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Crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés

3 juin 2021 : Crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés ( rapport d'information )

DEUXIÈME PARTIE :
LA FRANCE, ENTRE IMPRÉPARATION
ET CONTRADICTIONS

Par contraste avec la stratégie des pays asiatiques et le volontarisme de certains de ses partenaires européens ou occidentaux, et plus encore au regard des possibilités que laissent entrevoir les technologies actuelles, la France apparaît très en retrait dans son usage, par les pouvoirs publics, des outils numériques dans la gestion de la pandémie de Covid-19.

Un tel décalage est extrêmement préoccupant, non seulement dans le cadre de la pandémie actuelle, qui a déjà fait plus de 100 000 morts41(*) et causé la plus forte récession jamais connue en temps de paix42(*), et qui dure encore, mais aussi et surtout dans la perspective des épidémies à venir. Si nul ne peut aujourd'hui prédire quand ni sous quelle forme celles-ci surviendront, leur haute probabilité ne fait désormais plus guère de doute au sein de la communauté scientifique.

Pourtant, dans leur rapport présenté devant la délégation à la prospective en 2015 et consacré à la prévention et à la gestion des crises liées aux maladies infectieuses émergentes43(*), Fabienne Keller et Roger Karoutchi appelaient déjà à s'appuyer davantage sur le numérique - même si leurs propositions concernaient alors surtout la modélisation épidémiologique et, dans une moindre mesure, le traçage de la population44(*), sans envisager les usages plus poussés qui existent aujourd'hui.

Avant de formuler des propositions, dans la troisième et dernière partie du présent rapport, il faut donc s'attacher à comprendre les raisons de ce retard, en distinguant dans cette seconde partie :

- d'une part, les raisons techniques et matérielles (I), tenant à l'impréparation de nos systèmes d'information, qu'une mobilisation dans l'urgence, quoique forte dans le domaine de la santé publique, ne pouvait qu'imparfaitement compenser ;

- d'autre part, les raisons politiques et idéologiques (II), tenant à la profonde méfiance de la population à l'égard du numérique et au conservatisme juridique du régulateur - au nom de « principes » qui apparaissent aujourd'hui coûteux et, en réalité, mal placés.

Enfin, des développements spécifiques seront consacrés à l'échec de TousAntiCovid (III), cas d'école des contradictions de la France qui, à vouloir à la fois défendre ses « valeurs » et préserver la santé de ses citoyens, n'a pu faire ni l'un ni l'autre avec cette application.

I. LA GRANDE IMPRÉPARATION NUMÉRIQUE

Si la France n'a pas voulu tirer parti des outils les plus puissants, mais aussi les plus intrusifs, elle n'a bien souvent pas pu tirer pleinement parti des autres non plus, faute de disposer des moyens, des compétences et des systèmes d'information adaptés lorsque la crise est arrivée.

On peut, parmi de nombreux exemples, reprendre les mots de David Gurson, fondateur du think tank Ethik-IA45(*), « il faut être très clair : l'IA n'a joué jusqu'ici qu'un rôle très subsidiaire en France. La réponse à la crise a été et reste principalement humaine, dans des conditions parfois rudimentaires ». D'une manière générale, la crise a agi comme un révélateur du retard pris en la matière, qu'il convient à présent de rattraper.

A. DES OUTILS IMPROVISÉS ET LIMITÉS POUR GÉRER LA CRISE

1. Des fichiers ad hoc pour gérer l'état d'urgence sanitaire
a) SI-VIC, SI-DEP, Contact-COVID et VAC-SI

Surprise, comme la plupart des autres pays, par la brutalité de la crise sanitaire, la France a dû s'adapter en urgence, en réutilisant certains fichiers et en en créant d'autres à des fins spécifiques.

Créé en 2016 après les attentats terroristes de l'année précédente, et initialement conçu pour traiter au maximum 8 000 dossiers par événement, le fichier SI-VIC (système d'information pour le suivi des victimes d'attentats et de situations sanitaires exceptionnelles) a dû être rapidement adapté à la gestion par les hôpitaux du flux de patients atteints d'une forme grave du Covid-19. Son déploiement, qui s'est accompagné d'inévitables difficultés dans les premières semaines, est aujourd'hui quasi généralisé.

