B. LA SÉCESSION DU PEUPLE

1. Abstention et émeutes électorales

« Il était minuit passé lorsque le dépouillement du scrutin s'acheva. Le pourcentage des bulletins valides n'atteignait pas vingt-cinq pour cent, distribués entre le parti de droite avec treize pour cent, le parti du centre avec neuf pour cent, et le parti de gauche avec deux et demi pour cent. Très peu de bulletins nuls, très peu d'abstention. Tout le reste, plus de soixante-dix pour cent au total était constitué de bulletins blancs. »

José Saramago, « La lucidité » (Seuil)

Ainsi commence le roman où José Saramago imagine ce qui pourrait se passer dans un pays imaginaire, si seulement 15 % des électeurs se reconnaissaient dans les candidats soumis à leur choix.

Cela se passerait mal.

On n'en n'est pas encore là en France mais on s'en rapproche comme le montrent les courbes ci-dessous.

En tous cas, cette désaffection des urnes est l'un des signes principaux de la désillusion populaire. L'exemple français est, en effet, significatif.

À s'en tenir aux deux élections majeures en France, les législatives et plus encore les présidentielles qui, depuis 2002, pèsent largement sur les résultats des premières, les votes exprimés par rapport aux inscrits ne cessent de baisser, et cela depuis 1981 qui suscita une mobilisation forte de la Droite et plus encore de la Gauche.

Ainsi au second tour des présidentielles de 2017, le tour essentiel où seuls deux candidats peuvent se maintenir, un tiers des électeurs inscrits ne s'est pas exprimé, le double de 1981 et le plus haut niveau depuis cette date comme de la V e République 273 ( * ) .

Courbe 1

Si on s'intéresse maintenant aux scores des candidats, on s'aperçoit que depuis 1995, l'assiette électorale personnelle des candidats élus est basse : moins de 14 % des inscrits pour Jacques Chirac en 1995 et 2002, 18,2 % pour Emmanuel Macron en 2017 au premier tour des élections présidentielles.

Au second tour, Emmanuel Macron a certes réalisé un score plutôt meilleur que ses prédécesseurs (43,6 % des inscrits) mais bien inférieur à celui de Jacques Chirac, dans la même situation de confrontation avec le FN.

La nouveauté est double : un score inégalé du Parti d'extrême droite (près de 11 millions de voix, soit un quasi triplement par rapport à 2007, dix ans avant), et la quasi-disparition de l'effet diabolisation de celui-ci, très fort en 2002.

À cette date, le score de Jacques Chirac était passé de 13,75 % des inscrits au premier tour, un chiffre particulièrement bas, à 62 % au second, soit une multiplication par 4,5. En passant de 18,19 % à 43,61 %, Emmanuel Macron devra se contenter d'un multiplicateur de 2,4.

Entre le premier et le second tour de 2002, Jean-Marie Le Pen a gagné seulement 720 000 voix ; Marine Le Pen, près de 3 millions (2,960 millions) en 2017.

Si l'effet repoussoir du FN est évident en 2002, en 2017 il l'est nettement moins. À l'avenir, il est fort probable qu'il ne suffira pas pour lui interdire l'accès au pouvoir.

Il est clair que le régime « d'alternance unique (...) entre deux partis qui, à quelques nuances près, mènent les mêmes politiques favorables à la perte de souveraineté, à l'open society et aux flux mondiaux » 274 ( * ) ne sera pas éternel. Clair que l'alternative à laquelle se limite de fait aujourd'hui, l'enjeu de la « mère des batailles électorales » en France, l'élection présidentielle - continuer la même politique rassurante comme toutes les habitudes qui ne fera qu'aggraver la situation ou faire le saut dans l'inconnu - est une politique de Gribouille qui prendra fin un jour, la seule inconnue c'est quand et comment.

Courbe 2 : Score aux premier et second tours aux élections présidentielles en pourcentage des inscrits.

Courbe 3 : Évolution du nombre de suffrages obtenus par le FN aux élections présidentielles

Que les électeurs français ne soient pas dupes du chantage au chaos dont ils sont l'objet transparaît dans les résultats des élections législatives qui suivront le scrutin présidentiel de 2017.

Au second tour, l'abstention, plus les votes blancs et nuls, atteignait 62,3 %, du jamais vu pour une consultation de cette importance.

Ce qui signifie que 32,8 % seulement des électeurs inscrits ont choisi leur candidat, soit un score moyen de l'ordre de 20 % pour les heureux élus.

Merveilleux système qui transforme une poignée d'électeurs en majorité écrasante !

En tous cas, il n'y a pas de risque que le Parlement quitte son rôle de chambre d'enregistrement.

