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Sur les réponses apportées par les autorités publiques au développement de la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre - Comptes rendus des auditions et travaux de la commission d'enquête

7 juillet 2020 : sur les réponses apportées par les autorités publiques au développement de la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre - Comptes rendus des auditions et travaux de la commission d'enquête ( rapport de commission d'enquête )

RÉSUMÉ DES AUDITIONS DE LA RAPPORTEURE

Audition de M. Naëm Bestandji,
fondateur du Collectif « Ni putes ni soumises » de Grenoble

(Mardi 7 janvier 2020)

M. Naëm Bestandji. - Ancien travailleur social dans les quartiers populaires, j'ai très tôt constaté l'existence d'un décalage entre ce que je vivais dans les quartiers populaires et les réactions constatées au niveau national. Par exemple, le non-respect de la minute de silence en janvier 2015 a beaucoup choqué. Ce qui m'a choqué, c'est que les gens soient choqués. Depuis 20 ans, un gouffre s'est créé entre les quartiers populaires et le reste de la population.

La radicalisation est une approche extrémiste d'une idéologie. L'islamisme est pour moi un fondamentalisme, c'est-à-dire un approche littéraliste, non adaptée ou adaptée a minima à notre environnement. L'islamiste cherche à sortir la foi de la sphère privée, adapter à sa religion la famille, le quartier, l'entreprise et enfin la société entière.

Les islamistes se séparent en deux groupes :

- le djihadisme, soit l'islamisme radical. Il me semble toutefois que l'expression d'islamisme radical est un pléonasme. On ne parle pas de nazisme radical. Ils s'opposent frontalement à la société et souhaitent imposer à court terme leur vision ;

- la grande masse relève toutefois d'un islamisme politique, qui se distingue par la méthode et la temporalité. Si, à mon sens, ils ont la même vision de l'islam et du monde que les djihadistes, ils raisonnent non pas en termes de jours, mais en termes de génération. Décalage entre nos politiques, qui ont besoin de résultats immédiats, et ce décalage temporel.

L'islamisme politique a trouvé une stratégie : la victimisation. Dans tous les pays où ils sont minoritaires, ils se présentent en victimes. Ils ne s'opposent pas à la société, ils veulent l'investir. Pour cela, ils s'investissent dans des syndicats, dans les écoles, dans les associations, etc. pour faire prévaloir leurs valeurs. Pour parvenir à leurs fins, ils ont besoin d'un outil matériel : racialiser l'islam et faire de ses croyants des victimes.

Les islamistes sont obsédés par la libido et la sexualité. Ils vivent dans un monde où les rapports hommes-femmes sont régulés, et dans un système patriarcal. L'islam est un prétexte. Tout repose sur le corps des femmes, par des prescriptions à leur égard. Le symbole politique de leur action est le voile, qui est là pour définir leur norme de pudeur. Pour convaincre les récalcitrantes, ils affirment que c'est une prescription coranique. Or, il s'agit d'une prescription islamiste pour apaiser la libido des hommes. On constate très peu de cas, dans les faits, où on force une femme à porter le voile. Mais ils ont réussi à faire en sorte que nombre des femmes le portent d'elles-mêmes en les convaincant de s'autodiscriminer. Par-là, on agit concrètement sur le terrain. J'ai l'exemple d'une conférence à Lyon où il était affirmé que les femmes voilées devaient investir toutes les strates de la société, y compris dans la fonction publique car la visibilité du voile permet de le banaliser et de le faire accepter, et de transmettre les valeurs qu'il véhicule. C'est par cette voie de la banalisation que certaines féministes défendent aujourd'hui cet accessoire le plus sexiste de l'humanité. Le voile n'a aucune portée spirituelle, il est purement sexiste. Et une fois que cette idée s'est banalisée et s'est inscrite dans le quotidien, les femmes vont prendre d'elles-mêmes l'initiative de le porter.