Surtout, deux fichiers ad hoc ont dû être mis en place pour lutter contre les chaînes de contamination46(*), dans le cadre de la stratégie « Tester, alerter, protéger » :

le fichier SI-DEP (système d'information national de suivi et de dépistage), développé par l'AP-HP et géré par le ministère des Solidarités et de la Santé, est disponible depuis juin 2020. Il contient les résultats des tests PCR et antigéniques, transmis par près de 600 laboratoires publics et privés. Il contient les données suivantes : identification47(*), coordonnées personnelles (adresse, téléphone, e-mail), date et résultat de l'examen, contexte (hébergement collectif, etc.) et autres informations médicales (date des premiers symptômes, etc.) ;

le fichier Contact-COVID, développé et géré par la CNAM, et disponible depuis le 13 mai 2020. Il permet d'assurer le suivi des cas positifs (vérifier que chacun a été appelé, informé, testé, accompagné) et la conduite des enquêtes sanitaires (remontée des chaînes de contamination). Il contient principalement les données suivantes : identification48(*), données de santé strictement limitées au Covid-19 (statut sérologique, symptômes, etc.), contexte (hospitalisation, isolement, besoin d'accompagnement social, etc.), données nécessaires à l'identification des chaînes de transmission (profession, lieu d'exercice, lieux fréquentés, participation à des événements, existence d'une quarantaine et ses raisons, etc.).

Enfin, le fichier Vaccin Covid49(*), ou VAC-SI, a été mis en place dans le cadre de la campagne de vaccination. Mis en oeuvre par la CNAM, il est disponible depuis le 4 janvier 2021 et son utilisation est obligatoire. Il contient les données relatives à l'identité du patient et à la vaccination (éligibilité, nom du vaccin, numéro de lot, date et lieu de chaque injection, etc.), et permet d'éditer un certificat pour le patient, désormais informé via SMS ou courrier électronique. Une fonctionnalité permet également de déclarer les éventuels effets indésirables, par un lien vers le portail de l'ANSM.

Avant d'en évoquer les limites, il convient de préciser qu'en elle-même, la mise en place en urgence de ces différents outils ad hoc est une réussite qu'il faut saluer, compte tenu de la difficulté du contexte. En particulier, le fichier SI-DEP a été développé en moins d'un mois, un temps record, et 90 % des laboratoires y étaient raccordés au moment du premier déconfinement, alors même qu'un projet similaire porté par Santé Publique France se heurtait depuis huit ans à une succession d'obstacles administratifs.

Il faut en tirer les bonnes leçons, qui valent pour l'ensemble des chantiers informatiques du secteur public : pour réussir, il est indispensable de bénéficier d'une réelle implication politique, en l'espèce celle du ministre des solidarités et de la santé et du secrétaire d'État chargé du numérique, d'une gouvernance forte, ici portée par la délégation ministérielle du numérique en santé (DNS), qui a su faire travailler ensemble tous les acteurs concernés (ministère, SPF, laboratoires, éditeurs) et s'appuyer sur l'expertise technique de l'AP-HP, et d'un financement à la hauteur. En l'occurrence, le choix a été fait d'une prise en charge par la puissance publique du coût des adaptations logicielles par les éditeurs, tandis que le remboursement des tests aux laboratoires a été conditionné à la bonne saisie des résultats dans SI-DEP.

b) Une remontée d'informations initialement chaotique

La mise en place des fichiers ne suffit pas : encore faut-il être en mesure de les alimenter.

L'impréparation des acteurs concernés est ici apparue de manière criante, en particulier dans le secteur médico-social, où aucun outil ne permettait la remontée des données épidémiologiques au niveau national, ni même au niveau régional. C'est ce qui explique, par exemple, le retard dans la publication des statistiques des décès en EHPAD par rapport aux décès survenus à l'hôpital, et les nombreuses erreurs dans les chiffres transmis.

De fait, la remontée des données se faisait via de simples tableurs Excel, remplis manuellement par les personnels des établissements dont ce n'était ni la compétence, ni la priorité à ce moment-là. Les données étaient en outre lacunaires, limitées à des statistiques agrégées, sans qu'il soit possible de connaître la répartition par âge ou par sexe des personnes décédées, pourtant cruciale pour la prise de décision publique. Enfin, cette méthode donnait lieu à des remontées concurrentes et parfois contradictoires, par les préfets, les ARS ou encore les départements. Si la mise en place par Santé Publique France, à partir de fin mars 2020, d'un outil de signalement centralisé pour les établissements de santé médico-sociaux, a progressivement permis d'améliorer les choses, les remontées demeurent encore aujourd'hui imparfaites.

