mot .

Ainsi, selon Mme Marie-Monique Khayat, « peut-être avons-nous fait preuve d'une forme d'angélisme : nous n'avons pas vu l'accélération des communautarismes et les proviseurs ne voulaient pas faire de vagues. Difficile d'admettre qu'on ne savait pas, plus simple de mettre en cause les professeurs, taxés ne pas savoir y faire (...). Déjà, en 2001, les trois minutes de silence en hommage aux victimes des attentats avaient dû être écourtées dans certains établissements, sans qu'on en fasse état » 22 ( * ) . Plus récemment, à la suite des attentats de Montauban et Toulouse en 2012, M. Philippe Tournier affirmait que « des incidents ont eu lieu, mais il semblerait que l'on n'ait pas eu envie de savoir... » 23 ( * ) .

Toutefois, la forte hausse du nombre d'incidents dans le premier degré , par rapport aux minutes de silence organisées dans le passé, constitue une évolution prononcée et particulièrement symptomatique.

La commission d'enquête relève que la demande de signalements auprès des rectorats, suivie de la divulgation des chiffres obtenus, par le ministère constitue un progrès, quand bien même la sous-estimation du nombre et de la gravité des incidents demeure . Elle révèle un début de prise de conscience de ce phénomène mais elle doit être systématisée.

b) Une organisation précipitée et des personnels souvent pris au dépourvu

Les directives du ministère, transmises par les recteurs, ont été appliquées dans l'ensemble des établissements d'enseignement , y compris les établissements de l'enseignement agricole.

Elles ont cependant souvent été adaptées en fonction des horaires des établissements. Alors que les instructions prévoyaient que la minute de silence ait lieu à midi, certains chefs d'établissement ont fait le choix de l'organiser à onze heures - le respect strict de la consigne aurait en effet eu pour conséquence de prévoir la minute de recueillement au réfectoire lors du déjeuner des élèves. Selon les établissements, la minute de silence a eu lieu dans la cour, le plus souvent après une petite intervention du chef d'établissement, ou dans les classes, sous la responsabilité des enseignants. Si la première option paraît préférable car plus solennelle, le principal d'un collège de Besançon expliquait avoir choisi d'organiser la minute de silence dans les classes de peur des débordements et du chahut.

La commission tient à saluer la dignité et le courage des chefs d'établissement qui, dans un moment où ils étaient eux-mêmes bouleversés, ont su trouver les ressources qu'attendait d'eux la communauté nationale : dans l'ensemble, et comme le relève l'enquête précitée de l'APHG, « les chefs d'établissement ont très majoritairement su prendre la mesure de la situation, et trouver les mots qu'il fallait ».

La commission d'enquête n'a eu connaissance que de deux cas dans lesquels les directives ministérielles n'ont pas été appliquées de manière convenable , à chaque fois par crainte des réactions des élèves. Ainsi, dans un lycée professionnel de l'académie de Lyon, la participation à la minute de silence a été laissée au volontariat. Dans un collège de l'académie de Versailles, le principal a fait le choix singulier d'organiser une « minute musicale » plutôt qu'une minute de silence, ce qui a généré une grande incompréhension de la part des élèves comme des personnels, sans pour autant prévenir les perturbations.

Le slogan « Je suis Charlie » a pu également être lancé de façon maladroite, à la manière d'une injonction , suscitant dès lors un rejet de la part de certains élèves.

M. Loys Bonod expliquait ainsi qu'il « ne faut pas s'étonner que les élèves recevant "en pleine poire" cette expression éprouvent une sorte de rébellion à son encontre. Je me suis moi-même identifié à cette formule, qui est une sorte d'émotion collective. Mais il n'y a rien d'étonnant que les élèves ne puissent pas comprendre tout l'implicite de cette expression "Je suis Charlie". D'un côté, il y a une sorte d'incompréhension de la part des élèves ; de l'autre, il y a une incompréhension de la part des autorités. Finalement, "Je suis Charlie", ça ressemble à une injonction » 24 ( * ) . Dans au moins un cas, des incidents ont suivi le discours d'un chef d'établissement déclarant que « nous sommes tous Charlie ». Dans ce contexte, l'emploi de cette expression pouvait sembler inapproprié , laissant croire, à tort, que la minute de recueillement avait pour vocation de manifester l'adhésion aux écrits de Charlie Hebdo .

Les mots et la langue ont une importance essentielle pour communiquer un sentiment aussi complexe que l'émotion nationale. Cela montre la nécessité de la diffusion d'éléments de langage précis, au niveau national ou académique, à l'occasion d'évènements de ce type .