En 2017, à Echirolles, une entraîneure d'une équipe de foot de jeunes filles de 12-13 ans était voilée, y compris dans les vestiaires et sur le bord du terrain. Ces jeunes filles sont arrivées en finale. Mais la ligue de football a refusé que l'entraîneure se présente voilée sur le terrain, car c'est contraire au principe de laïcité inscrit dans le règlement de la fédération de football. Elle a joué la carte de la victimisation pour faire passer la règle commune comme un refus de privilège. A été développée une stratégie discriminatoire et victimaire fondée sur une rhétorique d'inversion. Ainsi, le CCIF, qui est une association islamiste se présente et se considère aujourd'hui comme meilleur défenseur de la laïcité que les associations laïques. De mêmes, des militantes islamistes se présentent comme féministes. Dans cette affaire, les jeunes filles ont décidé de se solidariser avec leur entraîneure et ont refusé de participer à la finale. Elles ont reçu le soutien d'un élu local, indiquant que certains footballeurs se signaient en entrant sur le terrain, et que l'on était donc dans le « deux poids, deux mesures ».

Quelles valeurs ont été transmises à ces jeunes filles dans cette histoire ? Il est plus honorable de refuser la règle laïque ; elles ont appris l'intransigeance religieuse par rapport à la République laïque. Le voile est devenu pour les islamistes le martyr de l'intolérance de la France

À Grenoble, avec le burkini, on est dans la même rhétorique : on se présente comme victime pour faire valoir ses valeurs.

L'islamisme a trouvé des alliés, qui favorisent son extension et son développement. Dans les années 90, j'ai vu une évolution de la pratique musulmane dans ma famille. Tarik Ramadan a réussi à développer son auditoire grâce à la ligue de l'enseignement et a connu un succès auprès des altermondialistes.

L'islamisme repose sur une forme de racialisme, qui part non pas du haut, mais du bas, qui considère le « blanc » comme un oppresseur. Les musulmans progressistes dans les milieux populaires ou les athées sont contraints de se taire. Depuis quelques années, une partie de la gauche nous assigne à ce qu'on est censé être en prétendant dénoncer le néo-colonialisme, mais en pratiquant ce qu'elle entend combattre. Ils veulent un islam visible, dans une vision orientaliste de l'islam. Ainsi, quelqu'un comme moi qui s'investit en tant que citoyen et non comme porteur/représentant d'une religion ne les intéresse pas. Au planning familial, ils s'arrêtent au discours du « libre choix ». Or, le choix qui est donné par les islamistes est dans leur langage d'être une femme bien ou pas, de choisir entre l'enfer et le paradis...

Depuis toujours, les féministes ont déconstruit les systèmes de patriarcat, mais dès que cela concerne l'islamisme et le voile musulman, c'est le black-out. En outre, à travers une idéologie selon laquelle chacun était libre chez soi, la gauche a renoncé à son universalisme. Avec le temps, une partie de la gauche a créé un cordon sanitaire pour protéger l'islamisme, dont un exemple a été la manifestation du 10 novembre dernier, organisée par au moins un salafiste et des élus de gauche. Cette manifestation a été la première fois qu'un islamiste est monté sur une estrade pour faire crier « Allah Akbar » par des centaines de personnes dans les rues de Paris. Il faut bien sûr expliquer aux gens que « Allah Akbar » n'est pas seulement associé au terrorisme, mais ce n'était pas dans une visée pédagogique qu'il l'a fait. D'ailleurs, le Rassemblement national ne s'est pas exprimé, car une frange de la gauche a fait tout son travail. Clémentine Autin, Esther Benbassa, Benoît Hamon ont trahi les idéaux de la gauche.

Pour pouvoir lutter contre l'islamisme, la première étape est la sémantique. Par exemple, le voile n'est pas un foulard, c'est un voile. Ce n'est pas une question de taille : le hijab est un voile. Il faut appeler les choses comme elles doivent l'être. Le voile est portée en permanence, ce n'est pas un accessoire de mode que l'on décide de mettre le lundi et pas le mardi. L'islamophobie est un terme nouveau, qui fait passer les anti-islamismes pour des racistes. Ses défenseurs souhaitent créer un délit de blasphème spécial à l'islam. Ce terme fait beaucoup de dégâts, y compris chez les élus, qui craignent de se faire accuser d'islamophobes et de racistes.