Jusqu'à récemment, le fichier SI-DEP ne permettait pas d'identifier un patient se faisant tester plusieurs fois, ce qui conduisait à majorer artificiellement le nombre de cas positifs (sans pour autant fausser la compréhension de l'évolution de l'épidémie). Ce problème a été corrigé.

Des problèmes similaires se sont présentés, quoique dans une moindre proportion, pour la remontée des données de vaccination. Celle-ci a en effet débuté avant l'ouverture du téléservice Vaccin Covid, les données étant alors transmises par les ARS qui les recueillaient auprès des EHPAD et des centres de vaccination.

La France, bien sûr, n'a pas été la seule à devoir improviser face à une crise sanitaire d'une ampleur inédite. À des degrés divers, tous les pays du monde ont dû s'adapter en un temps très réduit et sous de fortes contraintes, avec leur lot de bourdes. Par exemple, au Royaume-Uni, les résultats de plusieurs milliers de tests de dépistage ont été accidentellement « perdus » fin septembre 2020 en raison de la limitation à 65 536 lignes du fichier Excel utilisé pour le système Test and Trace50(*). Reste que tous les pays ne se sont pas retrouvés dans la même situation : ceux qui disposaient d'une avance en matière d'administration numérique, à l'instar de l'Estonie (cf. supra), ont connu bien moins de problèmes.

2. Une portée très limitée en l'absence d'interconnexion
a) Le problème de l'interopérabilité

En fait, le problème est surtout que ces outils ad hoc ne font que compenser - et très imparfaitement - les insuffisances criantes de notre système de santé en matière numérique. La crise du Covid-19 constitue à cet égard un révélateur et agira, espérons-le, comme une prise de conscience salutaire en amont des prochaines épidémies.

Le principal enjeu est celui de l'interconnexion des fichiers.

Tout d'abord, ces différents fichiers ne sont pas connectés entre eux. Ainsi, les données saisies dans SI-DEP (résultats des tests) ne sont pas liées aux données saisies dans Contact-COVID (suivi des cas contacts) ni dans Vaccin Covid (vaccination), ce qui oblige les professionnels concernés à effectuer une ressaisie manuelle, et interdit surtout les recoupements automatiques qui permettraient de sauver de nombreuses vies (cf. infra).

Ensuite, et par nécessité, les outils développés pour la crise l'ont été à côté des grands systèmes existants, et non pas comme une fonctionnalité de ceux-ci, ce qui limite grandement le champ des possibilités, y compris pour la gestion immédiate de la crise sanitaire. Leur intégration, qui supposerait que chaque individu soit identifié par un numéro unique, se heurte encore à d'importants obstacles à la fois techniques et juridiques (cf. infra).

Certes, les choses s'améliorent peu à peu. Depuis le 20 avril, les personnes testées reçoivent un SMS ou un courriel lorsque les résultats sont entrés dans le fichier SI-DEP, et le dispositif devrait bientôt être étendu au fichier VAC-SI. Ces améliorations sont de toute façon indispensables à la mise en place de la fonctionnalité « Carnet » de TousAntiCovid, version française du « certificat vert numérique » européen. Mais il ne s'agit toujours pas d'une interconnexion : la saisie se fait manuellement et incombe à l'utilisateur, et ne permet aucun recoupement automatique.

b) Les brigades du monde d'avant

Ce manque d'interopérabilité, qui caractérise en fait l'architecture de l'ensemble notre système de santé, est lourd de conséquences.

Le débat public s'est souvent limité à déplorer les retards dans la production de statistiques à partir de ces fichiers, au niveau national ou départemental, ou encore par classe d'âge ou sexe, utiles à la décision publique et demandées par les citoyens. Mais les statistiques agrégées de contamination ou de vaccination n'ont pas besoin d'interconnexion. En revanche, la mission principale de ces fichiers, c'est-à-dire l'intervention au niveau des individus vulnérables eux-mêmes, ne peut s'en passer.

Ainsi, l'absence d'interopérabilité a considérablement entravé la remontée des chaînes de contamination, faisant perdre un temps précieux qui, in fine, se paie en vies humaines et en restrictions qui s'éternisent.

