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Crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés

3 juin 2021 : Crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés ( rapport d'information )

II. DÈS LE DÉBUT DE LA CRISE, LE NUMÉRIQUE A CONSTITUÉ L'UN DES PILIERS DE LA STRATÉGIE DES PAYS D'ASIE ORIENTALE

A. SIX PAYS AUX STRATÉGIES DISTINCTES

Si l'épidémie de Covid-19 a d'abord touché les pays d'Asie orientale, la situation s'est inversée dès le début de l'année 2020 : alors que l'Europe, les États-Unis puis l'Amérique du Sud étaient touchés de plein fouet, ces pays réussissaient à freiner de façon spectaculaire la progression de l'épidémie, quand ils ne parvenaient pas l'arrêter complètement, grâce à un ensemble de mesures vigoureuses, pour certaines éprouvées lors des épidémies précédentes (H5N1 en 1997 puis en 2007, SRAS en 2003, MERS en 2012). Ces mesures se sont appuyées sur la discipline de la population, et des facteurs culturels en général, mais aussi sur un recours intensif aux outils numériques, y compris les plus intrusifs.

Pourtant, tous ces pays ne sont pas des régimes autoritaires, loin s'en faut. Si le cas de la Chine peut être mis à part, celui des cinq autres pays étudiés ci-dessous montre qu'il est possible, lorsque la population y adhère, de s'appuyer sur les technologies numériques pour lutter contre l'épidémie, avec une très grande efficacité.

La stratégie numérique de six pays d'Asie orientale

Source : Institut Montaigne, avril 2020

L'infographie ci-dessus, tirée de la note de l'Institut Montaigne sur la réaction des pays d'Asie orientale1(*), permet de mesurer l'importance, dès le début de l'année 2020, du volet numérique de leur stratégie. D'autres travaux conduisent aux mêmes conclusions, parmi lesquels on peut citer l'étude rétrospective de la gestion des six premiers mois de l'épidémie2(*) publiée par la start-up française Kap Code, spécialisée dans l'analyse de signaux sanitaires à partir des données des réseaux sociaux.

1. La Chine : une mobilisation numérique générale

Premier pays touché par le Covid-19, en décembre 2019, la Chine a d'abord tardé à prendre officiellement la mesure de la menace, et plus encore à y réagir. Après une « période initiale de déni, marquée par l'absence de mesures appropriées pour contenir l'épidémie », pour reprendre les termes de l'Institut Montaigne, les choses se sont toutefois radicalement inversées à partir du 20 janvier 2020, avec « un volte-face politique (...) à l'origine de mesures de confinement inédites [et] sans égales dans le monde, adossées à des moyens et outils de contrôle résidentiel et de traçage numérique ».

La réponse de la Chine a alors été massive dans tous les domaines : confinement strict assorti de sanctions très fortes, construction d'hôpitaux d'urgence, mobilisation générale de l'appareil industriel pour la production de masques, d'équipements médicaux puis de vaccins, recours à l'armée, contrôle des exportations, mais aussi contrôle de l'information, propagande à l'intérieur et diplomatie d'influence à l'extérieur, afin de légitimer le récit officiel du régime sur les origines de la pandémie et de promouvoir son modèle.

Tout cela excède le cadre du présent rapport, à l'exception de l'un des aspects majeurs de la stratégie chinoise : le recours intensif aux outils numériques sous toutes leurs formes et avec tous les types de finalités, y compris les plus intrusives, avec une ampleur inégalée non seulement dans le monde, mais aussi dans l'histoire.

La Chine a, sans ambigüité, privilégié la lutte contre la menace sanitaire par rapport à la protection des libertés individuelles, en particulier la liberté d'aller et venir et celle d'avoir une vie privée.

Si le modèle chinois n'est évidemment pas transposable aux pays occidentaux, on ne peut pas, pour autant, se satisfaire d'une simple posture d'indignation : la stratégie chinoise est, globalement, une grande réussite sur le plan sanitaire, avec officiellement 4 846 morts pour 1,4 milliard d'habitants, soit 3 morts par million d'habitants, quand la France seule compte plus de 100 000 morts, soit 1 633 morts par million d'habitants.

Les chiffres officiels sont douteux, bien sûr, mais la maîtrise de la situation ne l'est pas - et, avec elle, la levée des restrictions et le retour à une vie économique et sociale normale.

a) Les données de masse au service de la gestion de crise

Les autorités nationales et locales se sont, tout d'abord, appuyées de façon inédite - mais sans doute durable - sur l'exploitation des données (big data) pour piloter la gestion de crise, surveiller les flux de population, anticiper les évolutions et in fine mieux allouer les ressources de prévention et de soin, dans une période de pénurie.