Il faut récupérer l'arme principale des islamistes pour les convaincre, à savoir le voile. Sur ce sujet, les islamistes ne font pas référence au sexisme et à l'égalité des sexes, mais à la laïcité et à la liberté religieuse. Depuis, nous nous écharpons sur ce terrain, en oubliant la question de l'égalité entre les sexes. C'est par le biais de la laïcité que se fait l'alliance avec la gauche.

Il faut faire comprendre aux féministes défendant le voile qu'il s'agit d'une forme de sexisme. À Grenoble, le planning familial a soutenu le burkini et avait organisé une contre-campagne d'adhésion contre les universalistes. Le problème est qu'aujourd'hui on défend le voile au nom de la liberté religieuse et d'une laïcité dévoyée, mais on abandonne l'égalité des sexes. Dans les quartiers, la laïcité n'est pas comprise comme la liberté de croire ou de ne pas croire, mais simplement comme la liberté de croire.

Dans le débat politique, il faut casser l'alliance entre une partie de la gauche et les islamistes. Pour cela, la sémantique est essentielle. Il faut combattre le voile, le terme d'islamophobie. En effet, toutes les affaires portent sur le voile : le club de foot d'Echirolles, le burkini, les accompagnantes de sortie scolaire... De même, il faut combattre l'idée véhiculée par certains que mettre fin à l'excision serait toucher à la culture de l'autre.

En matière électorale, il y a deux méthodes : créer ses propres listes ou infiltrer des listes d'autres partis. Je pense à EELV notamment.

Pour terminer sur les actions, il faut agir sur les causes, qui sont économiques, sociales, liées au sentiment d'être délaissé. Il faut reprendre en main les quartiers populaires, pas sur le plan sécuritaire. Il faut créer un ministère d'État de la politique de la ville. Il faut une vraie coordination des actions dans les quartiers populaires et engager des politiques de long terme.

Il faut aussi redonner l'amour de la France. Il faut redonner des subventions aux associations laïques dans les quartiers car, à défaut, c'est les islamistes qui prennent la place. Le rassemblement annuel des musulmans de France au Bourget est le plus grand rassemblement d'islamistes de France. Les jouets qui y sont proposés sont à connotation religieuse (poupées sans yeux). On y prône « l'égalité dans la complémentarité ». Les féministes ne disent rien : elles savent parler devant les extrémistes catholiques, mais pas aux islamistes. Or, au planning familial de Blois, une militante islamiste adhérente au planning expliquait prônait pour éviter les IVG l'abstention... Même les Lefevristes n'auraient pas fait mieux.

Il faut être vigilant envers les animateurs travaillant sur le terrain. Quand j'ai arrêté de travailler comme animateur, certains de mes collègues s'adressaient aux jeunes en disant « salam malekoum » : c'est dangereux.

Dans certaines écoles publiques, on a supprimé les sapins de Noël à la demande des parents mais on a décalé la fête de fin d'année en raison du ramadan, sur la pression des parents. Le message transmis est désastreux. Cela devient une norme, car l'école de la République l'a permis.

Je considère le projet de service national universel comme intéressant.

Rien ne pourra être résolu tant qu'il n'y aura pas de réforme de l'islam. Or, aujourd'hui, le Gouvernement a comme seuls interlocuteurs des Frères musulmans, et non les musulmans progressistes.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteure. - La difficulté dans nos quartiers est qu'on peine à maintenir une mixité. En Île-de-France, c'est un vrai constat, mais c'est également le cas dans d'autres grandes villes. Or, la mixité donne une respiration aux quartiers.

M. Naëm Bestandji. - La ghettoïsation est parfois malheureusement entretenue par les élus locaux.

Aujourd'hui, je ne suis pas confronté aux islamistes, mais aux élus et aux associations militantes qui ont créé un cordon sanitaire autour d'eux.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteure. - Vous avez travaillé dans les quartiers populaires. Ne pensez-vous pas qu'il serait plus important de recruter des gens extérieurs au quartier, susceptibles d'apporter une vision objective du quartier et une respiration ?