Afin de casser les chaînes de contamination, les autorités sanitaires ont en effet mis en place - dans des délais qu'il faut saluer - des « brigades de traçage » chargées d'interroger les personnes au téléphone, voire de se déplacer physiquement, suivant en cela les recommandations du Conseil scientifique dans son avis du 20 avril, qui proposait à cette fin le recrutement de 30 000 personnes. Si les chiffres exacts ne sont pas connus, en pratique, ce sont principalement les agents des ARS et des CPAM - 4 000 agents pour ces dernières - qui ont été mobilisés. En Île-de-France, l'AP-HP a mobilisé 800 agents répartis en 34 équipes pour effectuer des visites à domicile51(*), dans le cadre du programme « Covisan ».

Le problème est que les agents chargés de ce travail, une fois connues les circonstances dans lesquelles le « patient zéro » a pu contaminer ses contacts, n'ont pas la possibilité de savoir lesquels de ces contacts ont ensuite été infectés. Il suffirait pourtant, tout simplement, de croiser les bases Contact-COVID et SI-DEP - mais aucun croisement n'est fait. Comme l'indique le directeur général de la CNAM, Thomas Fatome52(*), « c'est un peu compliqué côté système d'information. On aimerait obtenir ce type de données de façon plus systématique mais, pour l'instant, on ne peut pas le faire. (...) On est très attentifs à ces fichiers qui sont des données sensibles ». En pratique, la « chaîne » de contamination se réduit donc bien souvent à un seul maillon.

Or le dispositif des « brigades de traçage », coûteux en ressources humaines et financières, présente par ailleurs d'importantes limitations : au moins aurait-on pu lui épargner cette entrave supplémentaire, d'autant qu'elle était en l'occurrence parfaitement évitable.

Les autres limitations, que le secrétaire d'État chargé de la transition numérique, Cédric O, rappelle lui-même dans un message du 3 mai 2020, à l'appui de la cause de l'application StopCovid53(*), sont déjà très fortes :

« Leur temps de réactivité : dans un contexte où une part importante de contaminations (la moitié selon l'équipe d'épidémiologistes anglais ayant évoqué la première l'utilité de l'application) se fait avant même que les personnes vecteur ne développent les premiers symptômes (sans compter les asymptomatiques), il est impératif de couper les « départs de feu » quasiment en temps réel -- ce que ne peuvent faire les brigades sanitaires confrontées à des limites physiques évidentes ; quelques heures de gagnées peuvent sauver des vies ;

« La mémoire des personnes interrogées : il n'est pas aisé, qui plus est dans les conditions de stress que l'on imagine aisément, de se souvenir de l'ensemble de ses interactions sociales, même sur les seuls derniers jours ; en période normale, les « cas contacts » d'une personne donnée sont entre 30 et 50 ;

« Ces enquêtes sanitaires se heurtent surtout, dans les centres urbains, à l'impossibilité de reconstituer les chaines de transmission dans les transports en commun, les lieux publics ou les commerces ; il est impossible (...) de retrouver une personne assise à côté de vous pendant 10 minutes dans le métro ».

Dans le cas d'une épidémie qui a déjà touché une part importante de la population française, la tâche des « brigades de traçage » revient bien souvent à chercher une aiguille dans une botte de foin.

Il ne s'agit pas pour autant de conclure à l'inutilité pure et simple du dispositif : le contact tracing est encore une technologie immature (cf. infra), et un outil en réalité aussi peu intrusif que TousAntiCovid ne saurait suffire à lui seul à identifier les chaînes de contamination. Les deux approches sont plutôt complémentaires - et elles ont en commun leur inefficacité, conséquence directe du refus de croiser les fichiers, dans un cas comme dans l'autre.

La différence est qu'un outil « purement » numérique, pour peu que soient levées certaines réticences, offre des perspectives d'efficacité que n'a pas et n'aura jamais le travail « manuel » des centres d'appel.

À cet égard, on ne peut que déplorer la disproportion des critiques adressées à chacun des dispositifs, jusqu'au paradoxe : TousAntiCovid est totalement anonyme et automatique, alors que les enquêtes téléphoniques impliquent que les citoyens livrent, à des inconnus, des informations personnelles nominatives, y compris médicales et souvent intimes, sur leurs allées et venues, leurs activités, leurs fréquentations.

3. Le rôle de la société civile et la question de la dépendance aux acteurs privés

Alors que les pouvoirs publics se révélaient en partie incapables d'exploiter pleinement les possibilités ouvertes par le numérique, des acteurs privés, au sein de la société civile notamment, ont parfois pris le relais au pied levé.