Les trois opérateurs téléphoniques (China Telecom, China Unicom et China Mobile) et les services de cartographie (équivalents de Google Maps) ont notamment fourni leurs données et leurs analyses pour prédire les flux de population. Il en va de même pour de nombreuses grandes entreprises publiques ou privées des secteurs de l'énergie ou encore des transports.

Le recours au big data a également permis d'informer les individus sur l'épidémie, en temps réel et avec des données utiles et complètes. Par exemple, afin de permettre d'éviter les zones à risques, la plateforme Baidu propose une carte montrant la localisation des personnes contaminées ainsi que l'historique de leurs déplacements, sans pour autant révéler leur identité ni aucune autre donnée personnelle. De nombreux services ont par ailleurs été créés très rapidement pour faciliter la vie des habitants en période de crise : réservation en ligne de créneaux pour le dépistage puis la vaccination, entraide pour la livraison de repas à domicile, etc.

b) Le ciblage individuel du contrôle des restrictions

Si l'exploitation des données au niveau agrégé permet aux autorités de mieux piloter la gestion de crise et aux habitants de s'informer, ces mêmes données (mobilité, géolocalisation, transactions, etc.) peuvent, à une maille individuelle, servir à contrôler le bon respect des restrictions.

À Hangzhou, par exemple, les données de consommation d'électricité en temps réel ont été utilisées pour surveiller les habitants astreints à une quarantaine, mais aussi pour porter le cas échéant assistance aux personnes vulnérables.

Au travers de multiples initiatives, souvent locales ou sectorielles, la Chine a fait un usage intensif - et bien documenté - de la vidéosurveillance avec reconnaissance faciale pour contrôler le respect des restrictions (déplacements, port du masque, etc.). Parmi les 20 villes du monde les plus équipées en caméras de surveillance dans l'espace public, 18 dont chinoises. À Chongqin, on compte une caméra pour six habitants, contre une pour 130 à Nice, la ville la plus équipée de France.

Il en va de même pour l'usage des caméras thermiques connectées pour détecter les personnes à risque.

c) La voie chinoise du contact tracing

S'agissant du contact tracing, c'est-à-dire la remontée des chaînes de contamination et l'identification des personnes à risque, la Chine s'est dotée d'un dispositif ambitieux et intrusif, croisant de multiples données personnelles, sans commune mesure avec ce qui s'est fait dans les pays occidentaux, lesquels n'ont jamais souhaité aller au-delà des enquêtes par téléphone et des applications « aveugles » comme TousAntiCovid.

La plateforme chinoise de « détecteur de contact étroit », développée par China Electronics Technology Group Corporations (CETC), est intégrée aux incontournables applications Alipay, WeChat, qui comptent chacune près d'un milliard d'utilisateurs. Elle exploite des bases de données fournies par la Commission nationale de Santé, le ministère des Transports, China Railway ou encore l'Administration de l'Aviation civile, sans compter les données fournies par de nombreuses entreprises privées.

Pour s'inscrire, chaque utilisateur doit obligatoirement fournir son nom, son numéro national d'identité et son numéro de téléphone. Il a ensuite accès à des informations générales sur l'épidémie (cartes, etc.), ainsi qu'à ses propres informations médicales. En outre, chaque utilisateur peut demander des renseignements sur trois personnes maximum, en pratique souvent sa famille ou ses voisins, ce qui permet une forme de surveillance par les pairs, c'est-à-dire de contrôle social. Les médias occidentaux ont d'ailleurs abondamment relayé ce phénomène de contrôle par le voisinage : thermomètres à infrarouge braqués sur toute personne entrant dans l'immeuble, malades enfermés chez eux par les membres des comités de quartier, dénonciation ou pression sur les contrevenants aux règles de quarantaine ou de confinement, etc.

Les autorités ont également accès aux données de la plateforme, de même que les employeurs, les établissements scolaires et les comités de quartier.

d) Le premier pass sanitaire

Premier pays touché mais aussi premier pays à lever les restrictions, la Chine a, dès le mois de mars 2020, mis en place un dispositif analogue à ce qu'est aujourd'hui le « pass sanitaire », adopté par la France et la plupart des pays européens (cf. infra). À l'époque, pourtant, il était bon ton de s'inquiéter de la « surveillance généralisée » induite par un tel dispositif, de l'avènement d'une « dictature sanitaire » et du « virus de l'autoritarisme ».