M. Naëm Bestandji. - Quand j'ai commencé à travailler, la CAF avait pour politique de ne pas faire travailler les jeunes dans leur quartier d'origine. Ensuite, la CAF a transféré les centres de loisir à la municipalité, qui n'a pas la même politique. Ils cherchent à donner du travail aux jeunes de la ville, plutôt qu'à chercher des compétences. En 1999, j'ai été directeur de centre de loisirs à la Grande Motte. Alors qu'il avait été acté avant la signature des contrats des animateurs qu'il n'y aurait pas de viande hallal, au moment du séjour de trois semaines, les animateurs ont fait pression pour avoir de la viande hallal, allant jusqu'à la grève. Je n'ai pas cédé, avec appui de la mairie. Mais lors du séjour suivant, le directeur de centre a admis la viande hallal, pour acheter la paix sociale. Or, l'une des méthodes des islamistes est la stratégie des petits pas, avec un effet cliquet : il est impossible de revenir sur une avancée concédée.

Audition de Mme Céline Pina, essayiste

(Jeudi 9 janvier 2020)

Mme Céline Pina. - J'ai eu un parcours atypique. Je me suis retrouvée dans une situation d'entrer dans la doxa pour réussir mon parcours professionnel et politique. J'aurais pu y rester si j'étais restée en recul de certaines réalités. C'est le hasard, qui m'a donné à m'imprégner de la vie de mon quartier, qui m'a permis d'ouvrir les yeux. Cela explique pourquoi certains, qui vivent éloignés de ces réalités, n'ont pas eu la prise de conscience que j'ai eue.

Pour moi, nous faisons face, sur notre territoire, au mouvement de l'islam politique qui rejette ce qui nous fonde en tant que population constituée (nos lois, culture et moeurs). Ce mouvement vise à prendre le pouvoir pour faire prévaloir un modèle de société chariatique. Cet islam politique a plusieurs visages : si les méthodes diffèrent, les objectifs sont les mêmes. Il s'agit de distinguer le « eux » d'un « nous ». Les représentations sont donc très marquées par des logiques de haine infranchissables où se mélangent race, religion et culture dans un melting pot indigeste.

Pourquoi ces mouvements sont devenus si puissants ? C'est parce qu'ils sont cohérents, organisés, déterminés et qu'ils se placent sur le temps long. Faire 2 ou 3 % aux élections avec une liste communautariste n'est pas grave, ce qui est important est d'occuper le terrain. Cela peut également servir dans les négociations municipales pour entrer dans une liste lors d'une élection future.

Ils s'appuient sur des préjugés culturels et religieux forts.

Un continuum peut exister entre islam et islamisme. Pour expliquer la pénétration de l'islamisme dans ces quartiers, il faut revenir à l'origine des populations de ces quartiers : elles sont issues d'une immigration de populations pauvres - souvent parmi les plus pauvres des pays d'origine, peu éduquées le plus souvent, dans lesquelles l'égalité homme-femme n'a pas le même poids. Aussi, certaines pratiques d'intolérance religieuse, d'inégalité raciale ou de genre qui peuvent nous apparaître en totale contradiction avec nos valeurs le sont moins pour eux. Il existe de ce fait des points de contacts permettant un glissement entre islam et islamisme.

Dans les banlieues, le respect n'est pas lié à l'égalité, mais à la peur et à la puissance. Le respect, c'est faire baisser les yeux. L'idéal n'est pas toujours positif : on peut avoir des idéaux dans la violence.

Se positionner dans l'extrémisme est coûteux normalement : c'est se mettre au ban de la société. Or, cela ne vaut pas pour l'islamisme : cela offre beaucoup d'avantages dans les liens avec l'extérieur et avec le politique, qui permettent d'obtenir du pouvoir et de l'influence. En outre, la façon de vous regarder n'est pas individuelle mais collective. Dans ce contexte, ce qui est important est la place que vous avez dans ce collectif.

Ces raisons expliquent que l'islamisme devienne très influent dans certains quartiers. L'institut Montaigne a évalué il y a quelques années à 30 % la population faisant passer leur foi avant le reste. 20 % sont dans une zone grise. Au total, cela concerne 50 % des gens ; et cette étude a maintenant quelques années.