Les enseignants interrogés ont, dans la quasi-totalité des classes, pris le temps d'expliquer les faits survenus la veille et de présenter les enjeux de la minute de silence . Des débats ont été organisés dans les classes, répondant au « besoin de parole » exprimé par les élèves. Eux-mêmes émus, parfois choqués par les réactions d'incompréhension ou d'hostilité de certains de leurs élèves, les enseignants ont accompli un travail de définition nécessaire des notions que sont la liberté d'expression, le blasphème, la laïcité, etc. Si, dans leur majorité, les enseignants rencontrés estiment avoir été à la hauteur de l'enjeu, d'autres ont confié avoir été déstabilisés par des classes ou des élèves hostiles.

De l'ensemble des entretiens et des visites réalisés se dégage le sentiment d'un désarroi diffus des enseignants face aux mises en cause des repères républicains qu'ils partagent intimement mais qu'ils peinent à transmettre à leurs élèves . Hormis les enseignants d'histoire et de géographie, mieux « armés » pour faire face à ce genre de situations et de discours, certains enseignants ont relevé leur manque de préparation sur ces enjeux. Souvent, les ressources documentaires mises à disposition sur le site Eduscol n'ont pas été utilisées, alors qu'elles sont « citée [s] avec éloges » dans les témoignages recueillis par l'APHG.

« Démunis » sur le plan conceptuel, certains enseignants ont esquivé le sujet, ou bien ont renvoyé les élèves à leurs collègues enseignants d'histoire et de géographie, les considérant mieux placés qu'eux pour aborder ces questions.

Par exemple, dans le collège où enseigne M. Iannis Roder, « sur les trente-cinq enseignants qui étaient présents ce jour-là, huit seulement avaient parlé à leur classe la veille. Pourquoi les autres ne l'avaient-ils pas fait ? Tout simplement parce qu'ils ne se sentaient pas armés. Cela n'est pas difficile pour un professeur d'histoire-géographie de parler de laïcité, mais les autres ne s'en sentent pas capables, et ils ont peur de se mettre en danger face à la classe » 25 ( * ) .

M. Jérôme Léonnet, chef du service central du renseignement territorial (SCRT) à la direction centrale de la sécurité publique du ministère de l'intérieur, reconnaissait que, pour les évènements dont a eu à connaître le SCRT, « dans une grande majorité des cas, la situation a été très difficile à gérer pour les enseignants, qui se sont trouvés confrontés à des contradictions construites, signe que les élèves avaient probablement, dans leur milieu familial ou entre eux, élaboré de véritables argumentaires. Ceci n'est pas étonnant vu l'ampleur du message médiatique. Dans des cas minoritaires, mais qu'il faut souligner, d'autres professeurs ont su parfaitement répondre à ces contestations » 26 ( * ) .

Ces doutes mettent en évidence qu' une partie du corps enseignant ne possède plus les connaissances nécessaires pour répondre aux interrogations d'élèves sur les valeurs de la République et sur la laïcité . Cela corrobore le constat réalisé par M. Abdennour Bidar d'une « dégradation de la culture professionnelle des personnels de l'école en ce qui concerne cette dimension essentielle de leur mission », qui participe de la « perte du sens de l'institution » 27 ( * ) .

Ainsi, M. Christophe Abraham, secrétaire général adjoint de l'Association de parents d'élèves de l'enseignement libre (APEL), disait avoir eu connaissance que « dans certains établissements, les enseignants n'ont même pas osé aborder le sujet, ni faire la minute de silence. Ils se retrouvent souvent seuls face à ces maux de la société, et manquent probablement de formation, voire de recul » 28 ( * ) .

Les incidents mettant en cause des personnels de l'éducation nationale

Dans de rares cas - environ une vingtaine rapportés à la commission d'enquête -, les incidents faisant suite aux attentats mettent en cause des personnels de l'éducation nationale, essentiellement des refus d'organiser la minute de silence dans la classe, par crainte de la réaction des élèves. Mais, là encore, ce dénombrement ne prétend pas à l'exhaustivité et reste tributaire de la remontée des informations, pour le moins lacunaire.

Ainsi, dans l'académie de Poitiers, sur six enseignants mis en cause, trois prétendaient ne pas avoir été au courant, deux autres avaient délibérément refusé la minute de silence et ont été sanctionnés, tandis que le dernier, ayant traité les journalistes de Charlie Hebdo de « crapules », a été sanctionné et muté d'office. Les services de l'académie de Créteil signalent que si un seul cas de refus de participation d'un enseignant est relevé, « quelques groupes d'enseignants exercent des pressions à caractère prosélyte sur des collègues en salle des professeurs et notamment à l'égard des femmes ».

