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Adapter la France aux dérèglements climatiques à l'horizon 2050 : urgence déclarée

16 mai 2019 : Adapter la France aux dérèglements climatiques à l'horizon 2050 : urgence déclarée ( rapport d'information )

C. DES PROJECTIONS INQUIÉTANTES CONCERNANT LES RESSOURCES EN EAU

1. La raréfaction annoncée de la ressource en eaux de surface et souterraines

Établi par le BRGM sur la base d'un scénario d'émission de gaz à effet de serre « A1B »14(*), le rapport Explore 70 constitue le rapport de référence au niveau national concernant le niveau des cours d'eau et le taux de charge des nappes phréatiques attendus à l'horizon 2046-206515(*). Il livre des « chiffres choc », mais scientifiquement indiscutés pour la France métropolitaine et les départements d'Outre-mer.

Le rapport Explore 70 montre ainsi qu'on doit s'attendre à :

- une baisse significative de la recharge des nappes. Les résultats sont assez différents selon les régions, mais ils ne sont bons quasiment nulle part. La baisse moyenne de la recharge pour la France dans son ensemble sera de 10 à 25 %. Elle sera particulièrement marquée pour le bassin de la Loire, où elle atteindra 25 à 30 %, et pour le Sud-Ouest (-30 à -50 %) ;

- une baisse du débit moyen annuel des cours d'eau sur toute la métropole16(*). Pour une majorité de points de mesure, le débit moyen annuel pourrait baisser de l'ordre de 10 à 40 %. Les modèles projettent une diminution particulièrement marquée du débit moyen annuel pour les cours d'eau des contreforts pyrénéens et, dans une moindre mesure, de la majorité du district hydrographique Seine-Normandie, avec des diminutions simulées comprises entre -10 et -60 % ;

- les débits d'étiages seront par ailleurs plus sévères, plus longs et plus précoces, avec des débits estivaux réduits de 30 à 60 %. Ainsi, le Rhône à Beaucaire pourrait subir une baisse du débit minimum mensuel quinquennal jusqu'à -50%. Pour la Seine, on s'attend à une baisse du débit moyen annuel à Paris comprise entre -10 et -50 %, mais à un recul du débit minimum mensuel quinquennal pouvant atteindre jusqu'à -70%.

Cette raréfaction de « l'eau bleue », c'est-à-dire de l'eau sur laquelle il est possible d'opérer un prélèvement17(*), trouve ses origines principales dans une diminution de la « pluie efficace », c'est-à-dire de la part des précipitations qui recharge les nappes par infiltration ou qui ruisselle jusqu'aux cours d'eau et aux lacs. Cela tient aux changements qui affectent les précipitations, mais surtout à l'intensification des phénomènes d'évapotranspiration. Celle-ci est une variable clé du cycle hydrologique dans la mesure où elle conditionne le partage entre la fraction des pluies qui reste stockée dans le sol au niveau de la zone racinaire et la fraction qui s'infiltre plus profondément pour alimenter les nappes et les cours d'eau18(*). Même si le phénomène est complexe à analyser et mesurer, il semblerait que l'évapotranspiration va s'intensifier dans les prochaines décennies, aboutissant à retenir dans les sols superficiels une part plus importante des précipitations, au détriment de l'alimentation des nappes.

2. Tensions sur la ressource hydrique, pressions sur la nature et les activités humaines et conflits d'usages

Un des moyens de rendre clairement perceptibles les conséquences qu'aura pour l'homme et la nature une moindre disponibilité des ressources hydriques est de se pencher sur quelques exemples régionaux.

a) L'exemple du bassin Adour-Garonne

L'Agence de l'eau Adour-Garonne a mené, de 2010 à 2013, une étude prospective, « Garonne 2050 », pour anticiper les enjeux liés à la gestion de la ressource hydrique dans ce bassin d'ores-et-déjà confronté à un déficit annuel de 200 millions de m3 entre besoins et ressources en eau.

Parmi les scénarios prospectifs envisagés par cette étude, on trouve un scénario « fataliste », qui repose sur l'hypothèse d'une absence de mesure d'adaptation pour faire face à la baisse marquée du débit des cours et du niveau des nappes dans l'ensemble du Sud-Ouest. Faute de moyens pour soutenir les étiages, les gestionnaires de bassin n'auraient alors d'autre choix que de se résoudre à une réduction drastique des DOE (débits objectifs d'étiage) par rapport aux DOE actuels. L'étude fait l'hypothèse de leur réduction à hauteur de 50 %19(*).