Dans ces quartiers, il n'y a pas de discours qui contrebalancent le discours islamiste. En outre, lorsqu'ils voient leurs élus, c'est souvent dans un contexte religieux : à la mosquée, lors des fêtes religieuses...

Il y a une compromission d'une partie du politique. La première compromission est le clientélisme. En effet, si cette population vote peu, lorsqu'elle vote c'est massivement pour la même personne/le même parti. De manière anecdotique, je souhaite bon courage dans quelques années aux élus qui chercheront à récupérer les terrains sur lesquels sont bâtis les lieux de culte à l'expiration du bail emphytéotique !

On néglige trop la vraie problématique qui existe autour du sport dans les banlieues. Le foot en salle permet d'organiser des réunions. Problématique également des salles de prière, qui sont utilisés pour des séminaires en dehors des heures de prière.

Il faut regarder de près ceux qui organisent les pèlerinages à la Mecque, et ceux qui s'occupent du rapatriement des corps. Ces associations ont une emprise très forte sur les familles.

Le noyautage sur les listes électorales se passe toujours de la même façon. Ceux qui viennent négocier avec les politiques sont de vieux chibani, dont le discours ne pose pas de difficultés. Mais ils sont accompagnés par des jeunes, souvent frères musulmans, qui assistent à la réunion sans rien dire, tant que les listes ne sont pas établies. Dans les équipes, ils demandent toujours les mêmes postes : les finances, la gestion des écoles, le secteur associatif. La question de l'orientation politique de la liste est souvent accessoire. J'ai en tête un exemple où les frères musulmans ont placé trois personnes dans la liste de gauche et trois personnes dans la liste de droite
- en demandant d'être en charge des mêmes secteurs... L'objectif n'est pas forcément d'être élu, mais de gagner des parts de marché, pour l'élection suivante.

Il n'y a pas de discours clairs sur les valeurs de la France et de la laïcité en face de ces discours. J'ai l'impression que la classe politique ne sait pas ce qu'est la France : exemple de la charte de la laïcité, qui a été collée dans les écoles, mais n'a pas été défendue publiquement par le politique.

Les islamistes jouent également de logiques tribales : se tourner vers les valeurs de la France est vu comme une trahison vis-à-vis du quartier, des origines, de la famille. On ne leur propose pas un discours d'émancipation à opposer à un discours religieux quasi ethnique.

Je vous recommande le livre Les territoires gagnés de la République d'Arnaud Lacheret : il raconte qu'il se retrouve avec une salle de prière radicalisée, mais n'a pas réussi à obtenir les soutiens suffisants pour la fermer (cela a été possible seulement au bout de 3-4 ans, sur des motifs de sécurité), alors que le maire, le bailleur social sont d'accords pour la faire fermer. Il y a la une vraie défaillance du soutien de l'État aux élus locaux.

Tous ceux qui ont osé parler sur ces sujets ont été écartés, marginalisés. Aujourd'hui, il n'est pas coûteux d'être islamiste, il est coûteux de lutter contre. Ainsi, je ne sais pas si je conseillerais à quelqu'un de faire ce que j'ai fait, en raison des répercussions sur la vie professionnelle, la famille, la sécurité...

Les institutions ne jouent plus leur rôle et ne diffusent plus ce que nous sommes. Cela commence au niveau des instituteurs. De nombreux fonctionnaires, et même de hauts fonctionnaires, tiennent un discours de neutralité. Or, les mots « éducation nationale » ont un sens : il faut éduquer.

Les conflits de loyauté sont forts, pour les enfants, entre le discours religieux et familial et l'enseignement de l'école. Certains enfants se mettent en échec scolaire pour ne pas être en conflit avec leur famille et leur milieu. Dans certains établissements, on ne peut enseigner la Shoah ou certains textes philosophiques, comme la mort de Dieu de Nietzche. Face à une contestation de l'enseignement, il faut reprendre les choses en main. Le problème, c'est lorsque les parents s'en mêlent, l'établissement organise une réunion pour établir un dialogue. Or, il est impossible de dialoguer avec un fanatique.