Développé par Alibaba (sur Alipay) et Tencent (sur WeChat), le système repose sur un « code couleur de santé » (Health Code), à présenter lors des déplacements. Celui-ci, vert, orange ou rouge, donne le statut d'immunité. Contrairement à l'application française qui implique un téléchargement du certificat par l'utilisateur lui-même, l'application chinoise est directement connectée aux bases de données de l'administration.

Plus généralement, l'application chinoise est bien moins protectrice de la vie privée que ses équivalents occidentaux ; celle-ci envoie notamment aux autorités, en temps réel, la localisation de l'utilisateur, comme l'a relevé le New York Times3(*), Alibaba et Tencent ayant par la suite assuré que cette remontée se faisait avec le consentement de l'utilisateur, et qu'aucune autre donnée n'était concernée.

La « carte d'itinéraire » repose sur le même principe que le Health Code : l'historique des déplacements des utilisateurs, reconstitué à partir des données des opérateurs télécom, sert de preuve qu'ils ne se sont pas rendus dans une zone à risque. À son lancement, l'application attribuait un code « rouge » à toute personne qui s'était rendue dans le Hubei au cours des 14 jours précédents, et un code « jaune » à toute personne de retour de l'un des 58 pays étrangers considérés comme à risque.

Si la carte d'itinéraire est un dispositif national, il convient de préciser que la plupart des outils évoqués ici, à commencer par le code couleur, sont mis en oeuvre à un niveau local, notamment par les villes, en fonction de leurs propres circonstances sanitaires, par l'intermédiaire de nombreuses applications, concurrentes ou complémentaires.

e) Le premier passeport vaccinal

La Chine est également le premier pays au monde à avoir présenté un passeport sanitaire complet, incluant un certificat vaccinal. Le passeport sanitaire, qui sera abordé en détail dans la suite du présent rapport, est l'équivalent du pass sanitaire pour les voyages internationaux.

Présenté en mars 2021, le dispositif a, là encore, été développé par Alipay et WeChat. Il acceptait, au moment de son lancement, les certificats liés aux vaccins de Pfizer-BioNTech, Moderna, Johnson & Johnson, et bien entendu les vaccins de Sinovac et Sinopharm.

f) Le crédit social : un rôle marginal dans la lutte contre l'épidémie

Durant les premiers mois de la crise sanitaire, les différents dispositifs évoqués plus haut (code couleur de santé, carte d'itinéraire, contact tracing intrusif, etc.) ont souvent été confondus, dans les pays occidentaux, avec le système du « crédit social », ce système complexe et éclaté de « notation » des individus4(*) qu'il est aisé de caricaturer en une version chinoise du Big Brother d'Orwell.

Pourtant, celui-ci n'a joué qu'un rôle secondaire dans la réponse numérique de la Chine au Covid-19. Comme l'a souligné Séverine Arsène, chercheuse associée à Sciences Po et enseignante à l'Université chinoise de Hong Kong, lors de son audition devant la délégation à la prospective5(*), le système de crédit social « constitue paradoxalement celui qui mobilise peut-être le moins les possibilités du numérique », par comparaison avec d'autres dispositifs tels que le code couleur, que la ville intelligente ou la vidéosurveillance. En effet, le crédit social demeure un système assez fruste, éclaté, local, très hétérogène en fonction des lieux et des autorités qui choisissent - ou non - de le mettre en place (sous deux formes principales : une « liste noire » ou un « permis à points »), encore très largement focalisé sur la question des dettes et des impayés, et somme toute assez inefficace.

Certes, ponctuellement, le système du crédit social a pu être utilisé dans le cadre de la lutte contre la pandémie de Covid-19, comme une mesure parmi d'autres6(*). Séverine Arsène indique ainsi que « l'administration chargée de la régulation des marchés a, par exemple, adapté son système afin de pouvoir sanctionner ou mettre sur liste noire des entreprises qui auraient gonflé les prix de produits essentiels. L'administration nationale chargée de la propriété intellectuelle a inséré dans ses critères la vente de produits médicaux contrefaits. Les municipalités ont plutôt ajouté des critères tels que le fait de cacher ses symptômes, pour les personnes qui voulaient éviter une hospitalisation, ou le fait de ne pas porter de masque en public, alors que c'était obligatoire. Ce type d'information est collecté au quotidien, presque manuellement, par des employés municipaux qui vont les saisir dans des bases de données spécifiques.