Cette diminution par deux des DOE aurait en premier lieu des conséquences directes et lourdes sur les milieux naturels. L'étude évoque un renforcement du bouchon vaseux dans un estuaire de plus en plus salé, la disparition sur l'axe Garonne de la quasi-totalité des poissons migrateurs amphihalins, la disparition d'une grande partie des sténothermes froids (notamment des truites), ainsi que la disparition des zones humides, sauf très à l'amont des bassins versants. La faiblesse du débit des eaux sur une longue période fait par ailleurs apparaître des risques de non-résilience des milieux aquatiques en raison, d'une part, d'une hausse forte de la température de l'eau limitant l'oxygène dissous et favorisant le développement d'éléments toxiques ; en raison, d'autre part, d'une dégradation de la qualité de l'eau du fait d'une moindre dilution des polluants.

Le faible débit des eaux sur une longue période ferait par ailleurs apparaître des contraintes fortes sur la production d'eau potable. Le maintien en qualité et quantité de l'eau destinée à la consommation humaine impliquerait une forte augmentation du coût de production de l'eau potable et des surcoûts liés à la nécessité d'améliorer les performances épuratoires du fait de la baisse de dilution des rejets.

Le tourisme serait lui-aussi fortement affecté. La baisse des débits de mai à novembre ferait en effet disparaître une grande partie des services paysagers, récréatifs et économiques sur la Garonne. Les loisirs nautiques ne persisteraient à l'année que sur le territoire du Lot. La vulnérabilité de la pêche en eau douce, de loisir ou professionnelle, est telle que les activités péricliteraient. La baisse de débit d'eau douce arrivant à l'estuaire et l'augmentation de la température de l'eau auraient également des conséquences sur les activités conchylicoles.

Concernant l'agriculture, l'étude fait l'hypothèse (un peu surprenante) d'une irrigation maintenue à son niveau actuel, soit 400 millions de m3. Même si ce cas de figure peut paraître relativement favorable à l'agriculture, le maintien des prélèvements agricoles en volume ne permettrait cependant pas de compenser la hausse de l'évapotranspiration et de répondre à la hausse des besoins d'irrigation des cultures. Maintenir les prélèvements agricoles à leur niveau actuel correspond donc en réalité à un scénario de rationnement des besoins agricoles, rationnement dont l'étude chiffre les conséquences : une réduction des surfaces irriguées de 35 000 hectares et un recul de 10 M€ par an de la valeur ajoutée régionale du secteur agricole (-10 %). Les cultures maraîchères et arboricoles, ainsi que l'activité semencière seraient maintenues, tandis que la filière maïs grain et les productions animales associées connaitraient un fort recul20(*).

En définitive, Garonne 2050 montre qu'en l'absence de mesures d'adaptation fortes de la politique de l'eau, tous les usages de l'eau (préservation des milieux aquatiques, consommation humaine, tourisme, agriculture21(*)) seraient fortement affectés et seraient mis en concurrence, avec un risque de sacrifier les intérêts de certains usagers.

b) L'exemple du bassin Rhône-Méditerranée

L'agence des bassins Rhône-Méditerranée et Corse a publié en septembre 2016 un bilan actualisé des connaissances sur les impacts du changement climatique dans le domaine de l'eau. Ce bilan met en évidence une diminution des précipitations estivales de -15 à -55 %, ainsi que des débits d'étiage en baisse de -10 à -60 %. Le Rhône verrait son débit annuel moyen diminuer de -10 à -40 %22(*) à l'horizon 2070, tandis que ses débits d'étiage diminueraient de -10 à -50 %. Les sols s'assécheraient, la saison neigeuse serait plus courte et le couvert neigeux moins important. À l'échelle du bassin, on observerait une tendance à la diminution de la recharge par les précipitations d'environ 15 %, avec des disparités spatiales (dans certaines zones elle pourrait augmenter de +15 % ; dans d'autres diminuer localement jusqu'à -65 %). Les Pyrénées Orientales, l'Aude, l'Hérault et la Corse seraient les territoires les plus touchés. La diminution attendue sur ces secteurs atteindrait -25 % et plus de -50 % localement.