On a une offensive lexicale (islamophobie), une instrumentalisation de l'histoire (colonisation). Par exemple, les islamistes mettent l'accent sur le commerce d'esclaves transatlantiques pour viser une « jonction des luttes » avec la population noire face à l'oppresseur blanc, mais aussi pour faire oublier la traite arabo-musulmane.

On a enfin un vrai problème avec l'absence de contrôle de légalité, sur les associations. Les associations culturelles fleurissent, alors qu'on sait qu'elles sont cultuelles.

On a aussi le problème du CCIF, qui a fait des interventions dans des écoles, alors que des associations laïques sont persona non grata.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteure. - Comment mieux appréhender la situation que vous dénoncez ?

Mme Céline Pina. - Je vous propose de demander au ministre de l'intérieur combien de mosquées et de lieux de prières sont associées à l'UOIF. Je ne suis pas certaine que même les autorités disposent de cette information, ce qui serait déjà un indicateur.

On parle aujourd'hui de la création d'un islam de France. Ceux qui sont organisés pour le récupérer sont les Frères musulmans. Un financement via une taxe hallal serait, selon moi, une erreur. En effet, l'hallal excède le champ de la viande et concerne tous les produits. Derrière le hallal se cache une démarche de réislamisation de la société. S'en servir comme base de financement serait à ce titre une erreur.

M. Jean-Marie Bockel. - Que pensez-vous de l'action de M. Ghaleb Bencheikh ?

Mme Céline Pina. - M. Ghaleb Bencheikh est un croyant, qui défend sa foi. Ce n'est pas un islamiste, mais son positionnement est dangereux à cause des personnes que nous avons en face.

M. Hugues Saury. - Quelle est la finalité de tout ça ?

Mme Céline Pina. - Le premier est de réislamiser les populations musulmanes. Ensuite, c'est un objectif de conquête politique. L'islamisme est une idéologie fascisante, donc révolutionnaire.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteure. - Avez-vous des solutions ?

Mme Céline Pina. - Je pense, d'une part, que l'on n'a pas toutes les clés et, d'autre part, qu'on se sert mal de toutes les clés dont on dispose. Dès lors que certains politiques ne sont pas clairs, l'image est celle d'un État qui ne défend pas les valeurs de la République. Il faut donc un positionnement politique et des institutions claires, au plus haut niveau de l'État. Il faut arrêter le compromis et le dialogue avec certaines personnes. On ne dialogue pas avec ceux qui remettent en cause la loi.

Très peu d'imams sont expulsés.

Il y a des questions aujourd'hui à se poser sur la question de la double nationalité. Il faut réfléchir à la déchéance de nationalité et à des mesures d'indignité nationale. La sanction ne doit pas être discrète, elle doit être publique.

Audition de Mme Annie Sugier,
présidente de la Ligue du droit international des femmes

(Jeudi 9 janvier 2020)

Mme Annie Sugier. - Pourquoi la ligue s'est-elle intéressée à la radicalisation ? La ligue a été créée par Simone de Beauvoir en 1983 pour promouvoir l'universalité des droits des femmes. Le volet international est très important. On part du constat que les droits des femmes varient selon les cultures, ce qui remet en cause la notion d'universalisme. Nous nous sommes battus contre l'excision, sur les questions des droits de garde, les crimes d'honneur, etc. Un élément nous a fait passer du national à l'international : la révolution iranienne en 1979, avec une régression brutale des droits des femmes. La première mesure de Khomeiny est d'imposer le port du tchador, alors même que ce pays devait faire face à des problèmes importants. À l'époque, Simone de Beauvoir a réuni un comité qui s'est rendu en Iran pour soutenir les femmes iraniennes manifestant dans la rue contre ces mesures.

Le voile traduit une idéologie profondément misogyne et ségrégationniste. Il signifie la séparation des sexes. Il signifie que la place des femmes est à l'intérieur et qu'elle doit se protéger si elle en sort. Ce n'est pas un morceau de tissu, c'est crucial, c'est la visibilité, c'est la marque. La radicalisation islamique ne se conçoit que si elle est portée par une idéologie.