Courbe 4 : suffrages exprimés au premier et second tour des élections législatives

Courbe 5 : résultats des élections européennes en pourcentage des inscrits depuis l'origine

L'élection européenne est une élection qui, sauf la première fois, ne mobilise durablement que la moitié des électeurs.

En 2019, confirmant son bon score des présidentielles, c'est le FN qui arrive en tête avec 23 % des suffrages exprimés, devant le parti gouvernemental LREM avec 22 %, la droite classique (LR) étant atomisée avec 8 % et la Gauche pulvérisée, les écologistes de gauche (EELV) et de droite (GE) selon la nomenclature officielle (16 % au total).

Au final, le paysage politique donne l'impression d'un champ de ruines.

1. La voix de la rue : les gilets jaunes et les autres

Bien que pressentis par les préfets qui en avaient averti le gouvernement, lequel n'en tiendra aucun compte, comme le reconnaîtra le ministre de l'Intérieur fin août 2019 (Le Figaro, 28 août 2019), la « crise », le « mouvement » des « gilets jaunes » surprit aussi bien les responsables politiques que les observateurs médiatiques. C'est généralement le cas dans les périodes incertaines où le feu couve sous la cendre ne laissant paraître que quelques fumeroles à l'extérieur.

Ce n'était pourtant pas le premier mouvement de révolte surprenante des cinq années précédentes.

C'est ainsi qu'à l'automne 2013, la question bretonne a brusquement ressurgi à travers les manifestations des « bonnets rouges ». Personne, à Paris, n'avait vu venir une mobilisation aussi soudaine que puissante, et totalement imprévue pour la classe politique et les média

Le déclencheur : l'institution, déjà, d'une « écotaxe » sur fond de multiplication des plans sociaux, de fermeture d'usines, de montée du chômage en Bretagne, après trois décennies d'innovations et d'expansion. Plus profondément, à cette occasion, ressurgissait le vieux mouvement régionaliste contre le centralisme et le sentiment d'appartenance à une même communauté humaine que résumait le mot d'ordre « vivre, décider, travailler en Bretagne ».

Le gouvernement, devant l'ampleur du mouvement fera machine arrière, suspendant provisoirement puis sine die la taxe avant que l'Assemblée nationale ne la supprime en novembre 2016.

La Cour des comptes évaluera à 1,3 Md€ la perte annuelle de recette qui en résultera, à laquelle il fallut ajouter le dédommagement de la société chargée de mettre en place les installations nécessaires à la perception de « l'écotaxe ».

Trois ans plus tard, d'une toute autre origine et d'une toute autre forme, c'est au tour de « Nuit debout » de faire l'actualité.

Un mouvement clairement politique dont le déclencheur sera, cette fois, le projet de loi travail porté par la ministre El Khomri ; sur fond, là encore de chômage, de crise et de défiance envers une « classe politique » gestionnaire d'un système de plus en plus contesté.

Cet ensemble de manifestations contre l'austérité et le néolibéralisme, parisiennes mais pas seulement, prolonge le Mouvement Los indignados de mai 2011 puis Podemos en Espagne opposés à la politique d'austérité de l'UE, ainsi que des mouvements similaires à Londres, Athènes, Lisbonne et Paris.

Il s'inscrit aussi dans la même veine qu'« Occupy Wall Street », (septembre 2011) qui proteste à New York, puis dans d'autres grandes villes des USA, contre les abus du capitalisme financier.

L'initiative de ce qui deviendra Nuit Debout revient au journal Fakir animé par François Ruffin à l'origine de la réunion à la Bourse du travail (23 février 2016) d'intellectuels et de militants surdiplômés, sous-employés, à la fois en phase avec la globalisation mais victimes de ses effets dissolvant sur le tissu social, victime aussi de la gentrification des centres-villes.

Il en sortira une série de manifestations : contre le traitement musclé de Notre-Dame des Landes, contre l'état d'urgence, contre la condamnation des « Goodyear », la réforme des collèges, l'oligarchie qui a pris le contrôle de l'économie, les médias, la justice, le gouvernement d'alors, fut-il socialiste etc. Et les « nuits » de veille place de la République à Paris qui donnèrent leur nom à ce mouvement informel d'extrême gauche. Son objectif : faire peur à la galaxie des pouvoirs néolibéraux.

À partir de juin 2016 cependant, la participation s'étiole, seuls perdurant des rassemblements occasionnels place de la République jusqu'en 2017-2018.

Tout en étant lui aussi une manifestation de protestation contre les effets sociaux de la domination financière et de la crise économique dont elle est responsable, contre l'impuissance jugée complice d'une classe politique aux contours flous, le mouvement des « gilets jaunes » diffère très profondément de ceux qui l'on précédés : par sa forme, par l'écho rencontré dans l'ensemble de la population, par ses acteurs et par sa longévité. La France entière était concernée et pas seulement une région aux particularismes affirmés depuis longtemps de catégories sociales et de classes populaires majoritaires, et plus d'une « avant-garde » d'intellectuels ultra minoritaires.