Lors de son audition par vos rapporteurs, la Compagnie nationale du Rhône (CNR) a souligné que ces transformations climatiques font peser des contraintes nouvelles fortes sur son activité et rendent plus difficile la conciliation des missions qui lui incombent dans le domaine de la gestion intégrée des eaux du Rhône, à savoir non seulement produire de l'énergie renouvelable, mais aussi développer la navigation fluviale, protéger et réhabiliter les écosystèmes liés au fleuve, répondre aux besoins d'irrigation de l'agriculture et développer le potentiel touristique du fleuve.

D'ores-et-déjà, la CNR doit adapter sa gestion des eaux du fleuve pour faire face à une baisse tendancielle des débits et, surtout, à des modifications profondes du régime hydrologique, qui devient plus imprévisible. Ainsi, en 2017, dans un contexte de sècheresse qui a commencé en 2016 et qui duré seize mois, la CNR a dû faire face à une baisse exceptionnelle de 30 % du débit du Rhône par rapport aux vingt dernières années, avant de devoir faire face en fin d'année à des crues majeures. En 2018, le premier semestre s'est caractérisé par des débits sensiblement plus élevés que la moyenne, tandis que les six derniers mois ont été parmi les plus secs enregistrés. Cela a bien sûr des effets sur la production hydroélectrique22(*), mais impacte également les autres activités. Actuellement, tous usages confondus, on prélèverait23(*) 10 % environ de la quantité d'eau du Rhône. Dans la seconde moitié de ce siècle, sous l'hypothèse d'une baisse de 30 % du débit du fleuve, de tels niveaux de prélèvements ne seront plus soutenables. Se poseront alors des questions délicates comme celle du refroidissement des centrales nucléaires situées le long du fleuve, y compris en dehors de la période estivale stricto sensu, ou bien comme celle du rationnement des prélèvements agricoles.


* 14 Il est voisin du scénario « RCP6 » et n'est donc pas le scénario climatique le plus pessimiste.

* 15 Relativement à un état de référence correspondant à la période 1961-1990.

* 16 À l'exception des affluents rive droite du Bas-Rhône, sur lesquels les différentes projections sont en désaccord

* 17 Par opposition à l'eau verte, stockée dans le sol et disponible uniquement sur place pour la végétation.

* 18 Les nappes et in fine les cours d'eau, puisqu'une partie de l'alimentation des cours d'eau vient des nappes phréatiques.

* 19 Il est à noter que, même en consentant une réduction aussi considérable des DOE, un déficit de 75 millions de m3 subsisterait malgré tout entre ressources hydriques et besoins dans la région. Cela nécessiterait la création de réserves supplémentaires dédiées au soutien d'étiage à hauteur de ce volume important, pour un coût de 375 M€.

* 20 Le rapport Garonne 2050 teste aussi une variante dans laquelle les prélèvements agricoles seraient réduits de 80 millions de m3 (soit -20% par rapport à leur niveau actuel). Il conclut que cela permettrait de réduire, mais pas de résorber, le déficit hydrique de la région. Le déficit passerait alors de 75 à 50 millions de m3 à l'échelle du bassin. Il aurait été intéressant de connaître l'impact de cette baisse de 20% des prélèvements agricoles sur la production agricole. Malheureusement l'étude ne précise pas cet impact. On imagine cependant qu'il serait beaucoup plus sensible que dans l'hypothèse d'un maintien des prélèvements.

* 21 Il faudrait ajouter les usages de l'eau liés à la production d'énergie. Le scénario de réduction des débits d'étiage de 50 % est construit sur un prélèvement dans les réserves hydroélectriques régionales à hauteur de 120 millions de m3 - ce qui constitue une hypothèse fortement perturbante pour le système électrique régional, les lâchers d'eau pour le soutien d'étiage pouvant conduire à turbiner l'eau à un moment où la demande d'électricité est faible et conduisant à réduire les marges de flexibilité du système électrique.

* 22 Avec 10,7 TWh, la production hydroélectrique a été en 2017 une des plus faibles enregistrées par la compagnie.

* 23 Le verbe est au conditionnel, car selon la CNR on ne dispose pas d'un système de mesure précis des prélèvements opérés sur le Rhône.