L'année 1979 est également marquée par la guerre en Afghanistan et la prise d'otage de La Mecque, témoins du début du djihadisme. Ce qui est terrible avec l'Iran, c'est qu'est présentée comme révolutionnaire une régression des droits de la femme.

Deuxième élément déclencheur : 1989, crise de Creil et les premières questions sur le voile en France, ainsi que la Fatwa contre Salman Rushdie, soit une attaque internationale contre la liberté d'expression. Puis suit la décennie 1990 avec la décennie noire en Algérie où le voile est imposé dans ce pays.

La France est une société faussement mixte - il suffit de voir la place des femmes dans les organigrammes - mais avec un idéal de mixité, alors que l'islamisme se fonde sur un idéal séparationniste. Cette idéologie se sert du communautarisme des signes (hallal, voile, barbe), car toute société humaine a besoin de symboles, de signes de ralliement. Ils permettent aux membres d'une société de s'identifier entre eux.

Nous sommes en train de perdre la bataille contre cette idéologie mortifère pour les femmes. Le voile est un signe de ségrégation, mais aussi de ralliement.

Sur quel terrain pouvons-nous avancer ? Il y a un problème de génération : la jeune génération considère que critiquer la culture de l'autre est du racisme. La laïcité n'est donc pas comprise.

C'est de là que nous est venue l'idée du sport. Le sport se caractérise par des règles éthiques universelles, parmi lesquelles l'absence de discrimination et l'interdiction d'expression politico-religieuse. Ainsi, la charte olympique va plus loin que la laïcité française.

Si notre seul outil est la laïcité, nous sommes réduits à un conflit de valeurs, une interdiction se limitant au service public, et suscitant de l'incompréhension chez une partie de la population. Le sport constitue un autre outil compris par la jeunesse pour défendre nos valeurs et nos points de vue. On s'est intéressé à la question du sport pendant les JO 92 : 35 délégations sans femmes, de pays islamiques pour l'essentiel. Nous avons attaqué le CIO, pour n'avoir pas exclu ces pays alors même qu'il avait exclu l'Afrique du Sud. Le CIO a fait pression : à Londres, toutes les délégations ont envoyé des femmes. Mais on a perdu : les pays ont imposé que les femmes soient voilées, que les compétitions soient non mixtes, ce qui revient à bafouer la charte olympique.

Les textes internationaux sont clairs. Mais il y a un prosélytisme intelligent de l'Iran, qui fait pression sur les réseaux anglo-saxons « femmes et sport », pour une modification des textes dans le sens du multiculturalisme. En 2008, la déclaration « Accepter et respecter » prise par une ONG regroupant 45 pays, s'adresse aux fédérations sportives internationales et les appelle à veiller à ce que les tenues vestimentaires s'adaptent à la culture musulmane. « § 6. Nous exhortons les fédérations sportives internationales à manifester leur attachement à l'intégration en veillant à ce que leur code vestimentaire pour les compétitions satisfasse aux exigences musulmanes, en tenant compte des principes de convenance, de sécurité et d'intégrité ».

Le Conseil de l'Europe, en 2011, sort un texte sur les bonnes pratiques sur l'égalité femme-homme. Celui-ci préconise d'adapter le sport aux exigences des femmes : des créneaux séparés, des entraîneurs femme, le port du voile, etc.

En 2013, la déclaration de Berlin (5ème conférence des ministres et hauts fonctionnaires du sport [MINEPS V]), à laquelle la France participait mentionne la nécessité d'« offrir, dans le respect des législations nationales, des installations et des équipements appropriés ainsi que des possibilités d'opter pour des tenues adaptées aux capacités comme aux spécificités culturelles, en particulier pour les femmes et les filles ».

En 2015, la charte internationale de l'éducation physique, de l'activité physique du sport de l'UNESCO, qui modifie la charte de 1978 mentionne désormais : « Tous les êtres humains, notamment les enfants d'âge préscolaire, les femmes et les filles, les personnes âgées, les handicapés et les populations autochtones, doivent se voir offrir des possibilités inclusives, adaptées et sans risque de participer à l'éducation physique, à l'activité physique et au sport ». Cela n'a entraîné aucune réaction de la part des Français au plus haut niveau.