« Est-ce efficace, au-delà du Covid, d'une manière générale ? Il est difficile de le dire. Rares ont été les personnes mises sur liste noire. Nous avons des estimations assez vagues, selon lesquelles environ 1 % de la population des villes concernées aurait figuré dans une liste à un moment donné. Peu de gens sont, de fait, informés de la mise en place du système, malgré la propagande et les campagnes d'information qui ont été menées. De plus, il n'y a aucune donnée comparative permettant de savoir si la situation est meilleure avec ou sans ce dispositif de crédit social ».

g) Drones et robots en Chine

Au-delà des outils numériques visant à contrôler les individus afin de limiter la propagation de l'épidémie, les nouvelles technologies ont aussi été mises à contribution pour pallier la pénurie de moyens humains dans la crise.

Par exemple, la Chine a eu recours à des drones pour décontaminer massivement des villes entières, en dispersant un liquide virucide dans les airs7(*), et des robots ont été utilisés pour décontaminer les services de certains hôpitaux ou encore les transports en commun. Le 3 février 2020, par exemple, toute la ville de Huangshi, peuplée de 3 millions d'habitants et située non loin de Wuhan, a été aspergée de liquide virucide par des drones et des camions8(*), ciblant en particulier les routes, magasins, toilettes publiques, poubelles, marchés, arrêts de bus, etc. Pendant l'opération, les habitants avaient reçu l'ordre de rester chez eux. Les drones ont aussi été utilisés, plus directement, pour le contrôle du respect des restrictions (détection des rassemblements, identification des contrevenants, etc.) ou, a minima, pour l'information et la prévention (diffusion de messages sonores).

Des robots humanoïdes ont aussi été utilisés pour renforcer les équipes médicales, assurer une présence auprès des patients, ou encore apporter des repas aux personnes confinées chez elles.

La Chine n'est toutefois pas le seul pays à avoir fait appel aux robots, même si cela y a été plus visible qu'ailleurs. Aux États-Unis, par exemple, des drones ont été utilisés par Walmart pour assurer des livraisons de nourriture, de médicaments ou autres kits de tests9(*). En France, même, la RATP a étudié la possibilité de recourir à des robots pour nettoyer les bus et rames de métro, avant de renoncer.

2. La Corée du Sud : le suivi jusqu'à la surveillance ?

La Corée du Sud est, avec Hong Kong, Singapour et Taïwan, l'un des pays d'Asie orientale - et du monde - dont la réaction à l'épidémie a été la plus rapide, et par conséquent la plus efficace : les premières mesures ont été prises dès le 3 janvier 2020, soit 17 jours avant les premiers cas détectés dans le pays et immédiatement après « l'alerte » de Wuhan.

Elles ont notamment consisté en une campagne de dépistage massif, entièrement gratuite et organisée via des drive-through (sans qu'il soit nécessaire de descendre de sa voiture). Au-delà du dépistage, la prise en charge par l'État s'étend aux soins médicaux (pour tous les patients, quelle que soit leur nationalité), ainsi qu'à l'indemnisation des quarantaines spontanées.

L'aspect le plus notable de la stratégie sud-coréenne est que le pays a dès le début fait le choix du ciblage plutôt que des mesures généralisées, et n'a notamment jamais mis en place de confinement ni fermé ses frontières. En revanche, des quarantaines individuelles obligatoires (à domicile, pendant 14 jours), des fermetures ciblées (bars, discothèques, lieux de cultes, etc.), des interdictions d'entrée ciblées (pour les voyageurs en provenance des régions à risque) et des contrôles sanitaires systématiques aux frontières ont été mis en place.

Surtout, cette stratégie de ciblage s'est appuyée sur un usage intensif du numérique, avec un contact tracing intrusif et obligatoire, les autorités pouvant exploiter dans leurs enquêtes des données aussi sensibles que les relevés bancaires, les factures téléphoniques détaillées, l'historique de géolocalisation, les images de vidéosurveillance publique ou encore les informations transmises par les administrations et employeurs.