En revanche, les personnels non-titulaires - enseignants contractuels, assistants d'éducation, adultes en service civique - sont davantage concernés. Les relevés d'incidents font surtout état de propos inappropriés, faisant l'apologie des attentats et du terrorisme, ou bien relayant des rumeurs de complot. Se pose ainsi le problème de la formation et de l'adhésion des enseignants contractuels à leur mission de transmission des valeurs républicaines. Un cadre de l'éducation nationale confiait ainsi à la commission d'enquête que certains enseignants contractuels, bien que notoirement « réfractaires » à la laïcité, étaient maintenus faute de candidats aux postes occupés.

c) La pertinence de la minute de silence en question

La pertinence de l'organisation même, en milieu scolaire, d'un tel rituel, a été interrogée par un grand nombre d'acteurs. M. Alain Boissinot, ancien recteur de l'académie de Versailles et ancien président du Conseil supérieur des programmes, s'en faisait l'écho devant la commission d'enquête : « la pratique d'un rituel comme la minute de silence, naturel dans certaines instances, me semble inadaptée au monde scolaire. Ce rituel a un sens au sein d'une communauté qui partage déjà certaines valeurs » 29 ( * ) .

Organisée le 8 janvier 2015 à midi, conformément à l'instruction de la ministre de l'éducation nationale, la minute de silence a eu lieu au lendemain de l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo , alors que les suspects étaient en fuite et que la vague d'attentats se poursuivait.

De nombreux enseignants, conseillers principaux d'éducation (CPE) et chefs d'établissement interrogés par la commission d'enquête ont jugé la minute de silence peu adaptée au contexte scolaire et précipitée au regard des évènements , laissant de fait peu de temps aux équipes éducatives pour la préparer. Considérant la nature des évènements et l'état d'esprit de certains élèves, d'aucuns considèrent qu'un temps de parole et d'échange aurait été plus approprié, afin notamment de faire partager des valeurs auxquelles les élèves n'adhèrent pas spontanément.

La minute de silence a ainsi été jugée « maladroite » par M. Loys Bonod, pour qui « elle témoigne d'une méconnaissance des publics qui sont des déshérités » 30 ( * ) .

Votre rapporteur fait siens les propos de M. Alain Boissinot, selon lequel « pour des adolescents, chez qui les valeurs sont encore à construire, une heure de parole conviendrait mieux » 31 ( * ) .

Le choix de la minute de silence procédait d'une bonne intention, sans aucun doute : celui de faire participer les élèves, citoyens en devenir, à un moment exceptionnel de recueillement de la nation. Pour autant, ce rituel aurait dû être rigoureusement préparé et expliqué afin de contribuer utilement à la formation des consciences.


* 4 Proposition de résolution n° 231 (2014-2015) de M. Bruno Retailleau et plusieurs de ses collègues, déposée au Sénat le 15 janvier 2015, tendant à la création d'une commission d'enquête sur le fonctionnement du service public de l'éducation, sur la perte de repères républicains que révèle la vie dans les établissements scolaires et sur les difficultés rencontrées par les enseignants dans l'exercice de leur profession.

* 5 « Incidents survenus dans les écoles, collèges et lycées en lien avec les attentats qui ont touché la France », communiqué de presse du ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche en date du 14 janvier 2015.

* 6 Audition du 19 février 2015.

* 7 Audition du 28 mai 2015.

* 8 Audition du 19 février 2015.

* 9 Audition du 9 avril 2015.

* 10 Audition du 16 avril 2015.

* 11 Audition du 19 février 2015.

* 12 Audition du 21 mai 2015 .

* 13 Audition du 12 mars 2015.

* 14 Table ronde du 16 mars 2015.

* 15 Enquête de l'Association des professeurs d'histoire et de géographie après les attentats de janvier 2015 , publiée par l'APHG le 16 avril 2014.

* 16 Système d'information et de vigilance sur la sécurité scolaire

* 17 Repères et références statistiques - édition 2014, Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de l'éducation nationale, septembre 2014.

* 18 Table ronde du 16 mars 2015.

* 19 Audition du 26 mars 2015.

* 20 Audition du 19 mars 2015.

* 21 Audition du 5 mars 2015.

* 22 Audition du 21 mai 2015.

* 23 Table ronde du 16 mars 2015.

* 24 Audition du 26 mars 2015.

* 25 Audition du 16 avril 2015.

* 26 Audition du 19 février 2015.

* 27 « Quelle pédagogie de la laïcité à l'école ? », M. Abdennour Bidar , Esprit, octobre 2014.

* 28 Table ronde du 16 mars 2015.

* 29 Audition du 5 mars 2015.

* 30 Audition du 26 mars 2015.

* 31 Audition du 5 mars 2015.

Les thèmes associés à ce dossier

Page mise à jour le

Partager cette page