La charte olympique n'a pas été modifiée, mais la pratique aux Jeux olympiques oui.

Au niveau national, on ne pense au sport qu'en 2015, après l'attentat de Charlie, avec le plan égalité et citoyenneté. Cela donne lieu à un plan citoyen du sport. Mais ces chartes et plans sont trop vagues. Nous avons écrit à Thierry Braillard, secrétaire d'État au sport. Celui-ci nous répond que « la question des valeurs du sport y a naturellement sa place. Toutefois, la démarche ne consiste pas à imposer une liste, voire une hiérarchie de valeurs ». Il n'y a aucune référence à des obligations de neutralité, de non-expression de la religion. Ainsi, le plan citoyen de la fédération française de rugby mentionne seulement la convivialité, solidarité, fraternité, entraide, et respect des autres, sans plus de précisions.

En 2016, le guide interministériel de la prévention de la radicalité précise que projet d'utilisation du sport comme « comme un formidable outil d'éducation et de transmission des valeurs ainsi qu'un vecteur d'intégration et de cohésion sociale »... tout en ajoutant que « ces actions n'ont pas pour vocation première de prévenir la radicalisation mais peuvent y concourir » ! La question de la religion est passée sous silence. Ainsi, dans le guide contre le sexisme dans le sport, il n'y a aucune réflexion sur la religion. Or, le rapport de 2003 de Brigitte Deydier indiquait parmi les freins à la pratique sportive des femmes le facteur religieux.

Nous avons aussi une note du SCRT sur l'instrumentalisation du sport par les islamistes qui date de l'été 2015. On constate ainsi que nous sommes incapables de faire passer nos valeurs dans le sport, alors que les islamistes ont réussi à faire passer les leurs.

Erreur des pouvoirs publics dans l'approche de la laïcité. En 2009, deux guides sur la laïcité dans le sport, l'un produit par le ministère du sport, l'autre par l'UFOLEP, rédigé avec l'appui de la ligue de l'enseignement et l'observatoire de la Laïcité : le guide de l'UFOLEP met en exergue une citation de Pierre Tournemire, administrateur associé de la Ligue de l'enseignement (organisme expert de l'UFOLEP ainsi que l'Observatoire de la laïcité) : « Notre société est durablement multiculturelle. Les revendications identitaires ou les pratiques religieuses doivent pourvoir légitimement s'exprimer sur la place publique, sans contrainte ni suspicion aux seules conditions de respecter les règles précisées dans l'espace public ». Nous sommes donc incapables de défendre notre laïcité.

Pour nous, les Jeux Olympiques de Paris constituent une ultime occasion d'intervenir. Nous allons former 70 000 jeunes volontaires aux valeurs de l'olympisme. Si l'on se limite à l'excellence, l'amitié et le respect, cela ne leur permet pas de comprendre ce que sont les valeurs de l'olympisme.

Mme Jacqueline Eustache-Brinio, rapporteure. - Sur le sport, on voit bien qu'il n'y a rien dans les derniers textes. Sur l'égalité homme-femme, pensez-vous que les textes sont suffisants ou, au contraire, qu'il y a des choses à réécrire ?

M. Hugues Saury. - Il y a certes les grands textes, mais aussi la pratique quotidienne du sport. Aujourd'hui, dans certains clubs de sport de garçons, il n'est plus question de ne pas prendre les douches non habillés.

Mme Annie Sugier. - Ce n'est pas tant une question de texte, mais de volonté dans leur application. On n'ose pas dire aujourd'hui.

Par exemple, la charte de la laïcité d'Île-de-France indique que le port du voile obligatoire est interdit. Mais comment prouver qu'il est obligatoire et donc tombe sous le coup de l'interdiction ? En outre, dans la vidéo institutionnelle sur la radicalisation dans le sport, on reste très général sur le port du voile.

Nous avons examiné avec intérêt l'approche de la Belgique. Dans la déclaration « sport et humanité », est notamment affirmé que le temps du sport n'est pas celui de la religion.