Afin de garantir leur efficacité, les quarantaines individuelles ont fait l'objet d'une surveillance stricte, via une application de géolocalisation, déjà utilisée en 2015, qui sonne et alerte directement les forces de l'ordre si les personnes concernées se déplacent, ou si le smartphone est éteint pendant plus de 15 minutes, formant ainsi une véritable « clôture électronique » (« electronic fence »). Afin de vérifier que la personne n'est pas sortie de chez elle sans son smartphone, les autorités l'appellent aléatoirement deux fois par jour, et n'hésitent pas à se déplacer. Le voisinage peut être prévenu par SMS de la présence d'une personne contagieuse. Enfin, les manquements font l'objet de sanctions très dissuasives, allant jusqu'à l'équivalent de 8 257 dollars et un an de prison.

Ces mesures peuvent sembler très liberticides, mais il faut d'emblée rappeler que celles-ci, précisément parce qu'elles se sont avérées très efficaces et qu'elles ont permis au pays de repasser sous la barre des 100 cas par jour en moins de deux semaines (sur une population de 52 millions d'habitants) et de s'y maintenir durablement, ont en pratique concerné très peu de monde, tandis que le reste de la population en était épargné. Du reste, la stratégie mise en place par le gouvernement sud-coréen a, jusqu'à la récente remontée du nombre de cas (cf. infra), bénéficié d'un très large soutien de la population, celle-ci faisant preuve à la fois de solidarité, de discipline, parfois de zèle10(*) et toujours d'ouverture à l'égard du numérique.

Cette stratégie a porté ses fruits : début mai 2021, la Corée du Sud ne comptait que 36 morts par million d'habitants (soit environ 1 800 décès), quand la France déplorait au même moment 1 573 morts par million d'habitants (soit plus de 100 000 décès).

Il reste que, pour les personnes concernées, ces mesures intrusives posent avec acuité la question du respect de leur vie privée.

En particulier, les informations collectées à l'occasion des enquêtes de contact tracing étaient intégrées au sein d'un registre public, librement accessible, indiquant la nationalité des personnes, leur âge, leur sexe, le lieu de leur visite médicale, la date de leur contamination, et des informations encore plus précises telles que leurs horaires de travail, le respect du port du masque dans le métro, les stations empruntées, les bars et autres salons de massage fréquentés, etc. Bien que non nominatives, ces informations permettaient parfois d'identifier facilement les personnes concernées avec des applications dédiées, conduisant à des phénomènes de stigmatisation ou de dénonciation11(*). Constatant les dérives du système, le gouvernement a toutefois réagi en mettant fin à cette possibilité un mois plus tard.

Le premier cluster sud-coréen, apparu fin février 2020 dans la ville de Daegu suite à un rassemblement des fidèles de la secte chrétienne Shincheonji, montre combien les mesures peuvent être rigoureuses : face à la multiplication par six du nombre de cas détectés en seulement trois jours, les autorités ont exigé - et obtenu - la communication immédiate de la liste des 210 000 membres de l'organisation et soumis ces derniers à une enquête intrusive, en les géolocalisant grâce à leurs téléphones portables, tandis que le fondateur du mouvement, Lee Man-hee, était contraint à des excuses publiques à la télévision.

3. Taïwan : la chance de l'insularité, le choix du big data

Comme la Corée du Sud, Hong Kong et Singapour, et instruit par l'expérience de l'épidémie de SRAS qui avait fortement touché le pays en 2003, Taïwan a réagi dès les premiers signes d'alerte en Chine, instituant des contrôles renforcés près de trois semaines avant les premiers cas détectés sur l'île.

Les mesures, fortes et ciblées, ont permis au pays de n'être presque pas touché par le Covid-19, tout en échappant à un confinement généralisé. Début mai 2021, soit près d'un an et demi après le début de l'épidémie, Taïwan ne comptait que 12 décès et 1 100 cas positifs, pour une population de 24 millions d'habitants, soit 3,5 morts par million d'habitants, officiellement au troisième rang mondial12(*). Sur ces 1 100 cas positifs, 984 étaient des cas « importés », détectés lors de la quarantaine obligatoire des voyageurs

De fait, tirant parti de son insularité, le pays a concentré sa stratégie sur le strict contrôle des frontières, instituant très tôt une déclaration de santé obligatoire à l'entrée sur le territoire, doublée de vérifications intrusives, notamment grâce à l'interconnexion des bases de données de la police aux frontières, des bases de données des transporteurs aériens et des bases de données médicales. Lors du passage de la frontière, les autorités peuvent ainsi vérifier les antécédents médicaux des voyageurs ; quant aux hôpitaux, ils ont accès à l'historique des voyages. Il s'agit là d'un système sophistiqué, reposant sur une exploitation systématique du big data, et non d'un usage « artisanal » des données au cas par cas.