Tout d'abord, cette crise a révélé une forte demande citoyenne pour des éléments précis et chiffrés sur l'épidémie, qui constituent un levier précieux pour susciter l'adhésion à des mesures difficiles - au point que les allocutions les plus solennelles du Président de la République s'accompagnent désormais de cartes et autres graphiques, à la manière des slides d'un consultant. Dans ce domaine, la société civile a tout de suite fait bien mieux que l'administration. On peut évidemment se féliciter de ces multiples initiatives qui témoignent d'un véritable dynamisme au sein de la société. Mais on peut aussi se demander pourquoi l'État n'est pas capable de produire des chiffres fiables et « parlants », quand un jeune informaticien de 24 ans - Guillaume Rozier, le créateur des sites Covid Tracker et Vaccin Tracker, pour ne citer que lui - peut le faire, et de surcroît avec des outils de visualisation (datavizualisation) de grande qualité ?

D'importants progrès ont toutefois été réalisés en peu de temps, et Santé Publique France publie désormais près de 80 indicateurs, dont certains sous forme de cartes, sur sa plateforme et sur la plateforme d'open data du Gouvernement, Etalab. On peut notamment souligner le rôle joué par la plateforme OpenCovid, une initiative lancée dès mars 2020 pour agréger les données des ministères, des ARS, des préfectures, etc., à l'époque où aucune base de données publique exhaustive n'existait, et où les chiffres officiels se limitaient au bilan hebdomadaire de Santé Publique France. Comme le relève le rapport de la mission Bothorel sur l'open data54(*), OpenCovid a constitué « un levier essentiel pour l'ouverture des données » : « la découverte de veille-coronavirus.fr au sein de l'administration a accéléré les discussions et a rendu indispensable la communication des chiffres officiels exhaustifs sur la situation sanitaire ». Or, si OpenCovid est bien une initiative citoyenne, ses membres entretiennent par ailleurs des liens étroits avec Etalab, qui opère la plateforme publique data.gouv.fr, de sorte que les indicateurs et tableaux de bord d'OpenCovid ont ensuite pu être été intégrés facilement aux plateformes officielles.

Par contraste, les pays les plus avancés en matière d'administration numérique ont été très rapidement en mesure de fournir à leurs citoyens des informations précises sur l'évolution de l'épidémie. C'est notamment le cas de l'Estonie (cf. supra).

Au niveau mondial, la plateforme du Coronavirus Resource Center de l'université Johns Hopkins s'est très vite imposée comme la référence en matière d'agrégation des données, bien davantage, par exemple, que celle de l'OMS.

Le rôle de la société civile ne s'est pas limité à l'information des citoyens : il a aussi joué un rôle actif dans la réponse à la crise, notamment dans le cadre des campagnes de dépistage et de vaccination. Le site ViteMaDose, associé à Covid Tracker, a par exemple permis d'offrir une solution simple, rapide et fiable pour trouver des créneaux de vaccination. Fin mai, 300 000 créneaux de vaccination y étaient disponibles, et plus de 2 500 centres de vaccination étaient couverts. Le site CovidListe, quant à lui, permettait aux publics non prioritaires de bénéficier d'éventuelles doses non utilisées en fin de journée.

Au-delà des bénévoles de la société civile, ce sont surtout des entreprises privées qui ont permis de combler rapidement les insuffisances de l'administration dans le domaine de la logistique et de la gestion de la crise. Ce fut notamment le cas pour la prise de rendez-vous en ligne et la téléconsultation. Le site Doctolib est ainsi devenu incontournable pour la réservation des créneaux de vaccination : 90 % des réservations se font par son intermédiaire, dans le cadre d'un partenariat avec l'Assurance maladie55(*). C'est même Doctolib qui, le 31 mai, a annoncé que l'objectif de 30 millions de personnes vaccinés pourrait être atteint « avec cinq jours d'avance » sur l'objectif fixé par le Gouvernement.

En soi, le rôle joué par ces acteurs privés n'est pas un problèmeni à court terme, compte tenu de l'insuffisance de la réponse publique à ce moment-là, ni à long terme, car la e-santé de demain ne pourra pas se bâtir sans associer l'ensemble des acteurs innovants, qu'ils soient publics, privés ou issus de la société civile. Nous devrions donc commencer par nous réjouir d'avoir pu, grâce à l'une des rares « licornes » françaises, disposer d'un outil numérique performant pour gérer la campagne de vaccination.