On comprend qu'après avoir tergiversé, faute de compréhension de ce qui se passait, le gouvernement finisse par le prendre au sérieux.

C'est que le mouvement bénéficiait de la compréhension voire de la solidarité d'une majorité de Français comme le montre l'enquête de l'Observatoire Société et consommation 275 ( * ) .

Selon celle-ci, 49 % de Français se qualifient de « gilets jaunes » ou ont pris part au mouvement dont 22 % activement. Si on considère que 11 % de la population qui, sans s'auto-qualifier de « gilets jaunes », déclarent les soutenir cela représente quelque 60 % de la population. « Le mouvement des « gilets jaunes » n'est pas seulement remarquable par la profondeur de son ancrage dans la société ; chacun sait qu'il l'est aussi par sa durée, ses modalités d'expression, son absence de coordination centralisée... Bref, il s'agit d'un mouvement inédit. » (Philippe Moati)

On constate cependant que si une acception large du qualificatif de « gilets jaunes » en donne une image qui s'écarte peu de celle de la population française - à l'exception des extrêmes - des écarts plus substantiels apparaissent si on considère les plus impliqués, voire les plus politisés et les plus actifs.

Cet échantillon « d'activistes » est plus dense en retraités (particulièrement au niveau de vie faible), en ouvriers, en locataires du secteur privé à très bas revenus et ayant des revenus situés autour de la médiane (classes moyennes).

Globalement il rassemble beaucoup de personnes disant avoir du mal à joindre les deux bouts et de plus en plus de difficultés depuis cinq ans.

Il est aussi plus dense en habitants de petites et moyennes villes où le niveau de vie moyen est faible et où le taux de chômage est élevé, obligés d'utiliser quotidiennement leur voiture.

Pas étonnant si là encore c'est l'augmentation d'une taxe sur les carburants qui a été la cause du démarrage, en novembre 2018, du mouvement.

Philippe Moati remarque cependant qu'on ne peut pas parler d'échantillon homogène quel que soit le critère retenu.

Il s'agit seulement de nuances, d'autant plus fortes que l'on se rapproche du noyau dur. « Plus on s'écarte des " gilets jaunes" les plus impliqués, plus le profil se banalise. Celui des sympathisants des "gilets jaunes", comme celui des personnes ambivalentes par rapport au mouvement, est très proche de celui de l'ensemble de la population. »

« L'hypothèse que tout cela suggère est que le mouvement agrège des mécontentements et des revendications hétérogènes émanant de personnes aux profils diversifiés que l'on peut difficilement réunir dans une supposée "classe moyenne" dont l'hétérogénéité du contenu ferait perdre l'essentiel de la portée analytique. »

Cela semble cependant confirmer qu'il s'agit d'un mouvement collectif puissant de protestation globale contre une organisation sociale et politique qui ne répond plus aux attentes de la majorité d'une population diverse.

Et c'est cette diversité qui explique la difficulté du mouvement à formuler des objectifs et des revendications politiques précises autres que celles véhiculées par les médias et la communication gouvernementale.

Ce n'est pas un hasard si le Grand débat initié pour désamorcer la bombe politique - opération parfaitement réussie d'ailleurs - a montré une parfaite convergence entre les attentes de la population consultée et ce que le gouvernement était prêt à céder ! (voir plus haut I)

À quelques soubresauts près, progressivement, le mouvement perdra de sa vigueur mais, rien n'étant réglé, couvant sous la cendre, il n'attend que l'occasion pour reprendre sous une forme ou une autre, comme le montre, comme le montre la récente célébration de l'anniversaire du mouvement fin novembre 2019.


* 273 À l'exception cependant de 1969 opposant Georges Pompidou à Alain Poher, comme on l'a vu plus haut. Le candidat de la Gauche au second tour, Jacques Duclos, ayant invité à ne pas choisir entre « Bonnet blanc et Blanc bonnet ».

* 274 Olivier Rey, Le vide de a campagne nourrit le désarroi des Français, Figarovox 15-16 avril 2017.

* 275 OBSOCO Rapport d'analyse : Qui sont les gilets jaunes ? Leurs soutiens, leurs opposants (février 2019). Réalisé à partir d'un questionnaire adressé en ligne à un échantillon de 4 000 personnes censé représentatif de la population française (18-70 ans). Analyse de Philippe Moati, professeur d'économie à l'université Paris Diderot, co-fondateur de l'Obsoco

Les thèmes associés à ce dossier

Page mise à jour le

Partager cette page