Une fois entrés sur le territoire, les voyageurs et personnes à risque sont soumis à une quarantaine obligatoire de 14 jours. Celle-ci est là encore étroitement surveillée grâce à la mobilisation du numérique : un téléphone est fourni par les autorités pour surveiller les déplacements grâce à la géolocalisation, et celles-ci peuvent accéder aux données des téléphones personnels. En cas de violation de la quarantaine, la sanction peut aller jusqu'à l'équivalent de 33 241 dollars, et l'identité des contrevenants est rendue publique, ce dispositif de « name and shame » ayant pour l'occasion été doté d'une base législative.

Au-delà du ciblage des personnes à risque, le numérique a marqué deux autres aspects de la stratégie taïwanaise : la lutte contre la désinformation sur Internet, fortement sanctionnée, et la mobilisation pour les masques (au détriment des vaccins, cf. infra), dont la production a été quasi nationalisée et l'exportation interdite, et dont la disponibilité était visible en temps réel via une application dédiée.

4. Singapour : le pionnier du contact tracing

La réaction de Singapour présente de nombreux points communs avec celle de ses voisins asiatiques : une réaction rapide, un contrôle obligatoire et systématique des voyageurs, une quarantaine obligatoire surveillée par géolocalisation par GPS, ou encore l'exploitation des images de vidéosurveillance pour identifier les interactions des individus. La réponse sanitaire de la cité-État a été gérée conjointement par le ministère chargé de la Santé et le ministère chargé de la Smart Nation et de la gouvernance digitale, signe d'une priorité accordée aux outils numériques.

Si ces mesures n'ont pas permis à Singapour d'échapper au confinement (finalement décrété début avril 2020 face à la deuxième vague, dans le cadre d'une stratégie « zéro Covid »), contrairement à la Corée du Sud et à Taïwan, elles se sont néanmoins révélées très efficaces, au moins dans un premier temps, et en tout état de cause bien davantage que les mesures des pays européens.

Singapour est, surtout, le premier pays au monde à avoir déployé, mi-mars 2020, une application de contact tracing, appelée Trace Together, fonctionnant grâce à la technologie Bluetooth. Les enjeux du contact tracing seront abordés plus en détails dans la suite du présent rapport. À ce stade, on peut toutefois signaler deux grandes spécificités.

D'une part, l'usage de TraceTogether est obligatoire pour certaines catégories de population, comme les travailleurs migrants, et dans certains lieux, notamment les écoles, bureaux, restaurants, cinémas ou centres commerciaux. Si le nombre de téléchargements a été dans un premier temps moindre qu'attendu (un million au bout d'un mois, pour une population de 6 millions d'habitants), elle est aujourd'hui utilisée par près de 80 % de la population - même si son efficacité, comme ailleurs dans le monde, est très incertaine.

D'autre part, dans le cas particulier de Singapour, l'usage d'une telle application n'est pas sans risques pour la vie privée et les droits et libertés des citoyens. TraceTogether est en effet construite sur une architecture dite « centralisée » (cf. infra), également retenue par TousAntiCovid en France, mais très minoritaire dans le monde. Dans ce modèle, les données relatives aux interactions sociales des individus sont traitées par un serveur central, géré par l'administration. En principe, celles-ci ne doivent en aucun cas être utilisées pour d'autres finalités que celles qui ont justifié leur collecte, c'est-à-dire la lutte contre l'épidémie de Covid-19. Le gouvernement de Singapour avait, naturellement, pris des engagements formels en ce sens, assurant que seules les autorités sanitaires auraient accès aux données.

Toutefois, en janvier 2021, le gouvernement a reconnu devant le parlement que la police avait eu accès aux données de contact tracing du serveur central, dans le cadre d'une enquête pour meurtre13(*). Or TraceTogether n'est pas anonyme, puisqu'il faut s'enregistrer pour pouvoir utiliser l'application, à la différence cette fois de TousAntiCovid. Finalement, le ministre de l'Intérieur a indiqué qu'il considérait que la police pouvait accéder à ces données, sur le fondement du code de procédure pénale, suscitant la colère de certains habitants estimant avoir été « trompés ».

Bien que le cas de Singapour ne soit pas transposable à la France ou aux autres pays occidentaux, un tel épisode est très préjudiciable à la crédibilité du discours politique sur l'utilisation du numérique face à une crise sanitaire - par des outils qui, en principe, ne devraient faire que cela.