Toutefois, le rôle joué par certains acteurs privés peut aussi conduire à instituer une dépendance plus problématique. À cet égard, le rôle joué par les géants du numérique dans la crise actuelle, en matière notamment de contact tracing, doit nous interpeler : il n'est qu'un avant-goût de ce qui pourrait arriver demain, avec des solutions dont la puissance et l'efficacité se paieront d'une dépendance peut-être irréversible.


* 41 Au 30 mai 2021, d'après les chiffres de Santé Publique France (SPF), l'épidémie avait causé 109 402 décès (dont 83 145 à l'hôpital) pour près de 5,7 millions de cas confirmés.

* 42 Soit un recul de -8,2 % du PIB en 2020, d'après les chiffres du programme de stabilité (PSTAB) présenté le 21 avril 2021. Le déficit public a atteint 9,2 % cette année-là, et la dette publique 115,7 % du PIB. L'explosion du chômage et des faillites n'a pu être évitée qu'au prix d'un « quoi qu'il en coûte » qui ne saurait être durable : entre 2020 et 2022, la crise sanitaire devrait coûter au minimum 424 milliards d'euros aux finances publiques, sous forme d'aides d'urgence (environ 8 milliards d'euros par mois), de mesures de relance et de moindres recettes fiscales.

* 43 Rapport d'information n° 472 (2014-2015) de Roger Karoutchi et Fabienne Keller, fait au nom de la Délégation sénatoriale à la prospective, déposé le 28 mai 2015.

* 44 Dans sa présentation devant la délégation, Fabienne Keller insistait ainsi « sur le fait que l'utilisation des outils numériques doit absolument être développée et valorisée. Il n'est qu'à voir, pour s'en convaincre, l'apport de la télé-épidémiologie, qui permet, en s'appuyant sur les données d'observation de la Terre par satellite, de mettre en lumière les liens entre les facteurs environnementaux ou climatiques et l'émergence et la propagation des maladies infectieuses. Ou encore les progrès réalisés en matière de cartographie, notamment grâce aux réseaux sociaux et aux outils collaboratifs. Non seulement le numérique facilite le traçage des épidémies et la gestion des crises, mais il permet également de lutter contre les rumeurs et les fausses informations qui circulent dans ce genre de situation alors qu'on a besoin, au contraire, d'informations fiables et complètes. C'est également le bon moyen, le seul à mon sens, de toucher les jeunes, souvent réfractaires aux messages sanitaires de prévention ».

* 45 Institut Montaigne, « L'intelligence artificielle contre le Covid-19 : améliorer la recherche et accélérer le diagnostic », 13 novembre 2020 :

https://www.institutmontaigne.org/blog/lintelligence-artificielle-contre-le-covid-19-ameliorer-la-recherche-et-accelerer-le-diagnostic

* 46 Décret n° 2020-551 du 12 mai 2020 relatif aux systèmes d'information mentionnés à l'article 11 de la loi n° 2020-546 du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire et complétant ses dispositions. Les traitements de données réalisés dans le cadre de l'application TousAntiCovid font l'objet de développements spécifiques au III.

* 47 Y compris l'identifiant national de santé (INS).

* 48 Y compris le numéro de Sécurité sociale (NIR).

* 49 Décret n° 2020-1690 du 25 décembre 2020 autorisant la création d'un traitement de données à caractère personnel relatif aux vaccinations contre la Covid-19.

* 50 L'arrêt automatique du téléchargement au-delà de cette limite résulte en outre d'un problème bien connu de la version de 2003 de Microsoft Excel, les nouvelles versions pouvant aller jusqu'à un million de lignes. Voir à cet égard : https://news.sky.com/story/coronavirus-data-can-save-lives-data-can-cost-lives-and-this-latest-testing-blunder-will-likely-prove-it-12090904

* 51  https://www.aphp.fr/actualite/lancement-de-covisan-un-dispositif-de-suivi-renforce-des-personnes-covid

* 52 Le Monde du 8 mai 2020 : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/05/08/suivi-des-cas-contacts-ce-que-contiendront-les-deux-nouveaux-fichiers-medicaux-prevus-par-l-etat_6039059_4408996.html

* 53  https://cedric-o.medium.com/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

* 54 « Pour une politique publique de la donnée », rapport de la mission confiée par le Premier ministre à Éric Bothorel, député des Côtes d'Armor, Stéphanie Combes, directrice du Health Data Hub, et Renaud Vedel, coordinateur national pour l'IA, décembre 2020.

* 55 Voir notamment https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/05/20/les-ambitions-devorantes-de-doctolib_6080802_3234.html