Singapour est, enfin, l'un des premiers pays à avoir institué un pass sanitaire14(*), avec l'application SafeEntry, qui permet de scanner le QR code apposé sur des « checkpoints » à l'entrée des gares, centres commerciaux, parcs, bâtiments publics, etc. Cette application se distingue de son équivalent français à deux égards :

- d'une part, si l'accès à certains lieux est, comme France, obligatoirement conditionné à l'usage de ce dispositif, les lieux qui ne sont pas soumis à cette obligation sont vivement encouragés à le mettre en place volontairement, alors qu'ils en ont l'interdiction en France ;

- d'autre part, et contrairement au pass sanitaire français, SafeEntry donne lieu à la collecte de données personnelles à chaque « checkpoint », permettant aux autorités de savoir qui s'est rendu à quel endroit et à quelle heure.

5. Hong Kong : bracelet électronique ou smartphone ?

Face à la crise sanitaire, et comme les pays voisins, Hong Kong a pris des mesures précoces, vigoureuses et largement fondées sur le recours au numérique : contact tracing intrusif et minutieux pour les personnes contaminées ou à risque, fondé sur l'exploitation de multiples données (avions, trains, immeubles, etc.), contrôles systématiques aux frontières avec déclaration sanitaire, quarantaine obligatoire dans des centres dédiés, etc. Il a cependant fallu attendre le 25 mars pour que le gouvernement se résolve à fermer la frontière avec la Chine continentale, ce qui a sans doute affaibli la stratégie sanitaire de Hong Kong. En fait, et peut-être encore davantage qu'ailleurs, l'autodiscipline et la solidarité communautaire semblent avoir joué un rôle important pour freiner l'épidémie, de même que l'expérience des récentes épidémies, expliquant la priorité accordée très tôt aux masques.

Une spécificité de Hong Kong mérite d'être signalée : le recours à des bracelets électroniques pour assurer le respect de la quarantaine, en complément d'autres mesures telles que les visites inopinées, les appels vidéo surprise, et bien sûr les sanctions dissuasives (amende de 641 dollars et 6 mois d'emprisonnement). Délivré à l'aéroport, ce bracelet doit obligatoirement activé à l'arrivée sur le lieu de quarantaine (souvent un centre dédié) via l'application StayHomeSafe, et tout changement de position est enregistré et notifié aux autorités, c'est-à-dire le département de la Santé mais aussi la police.

Si l'image du bracelet électronique peut légitimement déranger, il convient toutefois de signaler que la technologie est en réalité moins intrusive que le tracking par GPS mis en place par d'autres pays asiatiques, car le bracelet utilise le Bluetooth ou le Wifi, moins précis. En outre, si 60 000 bracelets avaient été commandés en mars 2020 dans la perspective de l'entrée en vigueur de cette obligation, il faut souligner que ce chiffre ne correspond à rien d'autre qu'au confinement potentiel de 60 000 personnes sur une population de 7,5 millions d'habitants15(*), là où les pays occidentaux, dont la France, faisaient le choix de confiner tout le monde sans se donner les moyens de contrôler personne, ou presque.

Une seconde spécificité concerne le contexte politique particulier de la région administrative spéciale, marqué par la réaction des autorités aux manifestations « pro-démocratie » qui dénoncent, notamment, l'ingérence de Pékin dans les affaires intérieures. Si la question excède le champ du présent rapport, on peut toutefois remarquer que ce contexte complique la lecture de la stratégie sanitaire du gouvernement local, à la fois pour l'observateur extérieur, mais aussi pour les habitants, qui ont pu voir dans les restrictions sanitaires, puis aujourd'hui dans la campagne de vaccination, un acte politique hostile de la part de la Chine. Cela rappelle que l'acceptabilité des mesures sanitaires est, partout dans le monde, intimement liée au contexte politique et historique de chaque pays.

Or, de fait, les autorités ont parfois eu recours à des mesures bien plus « physiques » que « numériques » pour faire respecter les règles, alimentant la défiance d'une partie de la population. Par exemple, face à la vague apparue début 2021, les forces de l'ordre ont adopté une stratégie de confinement « embuscade », pour reprendre les mots de la cheffe de l'exécutif, Carrie Lam, consistant à boucler par surprise un quartier entier et à soumettre tous ses habitants à un test, y compris en forçant l'entrée des appartements. La première opération de ce type, menée le 23 janvier dans le quartier pauvre de Jordan, avait conduit 7 000 personnes à rester bloquées chez elles pendant 44 heures - pour 13 cas positifs détectés.

Il reste qu'Hong Kong ne comptait, début mai 2021, que 210 morts dus au Covid-19, soit 28 morts par million d'habitant, un chiffre très bas et d'autant plus remarquable que la ville est l'une des plus ouvertes à la mondialisation, et donc du brassage des individus.

6. Le Japon : pas de numérique... pas de Jeux olympiques ?

Parmi les pays évoqués ici, le Japon est, de loin, celui qui a le moins recouru à des mesures fortes, et a fortiori à des outils numériques. L'Archipel n'a ainsi jamais décrété de confinement, n'a pas mené de campagne de dépistage massif, n'a pas utilisé d'application de contact tracing, n'a pas surveillé le respect des quarantaines, et n'a réussi à vacciner qu'une petite partie de sa population (6 % à ce jour pour deux doses).

Le Japon est aussi - faut-il y voir un hasard ? - celui de ces pays qui est le plus touché par l'épidémie, avec 13 000 morts à ce jour, soit 102 morts par million d'habitant, bien loin des 3 ou 4 morts par million d'habitants de ses voisins (mais certes en deçà des 1 633 morts par million d'habitants de la France). En réalité, le pays a essentiellement compté sur l'autodiscipline de ses habitants et, de fait, cela s'est révélé suffisant dans un premier temps : la circulation du virus s'est maintenue à un niveau très bas jusqu'en janvier 2021, avant d'augmenter ensuite, contraignant le gouvernement à décréter un troisième état d'urgence sanitaire (toujours sans confinement) à trois mois des Jeux olympiques.


* 1 François Godement, Mathieu Duchâtel et Viviana Zhu, « Covid-19 : l'Asie orientale face à la pandémie », Institut Montaigne, avril 2020 :

https://www.institutmontaigne.org/publications/covid-19-lasie-orientale-face-la-pandemie

* 2 Kap Code, « Covid-19, analyse rétrospective : Comparaison de la gestion de la crise des 6 premiers mois d'épidémie à travers le monde », livre blanc rédigé en partenariat avec l'Inalco, TechToMed, Pons & Carrère, datacraft et 23 Consulting : https://www.epilogue-covid.org/livre-blanc-covid19/

* 3  https://www.nytimes.com/2020/03/01/business/china-coronavirus-surveillance.html

* 4 Au sujet du crédit social, voir notamment Emmanuel Dubois de Prisque, « Le système de crédit social : comment la Chine évalue, récompense et puit sa population », Institut Thomas More, note de juillet 2019.

* 5 Audition de Séverine Arsène, chercheuse associée au Médialab de Sciences Po et enseignante à l'Université chinoise de Hong Kong, sur le crédit social en Chine, 11 février 2021. Le compte rendu intégral de cette audition figure en annexe du présent rapport.

* 6 Sur ce sujet, voir également Pierre Sel, « L'utilisation par la Chine du système de crédit social pour gérer l'épidémie de Covid-19 », note de France Stratégie, 28 avril 2020.

* 7 Un drone peut disperser du spray virucide sur une surface de 16 000 mètres carrés en une demi-journée.

* 8  https://www.sciencesetavenir.fr/sante/coronavirus-quel-liquide-les-drones-deversent-ils-dans-les-rues-de-chine_141210

* 9  https://www.usine-digitale.fr/article/covid-19-walmart-livre-des-kits-de-test-par-drone.N1008289

* 10 Fin janvier, une pétition signée par 540 000 Sud-Coréens réclamait une interdiction d'entrée pour tous les voyageurs chinois. Un mois plus tard, 500 000 personnes signaient une pétition réclamant l'interdiction de la secte Shincheonji.

* 11  https://www.bbc.com/news/world-asia-51733145

* 12 Voire mieux, les chiffres du Vietnam et de la Tanzanie étant moins fiables en raison d'un plus faible dépistage.

* 13  https://www.lepoint.fr/high-tech-internet/singapour-les-donnees-de-l-appli-anti-covid-accessibles-a-la-police-05-01-2021-2408207_47.php

* 14  https://www.numerama.com/tech/622089-apres-lechec-du-stopcovid-local-singapour-passe-a-une-solution-beaucoup-plus-radicale.html

* 15 Ce qui ne signifie pas, bien sûr, que seules 60 000 personnes pourraient être touchées par les restrictions, compte tenu des mesures telles que les fermetures d'établissements etc.